Les Emmures: Roman
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cap* I
AUX AVEUGLES pour aider au défrichement de leurs ténèbres
ET AUX VOYANTS pour déraciner les préjugés séculaires, cette œuvre d'émancipation s* adresse.
PRÉFACE
L'apôtre infatigable que fut Maurice de la Sizeranne, mort il y a juste un an, consacra toute sa vie à la propagande en faveur de ses frères d'infortune ; et les résultats magnifiques obtenus par le livre, par l'Association et par l'exemple, préservent son nom de l'oubli. Il avait réussi à former une armée de voyants au service d'une armée d'aveugles. Son regard mort donnait la vie à la bienfaisance intelligente et organisée. Il guidait à la fois les aveugles dans les ténèbres et les voyants dans la lumière ; et ceux-là n'eurent jamais de meilleur ami que lui.
Gomme il est heureux que Valentin Ilatiy et Louis Braille, Guadet et Dufau, aient eu un continuateur en M. Pierre Yilley qui a ramassé leur bourdon de pèlerin pour porter à son tour la bonne parole au pays des infidèles !
Car il existe encore des infidèles, et ce sont les mêmes qu'il y a trente ans. Nous prenons place à
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côté d'eux, M. Villey et moi, aux séances du Gonr seil Supérieur de l'Assistance publique ; nous y entendons renouveler tous les ans les vœux sempiternels qu'a Fair de répandre une fallacieuse corne d'abondance pleine de vent... Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés que voilà quarante-deux ans. La loi du 28 mars 1882, qui astreint l'enfant aveugle à fréquenter l'école, cette loi est toujours lettre morte. L'Etat s'est montré impuissant à la rendre effective, de même qu'à pratiquer en ce qui concerne l'enseignement un contrôle sérieux. Tout ce qui a été fait à 'cet égard l'a été par l'initiative privée et par les conseils généraux et municipaux, grâce aux bourses desquels peu d'enfants aveugles, en définitive, échappent à l'obligation scolaire .
Dans ces conditions, pourquoi veut-on que l'Etat se mêle de ce qui pourtant le regarde ? On le supplée dans l'accomplissement de ses devoirs ; Targent qu'il destinait au soulagement des aveugles, il pourra mieux l'employer au augmentant leur nombre par la guerre. Je disais bien : rien de changé en France depuis quarante ans ; il n'y a que trois mille aveugles de plus.
Il serait injuste néanmoins de passer sous silence la loi du 14 juillet 1905 sur l'assistance obligatoire aux vieillards et aux infirmes. Aussi bien, la manière dont elle est appliquée aux aveugles démontre une fois de plus la légèreté du législateur.
Nous avions souhaité que l'infirme laborieux fût
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encouragé par des primes. En stipulant que les produits de son travail seront déduits du secours accordé, Tassistance officielle l'invite à ne rien faire. Tout le monde a reconnu l'erreur commise. Il y a vingt ans que nous en réclamons la réparation.
Il en est de même de l'hospitalisation prévue et trop souvent illusoire, parce qu'elle dépend des conseils municipaux intéressés à n'envisager qu'à la dernière extrémité cette forme d^assistance. Nous avons prêché dans le désert... et ce désert n'a plus eu de limites le jour où, sous la présidence du sénateur Labrousse, un Comité permanent d'étude s'est réuni au ministère de l'Intérieur pour s occuper des aveugles. Ce fut en pure perte. Les cartoDS verts se sont refermés sur les rapports, les discussions et les vœux stériles. Ils s'y trouvent en bonne compagnie.
A rinstitution nationale, presque rien de changé non plus, sauf l'amélioration légitime du traitement des professeurs. Les errements que je dénonçais en 1895 subsistent. Pas encore d'Ecole normale.., mais l'orchestre, parure et orgueil de la vieille maison, n'a pas cessé de jeter du son aux yeux et aux oreilles des voyants éblouis. Un beau concert est l'amusement des spectateurs et la tranquillité des directeurs.
Nous avons vu mettre à la tête de l'Institution un chef de cabinet qui ne quitta plus ensuite son ministre, président du Conseil. Quand celui-ci tomba, le directeur exerça enfin les fonctions aux-
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quelles son incompétence indiscutable l'avait appelé. Un Secrétaire n'était-il pas là pour gouverner à sa place ?
L'Association Valentin Haûy et l'Ecole feraille, poursuivent de leur côté le défrichement méthodique auquel Les Emmurés apportaient en 1895 leur modeste concours.
Je n'ai fait que peu de retouches à l'édition originale de ce livre. On lui a reproché, non sans raison, d'être trop didactique et d'avoir négligé la femme aveugle. Si je le récrivais, il est certain que je serrerais de plus près ce qui est humain dans la vie des aveugles et que je démontrerais par l'exemple la cruauté avec laquelle on condamne la femme aveugle et pauvre, à la réclusion perpétuelle dans les hospices et les asiles.
Je parlerais aussi de l'aveugle de guerre qui est, dans les ténèbres, un être à plaindre à part. Son héroïsme lui constitue une noblesse ombrageuse. Elle est trop digne de tous les respects et de tous les privilèges pour qu'on les lui mesure. Aux aveugles de guerre, l'appellation à' emmurés ne convient plus. Ils se sont évadés par le toit et, de là-haut, ils jettent contre les guerres, ils jettent aux quatre vents du ciel et de la terre, un long cri d'horreur et d'exécration que Ton n'étouffe pas.
> Lucien Descaves
Janvier 1925.