LIVRE PREMIER
« ... Délégué par M. le ministre de l'Intérieur pour présider la distribution des prix à l'Institution nationale des jeunes aveugles, je ne croirais pas avoir rempli fidèlement mon mandat si je n'adressais d'abord à votre cher directeur, à vos bons maîtres, les éloges qu'ont bien mérités ces dignes continuateurs de Valentin Haùy et de Louis Braille... »
Un membre de la Société d'encouragement au bien, d'une vétusté décorative semblant indiquer que Belloir l'avait fourni avec les tentures d'apparat, répondait à M. Regnaucourt, le directeur, un petit homme à la lèvre rase, aux favoris parcimonieux d'ancien magistrat. Imperturbable, il essuyait les congratulations fondantes du président et c'est à peine si, vers la fin, une légère perturbation de sa bouche témoigna qu'il les suçait.
C'était d'ailleurs l'exorde obligé, quelques mesures pour rien. L'orateur, après avoir stimulé le zèle et la
docilité des enfants, exhorta les parents à mitiger, par leur sollicitude, les épreuves de la cécité. Et la péroraison même où il adjurait ceux-ci de ne pas oublier que ces fils, sortis d'eux, mettraient un jour leur marteau, leur plume, leur épée, au service de la France, de la République ! cette absurdité, en un pareil lieu, ne parut pas à l'auditoire plus étonnante que le non-sens de la Marseillaise, mugie à pleins cuivres, par les aveugles, au début de la séance. ^
Le philanthrope ayant parlé, les applaudissements partirent en salve de l'orchestre et des chœurs massés, avec les professeurs sous le grand orgue, autour du bureau, et suscitèrent une politesse équivalente chez les élèves des deux quartiers, rassemblés, garçons à droite, filles à gauche, entre l'estrade officielle et l'amphithéâtre réservé aux invités. Car, pour la circonstance, la salle des exercices pubHcs s'annexait lachapelle attenante,dont de hautes draperies cachaient l'autel.
La fin des discours déraidit l'empois des contenances. Les familles qui garnissaient lestribunes latérales, se penchèrent, explorèrent les rangs pressés des classes, mais sans parvenir à orienter des faces levées et léthargiques, réfractaires à l'aîmentation par ie regard. Aussi l'attention des clairvoyants, lasse d'expériences inutiles, fut-elle bientôt simplement maraudeuse.
Au-dessous d'eux s'étendait le jardin de la cécité, un parterre d'yeux fanés, un enclos de cryptogames insolites, un verger de fruits blets.
Aucune espèce n'était plus abondante en variétés que les ophtalmies. Elles apparaissaient à la fois artificielles et vivantes, cotonneuses et fermes, sèches et liquéfiées, lisses et fongueuses. Comme un palais dévasté, envahi par une végétation parasite, l'œil qu'un cataclysme avait désolé, appartenait aux fougères, aux lichens et aux mousses. Ils avaient tout recouvert,
îestoiinaienji le plâtre éraillé de la cornée, illustraient d'arborisations sanguinolentes les porphyres, l'agate laiteuse et le jaspe panaché des prunelles où l'iris en dissolution s'extravasait à travers les parois perforées. Des globes dépolis, arides et rissolés, gardaient le ton et la rugosité de l'ardoise brute. Et d'autres, au contraire^ arrosés incessamment, macéraient dans les larmes.
Mais ces billes, entières tantôt et tantôt délayées, ou même,plus épouvantables encore, les godetsmal rincés qu'avaient vidés la fente ou Ténucléation de l'œil, rien n'égalait en horreur les turgescences, les loupes et les pois, de la monstrueuse famille des staphylômes. Là se balançaient doucement, au sommet d'invisibles pédoncules, des bourgeons élastiques, des moignons racornis et granuleux, des capsules protubérantes et chauves.
Une comparaison à cette flore humaine et tropicale ne se trouvait que dans le verger mitoyen. Tranchant sur le lait de chaux des visages, quelques raisins d'espalier s'échappaient des paupières, comme d'un petit sao abritant d'irréalisables promesses de fruit. Ailleurs, plus nombreuses et d'une fraîcheur reposante, croissaient les chastes amauroses, noisettes creuses recélant un ver, que nulle tache, nulle cicatrice, nulle piqûre, ne divulguait. Et sous la haie des sourcils enfin, parmi les ronces ciliaires, se récoltaient de grosses mûres sauvages qu'un épanchement de pigment fonçait.
« Monsieur le censeur a la parole ».
Dumascaron de celui-ci, tout d'un coup changé en fontaine, jaillit alors tumultueusement, le palmarès, sans intermittences laissant aux quatre ou cinq élèves <îkirvoyants que possédait l'Institution, le temps nécessaire pour remettre aux lauréats qui les venaient prendre, les récompenses de l'année scolaire 1879-1880.
Les prix, imprimés en relief, étaient v^olumineux, rappelaient ces biblorhaptes usités dans le commerce, les banques. Ils formaient deux énormes tas^ une barrière, entre l'estrade et le parterre ; et sur lesgenoux des aveugles le plus souvent couronnés, ilss'empilaient à hauteur d'accoudoir. Des surveillantes, entête de chaque banc, facilitaient le dérangement des jeunes filles, conjuraient des abordages périlleux, du moment que leurs mains occupées ne les en préservaient plus.
Le membre de la Société d'encouragement au bien avait cru devoir, d'abord, embrasser et congratuler quelques élèves distingués. Mais son grand âge lui défendant de rester longtemps debout, il s'était rassis, le menton sur la poitrine, et s'assoupiseait.
Le censeur, cependant, d'une bouche évasée, continuait à répandre, au milieu de l'indifférence et del'ennui, les gerbes du palmarès dont n'arrivaient à l'auditoire que les éclaboussures poussées par un souffle plus vif.
— ... Violon... 2e prix, Anastase Merle... Classe de clarinette... prix, Savinien Dieuleveult... D'orgue,, professeur, M. Giîquin... accessit... Dieuleveult, 5e fois... Inscription au tableau d'honneur, l^r prix, Louis Bruzel, nommé pour la 6^ fois.
Des bravos, saluant d'indiscutables succès, dominaient par instants le clapotement des mentions dansla vasque du bureau. Et les élèves ne se levaient plus,, disparaissaient derrière le mur de bouquins encoremenacé d'exhaussement. D'une fillette, on ne voyait ainsi que la tête, une frimousse par hasard espiègle et fringante, faisant songer à ces oiseaux qui chantent dans les ruines.
Le public s'associait peu aux marques d'approbation. L'étranger assistant à cette distribution de prix eût souhaité que la répétition des appels à l'estrade correspondît à des caractéristiques de physionomie,,
des gentillesses d'allure, un cachet physique distinctif empêchant de confondre l'enfant studieux et instruit avec ceux de ses camarades dont les facultés décelaient moins de culture. Un premier examen des aveugles défilant devant la table officielle décourageait le discernement. Tous se ressemblaient 11 iallait si l'envie prenait absolument d'en singulariser quelques-uns, parmi les plus jeunes surtout s'mteresser à ces mutilations effroyables qui sont les stigmates de la cécité. . ,
Seule interrogée, la figure restait muette, indéchiffrable. A certains élèves de deuxième année uniquement, l'enseignement intellectuel complet, une éducation patiente, avaient constitué une couche de tain suffisante pour que la glace du visage réfléchit la fierté de l'effort fructueux.
Ces nuances furent vraiment appréciables lorsque les musiciens succédèrent aux lauréats de la îileterie, du tournage et de l'empaillage de sièges. Le masque de-^ ouvriers était dense, fermé, un peu bestial même, comme / l'héritage de la vue se répartissait inégalement entre la roture du toucher et l'aristocratie de l'ouïe. Car, chez les grands élèves de classes d harmonie et de composition, on eût dit que la peau, à tremner dans les ondes sonores, avait contracte un fripement délicat et fourmillait ainsi que 1 eau
dormante. • i i +
C'était la fin. Le censeur, tari, égouttait les legs et
fondations :
« Prix Duîaux,de 225 francs, destiné à recompenser le zèle d'un professeur aveuglé: accordé à M. Gilqum.»
Les applaudissements du public, cette fois, nourrirent ceux des élèves et du personnel de l'Institution. Mais ils s'adressaient moins, en l'occurrence, aux qualités intrinsèques honorées par le bienfaiteur, qu'au spectacle fortuit par où surtout elles valurent aux yeux des clairvoyants. •
l6 LES EMMURÉS
En efîetj une jeune fille que son élégance ni sa beauté, insignifiantes, ne désignaient à la curiosité, attendait le vieillard au pied de l'estrade ; et quand il en descendit, sortant des mains cordiales du directeur et du président, elle l'embrassa, d'un joli élan dérobé, avant de le reconduire à sa place. On les acclama.
La même scène se reproduisit lorsque le prix de 6.000 francs (fondation Mongrolle), partagé entre les deux quartiers, accola les noms d'une élève d'avant-dernière année et d'un garçon dont c'était la huitième citation. Appelés à l'estrade séparément, ils eussent pa^sé inaperçus. Le fait d'y arriver ensemble assouvit, dans l'esprit des invités, un désir latent de symétrie sentimentale, de sujet de pendule. M. Rcgnaucourt retenait le jeune homnie.
— Louis Bruzel, monsieur le président, a obtenu en outre, le mois dernier, le brevet de capacité élémentaire, 11 aspire au professorat.
Mais, célibataire, Bruzel, dénué de prestige, rata l'ovation.
— La rentrée des classes est fixée au l^r octobre. Entr'acte.
Avant le concert et pendant que les exécutants reconquièrent l'estrade sur leurs maîtres et sur les personnages officiels, les élèves sont dirigés sur leur» quartiers respectifs, pour s'y débarrasser de leurs volumes. Les mains se cherchent, les doigts se nouent, agrippent un morceau d'étoffe... et les surveillants sont, entre les divisions, comme les gros anneaux de sûreté d'une chaîne. Les garçons ont revêtu la grande tenue, la tunique de drap avec une double étoile au collet ; les jeunes filles sont de noir habillées, sans autres grâces d'uniforme qu'un col blanc et, par privilège, un nœud bleu dans les cheveux, un ruban de même couleur en cravate.
Dix minutes après, la salle s'étant remplie et l'or-
chestre attaquant le scherzando de la Symphonie en /a, la badauderie, acharnée à la découverte du prodige, demanda instamment aux posture^ des musiciens le secret d'une estimable exécutionj ressassa les remarques niaises qu'inspire l'infirmité corrigée.
« Comment font-ils ? — C'est scabreux, ce qu'ils jouent I — Faut-il une mémoire pour se souvenir de toutes ces notes I — Quelle patience ont leurs professeurs 1 — C'est qu'ils vont en mesure 1 — Et le chef d'orchestre !... Le chef d'orchestre ! 1... »
A la symphonie succédaient un duo, un allegro pour violon, alto, violoncelle et piano, enfin un air varié pour clarinette.
Au jeune Dieulevealt,un des lauréats le plus souvent, nonmiés, incomba la réhabilitation de l'instrumenl discrédité par un galvaudage légendaire. 11 y réussit à souhait, bien que sa physionomie, sans tares évidentes, plutôt intelhgente et douce, recommandât la circonspection aux gens qui appréhendent d'être dupes et veulent des garanties. Il en donna. Ses gauche?> révérences renversèrent un pupitre, et ce témoignage plausible de sa cécité rallia les suffrage», hésitants.
La Méditation sur le prélude de Bach, pour orchestre et chœur, épuisait le programme. Le directeur leva la séance. Et les enfants que leurs proches, présents à la cérémonie, emmenaient sur l'heure, firent diligence au parloir.
Ils n'y étaient pas en quantité. Au lieu ordinaire du rassemblement pour le repas, le maître d'études de service forma encore une grosse compagnie avec les élèves réclamés par leur famille, mais par les soins de l'administration mis en route, et avec les garçons, aussi, une vingtaine, dont personne ne payait le voyage et pour qui les vacances c'était l'Institution dépeuplée, sans mouvement et sans vie, malgré les récréations prolongées et le relâchement de la discipline.
D'habitude, tous se rangeaient couramment, par le
LES EMMUnÉS
flanc droit et dans l'ordre immuable de leur place à table. Mais ce matin, des lacunes, des absences, rendaient moins facile l'intercalation des arrivants dans, les files. Et le désarroi qu'y jetait, un instant, l'égarement des mains sur des jalons diminués ou grandis, coucbait un peu la double ribambelle, ainsi que des capucins de cartes sur lesquels on souffle.
Enfin, au signal du maître, la porte guichetée du réfectoire s'ouvrait et les aveugles se distribuaient militairement entre les deux tables de soixante couverts chacune, maintenant trop vastes. Un élève gradé dit le Benedicite, puis le déjeuner commença, celui de tous les jours, à cela près que les surveillants, servis à part au bout de la salle, imposaient silence avec moins de rigueur.
Ce ne sont point d'ailleurs les élèves de dernière année qu'un avertissement comminatoire eût matés. Emancipés par la certitude de quitter l'Institution dans quelques heures, ceux-là causaient librement, échangeaient de vagues projets, des compliments, des adieux, car, dispersés aux quatre coins de la France, il était peu probable qu'ils se rencontrassent désormais. Aussi, procédaient-ils sommairement à la liquidation d'une liaison scolaire vieille de huit ans, et l'écho de la solennité, encore vibrant en eux, communiquait à leurs paroles une courte fièvre, une animation factice.
— Très bien, tu sais, ton solo de clarinette... et fameusement applaudi 1 disait à Savinien Dieuleveult un voisin d'extraction ostensiblement faubourienne, dégingandé, roux et déferré de l'œil gauche, à présent une fondrière, à la suite d'un traumatisme dégénéré en affection sympathique.
— Ah 1 ça... comment se fait -il que tu déjeunes ici, toi ?
On n'est donc pas venu te chercher, hein ?
— C'est pas la peine alors, mon pauvre Merle, d'avoir ta famille à Paris.
Mais lui, sans émotion :
— Ça vous étonne ? Moi, pas. Je m'y attendais. Papa s'amènera tantôt, en douce... Les cérémonies, c'est pas son fort... Et puis, je le connais ; il doit -être d'avis que l'Institution peut bien me nourrir «ncore aujourd'hui. C'est vrai, il ne la trouve bonne qu'à ça. L'efficacité de son enseignement professionnel, il n'y croit pas.
— Il est gentil, ton père I
— Il est comme ça... persuadé qu'on lui rend une bouche inutile. Alors, vous comprenez, c'est sans entrain qu'il vient me reprendre. N'importe ! voilà tout de même une ragougnasse que je ne regretterai pas 1 ajouta Merle en chipotant, après la soupe maigre, l'indigente purée de pois des collèges.
Mais, en face de lui, un ouvrier dans la figure de qui roulaient, entre des paupières écillées, de savonneuses prunelles, observa :
— Faudrait être sûr d'en avoir toujours autant. Celui-ci retournait dans son pays, allait exercer au
fond de l'Auvergne im des ingrats métiers manuels auxquels l'avait voué son incapacité musicale.
L'imprudente remarque prenant en enfilade la tablée, tel un petit vent frais, abaissa subitement la température de la conversation. Tous songeaient :
« Il a raison. Qui sait si les mécomptes que nous prépare la vie ne nous induiront pas à soupirer après <îette pitance méprisée ? »
Pendant quelques minutes, les aveugles, d'un bout à l'autre du réfectoire, se turent. Parfois, un bras £e levait, restait un long moment vertical, négligé, attendant sans impatience que les garçons de salle exauçassent la demande de pain qu'exprimait ce geste. Les carafes d'abondance, pour quatre, étaient vides ; des croûtons criaient sous la dent des petits pauvres dont nulle friandise n'amendait les repas...
Les grâces.
A nouveau, toUb les élèves sont debout. Puis, comme ils sont entrés, reliés les uns aux autres par la passerelle de leurs bras étendus, vers la cour de récréation, ils s'écoulent.
— Est-ce que vous partez aussi dans l'après-midi ? Cette question, Savinien Dieuleveuît la posait aux
deux compagnons entre lesquels il arpentait la cour.
— Moi, dit l'un, je prends à la gare d'Orléans le train de deux heures et demie. Je serai à Blois à huit heures. Je ne voulais pas que maman, retenue auprès de ma grand'mère malade, m'envoyât le domestique. Il est là pourtant. Les chères femmes vivent dans les transes tant que je n'ai point débarqué. Pour elles, j'ai toujours quatre ans... Oh 1 je pourrais dire aussi exactement dix ans, car vous vous rappelez ma maladresse, lorsque je vins à l'Institution, en 1871... en même temps que vous. On dut m' apprendre à manger, à marcher, à m'habiller... toutes choses que j'ignorerais peut-être encore avec l'éducation telle que la comprenaient ma mère et ma grand'mère.
— Qu'est-ce que tu vas faire à présent ?
— Oh ! les ramener d'abord à Paris le plus tôt possible. Je ne me soucie pas de rester dans le coton où j'ai été élevé. Quelle existence serait la mienne à Blois ? Je recommencerais à végéter, entre deux excellentes femmes sans doute, uniquement inquiètes de moi, mais trop retirées pour que je ne perde pas rapidement, dans l'isolement et l'inaction, le fruit de neuf années de travail. Ici... ce que je ferai, je n'en sais rien ; mais, du moins, les relations ne me manqueront pas, et je trouverai bien à m'occuper sans briguer un de ces emplois lucratifs que je laisse aux aveugles de condition modeste.
Le jeune homme qui exposait nettement ce programme était grand, fluet, étréci. Des longs soins féminins qu'il avait subis, il conservait dans l'attitude un effacement, une timidité contrastant avec
son léger accent d'autorité, originaire aussi d'une soumission parfaite à ses caprices d'enfant. Une barbe follette lui couvrait le menton et les joues, plus pâle aux environs de la bouche qu'elle cernait. Et sous le front haut, les paupières condamnaient deux cellules vacantes. Mais l'occlusion n'était pas hermétique ; il s'en fanait du soulignement d'un mince trait de gouache, rais de lumière au bas d'une porte.
— Ce que dit Sézanne est juste, reprit le second des camarades à qui Savinien prêtait le bras. Je n'ai tant bûché moi-même, ces dernières années, que pour rester à l'Institution, en qualité de moniteur. Mes parents ne sont pas, comme les vôtres, dans l'aisance. Fils de fermier, je ne puis me flatter de détourner au profit de mes combinaisons l'intérêt qu'on attache exclusivement chez moi au bien à faire valoir. Et puis, entre nous, sur un point au moins, le père et la mère ont quelque rapport avec la famille de Merle. Ils se méfient. « Si tu es l'homme de ressource que prétend avoir formé l'institution, montre-le. » Voilà leur idée.
Plus petit que ses amis, mais de charpente moins délicate, Bruzel, brun, le crâne en cône tronqué, les lèvres bonnes, foulait, tisonnait d'un geste fréquent, des yeux en cendres dans lesquels disparaissait alors, sans qu'on sût comment, la première phalange de l'index.
— A quelle heure t'en vas-tu? interrogea Savinien.
— Demain matin seulement, à six heures cinquante. J'arrive à Saint-Romain à deux heures. Et toi, Dieuleveult ?
— Oh ! moi. je voyage toute la journée. Je ne serai que le soir, vers six heures et demie, à Saint- BrieuG.
— Pas besoin de demander si tu t'y fixeras. Ta mère est veuve depuis trop peu de temps, pour ne pas languir après ton retour.
■ — Oui... je crois... bien qu'un entourage affectueux ne lui fasse point défaut. Ma sœur et mon beau-frère, marchands de nouveautés aussi, ont leur magasin non loin de celui que tient maman, dit Savinien.
Ils firent une fois encore en silence le tour de cette cour sue par cœur, dans ses recoins et ses moindres aspérités. Ils prenaient congé d'elle aussi ; et la caresse de leurs pas alentis, l'écho la rendait à leur ouïe. Même, ils eurent un adieu pour le vieux mobilier des arbres et, d'une main furtive, en câlinèrent le tronc ; ils ravivèrent, pour que leur souvenir en jouît longtemps, des impressions du tact dont ils redoutaient la fragibilité. Ces quelques pieds carrés de terrain, n'était-ce pas vraiment la première case de l'échiquier social sur lequel ils allaient se pousser?
— Merle... votre père vous attend au parloir.
— Les élèves pour la gare d'Orléans 1 — ... Gare de l'Est I
du Nord !
L'appel des maîtres d'études a vidé la cour. Toute, non. Les quelques élèves frustrés de» vacances se joignent, tendent irrésistiblement vers la sortie. Il en vient de tout petits qui ont abandonné le plan, le pot'de-fleur et le Zowp, leurs jeux favoris; des mioches dont le visage affligé de tics fait sauter et vaciller les prunelles, comme une flamme dans le vent ; tandis que, reposés par la causerie, deux à deux, autour du préau, des anciens ont l'air de porter gravement des cierges éteints et des lampes qui filent.
Ils s'arrêtent... les narines et la bouche frémissantes, comme s'ils trouvaient à ce départ, que leur oreille contrôle, une odeur et un goût. Et fugaces, les saisons de l'Espoir alternent en leurs yeux. Ce sont des printemps et des décembres, des étangs jonchés de nénuphars ; des mares, le soir ; un ru brouillé par
les lavandières, et des tourbillons de neige sale, des glaçons ballottés par la débâcle entre les rives des paupières.
Le bruit s'affaiblit, expire... Les aveugles n'ont pas bougé. Mais la paix ambiante peu à peu les circonvient, prélude à la méditation qui glisse en nappe de leur front debout, comme d'un mur projetant son ombre sur une eau morte.
Au saut du train, sur le quai d'arrivée^ Savinien passa des bras de son beau-frère dans ceux de sa sœur, dont les baisers claquèrent sur ses joues, ainsi que des compresses.
. — Bonjour, Clotilde ; bonjour, Henri.
Il gardait, le temps de l'accolade, leurs mains dans les siennes, le cœur trop besogneux pour que ce contact éveillât sa défiance. Cependant, aride, osseuse et longue, ici ; petite, replète et moite, là ; c'étaient les mains de son beau-frère et de sa sœur, non 1 c'étaient le beau- frère et la sœur mêmes, échantillonnés dans leurs extrémités, dans un fragment d'eux pétri à l'image de leur aspect intégral.
Assortis comme l'écorce et le fruit, ils s'équilibraient d'ailleurs en tout et puisaient dans un fonds commun les sentiments dont ils départageaient l'expression. Ils présentaient enfin ce phénomène d'avoir ensemble soixante ans et d'en paraître quatre-vingts, sans qu'on pût rapporter individuellement à l'un plutôt qu'à l'autre, le remugle de maturité qu'exhalait leur jeunesse équivoque et solidaire.
— Maman ne vous a pas accompagnés ? demanda Savinien à Clotilde, pendant que son mari s'occupait des bagages.
— Non, répondit-elle. Tu sais combien il est difficile de l'arracher à sa boutique. Et puis, elle est toujours un peu fatiguée... Mais c'est chez elle que nous dînons. Tu as des gants ?
— Oui, fit-il, interloqué par cette question à brûle-pourpoint ; ils sont dans ma poche.
— Mets-les, Nous pouvons rencontrer du monde, c'est plus convenable. Ton crêpe a besoin aussi d'être changé ; plus large il s'apercevra mieux. Tu n'es plus à Paris où ces détails n'ont aucune importance. L'indépendance et les excentricités qui n'y sont point déplacées seraient fort mal vues à Saint-Brieuc.
Henri Clech les avait rejoints ; tous trois s'acheminèrent vers les vieux quartiers par la rue de la Gare et la rue des Casernes.
Dans ce silence qui n'appartient qu'à la province, où l'économie commence au bruit, une fraîcheur initiale anticipait la tombée du soir. Tous les pores de ia peau s'y désaltéraient et les tambours militaires en devaient être également trempés, pour éteindre^ ainsi, dans l'éloignement, leurs batteries molles et confuses. L'air cru, fluide à miracle et sapide comme l'eau de source, donnait au son une quahté particulière supérieure, améhorant l'ouïe par émulation, l'obligeant à gagner en finesse ce qu'acquérait en étendue la capacité des poumons.
Quand ses parents eurent tourné le coin de la rue des Pavés-Neufs, Savinien, prenant les devants, la parcourut seul, d'un bout à l'autre, dédaigneux d& ces repères que fournissent aux aveugles la nature du sol et ses accidents, ou encore, le long des habitations, le retentissement des pas qui n'est point le même, suivant qu'elles sont bâties de fer, de pierre, ou de bois.
Aussi bien, réduit à ces avertissements, il eût pu se tromper, car nombreux étaient les vieux ais vermoulus, enclins à l'écho, qui jalonnaient son trajet.
Mais un guide plus infaillible que ses oreilles et ses pieds, l'arrêta juste en face de la maison paternelle. Il l'avait reconnue, il l'eût reconnue entre mille, à cette odeur du passé qui mêle les souvenirs de l'enfance à la vétusté d'une construction séculaire. 11 en récupérait mieux que la physionomie : l'âme ; mieux que le visage : l'haleine. Elle ne parlait pas qu'aux yeux des étrangers curieux d'architecture ancienne, cette façade avec ses deux étages en encorbellement, sa charpente à nu, les sculptures en ruine de son poteau cornier... Rien qu'au flairer, il discernait de l'hypocrisie do? maçonneries modernes la sincérité n£âve de ces membrures apparentes, de cet authenticjue squelette, de ces mémorables pans de bois par où la maison respirait à pur et à plein ! Que son souffle alors, tiède et fade, semblât se gâter comme à des dents branlantes d'aïeul, qu'est-ce que cela faisait I
Franchissant le seuil étroit où nulle bienvenue ne le retenait, le jeune homme pénétra dans le magasin, entre une double haie d'étofîes empilées au frôlement desquelles ses mains cherchaient la caresse qu'a pour les clairvoyants la familiarité des lieux retrouvés.
Sa mère était là... Avant qu'elle eût prononcé un mot, il avait éventé sa présence. Et, tandis que s'échangeaient leurs embrassements, il la sentit vieiUie sous ses lèvres. La figure s'était décharnée, les os des mâchoires saillaient ; la peau, dans les salières des joues, avait un goût de galet.
— N'a-t-elle pas aussi rapetissé ? pensa-t-il, effleuré de pressentiments.
Mais brièvement rassurante lorsqu'il s'informa de son état et poussant tout de suite ses enfants dans l'arrière-boutique, salle à manger où les repas se cuisinaient, Dieuleveult dit à son fils :
— Assieds-toi et dînons. Le voyage doit t'avoir
creusé Testomac, car il n'est pas vraisemblable que -tu te sois restauré en route.
— Pardon, fit Savinien, on m'a servi une collation A Rennes.
— Tu as donc eu recours...
— A personne. Du wagon à la portière duquel -. j'étais aux écoutes, j'entendais fort bien le bruit de. la vaisselle et des couverts remués par les garçons. J'en conclus que je n'étais séparé du buffet que par la largeur du quai, et je descendis.
— Allons, c'est maintenant un homme, déclara Clotilde.
— A même de se débrouiller tout seul, ajouta Clech. Il n'aura plus rien du collégien quand il en aura dépouillé l'unifonne.
— Tu ne veux pas que je coupe ta viande ? interrogea M'^^ Dieuleveult.
— Oh 1 non, merci.
C'était la première fois que les éloges de ses parents l'émancipaient ; Savinien en conçut de l'orgueil et s'appliqua à justifier l'opinion flatteuse qu'on avait de ses talents. Il avait remarqué que le fauteuil, îa place du père, lui étaient dévolus. Et ce privilège, dont il ne méconnaissait pas la valeur, l'investissait de pouvoirs vagues, de responsabilité générale. Enfin, le brevet d'industrie décerné à son éducation physique parachevée, lui paraissait d'un heureux augure, au moment de solHciter pour l'essor de ses facultés intellectuelles une sanction analogue.
Il n'attendait qu'une question pour s'épancher ; Clech la posa.
— Eh bien ! as-tu brillamment terminé tes études ?
— J'ai été nommé cinq fois : quatre prix et un accessit.
Et lestement, laissant à chaque citation une pause de marge pour que les compliments s'y pussent inscrire, Savinien énuméra ,
— Deuxième prix d'instruction religieuse.
— Est-ce bien nécessaire pour se caser aujour- <î'hui ? avança dubitativement le beau- frère,
— Premier prix d'histoire.
— Ce n'est pas non plus d'une utilité immédiate.
— Premier prix de clarinette.
— C'est mieux... quoique... la clarinette, pour un aveugle... Mes préférences, si l'on m'avait consulté, n'auraient pas été à cet instrument-là.
— C'est son père qui l'a choisi, dit M°^® Dieuîeveult. « Avec cela, il se tirera toujours d'embarras» , répétait-il. C'était un esprit prévoyant que l'avenir inquiétait.
— Sans doute, et puis son plan d'éducation s'inspirait, en somme, des idées du temps, ratifia Clech.
Un peu démonté par cet accueil sans transport. Savinien précipita le détail de ses récompenses.
— Deuxième prix d'orgue, premier accessit d'accordage.
— Ah I le petit sournois, qui gardait le solide pour la fin I s'écria Clotilde.
— Oui, reprit son mari, voilà l'essentiel. Tout au plus regrettera-t-on que l'accessit ne certifie qu'à demi ton habileté, précisément dans la branche de l'enseignement professionnel la plus pratique.
— Mais non, protesta l'autre doucement. L'important pour nous, c'est plutôt l'orgue, un buffet à l'éghse et des leçons de musique.
— Au résumé, tout dépend de ce que tu veux faire. A ce coup droit de son beau-frère, Savinien ne
trouva point de riposte. Le coude à coude était rompu ; il semblait que les observations de ses proches eussent mis à la table des rallonges successives et qu'il restât isolé au miheu, tandis que, du haut bout, tous trois arbitralement l'interpellaient.
Il baissa la tête, s'absorba dans le rassemblement des morceaux qui s'étaient écartés du centre de
son assiette, déguisant ainsi sous des précautions, routinières la gêne d'avouer subitement qu'il n'avait plus faim. Son oppression ne cessa qu'aux premières paroles de sa mère. Comme les gouttes d'une bienfaisante pluie, elles rafraîchirent le silence.
— Ton père, mon cher enfant, s'il vivait encore, n'eût pas manqué d'assister à la distribution des prix. Tes succès le réjouissaient. De ce qu'il n'était point démonstratif, il ne s'ensuit pas que tes progrès le laissaient indifférent.
— Nul, au contraire, ne se montra plus avide de savoir où cela te mènerait, fît Clech,
— Quant à moi, continua Mme Dieuleveult, est-ce que je peux quitter le magasin ? Moins que jamais. En outre, je ne suis pas riche, il faut que je regarde à la dépense. Henri te dira mes transes depuis six mois. Que serais-je devenue sans lui, sans ta sœur, si dévoués? Leur affection et les preuves qu'ils m'en prodiguent m'ont un peu rattachée à la vie, en dépit des tribulations qu'elle me réserve encore.
Simultanément, Clech et sa femme s'élevèrent contre cette restriction 'dont Savinien ne saisissait pas le sens.
— Voilà maman retombée dans ses obsessions I dit Clotilde.
— Heureusement, notre frère est là et nous comptons sur lui pour vous faire entendre raison. ï\ sera juge, afin qu'on n'attribue pas à notre pression la résolution que voua prendrez. A mon humble avis, les circonstances vous commandant de céder votre fonds. Vous n'en retirez aujourd'hui qu'un mince profit, à comparaison du mal que vous vous donnez. Sur ce point, tout au moins, nous sommes d'accord. Si les affaires sont, en général, difficiles, ce malheureux commerce a spécialement souffert. La rouennerie est tuée par la concurrence à vil prix. Les étalagistes des foires et des marchés vous enlèvent la
campagne qui vous achalandait, comme la confection grossière, les articles fabriqués à Lille et à Amiens, ont supprimé le tailleur à façon qu'était mon beaupère. Il n'aurait plus, s'il revenait, qu'à se croiser les bras.
Clotilde interrompit :
— Ce sont des considérations secondaires et tu as eu tort de ne pas développer d'abord celle qui les prime toutes. Savinien ignore, il e'^t vrai, que maman a eu, au mois de mai, une attaque de paralysie. Oui (fit-elle en posant la main sur l'épaule de son frère), nous ne voulions pas t'alarmer ni te distraire de tes études, du moment que le médecin garantissait la g'jérison à bref délai. Mais maman n'en a pas moins perdu, six semaines durant, l'usage de son bras droit* On la descendait dans la boutique pour lui permettre de diriger la vente et de surveiller le commis que nous lui prêtions^ car elle a toujours trop agi par soi-même ; ses jeunes servantes ne lui sont d'aucun secours. Voilà des empêchements contre le retour desquels nous ne sommes pas prémunis. Il m'est impossible d'avoir l'œil à notre magasin et à celui de maman. Or elle s'expose, dit le médecin, à une rechute grave, en s'astreignant aux soucis du commerce.
— Nos conseils, certainement, se font par-dessus tout l'écho des craintes qu'a résumées ma femme, ajouta Glech. Si donc une incv^mpatibilité d'humeur (dont jusqu'ici, je l'avoue, les signes m'échappèrent) ne prévient pas maman contre la vie commune, elle acceptera l'hospitalité que nous lui offrons rue Saint-Guillaume. Elle y sera chez elle, d'autant plus que rien, au fond, ne différencie nos maisons, sinon les exigences modernes du luxe, auxquelles nous avons dû satisfaire.
— Tenons-nous-en à la santé, n'est-ce pas ? trancha une seconde fois Clotilde en s' adressant à son frère.
L'idée que maman est avec nous, entourée de soins, t'apportera le repos d'esprit indispensable pour réussir dans tes entreprises (Quelles entreprises ? se demande-t-il). Néanmoins, nous nous serions reproché de hâter l'événement, pensant bien que tu aurais plaisir et commodité à passer ici, où tu es né, où tu as grandi, tes dernières vacances. Car sait-on quand tu seras libre désormais ?
Sous la neige de ces petites phrases, Savinien se morfondait. Son cœur pourtant s'entr'ouvrit encore à la réponse de sa mère. Peut-être qu'à la chaleur filiale, le courage de la pauvre femme allait reverdir...
Mais Clech, devinant ie péril, déversa de nouveaux flocons.
— Nous nous expliquerions, à la rigueur, votre résistance, si vous ne pouviez subsister des débris de fortune que vous a laissés ce notaire dont la fuite a foudroyé papa. Tel n'est point le cas, grâce à la sagesse qu'il a montrée en ne mettant pas tous, ses œufs dans le même panier. Quoique nulle chance ne reste de recouvrer l'argent qu'un misérable a détourné, le revenu que vous constituent vos immeubles de la rue Saint -Pieri'e et de la rue des Pavés-Neufs, suffit amplement à vos besoins. Il vous serait même aisé de l'arrondir en augmentant de vieux locataires comme Lourdelin, si vous ne mêliez pas le sentiment aux affaires.
— Oh! pour cela... je m'imposerais plutôt des privations 1 s'écria M^ae Dieuleveult. N'est-ce pas assez de consentir à me séparer d'une maison que nous avons fondée, où nous avons travaillé côte à côte pendant trente ans, votre père et moi, une maison, dont les titres de propriété remontent à 1590 1
— Tu te forges des tourments imaginaires, réfuta Clotilde, âprement. Ces titres de propriété sont en ta possession et il n'est pas question de les ahéner. Un principal locataire ne peut-il concilier tes scrupules
LES EMMURÉS ^ 3l
et tes intérêts ? Mais tu vas, à propos de la reddition des comptes de tutelle, jusqu'à envisager le ris> que d'une vente par licitation 1 Dieu merci, je connais mon frère ; je suis sûre qu'à notre imitation, iî ne fera point valoir, de ton vivant, les droits que lui conférera, dans un an, sa majorité.
C'était un écoulement d'idées coutumières abandonnées à la pente naturelle des esprits, comme des eaux à la déclivité d'un terrain. En bas, elles stagnaient et les voix de Clotilde de son mari en fouettaient la vase.
Savinien comprit tout à coup l'inanité des honneurs dont son innocence s'était félicitée. La place* du chef de famille à table, i^eul Clech en avait hérité. Quant au fauteuil du pore, quelle dérision l Un tabouret, oui... sans dossier ni bras invitant aux longues stations 1 Licitation?.. reddition de comptes?...
Alors, pendant que son beau-frère, sans lui épargner une formalité, dénombre complaisamment les actes notariaux qui s'abattent sur les cadavres,, l'aveugle, éperdu d'affection, en espère de l'intimité fidèle des choses.
Ses doigts, flânant autour dtî son assiette, ont reconnu l'honnête toile cirée rongée de dartres... C'est la géographie de son enfance que s^)n toucher, rompu aux lectures ardues, explore avec émotion. Les heures qu'abrégea cette nappe grossière, éiigée en jouet utile^ il se les remémore .
«Amuse-toi... promène tes mains dessus; ça te préparera à l'étude des cartes en relief », disait son. père. « Mais n'en fais pas plus qu'il n'y en a », recommandait sa mère, toujours regardante.
Hélas ! les surfaces intactes ou dans lesquelles la pointe d'un couteau, les branches d'une fourchette,, dessinaient au début, sobrement, des fleuves, des canaux, de petits lacs ; ces surfaces, chaque année
entamées et qui ont été des continents, dégénèrent en archipels, parsèment d'îles volcaniques dont la croûte se soulève, l'étendue de mei' plus vaste que représente conventionnellement la toile délustrée.
Une minute, Savinien assigne à cette relique lépreuse le rang que, dans les familles, certains souvenirs du premier âge occupent. Mais Glotilde, à sa droite :
— Tu tâtes la nappe ? Elle n*est pas jeune, hein ? Il est temps qu'une Hquidation nous en débarrasse.
«Liquidation... » répète, à gauche, son beaufrère. Il a l'air, celui-là, du mauvais greffier signifiant un jugement au captif qui n'en attrape que des bribes, du fond de son in pace : « Partage des communautés et succession Dieuleveult... reprises... masse active... indivision... article 815... »
— Saisis-tu bien la nuance ? interroge Clech. Mais sa mère coupait court à la glose sur le Code
civil. « Vous aurez le loisir d'éclaircir tout cela. Tu dois être fatigué, mon garçon. Je vais te conduire à ta chambre. Ton linge de nuit ^ »
— Il est dans ma malle, dit Savinien.
— - Donne-m'en la clef, demanda Glotilde, je vais le sortir.
Elle ouvrit là malle et s'exclama :
— Ah I bien, tu l'as passablement lestée I
— Ce sont mes prix.
— Je le vois. Est-ce que tu t'en serais encombré par gloriole, pour nous les montrer ? Tu n'es plus pourtant un écolier. Je parierais que tu as payé du supplément au chemin de fer, lorsqu'il eût été si simple de les laisser à Paris, où lu les aurais retrouvés... un jour ou l'autre...
— Montons, fait M^^ Dieuleveult.
En haut, quand ses parents l'ont quitté, Savinien ne se remet pas tout de suite du malaise intérieur qu'ont fomenté les discours tortueux, vaguement
menaçants, de sa sœur et de son beau-frère. Mais on dirait que les objets, ces cloisons qui furent la carcasse de son berceau, mille vieilleries environnantes, conspirent pour racheter la mauEsaderie des gens. Il s'accoude à la croisée ; la ville dort ; aucun bruit ; la légèreté de l'air est opprimée juste assez pour que soit sensible le voisinage de ia cathédrale, dont l'énorme bloc règne sur le peuple confiant des maisons...
Et pour Taveugle dans sa geôle corporelle, pour cet emmuré à perpétuité — c'est tout de même dimanche l
Réveillé de bonne heure, le lendemain, Saviuien pourtant ne se leva pas. Sa joie était ainsi, les vacances venues, d'attendre au ht qu'il eût entendu sa mère descendre et rabattre sur les panneaux les grands volets ferrés, tandis que son père di^^posait devant la boutique les tréteaux serv^ant à l'étalage. Debout alors, à peine vêtu, il scrutait méthodiquement le cadre de ses premières années.
Ce matin, il appréhende et souhaite à la fois d'être seul enfin, car il imagine que sa visite aura le charme triste d'un adieu, et qu'à les parcourir, ces chambres, il dressera l'inventaire de son enfance et de sa jeunesse — l'inventaire après décès.
Ce qui Va frappé, c'est non pas la tiédeur de la réception, mais le plus sûr indice de déchéance que pût fournir sa mère. Si réellement elle fait corps avec cette maison, de façon qu'à Saint-Brieuc nul ne les envisage séparément, comment endure-t-eile sans révolte le conseil de déloger ? Ce qui l'en dis-
Êuade, Henri Clech cependant le sait mieux que personne. Jusqu'à son mariage avec Clotilde, en effet, c'était l'opinion commune que les Dieuleveult agréeraient un gendre qui serait en même temps leur successeur. Ils avaient infirmé ces conjectures et scellé leur invincible répugnance au déracinement, en laissant Clech s'établir rue Saint -Guillaume et courir les chances d'une installation nouvelle.
Sans doute, d'assez graves sinistres ont affligé les cinq années écoulées depuis, pour que l'intrépide patronne en soit démontée. Mais au point de renoncer à des habitudes qui devaient mourir avec elle, comme le mur entraîne le lierre en tombant ■ — cela, non 1 Sa réponse coutumière, quand des réparations semblaient urgentes : <( Bah I la maison m'enterrera encore ! » indiquait bien qu'elle avait choisi dès longtemps la mesure et le bois de son cercueil.
« Il n'y a pas un coin ici, rumine Savinien, où ne soient indélébiles les traces de sa volonté, de sa féconde initiative, attestées en outre irrécusablement, par une prospérité qui est son œuvre. Grâce à maman, les sympathies que s'attirait la famille éprouvée ne restèrent pas improductives. Une clientèle y germa. La commisération publique, stérile tant que j'en étais l'objet, devint fructueuse lorsque je n'en fus plus que le prétexte. C'est de cette époque, d'ailleuis, que date l'enseigne de la maison agrandie et consolidée : A la Providence. »
Si peu nombreuses sont les impressions sur lesquelles se concentre la pensée de l'enfant aveugle, que Savinien garde le souvenir fané, mais complet, des | paroles anciennes. Le son des voix s'est éteint plus vite. Celle de feu son père menace ruine. C'est, dans sa mémoire, comme une chose près de tomber en poussière. Il hésite à la remuer. Combien, on revanche, a gagné, s'est dulcifîée en vieillissant, la voix vivante de sa mère ! Et de quels bras elle l'a étreint, hier, à
son arrivée î... Elle est vraiment, en tout, méconnaissable. Pour la première fois peut-être — depuis vingt ans 1 — il a approché d'elle sans se piquer au crayon toujours enfoui sous la jonchée de ses cheveux en bandeaux.
Ce crayon ! II tremblait d'en casser la pointe, aussi dure au visage dont elle châtiait l'élan étourdi, qu'était douloureux ce reproche à l'oreille écorchée : « Tu ne m'embrasseras donc jamais sans m'obliger à le retailler l » Il s'ingéniait alors pour n'avoir de la signature que le parafe — comme il n'avait du baiser que le vent.
Mais qu'ils sont inofîensifo, à présent, les bandeaux !
Savinien, immobile dans son lit, les bras repliés sous la têt^, s'absorbe en sa mère et retrempe sa piété pour" elle dans le chagrin dont il la sent rongée.
<( O^ie ne lui dois-je pas, à ma chère maman ? D'abord, la certitude de mon incurabihté. Tandis que le père- épousait l'illusion des médecins de campagne et croyait que je réchapperais de la cécité comme de la méningite qui en était la caur.e occasionnelle, maman, toujours anxieuse, en dépit de l'aspect rassurant de l'œil et de la marge que laissaient à la guérison mes trois ans révolus, n'avait point de cesse qu'un spécialiste, constatant l'atrophie du nerf optique, n'eût condamné ma vue irrémédiahlement.
« Enfin, on était fixé 1 AL ! comme il est heureux que cette fermeté d'esprit ne se scit pas ensuite démentie I Quel réconfort aurais-je fondé sur un père imbu de mon infériorité et s'opiuiâtrant à m'en inculquer le sentiment ? Ses préoccupations, il ne les cachait pas ; elles tenaient en quelques mots répétés à tout venant : « C'est à n'y rien comprendre 1 Du côté de ma femme comme du mien, je vous jure que les précédents font défaut. Tout le monde était robuste et sain, chez nous. »
« — Il VOUS en reste un, disait ordinairement l'interlocuteur, mettant un cordial dans cette allusion à Clotilde.
« Pauvre père I Ses doléances ambiguës pansaient mal la blessure d'un amour-propre endolori, et j'ai bien peur qu'il n'ait, jusqu'à sa mort, considéré ma naissance comme une calamité aussi désobligeante pour son sang, que peut l'être, pour la probité d'une famille, le déshonneur notoire de l'un de ses membres.»
Mort 1... Savinien se reproche la paresse de son cœur à déplorer le départ, l'absence indéfinie du compagnon silencieux de son enfance.
A peine maintenant si deux sens, l'ouïe et le toucher, l'évoquent encore faiblement, tant il s'est montré, vis-à-vis d'eux, avare de commerce. Juché des jours entiers sur son établi, dans un coin du magasin, le vieux tailleur n'était accessible qu'aux repas, en dehors desquels il bornait sa sollicitude pour son fils à la distribution récréative de quelques déchets d'étoffes et de carnets d'échantillons abohs. Jamais il ne l'avait rudoyé ; rarement, il lui parlait, et dans le ton perçait alors une sourde rancune d'ouvrier maladroit, contre son ouvrage.
Sa mère par bonheur, était exempte de ces préju gés. Non seulement elle ressassait, dans leur maiheur, une consolation : « Il aurait pu être horriblement défiguré, comme le sont la plupart des mendiants. Ce surcroît de chagrin nous est épargné. Vous avez remarqué : ça ne se voit pas » ; — mais encore elle plaçait ouvertement la maison sous l'égide de l'amaurose : A la Providence 1
« Ça ne se voit pas 1 » Phrase longtemps inintelligible et dont il n'avait que plus tard savouré le miel. En entendant les clairvoyants l'excepter, avec un petit nombre de ses camarades, de la répulsion ou du saisissement consterné que d'autres aveugles, au con-
traire, provoquaient, il s'était enorgueilli, lui aussi, d'une grâce d'état, d'un privilège...
Avec quelle fierté, aujourd'hui, il rapporte à sa mère l'honneur de cette révélation 1
« Que maman stylât les servantes auxquelles j'étais "Confié ou qu'elle me redressât directement, ses remontrances partaient toujours d'un large sens pratique et du désir légitime de corriger mes imperfections. Elle disait vrai ; c'était pour mon bien qu'elle réitérait à chaque nouvelle bonne de précises instructions, dont l'esprit était à la lettre ce qu'est la dragée à la papillote. Il fallait le chercher.
« — Habiller et déshabiller l'enfant {il déchirerait ses vêtements qui lui font déjà peu d'usage). Ne jamais le quitter [sans toutefois que votre service en souffre). L'empêcher d'égarer ses doigts(gizi peuvent être gras) sur les meubles, les murs (habitude qui^ s'il la contrac-^ tait, le conduirait à maculer les étoffes dont le magasin est plein). Modérer ses mouvements, ses gestes {moins il bougera, moins sa maladresse l'exposera à casser quelque chose). Penser enfin que le monde ne se ferait pas faute d'attribuer le moindre accident... le feu... une chute, à notre négligence {et quHl enrésulterait pour nous, commerçants, un préjudice considérable),
« Il n'était pas jusqu'au souci de mes plaisirs qui ne lui dictât des recommandations spéciales.
« — Les vieilles poupées de sa sœur doivent l'amuser (en tout cas leur innocuité nous rassure), La toile <;irée aussi (son père Va sacrifiée). Aux vacances, sa sœur lui apprendra à jouer. Personne ici n'a le temps. »
Glotilde lui avait appris à tomber sans se faire de mal et à se cogner aux bons endroits, en le forçant à redoubler de précautions pour éviter les obstacles sur lesqpiels elle le jetait. Quelquefois, elle réunissait de petites amies et l'admettait à leurs ébats :
« Le colin-maillard n'est drôle qu'avec lui, disait- «Ue. On est sùr qu'il ne triche pas. »
Mais ces divertissements étaient devenus chaqueannée plus rares ; et comme il trouvait en sa sœur à mesure qu'elle avançait en âge^ plutôt une sousmaîtresse qu'un boute-en-train, il en arrivait à lui préférer la société des servantes.
Il a eu tort. Dans l'ardeur du repentir, à l'égard de Clotilde, il se taxe d'injustice. Leur naissance à cinq ans d'intervalle inclinait on somme l'aînée à ce rôle de petite mère qu'elle ne remplissait point d'ailleurs sans se référera la grande. Peut-être même celle-là réclamait-elle trop complaisamment l'encouragement ou la sanction de l'autrCc
Se foulait-il les paupières : « Regarde, maman, ; Savinien s'abîmer les yeux. » Avait-il le visage crispépar un de ces tics qu'on dit particuliers aux aveugles : « Voilà encore, maman, Savinien qui fait le mendiant, »- Balançait-iL oisif, des bras morts, tandis que sa tête ; toupillait sur ses épaules : L'emmènerai-je en ville, avec cette danse de Saint-Guy ? Répète-lui donc, maman^ qu'on peut être aveugle et n'avoir pas pour cela l'air d'un fils de maçon. »
— Tu nous désespères, mon garçon. Comment î lu as la chance que ça ne se voie pas et tu appelles, par tes grimaces, l'attention sur ton infirmité I Qu'estce qu'on va croire l Que nous te dressons à la mendicité...
« C'était pour mon bien, allègue Savinien. Où avaisje l'esprit, pour présumer que l'autorité un peu tracassière de Clotilde ne s'appuyait pas seulement sur les prérogatives de l'âge et de la sévère éducation qu'elle recevait au couvent de Montbareil, mais aussi et surtout sur la prédilection que nos parents, trahis par moi, transféraient à leur postérité féminine ? Cette inégalité de traitement n'exista que dans mon imagination. Pas plus l'un que l'aatre, nous ne manq-jâmes jamais du nécessaire, mais maman s'en tenait aux secours en nature. Sans doute, mon extrême
jeunesse est excusable d'avoir souhaité de légères caresses rompant la monotonie de ces distributions sans défaillances comme sans extra. Mais la chère femme ne croyait-elle pas, en éliminant le superflu de son programme, donner du paradoxe de l'abbé Carton : « Dieu préserve l'aveugle-né d'une mère qui fait tout pour lui», l'interprétation la plus raisonnable? « D'ailleurs, quand il fallait... »
Un jour, le médecin consulté ordonne qu'on le déshabille,' et de longs cheveux essuient d'abord, ainsi que ferait une frange de soie, sa poitrine et son dos. Puis une oreille qu'on dirait pourvue de lèvres se colle sur sa peau, s'en écarte,s'y rapphque, comme une ventouse qui ne prend pas. Elle se fixe enfin : « Toussez, mon petit ami... respirez... » L'oreille avide insiste... Ah l parmi les aveux qu'elle soutire à la chair, si le secret d'un péché commis dans le désœuvrement et l'ennui allait s'échapper l Mais le confesseur ne l'entendrait plus.
Cxi qu'il est urgent de combattre, prononce-t-il,
c'est un état lymphatique. Nul médicament ne vaudra pour ce garçon-là, le grand air, le mouvement, le îeu avec des camarades de son âge, une gymnastique appropriée. Ce ne sont pas là les membres d'un enfant de sept ans. Ses doigts... je pourrais presque les repher sur le revers de la main. On dirait que les articulations vont grincer comme des charnières rouillées. Ses pieds, c'est de la glu qui les attache au plancher l De l'exercice, de l'exercice... et une nourriture saine, ^rtifiante.
Le brave homme éloigné, le cri de la mère propageait une émotion jusque-là contenue.
— Qu'est-ce qu'on doit penser de nous? Que nous le séquestrons I Tous les jours je le conduirai aux Promenades et, si j'ai le temps, a la Croix de Santé. Enfin, il accompagnera Marie- Joseph chaque fois qu'elle sortira.
Savinien se souvient de son enthousiasme au début du régime, car il n'avait jajnais, avec sa mère, dépassé la cathédrale, le dimanche. Les questions affluaient à sa bouche. Tant de bruits l'intriguaient ; tant de vie mystérieuse était éparse autour de lui I Mais il s'apercevait, dès le premier jour, au mutisme de son guide, à sa hâte machinale vers le but décidé, qu'il n'avait de sa mère que l'apparence. Il avait beau l'agripper, il la sentait possédée par le magasin, déserteuse, toute là-bas 1... Et de même qu'elle prenait dans la caisse, avant de partir, quelque monnaie pour l'en-cas, ainsi, elle paraissait n'emporter que peu de mots pour les explications indispensables. Arrivée sur les Promenades, elle s'arrêtait : — Saute, remue les bras, lève les pieds... plus haut... fais aller tes doigts. Tu vas t'amuser pendant dix minutes... les pieds en dehors, comme a dit le médecin. Dépêche-toi de jouer.
II se dépêchait, comme sa saur se dépêchait de grandir, comme ses parents se dépêchaient de travailler, de dîner, de dormir... Quel foyer d'activité était en eux !
Des après-midi torrides conseillaient la sieste, l'anéantissement, le front dans l'herbe, à écouter, en émottant la terre calleuse, les petites bêtes bruire ou les lourdes charrettes rouler à perte d'ouïe. Mais alors intervenait sa mère : « Debout I Tu te sahs... Et puis, ce n'est pas pour notre agrément à l'un ni à l'autre que je t'amène ici jouer. Assez pour aujourd'hui. Il est l'heure de rentrer. »
Parfois, ils revenaient par le Champ de Mars. Un concours d'aboiements s'en élevait, à l'instigation d'un grognement isolé, enjoignant : « Flexion des^ extrémités inférieures et mouvement horizontal des bras avec flexions en quatre temps... Commencez 1 j) Une minute après : « cessez... repos 1... » — Qu'est-ce que c'est, maman ?
— Des soldats qui font l'exercice, répondait-elle.
Il pensait : « C'est donc pour tous la même chose 1 »
Mais il se rétablissait ; sa convalescence était, dans la boutique, le sujet de toutes les conversations : « Il a meilleure mine^ n'est-ce pas ? Tout le monde le constate. Ses pieds ne tournent plus ; sa poitrine bombe... Et ses doigts si grêles... tâtez-les. Ah 1 c'est qu'il ne boude pas à table î »
Quelle victoire chantaient ces déclarations et comme sa mère s'en montrait heureuse 1 C'était l'époque où elle rapportait de lui cette boutade :
« Un soir que son père dînant dans l'obscurité, demandait la lampe : « — C'est tout de même une infirmité que de ne pouvoir s'en passer pour manger », a dit notre garçon.
Et le mot, grâce à son éditeur, faisait fortune.
« La santé aussi, je la lui dois, » résume Savinien, attentif à n'omettre rien ni personne, dans le partage de sa reconnaissance.
La demie de cinq heures sonne à la cathédrale. Sa mère ne va pas tarder à descendre. Il étend ses bras engourdis, et, changeant de posture, se couche sur le flanc, le nez dans la ruelle. Et de la cloison aussitôt vient vers lui, en ambassade, une nouvelle bouffée d'enfance.
La chambre qu'il occupe est l'ancienne chambre des bonnes ; ce petit lit est celui où naguère elles dormaient. Les jeunes têtes de toutes les Marie- Joseph qui se sutîcédèrent dans la maison se sont accotées contre ce bois imprégné de leur odeur... Les parfums dangereux qu'elles adoptaient respectivement ont fusionné là, et leur mélange ancien en atténue la vulgarité. Il retrouve les pommades senties sur leurs cheveux, les savons dont elles frottaient leur peau, leur peau même, humée quand il assistait à leur toilette et les suivait partout...
Peu à peu, il sépare les couches superposées des
bouquets, en reconstitue l'ordre chronologique. Et à mesure que le classement s'opère, chacune des Marie- Joseph qu'il approcha s'individuaUse et jalonne sa mémoire. Leur nom collectif, pris et rendu comme lé tablier, n'est plus un obstacle à uno distinction que d'autres particularités garantissent.
De quatre à dix ans, il a pratiqué les échantillons variés de la domesticité novice et mineure, grâce à l'habitude qu'avait sa mère de ne pas payer ses servantes plus de huit francs par mois et de les remplacer quand elles prétendaient gagner davantage. Aux mains de certaines, réfractaires à la conciliation des besognes journahères avec une surveillance incessante, il a été un peu moins qu'un enfant^ un peu plus qu'une bête. Il a langui, à l'attache, sur une chaise, de longues heures vides. Il a subi l'humeur versatile, les rebuffades, les moqueries, les petites vengeances ou la charité méprisante — pire I — de ces filles... Il a été leur pâtiras, leur chose, le meuble encombrant qu'on déplace, s'il gêne... Elles l'habillaient en le tarabustant et le promenaient en laisse . Celles qui ne le condamnaient pas par la persuasion à l'immobilité dans un coin, s'avisaient d'artifices pour se débarrasser de lui, l'empêcher d'être toujours pendu à leurs jupes. Leur sollicitude hypocrite feignait des inquiétudes — • et ne lui signalait point l'écueil, sournoisement préparé, qu'il ne s'y fût d'abord meurtri. « Si vous étiez resté tranquille, vous ne vous seriez, point fait de mal », disaient-elles ensuite. =
... Un savon aux amandes, dont ^a sensibilité de son odorat est fugitivement affectée, convie pourtant Savinien à distraire du groupe une Marie-Joseph...
Avec celle-là, il s'ennuyait moins. Elle pensait tout haut, parlait sa vie, agitée par un inextinguible besoin de pubher ce qu'elle allait exécuter, ce qu'elle exécutait, ce qu'elle avait exécuté. Mais la forme de l'internellation, en paraissant donner voix consultative
■à l'enfant, le mystifiait encore. Ce n'était pas lui le témoin, le confident, le consolateur, l'auxiliaire, tour à tour et à tout propos invoqués. Elle s'adressait à la chose même sur laquelle s'exerçait, dans le moment, sa diligence. Elle demandait au meuble en l'astiquant : « En as -tu assez ? » ; au bonnet qu'elle repassait : « Iras-tu à la messe, toi, dimanche ?» ; à la câsserole sur le feu : « Qu'est-ce que tu. réchauffes ?»
Ah ! qu'il apporte d'autres regrets, encore que lointain, timide, évaporé, le soupçon de pommade à la rose laissé dans l'air par la Marie Joseph aimée -entre toutes L..
Au service de ses parents, la voix humaine n'avait jamais été qu'un instrument de travail et d'échange où se mesuraient les paroles nécessaires, comme ils aunaient la toile au bâton horizontal suspendu audessus du comptoir. Leur horreur du gaspillage s'étendait au chant. Et c'est tout au plus, en poussant l'aiguille, si le père dépensait un léger sifflement assaisonné de notes piquées par le fil qu'entre ses dents il cassait... La Marie- Joseph-aux-chansons a passé dans la maison comme un ruisseau sur les cailloux. Elle chantait pour soi, tout le long du jour, d'une voix de source dont le mince filet, au moindre détour, obligeait l'auditeur qui en voulait emphr le creux de son oreille, à pencher la tcte...
En récompense, quelle sagesse elle obtenait de lui, sans subterfuges ni menaces.
Assis à ses pieds, tandis qu'elle épanchait des cantiques, des romances de repas de noce, des com- -plaintes de veillée, des rondes, des airs de danse, il flattait de la main les déchets glanés sur l'établi paternel. L'accent, la cadence,la modulation, le volume du son, l'exhortaient à choisir, parmi les étoffes, celle ■dont I33 qualités tactiles se prêtaient le mieux à l'identification. 11 ne s'en tenait pas là. L'envie de s'expliquer et d'accroître les émotions éveillées en lui
par des éléments dont il commençait à dégager le caractère commun, l'enhardissait à rapprocher, à comparer les notions génériques que la répétition et la contention d'esprit à laquelle il était enclin gravaient dans sa sensibilité.
Il sourit à présent de ces essais de musique de chambre ; il sourit des concerts célébrant en quatuors démodés l'association mentale, les fiançailles des seîis chimiques, ingénus et frêles, représentés par les impressions du goût et les odeurs,et des sens mécaniques; mâles et robustes, se réclamant des sons et des contacts.
Longtempg ceux-ci s'étaient autorisés, pour donner le la, de leur priorité d'apprentissage. Apres ou polieSj rugueuses ou lisses, les surfaces lui procuraient les moyens de rendre l'idée qu'il se formait de quelques termes, comme laideur et beauté, amertume et douceur, aversion et sympathie, et de s'initier dans les principes de similarité qui en découlent.
L'aloès dont sa sœur lui gantait le bout des doigts pour qu'il ne les rongeât pas, la benzine qu'employait son père pour détacher les vêtements, le grincement d'une poulie, dérivaient de l'unité de sensation établie par les toiles écrues.
En revanche, un fruit savoureux, du lait, l'orgue à l'église, le parfum d'une rose, restauraient, par transmutation, le plaisir que prenaient ses doigts à déguster clandestinement cette friandise : le velours en pièce.
Du jour que la Marie- Joseph a chanté, là voix humaine supplanta ces archétypes, en tant que mode d'appréciation esthétique. L'ouïe émancipée cessa d'être la Gendrillon des sens, butinant ses acquisitions auditives dans le ménage, autour du tic-tac de l'horloge, du poêle qui ronfle, de la bouillotte qui fredonne et du père usant ses lèvres au papier de verre d'une perpétuelle susurration. Peut-être cette ouïe
enfin choyée, gâtée, bercée, au détriment des forces musculaires dont elle encourageait la propension à l'inertie, fut-elle un peu responsable de l'épuisement que. diagnostiquait le médecin... Mais aujourd'hui encore, Savinien s'interrogeant, n'ose dire si c'était payer trop cher les jouissances, même indues, que lui révéla l'exquise voix, à travers laquelle se faisait jour jusqu'à lui, l'idée vague d'un sexe différent du sien.
Le bâillement d'une porte, le craquement des marches de l'escalier sous un poids que son oreille évalue, avertissent Savinien que sa mère est levée. 11 rejette les couvertures, passe un pantalon et, pieds nus,pour mieux dérober son inspection, s'en va par les pièces au-dessus du magasin.
Ce fut l'abécédaire de son toucher inhabile. Il ressent, en le- retrouvant, la joie un peu orgueilleuse, un peu attendrie, que doit éprouver un clairvoyant de son âge à feuilleter les cahiers naïfs du temps qu'il épelait. Mais la stabilité des choses qui perfectionnèrent sa mémoire locale, la sécurité d'accès dont répond lear ordre respecté, l'honnêteté des innocentes parois et des bons meubles sans traîtrise, ne le ravissent pas seules. Il se délecte aussi aux marques de décrépitude à peine plus accusées : brèches, éclats de bois, fissures dans la brique des remplissages, racontant le balbutiement de ses mains, la conquête de la solitude environnante.
Les rides que ses lèvres baisaient hier sur le visage de sa mère, il les rencontre à présent sous ses doigts, creusées dans les objpts inanimés, par des lézardes, des griffes de chat, des entailles, des vers... Est-ce accoutumance ? Nulle part ses paumes ne se sont posées surplus de lustre. Il semble que les dossiers, amadoués par les générations, l'angle des buffets, qu'ont arrondi de longs frottements, tendent non pas des
pièges mais plutôt des bâtons de soutien à son geste assuré.
Un seul changenaent dans la destination primitive des chambres. La sienne, autrefois, contiguë à celle de ses parents, est maintenant une décharge où s'entasse, à côté du rebut de toute sorte, l'excédent de marchandises que la boutique dégorge. Mais parmi ce capharnaum même, Savinien circule avec aisance. Là n'est pas, en effet, le moindre gain de sa battue. Que de souvenirs débuchent à la fois I C'est l'établi de tailleur d'où tombaient les copeaux de drap, les pelures de laines, comme polis à l'émeri par le souffle paternel. C'est la caisse où tous les jouets de son enfance ont été relégués : poupées sans tête dont sa sœur ne voulait plus, carnets d'échantillons hors de mode...
Il en chipote quelques-uns et s'étonne que ses mains rassasiées n'en soient plus gourmandes. Est-ce donc vrai qu'elles pianotèrent sur ces nouveautés épaisses, raboteuses, encore avilies par la grossière rouennerie des basses ?
La chambre de ses parents...
Savinien est toujours guidé vers elle autant par les repères des chambranles et des plinthes, que par l'o deur d'archives moisies qui s'en exhale.
Cette fois, pourtant, il s'ébroue au seuil, tel un consommateur devant le plat que relèvent des épices nouvelles. Mais il y pense : depais son veuvage et sa maladie, sa mère veut que les Marie- Joseph dorment auprès d'elle. Il se heurte contre leur petit lit de fer, s'en éloigne, atteint le lit breton en tombeau, qu'encadrent une vieille armoire à ferrures et l'horloge à poids chez laquelle, si longtemps,son ouïe fut en nourrice !
On a simplement poussé les vantaux de l'armoire ; il les tire à soi et goûte l'illusion d'une fenêtre ouverte sur la campagne. Le Hnge empilé sent l'herbe,
l'air et l'eau, additionnés d'un parfum liant fourni par le meuble même. Toute la chambre en est rafraîchie, purifît'e...
Il poursuit ses inve«itigations, s'attarde à des futilités, des béatilles,des cœurs emblématiques et sentencieux, brodés par Glotilde au couvent, un reposoir en fleurs artificielles et papier dentelé, au milieu duquel la Vierge Marie reproduit le « Vœu » qui, dans une niche, orne la façade.
' Chaque chose est à sa place, et il n'est pas, qui ne garde la sienne, sous l'édredon, jusqu'au chat Bibi, quatrième du nom — héréditaire chez le? bêtes ainsi que chez les servantes.
Un désaffleurement du parquet où son pied butte rappelle à Savinien l'existence d'un judas de communication. Une curiosité enfantine l'agite. Il s'agenouille, soulève avec précaution la petite lamelle mobilé. Et une grosse voix tout ensemble joyeuse et bourrue, monte du magasin :
— Eh bi( n ! il est arrivé... Qu'est-ce qu'il attend pour venir embrasser son père Lourdelin ? Non... ne le réveillez pas... Je lui donne jusqu'à midi pour se faire pardonner sa néghgence. Il faut que je rentre préparer mon déjeuner.
Lourdelin I...
Lourdelin, à ce rond-point du passé, c'était pour Savinien la soudure des deux phases de son enfance ; c'était, de 1868 à 1870, sous un préceptorat providentiel, l'entreprise inespérée de son défrichement — par adjudication !
La première visite du capitaine, comment l'oublier ?
Il avait vu rue Saint-Pierre, dans une maison appartenant à M Dieuleveult, un rez-de-chaussée vacant, et c'était pour le louer qu'il venait, un matin, s'aboucher avec le propriétaire. La modicité de sa pension de retraite, expliquait-il, l'empêchant de se rapprocher de sa sœur qui habitait Paris et s'y était mariée, il penchait à rester parmi ses camarades de régiment, dans la garnison même où sonnait pour lui le couvrefeu.
« Au moment de s'en aller, après avoir accepté les propositions de mes parents, il remarquait ma présence et, sans doute, une poupée aux mains d'un garçonnet de huit ans F étonnait, car il s'écria :
— Ah ! ah 1... On est donc une fdlette habillée en homme ?
« Et de ses gros doigts en bourrelets de croisée, il tapotait doucement mes joues,
— C'est vrai, vous ne pouvez savoir, puisque ça ne se voit pas : il est aveugle, disait maman.
« — Hélas ! aveugle sans que personne dans la famille l'ait jamais été, reprenait papa.
« Et Lourdelin d'offrir : — Eh bien ! mais il faudra me le confier quelquefois, ce petiot. Ce n'est pas à cinquante-trois ans qu'on s'encroûte. Je vais me créer des occupations, m'arranger une vie supportable. Nous ferons des promenades ensemble. Voulezvous, mon ami ? »
S'il voulait ! D'abord, le capitaine était le seul étranger qui ne se fût pas, ayant toijt, confondu en vaines doléances. Trop de discrétion même, sur ce chapitre, avait failli le rendre suspect à des gens gâtés, adulés, comme le père et la mère. Mais la bonté, la franchise, qui se dégageaient de sa courte personne essoufflée et massive, eussent réduit à la sympathie de plus sérieuses préventions.
De ce jour donc avaient commencé trois années charmantes.
Les premiers temps, lorsqu'il ne rôda't pas, en veuf, autour des compagnies manoeuvrant sur le Champ de Mars, Lourdelin « débauchait » Savinien. en passant.
— Il va vous ennuyer ; il est si gauche, si questionneur ; ne lui répondez pas, au moins..., observaient les parents, pour la forme, heureux au fond qu'un ancien officier — décoré — se chargeât de leur fils et diminuât d'autant la sujétion des bonnesauprès de lui.
Ah I cet été de 1868, quelle oasis de souvenirs l Ils descendaient dans la vallée du Gouët et côtoyaient la rivière jusqu'au Légué. La mer venait du large en brises fraîchies ; de quelque bateau rentrant au port s'échappaient des commandements, des appels, des jurons, dont l'air demi-sel relevait encore la saveur.
Quand, au contraire, ils remontaient le Gouët, les claquets de moulins bataillaient confusément, et sur leur langage Lourdehn ne devait point tarir d'expUcations.
D'autres fois, ih faisaient l'ascension du tertre de Bué ; ou bien, brûlant la Croix-de-Santé, ils gagnaient les champs entre des haies de moissons hautes et de folles herbes, que le capitaine nommait à son compagnon, lorsque celui-ci, de sa main pendante, les avait fauchées.
Il leur arrivait aussi de déambuler, au hasard, par les rues, les vieilles rues de Saint-Brieuc. A cette époque, Thiers, Gambetta, Glaib-Bizoin, Carnot et autres exutoires donnés par la Képubhque à la flagornerie des municipalités, n'avaient pas encore supplanté les anciennes appellations honnêtes et parlantes. Ces rues aux Chèvres, aux Toiles, aux Bouchers, au Beurre ; ces rues de la Clouterie, des Forges, de la Corderie, du Rosaire, du Chapitre, des Merles ; c'était par là que respirait la ville, c'étaient les éma-
LES EMlvIljRÉS
nations de sa vie journalière, les us et coutumes d'antan perpétués, aimables jusqu'en leur mensonge et leur illusion, car l'important n'est pas de savoir si, dans le chemin baptipé par eux, les merles sifflent ou ne sifflent plus, — mais de les faire entendre l
Les environs de Saint-Brieuc, la campagne, avaient les préférences de Lourdelin, pour cause.
Dès que le terrain lui semblait aisément praticable, il forçait Savmien à marcher sans guide. Au début, le bras, le pan de robe qui l'avaient toujours secouru, lui manquaient à ce point qu'il demeurait planté comme un terme. Mais le capitaine coupant une baguette la lui mettait dans la main, et tout de suite ses pas s'en trouvaient aguerris, rassurés. Telle était, d'ailleurs, la confiance inspirée par le maître à l'élève, -qu'à ce dernier bientôt nul exploit n'eût coûté pour prouver son obéissance ardente et son zèle. N'avaitil pas été jusqu'à s'user avec la pierre ponce l'épiderme de l'index, afin d'acquérir une finesse de toucher qui stupéfiât son professeur ?
Vers la fin de l'été, un jour que celui-ci, graduant les exercices, habituait Savinien à se diriger à travers les quinconces de la Petite Promenade, en s'aidant le moins possible de ses mains, des officiers qui flânaient interpellèrent l'instructeur :
— Quoi donc, Lourdelin, une recrue ?
— • Oui, justement une recrue.
Et ce programme nettement formulé, il employait ensuite tout l'hiver à en élaborer la réalisation. ^
La cécité n'affaiblissait pas, comme le croyait innocemment Lourdelin, l'éloquence des récits dont ses campagnes de Grimée et d'ItaUe faisaient le plus souvent les frais ; l'enfant se passionnait pour ces épisodes. C'était en lui comme un tumulte d'armée dans la nuit d'un défilé barré; toutes tentatives pour en sortir n'aboutissaient qu'à exalter davantage de bouillantes ambitions de voyages, d'aventures, d'em-
î)arquement pour les pays qu'énumérait le conteur, pour d'àutres aussi, vastes greniers d'odeurs et de murmures...
Ces velléités, d'ailleurs, n'étaient pas particulières à Savinien. Il devait les reconnaître, fomentées par des lectures de Jules Verne,Me Mayne-Reid et de Dumont d'Urville, chez la plupart de ses camarades. L'un d'eux, même, ne s'en était pas tenu au plan d'évasion. Un soir, trompant la surveillance du personnel, il réussissait à franchir les murs de l'Institution et partait à la découverte. Il n'allait pas loin. On le rattrapait le lendemain, à cent mètres de là, pauvre Robinson qui n'avait eu qu'à aborder au boulevard des Invalides pour trouver son île 1
Sans supprimer complètement ses narrations enfiévrantes, le capitaine en avait donc fait un?, sorte de bon point destiné à récompenser une application plus fructueuse. Les intempéries de la saison le consignant dans sa chambre, il s'était avisé de remédier par son industrie à l'abstention de la nature dans les leçons de choses. Il faisait appel à l'exemple figuratif pour donner à son jeune ami des notions approximatives de la forme, du poids et de la dimension des corps.
11 avait acheté, à cet effet, un manuel de travaux d'amateurs. Il y puisait d'utiles indications sur les services qu'étaient susceptibles de rendre les pièces façonnées au tour, le découpage du bois, le modelage en terre et en cire, le moulage en papier, la fabncation même des ûeurs artificielles,
La pension où il continuait de prendre ses repas parmi les officiers en activité, il ne la quittait que pour se familiariser alternativement avec le tour à péaales, la scie, l'ébauchoir et les pinces. Il sculptait aussi, au couteau, les bêtes que leur taille ou leur exotisme soustrayaient à l'appréciation courante du tact. Et sa joie était de pouvoir, Savinien survenant, lui placer sous les doigts un animal inédit, prétentieu-
sèment qualifié de fauve, ou quelque assemblage de taffetas, de gaze et d'ouate, témérairement dénommé : jacinthe.
Mais son triomphe, la gloire de sa carrière, c'était une carte, une carte géographique dont l'idée primitive lui avait été fou rnie par les épluchures d'étoffes et la toile cirée, naguère abandonnées à des mains bégayantes.
D'un atlas d'imjïortant format, il détachait l'Europe et recouvrait chaque pays d'un tissu d'épaisseur et de grain différents, comme les magasins de confection habillent d'échantillons juxtaposés leurs gravures de modes. Un fil de laiton suivait tant bien que mal le dessin des frontières ; des Hserés de soie accompagnaient dans leur parcours les principaux fleuves ; des poils de brosse agglomérés représentaient la chaîne des montagnes culminantes ; enfin, les grandes capitales et les villes secondaires se discernaient à des têtes de clous ou d'épingles, de grosseur variée. De par la volonté de Lourdelin, la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Itahe, l'Allemagne, la Russie, l'Autriche, etc., étaient respectivement tapissées de satin, de peluche, de louviers, de guipure, de vigogne, de maroquin et de velours à ramages.
Ignorant tout des méthodes d'enseignement en usage, le capitaine ne pouvait que suppléer à l'indigence de ses connaissances en augmentant une collection d'objets disparates qu'il soumettait à l'examen comparatif de son élève. Pourtant, des expériences plus hautes l'obsédaient et son orgueil n'était vraiment chatouillé que le jour oii Savinien épelait,d'un index ponctuel, des mots tracés en caractères romains, sur une pelote, à l'aide de têtes d'épingles qui les déhnéaient.
Ah 1 le bon temps I N'eût- on pas dit alors, aux impatiences dont l'extrémité de ses doigts était agitée, que s'accomplissait en eux le mystérieux travail de la fleur près de s'ouvrir ?...
1870 avait interrompu ces indicibles soins. Durant la campagne, Lourdelin organisait la défense dans les dépôts de la région. La paix signée, il se rendait en hâte à Paris. Le siège, un refroidissement contracté sur les remparts, avaient emporté l'ouvrier ébéniste, son beau-frère ; sa sœur restait, dénuée de ressources, avec une petite fille d'une dizaine d'années.
Après avoir conçu le projet de se fixer auprès d'elles, le capitaine pensait que la vie en. province lui faciliterait plutôt le prélèvement, sur son maigre budget, de la pension de l'enfant et du loyer de la mère, puisque celle-ci se refusait obstinément à la transplantation. Enfin, d'une pierre il avait fait deux coups. Tl profit&it de son voyage pour visiter l'Institution des Jeunes aveugles, s'enquérir des conditions d'admission, de la durée, du caractère et de l'efficacité des études. Et carrément, à son retour à Saint-Brieuc, il exhortait les Dieuleveult à envoyer leur fils à Paris.
Ils ne s'y étaient point décidés sans regimber. D'abord, le prix de la pension, aggravé par les 320 francs du trousseau, les émotionnait ; puis, sincèrement confit dans des traditions de servitude universelle et de philanthropie boiteuse, le père doutait que le sacrifice fût fécond, y voyait du gaspillage.
« Savinien en saura toujours assez. De quoi manquet-il, ici ? L'argent que nous dépenserions pour son instruction, vaut-il pas mieux que nous le lui gardions pour quand nous ne serons plus là ? Vous avez beau dire, ce n'est pas en huit ou neuf ans qu'on le met- " ira à même de se suffire. »
Mais Lourdelin insistait, emph-yait le vert et le sec, les flattait qu'il obtiendrait du Conseil général une demi -bourse pour son protégé ; si bien qu'en 1871, cette considération et la perspect-ve d'une diminution de charges, quand le jeune homme serait pourvu, arrachaient aux parents leur consentement, à la réserve que Savinien apprendrait la clarinette.
« Il faut tout prévoir », disait le père, affirmant par là sa croyance en la possibilité, pour l'aveugle, d'une carrière unique, de tout repos.
Lorsque Savinien fut prêt, il descendit.
L'escalier ! Chaque année, il s'attendait à ne plu& le retrouver debout, tant les marches en étaient gémissantes, peu sûres... Mais elles continuaient de ployer sans céder, et la corde à puits était la même, qui pendait, tenant lieu de rampe.
Dans la boutique, sous le plafond si bas qu'on le pouvait atteindre en levant le bras, M^^^ Dieuleveult s'embesognait, à l'accoutumée.
— Veux-tu que Marie- Joseph te conduise ? dit-elle, quand son fils, après l'avoir embrassée, parla de joindre Lourdelin.
Il protesta vivement.
— Oh ! j'ai fait assez souvent le chemin pour ne point m'y perdre !
La rue Saint-Gilles, ouverte devant lui, se terminait à la rue de la Préfecture. Et certes, ii était impossible de confondre celle-là, courte mais spacieuse, avec l'autre, étroite et contournant à demi la cathédrale qui semblait la surplomber. Au sortir de ce boyau, la place de la Préfecture envoyait plus d'air aux poumons. Savinien obliquait à gauche, jusqu'à ce qu'il fût arrêté par la librairie catholique, formant l'encoignure de la rue Saint-Pierre, en face de l'Evêché. A partir de là, il eût atteint, les mains dans les poches, la demeure de son ami.
La petite rue montante, sans trottoirs, sans commerce, où alternaient, d'une maussaderie pareille, les grands murs et les rez-de-chaussée assoupis ; la venelle silencieuse oû carillonnaient seulement, à de certaines heures, les rires et les cris frêles envolés d'un jardin de pensionnat ; cette rue n'était pavée bue dans les premiers numéros et le cailloutis com-
mençait précisément devant la maison du capitaine. Autre chose encore l'eût désignée aux doigts éclaire urs de l'aveugle : les pots de giroflées et de réséda, toujoui's alignés sur l'appui des fenêtres, une banquette si large que Lourdelin pouvait, sans exagération^ dire : mes plates-bandesi
Aussi bien, cette fois, Savinien n'eut que faire de ces indications. Du seuil vers lequel il se pilotait, deux bras projetés le saisirent, l'entraînèrent et Tétreignirent. Un brin d'absinthe aromatisait légèrement les épaisses moustaches de l'hôte, mais sans insurger l'odorat du jeune homme comme aux temps reculés où le professeur guidait son chancelant index sui l'alphabet en têtes d'épingles. C'était maintenant une caractéristique acceptée, familière, sui generis. Elle persévérait au bord d'une lèvre forte et lourde, tel, au bas de la croisée, le réséda. Et peut-être que tous deux devaient l'indulgence de leur parfum humide et discret, à l'arrosage exact que leur dispensait chaque jour la même main.
Ce matin-là, d'ailleurs, on eût dit que le capitaine se servait des odeurs comme truchements, pour certifier sa fidélité à la règle d'existence qu'il s'était imposée après la guerre.
Sur un petit fourneau de ménage, il faisait revenir de la viande et des oignons.
En renonçant à la pension et à l'estaminet, oû de nouvelles figures, au surplus, ne l'attiraient guère ; en prenant chez soi, non seulement les repas qu'il se cuisinait, mais le gloria et l'absinthe (il s'en accordait mensuellement un litre et le graduait ainsi que les carafons de hmonadiers), Lourdelin économisait sept à huit cents francs sur les deux mille trois cents qu'il recevait de l'Etat.
— Ce sont mes campagnes, ma blessure et ma croix qui payent le loyer de Thérésine et les cours d'Annette, disait-il gaiement.
L'effusion de sa tendresse, à l'arrivée de Savinien, fut contrariée par une plainte d'oignons brûlés que la casserole avait happés et ne lâchait plus. La cuiller de bois ne détacha que des cadavres calcinés dont l'âme errait déjà par la chambre.
— Une raison pour que je ne t'offre pas de partager mon déjeuner, fit l'officier retraité. Et puis, je ne voudrais pas, le premier jour, priver maman Dieuleveult de ta présence. Assieds-toi donc, pendant que je mange un morceau. Non ? Tu préfères coiV s'il y a quelque chose de changé ici. A ton aise, mon garçon.
Le visiteur savait que, parmi les collections anciennes, de nouveaux objets récemment fabriqués avaient été gUssés ; et l'amour-propre qu'il mettait à les recormaître, n'approchait pas de la joie enfantine dont tressaillait le vieux professeur lorsqu'ils étaient éventés.
Tout autour de la pièce, carrée, à la fois chambre à coucher, salle à manger, atelier de menuiserie et cuisine, régnaient des tablettes brisées, çà et là, par quelque trophée d'armes. Au mur, étaient encore appendus divers ouvrages et le bonhomme soulignait d'une remarque l'arrêt de Savinien devant chacun d'eux.
— La pelote... Èlie est là depuis notre dernière leçon... Juillet 70... Je n'ai pas dérangé une épingle. Ah ! la carte d'Europe ! Une johe réclame pour le magasin de nouveautés de ta mère, hein ? Dommage que je ne veuille pas m'en séparer.
Plus loin, des figures de géométrie en bois, des solides en carton-pâte, une collection de minéraux, allaient retenir le fureteur. Mais l'autre le pressant : « A quoi bon 1 Passe, passe... tu m'en remontrerais là-dessus aujourd'hui. »
Lourdehn, prolongea néanmoins le jeu en ajoutant :
Tu regardes si mon musée s'est augmenté. Ma
foi, je ne m'en souviens plus, moi... cherche.
Il faisait la fine épice, car sa ménagerie avait accueilli, depuis les vacances de Pâques, sculptés au couteau, un chameau, un paon et une autruche. L'aveugle les découvrit dans le troupeau des bêtes d'un âge plus avancé.
La poussière les habillait toutes d'une robe uniforme sous le velours de laquelle les nervures, les copeaux rebroussés et les stries, imitant grossièrement le poil rude, frisé ou en pinceaux, prenaient une apparence moins rébarbative. C'était comme un duvet véritable qui leur naissait.
Le capitaine, cependant, poursuivait :
— Ah ! quand je la commençai, cette collection, je n'étais pas ce que vous appelez un... un... aide-moi donc...
— Typhlophile, souffla Savinien.
— Oui... Et pourtant, j'avais compris que là est a base de l'éducation normale des aveugles. Ta supériorité sur tes camarades, au début, tu l'as due à la variété des objets sur lesquels ton toucher s'est exercé. Ah ! si j'avais, par surcroît, dans ce tempslà, soupçonné le Braille, l'écriture en points saillants, je t'aurais préparé d'autres succès 1 N'importe... rien ne m'amuse comme ce que tu m'as dit de la désuétude des leçons de choses à l'Institution, à supposer qu'elles y furent jamais enseignées. En effet, je repense à la photographie qu'on m'exhiba quand je retournai boulevard des Invahdes, en 1876. Sur cette épreuve, tirée, paraît-il, l'année précédente, des aveugles manient quelques jouets : bateaux, petits chemins de fer, ponts, maisons, animaux de toute sorte... C'est sans doute l'unique fois que les élèves en jouirent, et l'opération a duré dix minutes!
Il avait achevé son repas ; il versa l'eau bouillante dans le filtre et les gouttes se précipitèrent au fond de la cafetière en filets chantants de plus en plus minces et entrecoupés. Savinien s'était assis ; à la
demande de son interlocuteur, il détailla ses nominations, sans entrain, encore sous le coup de la critique qui les avait dépréciées, la veille. Mais Lourdelin, lui, se déclara satisfait,
— Ton brevet de capacité, '.u Tas. Il s'agit maintenant de le convertir en leçons, en accords même, en attendant une place d'organiste à Saint-Brieuc ou bien aux environs. L'été, la côte est fréquentée par les étrangers. Des familles s'établissent à Saint- Quay, Portrieux, Erquy, au Val André... Encore un débouché. L'essentiel, dans ta situation, c'est de n'être pas harcelé par la nécessité.
— Maman va peut-être se retirer du commerce, observa timidement Savinien.
— Tant mieux. Tu seras une compagiùe pour elle.
— C'est... qu'elle n'est pas riche Je ne voudrais paii lui être à charge.
— Allons, allons, elle n'est pas non plus sur la paille, hein ? bougonna le capitaine. Ses maisons ne lui rapportent pas moins de quatre mille francs, et quelques mois avant de s'éteindre, ton père en a vendu une quinze mille francs. Enfin M™^ Dieuleveult ne donnera pas son magasin pour un morceau de pain, je présume.
— Elle irait demeurer avec Henri et Clotilde, présuma le jeune homme.
Cette phrase anodine irrita LourdeL'n.
— Dans la gueule du loup, alors ? Fameuse idée !.., Et pour la mettre à exécution, ta mère choisirait précisément l'heure de ton retour définitif. C'est au moins singulier. On l'a travaillée, parbleu ! Il y a du Clech là-dessous. Son entreprise n'est pas prospère. Je crois bien qu'il a mangé son blé en herbe en installation ronflante, façade de luxe et boniments. Prendre pour enseigne : Au Goût moderne, oî* est essuyer les plâtres,dans un pays où le progrès, quelque aspect qu'il emprunte, subit les plus longues quaran-
taines. Tes parents, d'ailleurs, n'étaient pas sans inquiétude à cet égard, eux qui représentaient les vieux errements commerciaux, la sainte routine, l'éclairage à l'huile, le colporteur parvenu. Tout les eût blessés dans cette vie commune à laquelle Henri essaie aujourd'hui de déterminer ta mère. Dans quel but ? Le gaillard est incapable de conseils désintéressés... Ah ! je serais curieux de savoir si l'inventaire dressé lors du décès de ton père mentionne les espèces ou les valeurs provenant de la portion de ses biens qu'il a réalisée près de mourir.
— Maman est libre d'en disposer comme il lui plaît, dit vivement Savinien.
— Elle est libre, elle est hbre... tu seras majeur l'an prochain. La loi te donne des droits. Que tu ne réclames rien, soit, mais à condition que, de son côté, ta mère puise en son cœui le sentiment d'une tutelle inteUigente, soucieuse de tes besoins immédiats. Hé^as [ j'ai peur que les influences auxquelles elle obéit manifestement ne s'évertuent à l'isoler pour la mieux circonvenir.
— Vous êtes injuste envers Clotilde et son mari. Leurs intentions ne me sont point hostiles,
— Ils te les ont signifiées ?
— Non... pas encore, murmura l'aveugle, hésitant à se faire l'écho des insinuations essuyées déjà.
— Alors, sois moins prompt à les défendre. Je me méfie d'eux. Ils sont faux comme des jetons ! Non, je ne peux pas dire que je les aime Nous ne nous parlons plus, d'ailleurs, depuis^ qu'ils ont cherché à me brouiller avec ta mère. Je lec gêne aussi, moi I
La conversation, devenue pénible, tomba. Lourdelin s'avouait que peut-être il avait été trop loin ; quant à Savinien, au milieu de cette chambre, ainsi que la veille parmi ses parents, il se trouvait, une minute, aussi perdu et menacé que sur une chaussée de grande ville . Il se leva, impatient d'une diver-
LES EMMLRÉS
sion qui rompît à propos ce malaise, et s'informa de la soeur et de la nièce de son ami.
— Elles vont bien, répondit celui-ci. La petite m'écrit souvent. Sais-tu qu'elle a obtenu ses diplômes! A vingt ans, c'est gentil. A-t-il fallu qu'elle pioche ï Si seulement elle y avait gagné le repos, une carrière sortable et définitive... Mais vous êtes maintenant tous les deux logés à la même enseigne. Annette postule une place d'institutrice dans les écoles, une idée de son père, l'ébéniste, reprise par Thérésine qui s'imagine respecter les dernières volontés du défunt. Moi, j'eusse préféré un emploi plus lucratif et surtout plus prochain, dans le commerce, les chemins de fer ou les postes et télégraphes. Mais voilà !... dès que le positif intervient dans le débat, j'ai le bec cloaé. Il répugne à mes avis de paraître entachés de calcul, lorsque, malgré la modicité de ses appointements dans une maison de Ungerie, ma sœur est la première à montrer une résolution inébran-, lable. Et puis, vrai, je suis tellement habitué à vivre avec quinze cents francs, que ce me serait un embarras d'en avoir plus de deux mille à dépenser...
Il disait cela rondement en reconduisant Savinieii jusqu'à la rue de la Préfecture. Là, les deux hommes se quittèrent.
A bientôt ; j'espère que nous nous verrons dové-
navant tous les jours.
Le capitaine affectait ainsi de ne point bannir de son langage des termes dont l'impropriété, vis-à-vis d'un aveugle, eût égayé les esprits vulgaires.
Et c'était de ces riens, de ces délicatesses, que Lourdehn croyait avoir pétri l'illusion, cependant commune à la plupart des aveugles-nés, grâce à laquelle Savinien enviait aux clairvoyants, tout uniment, l'avantage de lire quoi que ce fût sans le secours d'autrui et de pouvoir aller sans guide au bout du monde.
Une semaine s'écoula. L'inaction l'eût rendue insupportable à Savinien, sans le voisinage de Lourdelin, dont les soixante-sept ans gaillards bravaient encore la fatigue des longues promenades.
« Si l'on m'avait dit, la veille de mon retour, que je languirais dans cette maison toute pleine d'échos, je me serais révolté, pensait Savinien... Et pourtant... »
Déçu, il s'avouait loyalement : « Ce ne sont pas les «hoses qui ont changé, c'est moi. »
C'était lui, grinçant des doigts au contact de ces étoffes grossières qui l'avaient distrait. C'était lui, moins indifférent aux observations qui le tançaient autrefois, quand il entravait la circulation ou la vente. Certes, aujourd'hui, le ton n'était plus le même, mais la sujétion subsistait, et la commerçante le témoignait inconsciemment avec une autorité que ne contrebixlançait pas encore l'ardeur maternelle, tardive et timide.
A peine si, en huit jours, M^^^ Dieuleveult et son fils s'étaient trouvés seuls trois fois. Autour d'eux, tout conspirait pour déjouer le tête-à-tête. Lorsqu'elle ne pressait pas son frère de déjeuner rue Saint-Guillaume, Clotilde s'invitait rue des Pavés-Neufs, y toml)ait à l'improviste, s'installait jusqu'au départ de Savinien ou ne s'en allait pomt, le soir, qu'on ne l'eût conduit à sa chambre.
« Nous ne l'avons pas si souvent I » gloussait -elle, pour justifier la fréquence insolite et la durée de ses visites.
Et quand enfin, par intervalles, la boutique désa-
chalandée se montrait propice aux intimités, il sentait sa mère préoccupée, les lèvres remuantes de paroles qui n'étaient point celles qu'elle voulait dire.
Le magasin spacieux du beau- frère n'avait pas l'hospitalité plus câline. Savinien, dépaysé, regrettait, au milieu de ces murs hauts et vernis, de ces comptoirs aux angles agressifs, de ces commis gouailleurs, le délicieux parfum de vieillerie qu'il respirait là bas.
Chez sa mère, les étoffes à vil prix même, lesblouses, les coutils, les articles pour marins, avaient^ dans leur neuf, une odeur qui les lui faisait reconnaître sur le dos de l'acheteur, aux marchés du samedi. II s'établissait entre les toiles écrues et le bois ancien, poussiéreux et sec, comme un cousinage, une solidarité d'émanations. C'était la marque delà maison.
Rue Saint-GuillaTime, au contraire, dans l'atmosphère artificielle, plafonnante, créée par le gaz, non l l'aveugle ne retrouvait pas la chaleur vivante, amie,, entretenue par une clientèle qui s'arrête et cause.
Sans livres à son usage, sans autre lecteur que Lourdelin, dont la complaisance commandait d'autant plus de ménagements qu'elle étaït infmie ; sans piano,, sans orgue, détaché de la clarinette par les railleries de Clech, Savinien ne tarda pas à s'ennuyer. Ses mains avaient les dégoûts qu'engendre la satiété ; son oreille rejetait les sons. Vingt fois par jour, l'Institution se rappelait à son souvenir par une voix famihère, un détail topographique, un piétinement de troupeau, l'heure d'un cours... Et, ces rêves dissipés, il éprouvait un peu d'effarement, comme un voyageur qui se réveille tout à coup parmi des gens parlant une autre langue que la sienne.
Le second dimanche, après son arrivée, ils dînèrent, sa mère et lui, chez les Clech. Ceux-ci continuaient d'être parfaits. Tout au plus Savinien eût-il pu leur reprocher une sorte de disproportion entre l'iusistance qu'ils mettaient à le posséder et l'attention qu'ils lui
accordaierxt quand leur désir était exaucé. Mais le commerce a ses exigences, et Henri, prenant habituellement l'offensive, ne manquait point d'attribucT le déconfort du jeune homme au peu de ressources qu'offre la province aux oisiîs.
' Nous ne nous en apercevons pas ; nous n'avons
pas le temps. Mais je comprends bien que les journées te semblent longues. Tu es jeune, intelligent, actif... Ta bonne volonté se paralyse. Et puis, il en est des connaissances acquises comme des capitaux : cellesqu'on n'augmente pas sont bien près de péricliter.
Henri ayant fait, ce soir-là, son thème en deux façons, Savinien crut devoir indiquer les raisons de son apparente inertie. Lourdelin utilisant les relations que lui avait procurées son séjour à Saint-Brieuc, opérait discrètement le recensement des familles, des établissements susceptibles d'être investis, sondait les amis communs, s'informait des voies à suivre, des recommandations à réunir, pour présenter, avec chance qu'il fût agréé, soit un professeur de musique, soit un accordeur. Dès qu'il aurait terminé ses travaux d'approche, on entrerait en campagne.
La tablée fit à cette déclaration un accueil réfrigérant. On eût dit qu'elle était guettée même, tant les observations plurent ensuite dru
— Moi aussi je suis renseigné, commença le beauîrère ; toutes les places sont prises ; n'espère pas de faveur des personnes habituées à un professeur clairvoyant. H aura toujours leur préférence, c'est indubitable. Passe encore si un prix au Conservatoire ou, à la rigueur, d'éclatants succès à l'Institution, t'accréditaient... Mais ce n'est point le cas, et la modestie de tes références conseille plutôt quelque réserve. Quant à l'accordage...
— N'en parlons pas, je te prie ! interrompit Clotilde. Je ne verrais pas sans chagrin mon frère courir le cachet, mais je serais désolée qu'il tombât dans une
bohème pire. Il ne lui resterait plus après qu'à tendre la main de porte en porte. Dieu merci, Savinien a trop de bon sens pour ne pas comprendre que ces métiers lui sont interdits, dans une ville où sa famille est honorablement connue. Notre dignité à tous est en jeu. Des démarches humiliantes impliqueraient de notre part une pression, une complicité, que la malignité publique ne se ferait pas faute d'exploiter. Mon frère, j'en suis sûre, nous évitera un affront aussi douloureux à notre cœur que nuisible à nos intérêts.
— D'un autre côté, reprit Clech, patehn, considérons l'embarras de Savinien, éloigné des emplois pour lesquels il a été formé... Attendra-t-il indéfiniment un buffet d'orgue à l'église ?
— Son père avait prévu cet. difficulté^, murmura Dieuleveult.
— Elles sont trop réelles... ici du moins, rectifia Clech.
— Ah ! il est certain que Paiîs !... lâcha imprudemment l'aveugle.
Et le beau-frère d'achever aussitôt :
— Paris I tu l'as dit.. D'abord, les préjugés n'y sont pas ancrés comme chez nous. Puis, les branches sont nombreuses où l'on peut s'accrocher. Le travail est aussi mieux rétribué. Enfin, votre Société de placement et de secours n'a-t-elle pas son siège-là ?
— Oui, dit Savinien ; c'est notre directeur qui la préside.
— Cela n'a l'air de rien, c'est capital. On s'adresse à elle quand on a besoin d'un organiste. Il y a donc, pour un aveugle, tout avantage à «lemeurer près de l'Institution. Elle vous oublie d'autant moins qu'elle vous a sous la main.
Une longue pause de Clech autorisa les contradictions. Il ne s'en éle\^a point . Alors :
— 11 me semble, moi, que je n'hésiterais pas, résuma-t-il pour clore le débat.
Neuf heures sonnant, Clotilde et son mari reconduisirent leurs hôtes. Précaution superflue, car leur absence n'eût pas enhardi Savinien. Un mot d'encouragement lui aurait délié la langue, fourni la réplique. Le mutisme de sa mère le désarmait, quoi qu'il y démêlât moins de connivence que de soumission à une volonté impérieuse.
C'était sagement raisonner. Le lendemain, en effet, comme ils déjeunaient sans tiers : « Ah ! pour qui n'y connaît personne, dans ce terrible Paris... quelle existence I » jeta sub tement M"^^ Dieuleveult, dans une conversation dont le sujet cadrait médiocrement avec cette exclamation.
Mais qu'importe! La petite fièvre d'une nuit d'insomnie, l'écho d'un combat intérieur, tremblent dans cette chère voix, et Savinien ne lui demande pas autre chose.
A quelques jours de là, Savinien, dans la chambre de sa mère, parcourait les Fables de La Fontaine, un de ses prix en rehef. Un attouchement très doux et souple le frôla, dessina des huit autour de ses jambes, d'une caresf\e glissante qui pesait un peu par instants^ comme pour éprouver la sohdité de l'appui. Il laissa pendre sa main le long du fauteuil, puis la raidit horizontalement, étabhssant une toise factice sous laquelle passa et repassa une bête chaude dont la tête, chaque fois, pointait vers l'obstacle, menue et forte.
Dès qu'il était assis, elle arrivait, ne sautait point sur ses genoux avant d'avoir constaté son identité. Rassurée enfin, elle s'installait. Et leur immobilité réfléchie à tous les deux, exprimait l'ineffable consolation que trouvent à se mêler deux infortunes jumelles.
Les marches plaintives de l'escalier annoncèrent Clotilde à l'ouïe de l'aveugle.
Elle entra et dit : « Comment, tu gardes ce chat
LES EMxMURÉS
sur toi l II va te couvrir de poils,. Ah! il a vieilli, ce malheureux Bibi. Il ne voit plus clair, se cogne contre tous les meubles. Il n'est content que lorsqu'il trouve une jupe où se blottir. On l'avait pris à cause des souris. ïl est devenu bien inutile !.. .
En se penchant sur son frère pour l'embrasser, elle dut brusquer la bête, car celle-ci dégringola et s'enfuit.
— Tu ne te doutes pas de ce qui m'amène, fit Glotilde. '
Il répondit : — Non. Quoi donc ?
— Imagine-toi qu'une occasion unique, unique, oui, se présente. Mais nous n'en aurions pas profité, natu- ' Tellement, sanst'avoir consulté.
Des aubaines : leçons, maîtrise à diriger, orgue vacant... tra\ersèrent l'esprit du jeune homme. Sa ^ sœur continua :
— Henri est allé hier à Yffîniac, chez les Le Quiou, des débitants, nos clients Leur fils Arsène a fait sa première communion cette année. Ils voudraient l'envoyer à Paris. Nous avons pensé immédiatement : « C'est le guide qu'il faudrait à Savinien 1 » Mais voilà : les parents consentiraient -ils à te le confier 1 Henri les a tâtés ; ils ne disent pas non. D'autre part, maman — dont l'inquiétude, si tu partais seul, s'explique — sera plus tr8nquille lorsqu'elle te saura un petit compagnon. Elle le connaît. Les Le Quiou sont de braves gens qui l'ont bien élevé. Il écrit suffisamment ; tu pourrais nous donner souvent de tes nouvelles.
Savinien se taisant, Clotilde poursuivit :
— Pour décider les Le Quiou, Henri a fait valoir que tu compléterais l'instruction de l'enfant, que tu le dégrossirais, pendant le temps que vous vivrez ensemble. Il restera bien avec toi trois ans... D'ici là ! Et puis, en dehors de la docilité, de l'attachement dont répondent leur , ignorance, leu^ terreur de
Paris, ces gens de la campagne ne sont pas difficiles à nourrir. C'est quelque chose. Enfin maman paierait le voyage.
— Pourquoi ? objecta Savinien ; ne trouverai-je pas toujours, où j'irai, un guide ?
— C'est notre avis, mais maman ne le partage pas... et pour le monde, pour elle surtout, qui veut n'avoir rien à se reprocher... tu céderas. C'est bien assez, déjà que le soin de ton avenir nous contraigne à la séparation.
Elle avait saisi la main de son frère et l'enveloppait, comme pour un baisement,dans le coton moite de .ses potites mains à elle.
— Les Le Quiou ont paru souhaiter que nous- eur indiquions une date. Mats c'était bien délicat... Henri a cru se rappeler que la rentrée des classes est fixée au 30 septembre. Il a dit, au hasard : premier lundi d'octobre, sauf à toi de convenir d'un autre jour, bien -entendu. Que désirons-nous, en somme ? Que tu jouisses de tes vacances jusqu'au bout. Ce lundi tombe le 4. A cette époque, tous les professeurs sont revenus. Ils pourront t'aider de leurs conseils, te patronner... Notre conduite est-elle blâmable ?
— - Non, repartit fermement Savinien. Je vous remercie.
Il avait senti l'éperon et se cabrait. L'inconnu de la vie, à cette minute, il l'acceptait bravement, en bloc, -sans bénéfice d'inventaire.
Clotilde, cependant, s'était levée. Elle demanda :
— Bref, quand Henri reverra les parents du petit, que leur dira-t-il ?
— Qu'ils précisent leurs conditions et m'envoient l'enfant. Je causerai avec lui, et si je me résous à l'emmener, ils en seront a\^ertis la semaine procha^.ne au plus tard.
Une salve de gratitude célébra la déclaration de Savinien.
— Ce qui nous rend à tous ta résolution agréable, c'est le plaisir qu'elle eût fait à papa... si injustement convaincu de l'inutilité de ses sacrifices.
Il ne broncha pas tant que sa sœur fut là, mais dès qu'elle eut quitté la chambre, il défaillit.
On r évinçait. Lourdehn ne s'était pas trompé. Il bouleversait des combinaisons... Lesquelles ? L'histoire de ce guide... un prétexte habilement suscité pour triompher de quelques scrupules à l'abri desquels sa mère peut-être comptait prolonger la résistance, gagner du temps... Sa mère 1 Avait-elle vraiment lutté ? N'éta^ent-ih pas tous ligués contre lui : son beau-frère, sa sœur... jusqu'à son père dont la mémoire créancière déléguait à Clotilde ses recouvrements !
Aussi, quand Bibi, le vieux chat, signala son retour dans la chambre par l'entrelacement de chiffres aux jambes de Savinien, celui-ci se baissa, souleva la bête, la berça, lui fit de ses bras une ceinture défensive, comme pour expérimenter sur un être vivant qui lui ressemblait l'ivresse de se sentir pleinement protégé,
— C'est to\ maman ?
C'était elle, il le savait bien. La rampe, les marches ne se lamentaient pas ainsi sous un autre poids que le sien. Elle était lourde d'ennuis et d'années.
Elle l'effleura de son visage : « Embrasse-moi, mon garçon. »
Il retrouvait aux vieilles joues le goût de galet discerné le soir de son arrivée, mais plus fort, marin, comme lorsque la vague, passant sur le caillou, l'a fraîchement salé.
— Tu as pleuré 1 s'écria-t-il. Pourquoi as- tu pleuré ?
Elle le dit :
— C'est donc décidé... tu veux t'en aller... Que ce ne soit pas du moins parce que tu as peur de m'être
à charge. Cette idée, tu ne Pas pas eue, jure-le-moi. Tu as remaraué, au contraire, que j'évitais de me prononcer, quand Henri abordait ce sujet... J'espérais... que tu ne prendrais pas au sérieux des propos en l'air, que notre commune indifférence en ferait justice. On ne va pas immédiatement, je m'en doute bien, courir après tes leçons... Mais nous aurions attendu. En supposant que ma santé m'oblige à liquider,n'est-oe pas une raison de plus pour que tu restes ? J'ai bien mérité le repos... Un petit logement nous suffirait. Nous ne sommes pas exigeants ni l'un ni l'autre et j'ai de quoi assurer notre vie à tous les deux. Ravise-toi, il est encore tem.ps... Tu ne réponds pas... Ces intentions... qu'on te prête... sont donc réellement les tiennes ?
Tant de simplicité déconcertait Savinicn. Car cette effusion de tendresse ne lui pouvait être suspecte. La voix, sourde et lasse, ne mentait pas.
— Oui, maman, ce sont mes intentions. Clotilde, tout à l'heure, ne me rappelait-elle pas opportunément ce que vous avez fait pour moi... et l'incrédulité de notre père à l'endroit des talents que j'acquerrais ?
Sans doute, un peu de dépit perçait dans cette affîrmation,car M"^^ Dieuleveult interrompit vivement :
— N'aie pas de rancune contre les enfants. Ils ne sont pas méchants. Je sais bien, moi, pourquoi ils te découragent de rien entreprendre ici. Ils ont, hélas 1 de bons motifs pour cela. On n'admet pas volontiers que les autres puissent réussir où l'on a échoué. Ce qui les aigrit, ce sont de gros tracas, une maison lente à prospérer, des frais qui absorbent tous les bénéfices... Ils ont été trop vite aussi... nous l'avions toujours dit. Leur installation a coûté bon. De notre temps, c'est surtout au début qu'on se montrait regardant. Henri prétend, lui, qu'il faut aujourd'hui frapper de grands coups, avec les expositions, le
rabais, la publicité... Autrefois, la meilleure pournous était celle que nous faisaient gratuitement les acheteurs que nous contentions. Bref, depuis la mort de ton père (garde cela pour toi !) mon intervention a été nécessaire et je crains bien qu'elle ne le soit encore, sous per, rue Saint-Guiliaume. Ne crois pas que j'irais, de gaieté de cœur, finir mes jours là. Mais j'y puis rendre quelques services... et les enfants espèrent que j'entraînerai le noyau de ma cliëntèle... Alors, puisque je suis à la merci d'une attaque de paralysie qui me forcerait à la retraite, j'essaie de m'habituer à l'idée de la prendre dans une maison et dans un moment où l'on a besoin de moi. Songe, mon garçon, à ce que serait une catastrophe commerciale, pour notre famille, pour le renom de probité qu'a laissé ton père 1
La voix s'était raffermie, dépouillée, à mesure que M«ïe Dieuleveult passait des griefs aux appréhensions et des doléances vaguas aux projets formels. Peu à peu, la femme tout entière retournait à sa passion, à des choses auxquelles son existence s'était pliée, aux inquiétudes qui la dévoraient.
Elle avait, parbleu ! trop présumé de ses forces en offrant de ^se retirer avec son fils et de lui dévouer sa personne. Un seul refuge, au fond, l'attirait : le magasin de la rue Saint-Guillaume. C'était son élément. Sa santé lui interdisait une direction effective, non pas le bruit, le spectacle, l'ambiance des affaires, dùt-elle en souffrir pour en vivre. Le respect et la déférence qu'elle prodiguait à son gendre, malgré des écarts d'administration censurables, découlait en partie de l'estime secrète q\ie se conservent, dans une famille, ceux de ses membres qui exercent le même état.
« Ah I toujours en elle la patronne primera la mère 1 pensa Sav'nien, tandis que Dieuleveult, comme par acquit de conscience, se rétractait mollement.
— Réfléchis bien... Je ne veux pas qu'un jour tu me reproches ma faiblesse. Cherchons... Il y a peutêtre un moyen de tout concilier... Je me priverai.. -
Mais, impassible, il ne l'entendait plus .
Du bas de l'escalier, d'ailleurs, Henri s'interpose entre eux. « Vous êtes dans votre chambre, maman ? Dites donc à Savinien que je vais à Yffiniac. Il pourrait m' accompagner. »
— Voilà... je descends... nous descendons 1...
Et M"^6 Dieuleveult, debout, obéissant à ces voix qui sortent du mur et de l'ombre, balbutie avec égarement :
— Nous recauserons de tout cela. Ce n'est pas ton dernier mot. D'ici au 4 octobre...
Jusqu'à cette date : 4 octobre, qu'elle a retenue l
— Ah 1 ils sont expéditifs 1 constate amèrement Savinien, que cet incident fortifie dans un parti déjà arrêté. Pour les regrets qu'il laissera !...
Mais une protestation imprévue l'attardé, un instant. Le vieux chat aveugle l'a suivi, multiplie autour de ses jambes les crochets et les boucles, comme pour l'attacher à la maison, l'enchaîner à l'incurable monotonie du foyer, que les ronrons de la bête traduisent et réhabilitent.
Le lendemain, dès le matin, Savinien alla prier son ami de suspendre les démarches, désormais vaines, qu'il avait commencées.
D'abord, Lourdeiin ne comprit pas.
— Tu as d'autres desseins ?
— Oui, répondit le jeune homme.
Et il exphqua que, tout bien pesé, il retournait à
*j% LES EMMURÉS
Paris car nulle part il ne ferait mieux son double et nécessaire apprentissage de la vie et de l'état auquel on l'avait destiné. Il se réservait, d'ailleurs, de se rabattre sur Saint-Brieuc, si quelque emploi sérieux venait à vaquer. Ce projet le hantait, mais il n'avait pas voulu le publier qu'il ne fût mùr et irrévocable.
Le capitaine écoutait... A la fin seulement il demanda : « C'est bien de toi, cette idée-là ? Pourquoi finasser avec moi ? Crois-tu que je ne devme pas la petite comédie qui se joue ? »
Acculé, Savinien hâta sa défaite par une allégation maladroite équivalant à un demi-aveu : « N'aurais-je donc étudié pendant neuf années que pour changer en certitude les doutes de papa sur l'efficacité d'une culture professionnelle quelconque ? »
— Allons donc 1 s'écria Lourdelin. J'étais surpris aussi qu'on n'eût pas encore réveillé ton père pour t'écraser sous son témoignage !
Et mis du coup hors de toute mesure :
— *Ah 1 c'est décidément une belle invention que la famille l exhala le célibataire. Je me félicite tous les jours de n'en avoir pas fondé une.
— Cependant, fit Savinien, vis-à-vis de la vôtre...^ ^
— Quoi ^ . Tu t'imagines, toi aussi, que si je n ai pas établi ma résidence à Paris, c'est à raison surtout de ma faible pension de retraite ? Détrompe-toi. Therésine est une excellente femme, mais la distance que i'ai mise entre elle et moi, est le plus sûr garant de notre accord. La divergence des idées eût vite renversé notre popotte. Ma sœur, comme tes parents, subit avec servilité des influences d'outre-tombe, une tyrannie posthume. Leybre, mon beau-frère, était un parvenu de l'atelier, un de ces contremaîtres qui, petit à petit et seuls, meublent leur cerveau à tempérament. Le désir d'épargner à ses enfants les inconvénients de cette instruction à tâtons, devait naturellement le jeter dans l'excès contraire. Thé-
résine, elle, ayant demandé de bonne heure ses moyens d'existence à la couture, en savait trop l'ingratitude pour ne point vouloir y dérober sa fille. L'ambition de faire d'Annette une institutrice n'avait en soi, jusque-là, rien que d'ordinaire. Mais de la part d'une veuve réduite, pour subsister, à se saigner de l'aiguille aux quatre veines, j'estimais, j'estime encore insensé un pareil rêve. Présent, j'aurais donc souhaité préférablement, pour ma nièce, un métier qui diminuât plus tôt les charges de sa mère. Bref, je me serais rendu parfaitement insupportable en ayant l'air d'exiger de la déférence pour mon argent. L'oncle habituel, quoil Tandis que, d'ici, je me manifeste en toute indépendance d'esprit et sans que le bienfait s'admire dans ses fruits incertains. Mais il ne s'agit pas de cela. En dehors de tes professeurs, as-tu laissé des amis là-bas ?
— Oui, répondit Savinien. J'y retrouverai Bruzel, qui demeure à l'Institution en qualité de moniteur ; Sézanne, appartenant à une riche famille blaisoise qu'il doit s'efforcer de ramener à Pari - ; d'autres...
— Et tu vas loger en garni, sans doute. Je connais ça... reprit le vieux garçon.
— Mais non. Les meubles qu'il faut : table, chaises, commodes, deux lits, etc., me sont fournis par maman,, qui peut sans inconvénient s'en dessaisir, si la maison de ma sœur lui est ouverte.
— Bon 1 le déménagement commence, grogna le capitaine. Mais pourquoi deux lits ?
Savinien le dit, parla du guide avec lequel on l'avait abouché la veille et que sa mère lui adjoignait.
— S'il ne te coûte que la nourriture et l'entretien^ accepte-le, conseilla Lourdelin. Tu auras un mois pour le dresser... puisque c'est le délai qu'on te fixe... Nous allons tâcher de le mettre à profit. Il serait sage, à mon avis, que la chambre fût louée et même meublée avant ton arrivée. Je ne vois pas bien tes
^camarades s'acquittant de ce soin. J'aurais plus de €on fiance en ma sœur, par exemple, hein ?
Et sans prendre garde au scrupule d'être indiscret que feignait l'aveugle :
— C'est convenu. Je lui écrirai tantôt. Elle cherchera autour de l'Institution... Fais expédier par la petite vitesse tes bagages. On aura le temps d'en cerminer l'arrangement à domicile dans la seconde quinzaine de septembre.
Le jeune homme, remerciant, débordait de gratitude.
— Il y a un moyen de me la prouver, interrompit brusquement l'ancien officier. On t' évince ; je l'avais prédit. Tu es de trop au râteUer où mangent les Clech. Si Henri, comme je le présume, sous prétexte de dégrever la succession d'un supplément de droits de mutation, a obtenu de ta mère qu'elle ne fît point figurer dans l'inventaire les quinze à vingt mille francs -en espèces ou valeurs au porteur, dont ton père était nanti lors de son décès, une partie de cette somme a déjà secouru Clech, et il convoite apparemment le reste. Mais ce sont là maigres bouchées. Le gaillard n'attire sa belle-mère sous son toit que pour entamer ensuite la portion de biens dont elle dispose légalement. S'il peut, en outre, anticiper sur la tienne, il n'y manquera pas. Gela, il est possible de l'empêcher. Il ne faut pas, après t' avoir nui, qu'on te dépouille entièrement. Je te demande donc en grâce de refuser à ton beau-frère les signatures que je le crois capable de t'extorquer pour en venir à ses fins. D'ailleurs, je sui"^- là ; montre-moi toujours la même confiance, je veillerai au grain.
Les premiers jours de septembre se passèrent en préparatifs de départ.
Un dimanche qu'ils étaient libres, les Clech présidèrent au triage des meubles que Mme Dieuleveult abandonnait à son fils. Les vieux, les infirmes, qu'un
voyage achèverait, échéaient pourtant, par faveur, à l'aveugle. Henri visitait les tiroirs, dissimulant derrière cette constatation laudative: « On ne travaille plus ainsi ! » des préoccupations d'un autre ordre.
Quand la distribution fut close, il s'exclama : « Mon ménage de garçon n'était pas si bien monté. On te gâte... On t'a choisi les plus usagés, qui sont pour toi de vieilles connaissances. »
Savinien, cependant, * ayant formulé quelques réserves à l'endroit d'objets si détériorés déjà qu'il redoutait pour eux la crise du transport :
— C'est pour ton bien, déclara Clech. Dans ta situation, mieux vaut faire pitié qu'envie.
Le mot blessa l'aveugle, dont l'amour-propre était plus susceptible que les intérêts.
Dans la huitaine qui suivit l'envoi de sa lettre, Lourdelin reçut de sa sœur une réponse. Leybre avait arrêté, rue Rousselet, au cinquième, une chambre dont le loyer était de cent soixante francs. Quant à l'emménagement, la concierge s'en chargeait.
— Mais Thérésine examinera tout en place, déclara le capitaine. L'important maintenant, c'est que les meubles soient mis en route.
Il avait fait ajouter à ceux qu'énumérait Savinien, un petit fourneau, un peu de vaisselle et quelques ustensiles de cuisine. « Il est bon qu'en aucune circonstance tu ne restes sot. »
Et à l'heure de ses repas, l'officier sorti des rangs enseignait à son jeune ami quelques notions de cuisine. Il avait voulu connaître aussi le guide qu'emmenait l'aveugle.
— Ah 1 nulle confusion ne te sera permise ! dit Lourdelin quand il eut vu le gamin. Si tu rencontres sous ta main une escalope de veau, n'hésite pas, empoigne-là : c'est une des oreilles du drôle. Carré de partout, de la tête et du corps, voilà pour le physique. Au moral, il me paraît peu dégourdi^
mais docile. Par exemple, il lit déplorablement.
Cette opinion, rapportée à Clech, l'impatienta : « Est-ce indispensable qu'il lise bien ? Non, au contraire. Tu serais, malgré toi, tenté d'abuser de cette distraction. Arsène est honnête : voilà l'essentiel. II a de qui tenir. »
Avait-il de qui tenir ? Savinien se posa cette question lorsque les Le Quiou,non contents que M^^ Dieuleveult payât le voyage de leur fils, émirent la prétention qu'elle l'habillât. Ils menaçaient de se dégager; on céda.
Le terme de ce mois de septembre fut accueilli par tous avec soulagement.
Jusqu'au jour où le chemin de fer emporta lesmeubles, Glotilde avait continué à la rue des Pavés- Neufs ses visites quotidiennes. Son excuse, insensiblement modifiée, c'était, en embrassant l'aveugle :
« Nous ne t'avons plus pour si longtemps ! » au lieu de : « Nous ne t'avons pas si souvent I »
Le matin cù son mari en personne conduisit à la gare, pour le faire enregistrer, le ménage de Savinien, Glotilde fut près de défaillir, tant cette répétition, cette préface au déchirement prochain, la brisait. Aussi désormais ne reparut-elle que rarement chez sa mère, sans courage pour affronter la nudité reprocheuse d'une ou deux chambres pillées.
— Des meubles achetés par notre père I gémissait M™^ Clech, comme après une vente à l'encan.
L'absence de Glotilde n'avait point dissipé la contrainte qui figeait les entretiens de la mère et du fils. Seule à seul, ils échangeaient d'insignifiants propos, d'une voix prudente, en garde contre un malentendu toujours près de renaître.
La veille du départ (avancé de deux jours sur la demande de Lourdelin, afin que sa sœur pût consacrer à l'installation des voyageurs ses quelques heuresde liberté hebdomadaires), M™^ Dieuleveult, aprèsdîner, retint Savinien dans l'arrière-boutique.
— Il est possible que nous soyons dérangés demain, dit-elle ; voici tout de suite, mon garçon, mes intentions à ton égard. Dans la ceinture de ton pantalon neuf, j'ai cousu deux cents francs. N'en annonce que cent si Henri t'interroge, ou Glotilde. Ils me blâmeraient de ne pas t'envoyer plutôt l'argent au fur et à mesure de tes besoins... Si on allait te voler ! Sois économe... Il me sera peut-être difficile, quand je n'aurai plus mon commerce, de t'adresser de bonnes sommes. Mais une vingtaine de francs par mois t'aideront toujours un peu. De temps en temps, par l'entremise de M. Lourdelin, jeté ferai aussi parvenir un panier de provisions. Enfin, ton linge sale, expédiele. Je te le retournerai blanchi. Il s'usera moins vite... Pour l'argent et les provisions, encore une fois, ne me remercie pas dans les lettres que tu dicteras à ton guide. Accuses-en réception à M. Lourdelin qui lit ton écriture en pomts. J'aime mieux cela. Il me renseignera. Ah !... tiens-moi au courant de tes démarches, n'est-ce pas ? du succès qu'elles auront... Tes ennuis aussi, confie-les moi, de première ou de seconde main, suivant les cas... Je n'oublie rien ?... Non. Tes vêtements, ton linge, ta chaussure... j'ai tout vérifié. Ta chambre t'attend. Tu remercieras bien cette dame. Ah !... deux recommandations ! Ne sors jamais sans fermer ta porte à double tour... et assure-toi qu'Arsène ne fait pas les gros ouvrages avec ses habits neufs. Si je repense à quelque chose cette nuit, je le noterai. Bonsoir, mon garçon, dors bien.
Et la joue que foulaient, ce soir-là, les lèvres de l'aveugle, était aride et sans saveur.
Le lendemain samedi, M^^ Dieuleveult, Glotilde et Lourdelin accompagnèrent Savinien à la gare. Derrière eux, hanchait le petit Le Quiou, portant un panier dont le goulot d'une bouteille et l'œdème d'une miche soulevaient le couvercle.
C'était le jour du marché. Le matin, au bras de
Lourdelin, Savinien " avait dit adieu à ce coin qu'il aimait, à ce cœur de la ville où toute la vie affluait. Il circulait, amusé, entre les étalages qu'improvisent, sur la place de la Préfecture, les marchands de porcelaine, d'articles de ménage, de toiles de Quintin et de Loudéac, etc.. Il se mêlait aux gens de Gesson, de Plérin, de Trégueux, de Saint René, de Ploufragan, éventé par les coiffes de Langueux qui battaient de l'aile autour de lui, comme des pigeonnes apprivoisées. Mais l'endroit qu'il préférait, c'était cet autre marché permanent qu'adossaient au flanc même de la cathédrale, des échoppes de fruitières. Leurs fades et frais bouquets de légumes sentaient la bonne terre des champs, et les pieds gUssaient dans le suc des plantes potagères jonchant de leurs débris l'étroit passage.
La place était presque déserte quand, vers trois heures, Savinien et sa famille y rejoignirent Lourdehn. Les marchands remballaient ; le cheval d'un maigre attelage sonnait la retraite, de tout son collier de grelots.
Les cinq personnes firent une halte rue Saint-Guillaume où l'aveugle prit congé de son beau-frère.
— Allons, au plaisir ! dit celui-ci. Et remarquant que le jeune homme avait mis, pour voyager, son ancien uniforme : « Bien ! ajouta Clech, car le chemin de fer abîme les effets. Ma parole, on croirait que c'est déjà toi qui les paies ! »
Après, on ne s'arrêta plus. Mais Lourdelin qu'avaient, un moment, distancé les deux femmes^ ouvrit tout à coup la main que Savinien appuyait à son bras et la referma sur un louis avec une douce insistance, de petites tapes amicales.
— Je veux... là... Ça ne me gêne pas du tout, du tout... C'est pour tes timbres. Une lettre par semaine hein ! Tu me la promets... en Braille, afin de pouvoir tout me dire. Je vais m'exercer à l'écrire, pour te répondre.
A la gare, pendant que Dieuleveult prenait
les billets, Clotilde, à son tour, tira son frère à part.
— Nous- ne sommes pas riches... et tes dernières^ vacances ne ressemblent guère aux autres. Néanmoins, Henri est d'accord avec moi pour ne pas tfr supprimer notre cadeau de rentrée habituel.
Et les cent sous de chaque année forçaient un. gousset que la soudaineté de l'attaque trouvait sans défense.
Sur le quai d'embarquement ensuite, des banalités laborieuses tuaient les dix minutes d'avancequ'avaient les voyageurs.
— Ton argent ? Il n'y a pas de danger que tu le. perdes ? Tuas tout ce qu'il te faut ?... C'est long, une nuit en wagon... Enfin, tu dormiras... Je n'ai mis, dans le panier, qu'un verre pour vous deux. Ne le casse pas, Arsène... et si tu te couches, ôte ta casquette, pour qu'elle ne contracte pas un faux pli... C'est à cinq heures du matin que vous arrivez... Nous donnons bien de la peine à votre sœur, monsieur Lourdelin... Nous comptons sur un mot d'Arsène après-demain.
— Allons-nous jusque-là être inquiets 1 larmoya Clotilde, comme le train entrait en gare.
A la portière du wagon où l'avaient hissé, après, les embrassements, ses parents et son ami, Savinien s'accouda, tenté de savoir laquelle de leurs trois bouches soufflerait vers lui le dernier adieu.
]y[me Dieuleveult et Clotilde prodiguèrent des vœux alternatifs. Lourdelin, lui, se tut... Et c'est son baiser cependant que l'aveugle respirait, le train partant, le train parti, dans un affectueux, dans un muet, dans un infiniment doux arôme d'absinthe l