LIVRE CINQUIÈME
C'est réellement à dater de la mort de Gilquin que le ménage Diealeveult se lézarda. L'obsession de cette catastrophe pesa sur Savinien pendant plusieurs jours.
« Elle est un peu notre œuvre à tous les deux... » se répétait-il.
Loin de décliner sa part de responsabilité, il y trouvait un aliment amer à son remords.
Annette s'en aperçut : « Dis tout de suite que c'est moi qui l'ai tué. »
Il assista seul à l'enterrement. Après la cérémonie à l'église, il se fit guider vers Bruzel et, s'étant nommé chercha la main de son ami. Celui-ci ne retira pas la sienne, répondit au contraire à l'étreinte de condoléance. Savinien en fut réconforté. Au retour du cimetière, peut être même ses propos trahirent- ils trop innocemment l'allégement de sa conscience, car à l'instant il grêla sur lui.
— C'est plaisir, vraiment, de voir avec quelle aisance tu répudies toute solidarité conjugale.
Il demanda :
— Qa'entends-tu par là?
— M'as-tu le moins du monde soutenue, à cette -conférence de jeudi dernier? Et aujourd'hui encore, n'as-tu pas suffisamment manifesté ton indépendance dano le débat?
— Voilà une interprétation à laquelle ma conduite, cependant fort naturelle, ne semblait guère prêter. Réfléchis, et tu en conviendras. Le soin de ta dignîté' ne m'est point étranger, parce que j'estime, entre nous, que tu as été un peu vive. Tu ne gagneras rien à brusquer les choses, tandis qu'il serait possible, je crois, de réussir en louvoyant. Le jugement de Gilquin est sujet à revision. L'invention d'un appareil comme le tien n'est rien auprès de la patience qu'il faut pour l'imposer. Tes expériences veulent être contrôlées, étendues à un plus grand nombre d'élèves. Se décourager dès le débat, c'est donner raison aux détracteurs qui contestent le sérieux de la tentative.
Il y avait quelque habileté à utiliser ainsi une discussion inévitable en la transportant d'un terrain sur un autre. Savinien espérait, en effet, pour prix de sa tactique et dût-il en payer chèrement le duccès. ranimer chez Annette l'ardeur studieuse des mois passés.
— Merci, dit-elle, acerbe, je suis gaérie ! Je ne me buterai pas plus longtemps aux préventions systématiques d'un petit monde hostile à tout progrès qui n'émane pas de ses adhérents. L'Institution n'est, au fond, qu'une Société d'admiration mutuelle :1a cécité s'y aggrave de l'aveuglement moral. Elle a perdu Gilquin, son avocat, celai qui résumait le mieux ses tendances, ses pires errements érigés en principes, son esprit étroit allié à je ne sais quelles grâces d infirmité. Mais dix, vingt Gilquins lui survivent, prêts à affirmer que les aveugles ont le monopole des trouvailles pratiques. Or, qui sait si Louis Braille aurait mûri sa fameuse écriture, sans les germes semés par Charles
Barbier, le Christophe Colomb de cet Améric Vespuce? Et Valentîn Haiiy, le premier instituteur des aveugles ? Clairvoyant comme Barbier. N'importe^ Braille est le parangon il offre la panacée enaglyptographique : c'est un ancien élève de l'Institution l Elle vit sur lui. Eh bien, puisque les aveugles tiennent tant à leur Braille, qu'ils le gardent, qu'ils gardent cet alphabet de prisonniers correspondant secrètement avec leurs amis du dehors 1
Elle parlait net, les dents serrées, battait en brèche cruellement l'enseignement officiel que personnifiait à point son mari, comme une cible vibrant aux coups bien ajustés. De fait, il souffrit d'abord d'entendre bafouer tout ce qu'il respectait, saper des opinionsancrées en lui par dix ans d'internat, de fréquentation,, d'habitudes, d'amitiés...
Puis il se consola, heureux qu'elle parût s'être prise à son piège ; il ne sentit plus les bourrades et provoqua même la contradiction qui anime le désert et peuple la solitude. Il défendait contre Annette les directeurs de l'Institution, lorsqu'elle feignait de ne voir en eux que des fruits secs de la politique et le déchet des préfectures à caser n'importe où.
— Tu exagères, disait-il. Il y en a, en tout cas,, qui se donnent la peine d'acquérir les connaissances dont ils sont dénués, c'est vrai, en arrivant. Témoin Monsieur Regnaucourt, aujourd'hui à la hauteur de sa tâche.
— Ah ! oui, rétorquait Annette, j'oubliais que: c'est l'introducteur à l'Institution du vélocipède à neuf places... la triplette enfin, autre spectacle propre à exciter l'enthousiasme des clairvoyants et de la presse 1
— Tu es injuste envers cet homme plein de bonne volonté, zélateur du patronage et digne continuateur des Guadet et des Dufau.
— Allons donc ! reprenait Annette, il n'a rien fait pour améliorer l'enseignement professionnel pas même défectueux : inexistant. Pourquoi ne pas l'a- -vouer ? Un aveugle sortant des ateliers est, en général, incapable de gagner sa vie. Vouloir que la noble maison forme des ouvriers, c'est la rabaisser, semble-t-il. Des diplômés, à la bonne heure! Un moment, ■on put croire le péril conjuré ou près de l'être. Une Ecole s'était fondée à Saint-Mandé, l'Ecole Braille, primaire et professionnelle, subventionnée par le Conseil général. Excellente idée. Le nouvel établissement recevant les enfantb à partir de six ans, oaltir v^ait les ^eçons de choses, exchies de l'Institucion, et les travaux manuels, indignes d'elle. Une sélection s'opérait. L'élève exceptionnellement doué au point 4e vue musical, allait achever ses études boulevard -des Invalides, tandis que les intelligences de qualité médiocre s'appliquaient à l'apprentissage d'jn métier. C'était trop beau pour durer. De concurrence -en compétitions, le.- deux maisons, faites pour s'entr'ai- •der, ne compléter l'une l'autre, n'ont pas tardé à se désunir, l'Institution perpétuant le mensonge d'un enseignement profe-Dsionnel languissant; l'Ecole Braille gardant oes élèves, prolongeant indéfiniment leur internat et s'acheminanL en somme vers la réalisation de -ce rêve : les Quinze- Vingts du premier degré, un phalanstère où l'aveugle passera insensiblement de l'école à l'atelier, sans renoncer à la vie en commun et à ses avantages. Pourquoi ne serait-ce pas, après tout, l'avenir des écoles, spéciales?
Utopie chère aux clairvoyants toujours instincticéments portés à isoler les aveugles... Savinien pensait avec tristesse et dégoût à ces grands parcs d'hommes bannis de la vie, de ses luttes, de son commerce, Un telle organisation prêchait la mort de l'énergie, l'existence végétative de la maison de retraite et de l'hospice, le détachement du travail, tous les
besoins étant satisfaits et tous les efforts vains.
Ah ! ce n'était pas lui qui eût consenti à brouter d'ausoi détestables chardons!
Ces réflexions lui rendirent moins pénible l'échec de son stratagème.
Car s'il s'était flatté que, jOus l'empire d'une exalta tion salut? ire,sa femme reprendrait intérêt à la typhlophilie, il fut bientôt désabasé. Elle se refusa nettement à s'occuper davantage des deux petites aveugles qu'elle avait entrepris d'instruire.
« Puisque ma méthode ne vaut rien, je serais coupable de continuer à la répandre. »
Elle jugea cet argument péremptoire et n'en démordit point. Quant à son éclat à la conférence, elle s'en applaudissait : « Tant mieux! Nous voilà débarrassés de tout ce monde peu intéressant. &
Leurs relations, de ce côté, s'épuisèrent. Elle accueillit les amis de son mari de telle façon qu'ils suspendirent à la fin leurs visites. Mais à partir de ce moment tout à vau l'eau s'en alla. Savinien ne retrouvait plus les choses où 1 les avait mises. Ses mains erraient à leur recherche, dépaysées. Le supplice commençait aux vêtements et finissait aux objets d'un grand usage. Les certitudes de sécurité défaillaient une à une. Il s'arrêtait comme au bord d'un trou, devant une encoignure béante que lui signalaient naguère le bras d'un fauteuil, l'arête d'une table. Un peigne, des épingles à cheveux, prenaient sur la cheminée la place adoptée par sa cravate et sa montre; l'une de ses pantoufles était sous le lit et l'autre dans la cuisine; à chaque instant il était obligé de battre l'air, de brasser les ténèbres.
' Risquait-il une observation, Annette le rembarrait de la bonne manière. Lorsqu'il hésitait, tâtonnait à travers la chambre : « On demande... disait-elle; tu vas tout bouleverser. Il te faudra bientôt un guide ici-même! »
Il n'osait plus se plaindre, attendait d'être seul dans le logement pour s'y reconnaître. Mais il eut surtout le cœur serré en constatant que cette incurie^ sa femme l'étendait à la toilette. Sa coquetterie, lasse de s'exercer sur un témoin sans autorité, abdiquait. Elle se négligeait, ne se raccommodait plus, ne laçait point, par paresse, ses corsets jusqu'au bout. Savinien ramassait par terre des ficelles qui étaient un cordon de taille, une rallonge de jarretière, le provi-oire indéfini des dessous mal tenus. Et le lilas d'autrefois faisait songer au lait sûri.
Un jour qu'il reprochait doucement à Annette son laisser- aller :
— Pour qui ferais-je des frais ? dit-elle méchamment. Il ne se hasarda pas à répliquer :
— Pour moi.
Elle ne s'était habituée que très lentement à traiter son mari en aveugle. Longtemps sa pudeur l'avait dissuadée de vaquer devant lui aux soins les plus intimes, S'il se retournait, à certains moments, elle oubliait la cécité et son visage s'empourprait de confusion. Les yeux intacts de Savinien l'entretenaient dans la perplexité d'une personne qui éteint la lumière pour se coucher, parce qu'on peut tout voir des. fenêtres d'en face, à travers les rideaux.
Mais lorsque se fut implantée en elle la conviction, qu'il n'y avait, derrière ces croisées, qu'un logis, vide, elle ne se gêna plus.
Le temps était loin où elle se délectait dans les chuchotements des passants et leur curiosité bienveillante,. Blasée maintenant sur l'enthousiasme de la galerie. elle le dépréciait, comme une jouet qui n'amuse plus. On la plaignait, on ne l'admirait pas. L'infirmité de^ son mari rejaillissait sur elle, les solidarisait dans la compassion d'autrui, voilà la vérité, pensait-elle.
Elle évita de sortir avec Savinien; les guides le reprirent, distraits et changeants, pendant que la
jeune femme, enfermée dans sa chambre, demandait aux cabinets de lecture de tromper son ennui. Elle ne s'était guère nourrie de romans jusque-là; elle se rattrapa.
— Qu'est ce que tu lis? interroge ait -il quelquefois. Elle répondpit :
— Je travaille.
Elle s'apprivoisa ainsi avec le mensonge, avec d'indignes subterfuges que la crédulité de son mari rendait plus vils encore.
Une fois par semaine, ils allaient dîner chez Madame Leybre.
C'était pour lui une fête, quoiqu'il regrettât le temps où Lourdelin, par son assiduité et les ressources de son intelligence, rachetait la médiocrité des hôtes de passage que recevait la maison. Rarement on y royalties mêmes deux années de suite. Leur apprentissage terminé, ils disparaissaient. Ceux d'aujourd'hui, n'étant plus stimulés par les encouragements du vieux Tetraité, sa complaisance et son zèle, gagnaient leur dortoir après la soupe, anonymes et maussades.
— Ah I mes pensionnaires se succèdent et ne se ressemblent pas 1 s'écria Mme Leybre. Jusqu'à mon amoureux qui est parti !
— Toutain? Oui, au fait, qu'est-il devenu, maman?
— Figurez-vous qu'il a eu la chance d'être admis aux Quinze- Vingts. Mais cela ne l'empêche pas de fabriquer des brosses pour une petite clientèle. Il entre, par-ci, par-là, me dire bonjour, en allant à l'atelier de la rue Jacquier, chercher les matières premières qu'on lui vend au prix coûtant. Ahl il n'est pas gai ! Il faut l'entendre raconter sa vie là-bas, au milieu de ces ménages d'indigents, d'une moralité parfois douteuse... Je suis obligée de l'arrêter sur la pente des confidences.. ; il va, il va...
— Enfin, lui du moins est tiré d'embarras.
— Oh! tout à fait... En dehors de sa brosserie, il est chantre à l'église Saint- Antoine : cent francs par an, sans compter le casuel, les mariages et les convois, payés un et deux francs. Aussi lui ai-je permis de pousser la galanterie jusqu'à m'apporter, quand il vient, un petit bouquet de violettes de deux sous et de m'oftrir du tabac frais de la Civette... Il jure toujours que j'en ai l'étrenne. Pauvre bonhomme!...
A quoi servait à M^^- Leybre d'avoir des yeux, puisqu'elle ne savait pas voir?
Il est vrai qu'elle s'était donné pour règle de conduite de ne point envenimer, en s'y immisçant, les différends domestiques de sa fille et de son gendre. Dès qu'ils avaient une pique ensemble, elle s'esquivait, attendait de leurs voix apaisées le signal du retour.
Cependant, l'incompatibilité entre Savinien et sa femme grandissait. Continuels à présent étaient les reproches, les disputes, les doléances. La voix d' Annette, sa voix pelure d'oignon, s'altérait, s'acidifiait, devenait corrosive. Et telle qu'elle, néanmoins, il la préférait à la soif, ■ — au silence, cette double enceinte des emmurés.
Annette lorsqu'elle eut pénétré les intentions de son mari, les déjoua en boudant. Elle fut sourde-muette auprès de l'aveugle. Au premier mot, elle cédait la place. Souvent même,|sans motif déclaré, elle se levait et sortait, tout à coup exaspérée à la vue simplement de Savinien, immobile et coi devant elle. Son aversion pourlui fut bientôt, en outre, physique. Elle trouvait à ces yeux depuis si longtemps morts, comme une odeur d'eau croupie. Elle ne respirait bien que dehors et loin d'eux.
Quand une indisposition la consignait à la chambre pendant plusieurs jours, elle avait la nostalgie des regards. Elle en eût payé un ce qu'on paierait un verre d'eau dans le désert, le soir d'une marche aride. Elle
s'abreuvait ensuite, follement, aux yeux des passants^ des inconnus... Mais, entre tous, des regards d'enfants,... au détour d'une rue, étaient délicieux, comme les pre-^ mières gouttes d'une grosse pluie d'été.
Le matin, au réveil, quand se relevaient les paupières de Savinien sur ses prunelles nues, elle étaitune minute la dupe de leur mensonge et de leur manité. Court répit. Aussitôt après, le vertige la reprenait : il lui semblait se pencher sur un puits.
Elle crut comprendre les dernières paroles de Gilquin : des étoiles!
« Moi, je pourrais m' écrier : des regards! des re- gardsl h
Un jour, du fond de sa malle de jeune homme^ Savinien retirât sa clarinette. Il sourit en se rappelant, le prix qu'attachait le père Dieuleveult à l'étude de cet instrument, le secours éventuel qu'en espérait,, pour son fils, le prévoyant tailleur.
Ayant donc exhumé la vieille clarinette, l'aveugle,, oisif se mit à en jouer. Et que joua-t-il? des fragments de son morceau de concours, le jour de la dernière, distribution des prix.
Combien c'était loin! Dix ans déjà! Quelques impres-^ siens pourtant semblaient de la veille. Des bruits chantaient dans son oreille, comme la mer dans un. coquillage. La voix du censeur, par instants, y ressuscitait; le décor auditif de la solennité s'équipait pour une scène du passé.
Tout croula sous un ricanement d'Annette :
— Continue, je t'en prie... ou plutôt, non, attends... Il eut l'intuition du danger, de l'outrage... D'un
cahier de papier blanctraînant sur la table, M^^^Dieuleveult arracha une feuille et, comme un écriteau de mendiant, l'épingla sur la poitrine de son. mari, en disant.
— Là, maintenant, il ne te manque rien. Choisis ua
pont et nos vieux jours sont à 1 abri du besoin Il pâlit mortellement, atteint au coeur de son amourpropre, ce second cœur des aveugles. Tout de suite, il avait posé sa clarinette. Il n'y retoucha plus jamais.
Au printemps, Annette sortit plus fréquemment, sans but d'abord. Elle s'en allait dans le bois de Clamart, y flânait des après-midi, un livre à la main, par contenance, car parfois elle rentrait sans l'avoir ouvert.
Elle assistait au réveil frissonnant de la terre et s'y intéressait. Les branches se chargeaient de bourgeons d'un vert adorablement neuf, et si tendres qu'on les eût volontiers croqués. Le soleil y essayait, jeune aussi, des rayons débiles, prenant force dans un renouveau de tout auquel Annette participait. Elle éprouvait les mêmes vagues malaises qu'à l'époque de sa croissance; elle se sentait subitement pâlie et endolorie, au point d'être obligée de s'asseoir; puis la sève recommençait à circuler et des appels au mouvement, à la vie, partaient de ses articulations dénouées.
Elle se dit :
— Je m'ennuie trop; je couve une maladie, bien «ûr,..
C'était le contraire. Quatre années de mariage l'avaient laissée un peu grêle, et le corsage plat. En quelques mois, aux approches de la trentaine, la gorge fructifia, les hanches s'embellirent, la femme inachevée s'accomplit. Le visage même eut une propension à s'empâter, mais le nez et le menton en parurent, celui-là moins coupant, l'autre moins anguleux.
Cette transformation ramena Annette à la coquetterie. Elle descendit plus souvent à Paris, courut les magasins, en rapporta des emplettes dont la sommé, à la fin, pesa sur le budget. Savinien en fît, sans aigreur, l'observation.
— C'est bien, répondit Annette, cassante.
Quinze jours après, elle raconta que M. Le Gallic, le député, lui avait trouvé des leçons dans la famille d'un magistrat de la rue de Tournon.
— C'est un conseiller référendaire à la Cour des comptes. Sa petite fille, d'une santé délicate, ayant dû quitter le lycée, la mère dirigera son mstruction désormais et je la seconderai trois fois par semame, l'après-midi. Naturellement j'ai accepté avec reconnaissance. Ce ne sont pas seulement une occupation et des relations agréables; cela me permettra de pourvoir au moins à ma toilette.
Savinien fut sensible à ce reproche mdirect. 11 lui fallut toutefois, aller remercier leur protecteur.
Dès lors, les mardis, jeudis et samedis, le déjeuner expédié, Annette délogea.
— A ce soir, disait-elle, en appuyant légèrement sa joue voilée contre la bouche de l'aveugle.
Elle en faisait autant au retour; et c'était pour lui, dans le dénûment des vingt-quatre heures, deux secondes sur le goût desquelles il vivait. ^
Au début, il balança entre se réjouir et s affliger des absences de sa femme. Aux yeux de ses doigts, Anne se réhabilitait par un soin d'elle, une élégance que la vanité du mari appréciait. Le lilas refleurissait sous la voilette.
Mais cette métamorphose était chèrement payée. Annette se levait tard, se reposait sur une femme de ménage, à qui, dans le principe, le gros ouvrage de la matinée seul incombait. Après déjeuner, elle montait dans le tramway ; et le lit restait défait,les vêtements, le linge de rechange, couvraient les meubles; les eaux séjournaient dans les cuvettes, les serviettes de toilette et de table se confondaient au dossier des chaises. C'était un campement au milieu duquel Savmien s'effarait, ainsi qu'un chef impuissant à rallier des fuyards. .
La présence d' Annette ne remédiait à rien. Dans le
couvert du déjeuner, ils dînaient de charcuteriè, de viandes froides, de plats commandés à la gargote voisine et de confitures entre deux assiettes, pour dessert.
Savinien renonçait à gémir. D'un mot, elle l'avait réduit au silence :
— Crois-tu, par hasard, que c'est pour mon plaisir que je suis dehors par tous les temps?
Elle s'ingéniait à ne plus même passer à Clamart ses jours de liberté. C'étaient des courses pour son élève, des leçons supplémentaires, cent prétextes à sorties... Elle réintégrait leur logement avec une sensation d'enterrée vive, de solitude et d'étoufîement, causée par le contraste entre l'appartement de la rue de Tournon, aux pièces vastes, aux plafonds hauts du siècle dernier, au confort immuable, et ces chambres exiguës dont le désordre et l'encombrement augmentaient la désolation. Et jamais elle n'avait été plus altérée de regards.
— Je ne sais pas ce que sont des envies de femme grosse, mais ce doit être cela, pensait-elle, à table, en face de Savinien, dont les yeux agonisaient comme des papillons épinglés.
En août, le référendaire et sa famille s'en allèrent vers les montagnes, la Savoie.
Deux mois abominables pour les Dieuleveult, qui retombèrent à leurs querelles, leurs grondements, leurs mauvais coups de patte, au fond de la cage qui se rétrécissait sur eux.
Aussi Annette abrégeait-elle encore des tête-à-tête déjà bornés au sommeil, aux repas. Plusieurs fois, à la fin de septembre, retenue, dit-elle, par sa mère, elle ne rentra que fort avant dans la soirée. Savinien dînait au petit bonheur.
Mais dans la première quinzaine d'octobre, la jeune élève reprit ses leçons — quatre par semaine au lieu de trois.
— Bah! fit Annette, ce surcroît de travail m'est assez bien payé pour que j'y trouve mon compte, au seuil de l'hiver surtout. Je n'avais plus rien à me mettre.
La lettre en Braille, ouverte à la place qu'avait l'habitude d'occuper Savinien, était posée au bord de la table embarrassée encore, si bien que les petits points groupés de l'écriture prominule rccjsemblaient à des miettes, auprès de l'assiette vide et du verre égoutté. Mais dans la lie de jour qu'épandait, à quatre heures de l'après-midi, ce crépuscule de novembre, la lettre en caractères de mystère était plutôt posée la comme un piège où devait venir tomber, tôt ou tard, la main voletante de l'aveugle.
Quand il rentra, le gel à la barbe, et grelottant, quitté par son guide au bas de l'escalier, Savinien fit et refit le tour de la table sans se prendre au trebuchet dressé à son intention. Puis, en habits secs et pantoufles, il se blottit contre le poêle. Des rafales battaient les fenêtres; un vent lugubre ramonait la cheminée; et les bruits de la rue, interceptés par la neige n'arrivant plus à ses oreilles, il fut deux fois seul.
Cinq, six, sept heures sonnèrent à l'œil-de-bœuf de la saUe à manger, Annette, de qui c'était le jour de leçons, ne revenait pas. D'un beau zèle soudainement animée, elle avait passé la matinée à exammer ses vêtements d'été avant de les ranger dans l'armoire. Aussi était-il parti le premier, après déjeuner, laissant > sa femme en train de s'habiller.
De sept à huit heures, néanmoins, il tira plus souvent sa montre et en consulta le cadran d'un doigt que
3oo LES EMMURÉS ' '■■
l'impatience égarait. La chaleur avait engourdi son corps; acagnardé au coin du feu, il se taillait un costume de deuil à sa mesure, dans le silence qui enveloppait la maison de tentures funèbres dont la neige alourdissait les plis. Il était comme bloqué par de l'ouate humide. A huit heures, enfm :
« Elle aura dîné chez sa mère », pensa-t-il.
Résigné alors, il glana dans le buiîet quelques reliefs devant lesquels il s'assit, sans appétit, nourri de mélancolie et d'ennui. Ce n'était point que les repas fussentà l'ordinaire, bien gais. Mais Annette avait beau se taire en face de lui, il entendait ses gestes, jouissait quand même de sa présence réelle. La fourchette et le couteau, le verre et l'assiette dialoguaient, lui étaient une société vivante... Les objets qu'il remua ne rendirent que des sons sans écho.
Tout à coup, sa main droite, vagabonde, fut attrapée au piège de la lettre en évidence. Un moment, il s'en dépêtra, la repoussa, croyant à l'oubli d'un papier sans importance. Puis, par désœuvrement, il reprit le billet, y attacha ses doigts et le lut aussitôt, d'affilée. Ensuite, il éloigna son assiette, élargit la place nette et le relut lentement, s'enfonçant dans la pulpe de l'index les petites élevures du Braille, pareilles à des têtes d'épingles au dos d'une pelote.
11 était devenu livide, les narines pincées, le souffle suspendu, le doigt expirant sur le dernier signe... Il demeura une minute dans cette prostration, ne la secoua que pour se rechausser, remettre son paletot et sortir en hâte.
Assez souvent, il allait ainsi chercher son guide, le fils de la femme de ménage, laquelle habitait dans la grande rue, une maison distante d'environ deux cents mètres. A peine en eut-il parcouru vingt qu'il dut s'arrêter. Le vent semait la panique et le froid; la neige amassée et durcie criait sous ses pas comme une pomme sous la dent. Il n'osait plus avancer, perdu,
3oi
Vouïe en détresse, trahi par cette fameuse perception faciale même dont les aveugles s'exagèrent le secours. Sur les nerfs délicats da visage, en effet, le léger voile avertisseur, gaze ou mousseline, ce voile épaissi et mouillé, n'était plus qu'un cataplasme. En vain il étendait les mains, interrogeait le sol d'un pied adroit ; il ne se retrouvait point. Et les linges grossiers de l'ouragan continuaient de claquer sur sa chair hérissée.
Il appela, espérant l'office d'un passant complaisant. Mais le vent emportait ses cris. Il repartit donc au hasard, mit une demi heure à f?ire le trajet qu'il accomplissait tous les jours en moins de cinq minutes. Enfin l'entre-bâillement d'une porte ayant laissé s'échapper, parmi des voix de buveurs, le rire retentissant d'un marchand de vins au-dessus de qui logeait la femme de ménage, Savinien fut t.auvé.
Il monta, frappa.
— Qui est là? demanda-t on de l'intérieur.
Tout le monde était couché ; le mari, un terrassier, «e leva et vint ouvrir lorsque le visiteur se nomma.
De la chambre unique où s'entassaient le père, la mère et l'enfant, se dégageait une telle odeur de chien trempé et de bottes fumantes, que Savinien recula en disant :
— Voici, madame Philippe : ma femme, en mon absence, a été invitée à se rendre, pour un cas d'urgence, chez les parents de son élève. Elle m'écrit d'aller la rejoindre sans faute^ ce soir, rue d'Alésia. Il faudrait m'y conduire.
— C'est que... les trgmways ne marchent plus... objecta le terrassier.
— Et je ne vous confierais pas au petit par ce sale temps, ajouta M"^e Philippe, de son lit.
Sans doute leurs regards se concertèrent devant i' insistance de Savinien, car l'homme fit résolument :
— J' vas vous accompagner.
Il se rhabilla, tous les deux descendirent, s'enton-
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cèrent dans la nuit, et l'aveugle, aa bras de l'autre^ le dépassait un peu, dans sa hâte d'arriver.
Une heure après, ils réveillaient M^^^ Leybre.
Quand il eut reconnu le pas de sa belle mère dans le^ couloir, Savinien remercia son guide et le congédia.
— Qu'est ce qu'il y a? s'écria celle-ci en introduisant son gendre dans la salle à manger du rez-de-chaussée, qui servait de réfectoire à ses pensionnaires. Annette est -elle malade?
Il répondit, payant d'aadace :
— A quoi bon dissimuler? Elle est ici, n'est-ce pas?
— Ici?.. Annette?. .
Si sincère paraissait l'étonnement de la bonne femme, qu'il ne la pressa pas davantage. Mais lai présentant la lettre ramassée sur la table :
— Eh! bien voyez donc... dit il.
Ebahie, elle retournait le papier entre ses doigts, considérait les caractères Braille avec un redoublement de surprise et d'appréhension. Il eut immédiatement conscience de son absurdité et récita par cœur le billet qu'elle ne savait pas lire :
« Ten ai assez. Adieu. Pourquoi persister à souffrir ensemble., quand nous pouvons essayer d'être heureux séparément ? Inutile de me rechercher.^ je serai introuvable. • — Annette. »
— C'est pas Dieu possible! balbutia M^^^ Leybre.
— Voilà ce qui s'étalait, ce soir, sous ma serviette...
— Mais je vous jure que, moi, je n'ai rien reçu... Cette exclamation épanchait-elle le chagrin d'un
oubli ou bien tendait-elle à révoquer en doute la détermination de la coupable? Indécis, il conservait quelque méfiance. M"^^ Leybre s'en aperçut, et, spontanément,, désirant avant tout que son attitude ne prêtât pas à l'équivoque :
— Ah! mon pauvre enfant ! Mon pauvre enfant l murmura-t-elle en lui prenant les mains, qu'elle pétris*
sait dans les siennes, comme pour faire pénétrer en lui un calmant, une consolation. ^
Il est vrai qu'elle rouvrait tout de suite après la blessure fraîche sous le premier pansement.
— Où en suis-je?... Voulez-vous me relire cette lettre?...
Il répéta, sûr de sa mémoire -.{J'en ai assez. Adieu,. .d- Elle l'interrompit :
— N'avez-vous pas eu, hier ou ce matin, quelque discussion un peu vive? On se répand quelquefois, sous le coup de la colère, en menaces qu'on regrette ensuite.
Non. Nous n'étions pas toujours d accord, mais
nous n'avons échangé aucune parole irritante.
Et sans attendre que sa belle-mère le priât de poursuivre, il reprit :
« Pourquoi persister à souffrir ensemble, quand nous pouvons essayer d'être heureux séparément ? »
— Essayer... il y a essayer... allégua madame Leybre. N'est-ce pas déjà du découragement presque? Elle sent quelle bonheur défie ceux qui courent après. Oh î je ne l'excuse pas 1 Mais je parierais bien qu'elle est maintenant à Glamart, aussi inquiète de votre absence que vous êtes tremblant de la sienne.
— Voilà une solution que n'annonce guère, vous l'avouerez, la fm de sa lettre : « Inutile de me rechercher, je serai introuvable .»
— Introuvable, nous verrons bien. Songez-y donc... où serait-elle allée, seule, sans argent, sans bagage?...
— Sans bagage? Détrompez- vous; elle a fait, ce matin, un triage de vêtements qu'elle a enlevés... Quant à être partie seule... est-ce que nous savons...
Oh 1 Savinien... vous la croiriez capable...
/ — Sa conduite autorise toutes les suppositions.
— Oh ! Pas celle-là...
Ils étaient assis côte à côte et dépensaient leurs munitions alternativement, pour l'honneur, comme deux
tirailleurs sacrifiés autour de qui l'abandon grandit.
— Ecoutez, proposa M"^^ Leybre, voici ce que la raison nous conseille de faire. Si — comme j'espère malgré tout — Annette est rentrée chez vous, elle sera ici demain matin, pensant bien vous y rencontrer. Alors, votre réconciliation me regarde. Si.... je me trompe... nous irons ensemble visiter, sous des dehors de simple politesse, les personnes qui s'intéressent à votre femme, ses fréquentations habituelles : les parents de son élève et M. Le Gallic, par exemple... Peutêtre, à leur insu, nous mettront-ils sur sa trace.
Mais sans qu'elle sût tout d'abord où son gendre en voulait venir, celui-ci, en entendant prononcer le nom du député, éclata :
— Le Gallic? C'est lui qui est cause de tout 1 Qu'avait-il besoin de procurer ces leçons à Annette? Nous étions tranquilles... Du jour que cette famille de magistrat l'a accaparée, les misères ont commencé entre nous. Vous les avez ignorées parce que je les dévorais... à en étouffer... Depuis un an, cette rue de Tournon ne me volait pas seulement trois ou quatre après-midi par semaine, elle était un prétexte commode à me les prendre tous. Où vous imaginez-vous que les passait Annette? Où dînait-elle certains soirs? Ici? Vous ne le soutiendriez pas. Chez son élève? Pas davantage, sans doute. Quant à contrôler ses affirmations, j'y répugnais : mon manque de confiance eût justifié sa trahison. Ma récompense, admirez-la! Le Gallic! Vraiment, j'en suis à me demander s'il n'est pas responsable...
— Savinien !
Elle défendait le terrain pied à pied, réparait les brèches par où se glissaient, dans les soupçons du maïi, Le Gallic, célibataire empressé et serviable, et jusqu'au référendaire, d'une hypocrite austérité.
Le combat dura toute la nuit, dans la salle triste et
froide, à la lueur d'une bougie qui, pour la clairvoyante elle-même, dissipait à peine l'obscurité.
Au jour naissant, exténuée mais encore vaillante y[me Leybre couronna sa résistance par ce cri d'une naïveté touchant^ :
— Est-ce possible... avec son instruction!...
A dix heures du matin, n'attendant plus Annette, ils sortirent. ,. .
Le Gallic était chez lui; il les reçut à 1 instant.
— Ah ! je suis content de vous voir ; j'allais vous écrire... M^^e Dieuleveult serait-elle malade? Lea parents de son élève, chez qui j'ai dîné, hier, s'étonnent qu'elle n'ait pas encore repris ses cours. un'
Savinien, très pâle, gardait le silence; mais sa bellemère, parant le coup, n'en fut point démontée.
— En effet, répondit-elle au député, ma fille, un peu souffrante depuis quelque temps, a besoin de repos. Nous venions justement vous en avertir, vous prier de faire agréer ses excuses et ses regrets par cette aimable famille à qui, d'ailleurs, nous les porterons nous-mêmes, ces jours-ci.
Dans la rue, Savinien eut le triomphe amer.
— Conservez-vous des illusions, maintenant? Il y a un mois qu'elle retournait censément chez son élève. M'a-t-elle assez abreuvé de mensongesl
La pauvre femme but ses larmes et se domina :
— Si je conserve des illusions? Certes...
Mais sa voix démentait son assurance. Elle ajouta,
néanmoins : . ? n
Je m'en tiens à vos confidences. Il est clair qu elle
n'a point de sérieux griefs contre vous... qui l'aimiez bien... qui l'avez rendue heureuse, j'en suis persuadée. Oh! je juge sévèrement son incartade; mais ce n'est que l'erreur d'un caractère difficile; elle n'est pas méchante au fond; elle reconnaîtra ses torts. J'y songeais tout à l'heure : vous aurait-elle écrit en Braille si la rupture
était irrévocabie? Evidemment non. Elle veut que sa fugue reste entre vous. Personne, à Clamart, Dieu merci ! n'aura vent de cette sotte histoire... Vous en avez donné, par avance, une explication fort plausible : Annette appelée sur-le-champ auprès de son élève. Serait-il invraisemblable qu'elle l'accompagnât dans un voyage nécessité par... la mauvaise santé ^de l'enfant?
— Misérables subterfuges! Votre conviction intime et réelle...
— Ma conviction, c'est encore qu'elle vous attend là-bas... Laissez-moi vous y mener.
Elle sentit, au mouvement qu'il fit, comme une velléité de se soustraire à son influence, et se cramponnant à lui :
— Quand ce ne serait que pour sauvegarder votre dignité, votre réputation dans le pays. > j
Il céda; un tramway mortellement lent les roula vers Clamart.
Arrivés devant la petite maison de la rue de la Fontaine, une telle émotion les étrangla, au bas de l'escalier, qu'il leur fallut un moment pour reprendre haleine. Et le bras de l'un comptait les battements du cœur de l'autre. Ils montèrent enfin; la porte était fermée, le logement vide.., Savinien n'eut pas besoin d'y pénétrer derrière sa belle-mère pour acquérir une certitude que d'électriques avertissements avaient transmises dès le seuil à sa sensibilité. M^^^ Leybre, elle, explorait les trois pièces. Dans la dernière seulement, elle défailht, les jambes fauchées.
Du temps passa. L'heure coulait à petit bruit de l'œil-de-bœuf, tandis que dehors, simultanément, des gouttes d'eau musicales, tombées du toit, préludaient au dégel.
Tout à coup, Leybre se réveilla de son assoupissement :
— Savinien, êtes-vous là?
De la salle à manger, il répondit :
— Je suis là.
Elle alla vers lui, assis auprès du poêle éteint, et balbutia :
— M'autorisez-vous... à revenir... quelquefois... mettre un peu d'ordre ici, surveiller votre femme de ménage... réparer ses négligences?... Oh! je ne vous importunerai pas... Si c'est votre désir, vous ne saurez même pas que je suis venue...
Il y avait tant de navrement, d'humilité, d'imploration, dans le nasillement de la malheureuse, qu'il n'eut pas la dureté de refuser.
— Si vous voulez, dit-il.
Elle le remercia avec une triste effusion : — Ma présence aura du moins cet avantage de couper court aux commérages. De sorte que si, plus tard... Elle n'acheva pas.
Jamais! fit-il, debout, comme pour la congédier.
Toutefois il reprit d'un ton radouci :
— Vos visites, j'y consens, mais à deux conditions : la première, c'est que vous emporterez le linge, les vêtements, tout ce qui reste d'elle ici. La précaution n'est pas inutile, car il est probable qu'elle vous écrira à ce sujet. Autant en finir aujourd'hui. Secondement, vous m'obligerez en ne me parlant plus d'elle, en me laissant dans l'ignorance complète de sa vie.,.
— Même... si son égarement ne s'entourait pas des circonstances aggravantes que vous imaginez? demanda M^^ Leybre-
— Même en ce cas. Elle est blessée à mort dans mon cœur. Ne vous flattez pas qu'elle en réchappe.
— Soit, dit-elle; je vous débarrasserai demain de ses affaires. Au revoir...
Elle ne bougeait pas, cependant, et tendait vaguement son visage à l'embrassement accoutumé. Mais il la poussa vers la porte. Alors elle lui saisit les mains et s'écria :
— Dites-moi que ce n'est pas de ma faute...
— Vous, vous êtes une brave femme.
Elle se serra contre lui.
— Mon pauvre petit l
Et, comme pour des accordailles, ils mêlèrent silence leurs larmes.
Diligemment publiée à Clamart par la femme de? ménage, la nouvelle du voyage d'Annette avec son élève parut à tous digne de crédit, d'autant que jVJme Leybre fit charger ostensiblement la malle de sa fille sur une voiture et ne laissa point passer une semaine ensuite sans venir une ou deux fois voir son gendre.
Pour celrn- ci, retombé sous la tutelle des guides^, l'existence, au commencement, fut atroce.
Absente du foyer, jamais Annette ne Pavait empli davantage. Il procéda par éliminations successives, bannit d'abord tout ce qui nourrissait un souvenir incessant et palpable. A chaque instant sa main accrochait un objet usuel qui avait appartenu à la déserteuse et la rappelait. Il relégua ces choses au fond d'un placard ou bien les détruisit, — en vain. Leurs habitudes de vie commune, tenaces, avaient le parfum enivrant et fatal des fleurs renfermées. Annette semblait flotter derrière un tremblant rideau tissu d'odeurs moribondes et de sons évanouis- H poursuivait un fantôme et s'irritait de ne point l'atteindre.
Il s'enfuit de a maison et marcha, vérifiant un précepte de Lourdelin: «Tous nos maux viennent de ce que nous ne marchons pas assez ; la marche épure le corps et le cerveau. »
— - Où allons nous? interrogeait son petit conduc teur.
— Nulle part... droit devant nous.
Il rentrait exténué, mais toujours en proie à lar
même obsessioxi. Il tâta d'an autre moyen d'évasion et, traversant la rue, se réfugia dans l'église. Il mon tait à la tribune de l'orgue et, seul, dans une paix religieuse, se recueillait et tentait d'abstraire son esprit.
Depuis qu'il avait quitté l'Institution, ses sentiments religieux s'étaient attiédis- Il n'pvait, jusqu'à ce jour, adressé au ciel que des requêtes puériles. Enfant, -es mains s'étaient jointes pour demander au Seigneur qu'on ne s'aperçût pas de la disparition d'un verre brisé, ou bien que le beau temps favorisât une promenade projetée. L' inexaucement de ces vœux, la raclée reçue et la pluie empêchant l'excursion, l'avaient induit en méfiance.
Repentant, il implora l'accalmie pour son pauvre cœur houleux. Mais la colère y bouillonnait malgré tout, tandis qu'au-dessous de Savinien prosterné, la loueuse remuait des chaises et traînait ses pas dans la nef.
Il pria solitairement, il pria le dimanche avec les fidèles, sans davantage obtenir la grâce d'oublier.
Un jour, il essaya d'autre chose et s'assit devant son piano. C'était toujours le vieux serviteur de la rue Méchain, mais soigné, presque rétabli, opéré miraculeusement des fausses notes qui faisaient autrefois sa maussaderie et son infirmité. Il obéissait maintenant à Savinien, avec une tendre déférence. On eût dit qu'il lui savait gré d'avoir redonné quelque vigueur à son corps fourbu, à son bois doul ureux. Il résonnait de gratitude.
Les premiers accords que plaqua l'aveugle éclatèrent dans la chambre comme une parole amie et de doux reproche. « Ne suis-je pas là? Pourquoi m'astu si longtemps délaissé? Ne puis- je donc rien pour toi? Je suis le compagnon qui ne trahit pas, le remède dévoué, l'ennemi des mauvaises pensées... Eprouve mes vertus. »
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Il les éprouva, bêcha et ratissa le jardin du clavier, y fit renaître des parterres mélodiques au milieu des quels il erra. Il se penchait, comme pour les humer, sur de sjbtiles modulations, et ses mains arrêtées se reposaient sur un lit de notes fanées qui embaumaient encore.
Au début, il ne choisit pas, exécuta tous les grands consolateurs, Bach, Beethoven, Schumann, Mendelssohn, Chopin, Schubert... Ils lui procurèrent des heures de soulagement ineffable, mais des heures seulement; ils endormaient le mal et ne le supprimaient pas. Un soir, cependant, qu'il interprétait Schumann, cette musique émue et généreuse paraphrasa tout à coup la belle parole de Flaubert : « C'est parce que nous pensons à nous que nous sommes tristes et malheureux. » Toutes les leçons écoutées à l'Institution d'une oreille écolière,il se les remémora. Il pria à l'orgue avec Bach, au piano avec Schumann. Il y découvrait chaque jour des splendeurs nouvelles, toutes les libéralités d'un contexte orchestral. Bach était le Père, mais le Fils c'était lui, Schumann, descendu parmi les hommes, assoupli à leur contact, passionné de justice et d'amour. Personne assurément n'avait enfermé dans le bois sonore autant de cris éternels. C'était le recours des désespérés, le grenier d'abondance pour les indigents, la mine aux inépuisables filons.
Cependant Savinien avait encore, parfois, lorsqu'il officiait au piano ou à l'orgae, les absences du prêtre disant sa messe, des matins, l'esprit pâteux. Il regimbait quand Schumann, avec ses Kreisleriana, l'inclinait à la mansuétude.
— Je ne peux pasl faisait le malade.
Mais l'autre de reprendre :
— Si, tu peax. De chacun selon son cœur, à chacun selon se:^ fautes. Comprends bien. Ce qu'on te demande, ce n'est pas la bonté absolue, à laquelle nul ne parvient, mais cette vertu moyenne : l'indulgence,
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la sainte, la praticable, la purifiante indulgence à l'odeur de soufre. Pardonner, c'est déjà aimer; commence par pardonner, et tes yeux morts ressusciteront à la lumière, et les murs de ta prison corporelle tomberont comme ceux de Jéricho au bruit des trompettes glorieuses, et tu t'en ires sans guide à travers les hommes !
— Je ne peux pas! Je ne peux pas! répétait Savinien,.. mais comme un convalescent quittant le lit pour la première fois et dont les faibles jambes fléchissent.
Il n'était pas rare que M^^ Leybre le surprit en une de ces crises. Il re itait néanmoins au piano, pendant que, sur la pointe des pieds, elle vaquait au ménage, visitait les vêtements, le linge, les armoires. Tous \ei deux ou trois jours, elle passait ainsi l'après-midi à Clam art, avec une discrétion qui faisait, d'ailleurs, oublier sa présence. Elle respectait leurs conventions : jamaio le nom d'Annette n'était prononcé entre eux.
Un jour, près de partir :
— J'ai vu hier M. Toutain, dit-elle, oui, le vieux brossîer des ateliers d'aveugles. Il m'a parlé de vous. Il est, aux Quinze- Vingts, le voisin d'un ménage que vous connaissez, lès époux Merle, d'anciens concierges. Le mari est aveugle. Il paraît que vous avez eu son fils pour camarade à l'Institution. M. Toutain fréquente ces personnes.
— Ah! répondit Savinien indifféremment.
Quelque temps aprèo, il dut aller chez Sézanne
pour un emprunt de musique à la bibliothèque Braille. Chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés depuis les incidents de la Conférence, celui-ci avait tâché, par son accueil affectueux, de témoigner à son ami qu'il ne le rendait pas responsable des incivilités de Mme Dieuleveult.
— • Diahle ! Tu as une antichambre encombrée f s'écria, en arrivant, Saviaien.
— C'est tous les matins le même défilé : organistes ou proiesseurs de musique sans emploi, ouvriers sans travail, aveugles ignorants des démarches à faire pour entrer dans un atelier, une école, un asile, etc.; enfin, hors série, T inévitable mendiant professionnel alléché par toute œuvre d'assistance qu'il n'a pas encore exploitée. Bref, une clientèle qai absorbe ma vie,' la consume en audiences, enquêtes, correspondance volumineuse... Maii grâce aux relations que je me suis créées, aux journaux que je publie, grâce aussi au concours d'un noyau de clairvoyants riches ou de loisir, je rends quelques services aux pauvres gens qui s'adressent à moi et qu'on reconnaît dignes d'intérêt. Je suis payé de ma peine. Mais quel bon vent t'amène...? Quelqu'un est là qui justement me demandait de tes nouvelles...
— Qui donc ? BruzeL
C'était offrir à la réconciliation souhaitée un terrain neutre favorable. Savinien, devinant que Sézanne ne s'avançait qu'avec l'assentiment de leur camarade, donna carrière à son cœur.
— Mîûe Bruzel va bien? fît-il.
— Bien. Ta femme aussi, j'espère.
— Oui, merci.
Ces politesses échangées, ils rejetèrent le ton cérémonieux et causèrent comme autrefois, avec un cordial abandon. Savinien s'en trouva réchauffé. Il promit de revenir aux conférences mensuelles.
Dans le courant de l'hiver, un jour qu'il était seul, on sonna à sa porte. Il n'avait pas fini de l'ouvrir que deux bras l'étreignirent et qu'un visage tiède le sauça de larmes. Il les reconnut au goût.
— Clotildel
— Et Henri, annonça lui-même le beau-frère.
— Annette n'est pas là? dit M^^^^ Qecli, après la première averse.
Il réédita la fable du professeur et de l'élève, envoyés ensemble aux Pyrénées jusqu'à la guérison de l'enfant. Mais il avait eu, un moment, la tenta.tion de poser le masque, d'avouer un divorce définitif et d'affirmer son envie d'isolement en éconduisant les importuns.
— C'est bien ennuyeux, regretta sa sœur. J'aurais été si contente de l'embrasser.
Puis, le couple se répandit en doléances, raconta sa faillite, l'avortement d'un essai de liquidation, d'arrangement, avec les créanciers et les exigences devant ' lesquelles, enfin, il avait fallu capituler.
Tout à coup, s' interrompant :
— Il y a longtemps qu' Annette est absente? insista Glotilde.
— Quatre mois.
Elle s'exclama :
— Comme ils ont dû te paraître longs ! Ah ! nous pensons souvent à vous, Henri et moi... un si gentil petit ménage, si uni, si heureux... car on peut dire que vous êtes heureux, vous, et que tu as eu de la chance...
— Il la méritait, fit Henri.
Ils partirent de là, néanmoins, pour développer des comparaisons et plaindre leur sort. Eux aussi méritaient le bonheur : ils avaient travaillé pour le conquérir... A quoi aboutissaient leurs efforts?...
— Mais tu as réussi, en revanche : c'est une grande consolation pour nous, déclara M^® Clech.
Us n'étaient que de passage à Paris. Henri avait trouvé à Rennes, où ils allaient se fixer, une place dans une maioon de commerce pour laquelle il voya- , gérait. Toutefois, Glotilde n'avait pas voulu s'ancrer quelque part avant de revoir son frère.
— Il est probable que l'occasion sera donnée à Henri de venir vous dire bonjour et qu'il aura, lui, le plaisir de rencontrer ta femme. En attendant, c'est l'hospitalité pour quarante-huit heures que nous te demandons, si nous ne sommes pas indiscrets. ,
— ■ Vous êtes ici chez voas.
Ce furent deux jours pénibles. Clotilde le pressait de questions au sujet d'Annette, furetait, s'étonnait, ^vec une obstination maligne, du peu de traces que sa belle-sœur avait laissées.
— Est-ce triste d'être ainsi loin l'un de l'autre, quand on s'aime comme vous vous aimez ! Mais c'est une petite femme bien raisonnable... à qui nul sacrifice ne coûte pour embellir votre nid.
— Serait-elle instruite du vrai motif de notre sépa- Tation? songeait Savinien, torturé par des démonstra-' lions affectueuses dont il évaluait la sincérité à son juste prix.
Quand les Clech le quittèrent « ... et surtout ne nous -oublie pas auprès d'elle dans tes lettres... » il était à bout de patience, incapable de supporter leur présence davantage.
y[me Leybre bénéficia de ces dispositions. Il Tac- -cueillit avec une cordialité mêlée de reconnaissance, -apprécia mieux ses qualités, s'amollit dans la sécurité de sa compagnie.
Une visite le mois suivant, celle de Jules, son ancien guide, lui fut agréable aussi. Le fils de la fruitière chargée de famille était devenu un grand garçon franc <du collier.
— Je viens prendre congé de vous, dit-il. J'ai dixhuit ans, les sœurs sont élevées, les frères en apprentissage, la mère tirée d'affaire, quoi! On n'a plus besoin de moi. Alors, voilà, je m'émancipe ! Ma passion des voyages, vous vous en souvenez, monsieur Dieule- ■ veult? En avez- vous subi des récits de navigateurs et.
des Tours du Monde 1 Eh bien, n'étant pas assez riche pour réaliser des rêves à mes frais, je m'engage dans l'infanterie de marine... pour voir du pays. Mais je vous dois un peu ce que j'ai appris et j'ai tenu à venir vous remercier encore avant de partir.
Savinien se rappelait la prédiction de l'enfant : « Peut-être bien que vous me regretterez... » Et il trouvait, en effet, une amère volupté à regretter ce compagnon de jeunesse, les lectures qui les transportaient tous les deux dans des contrées inconnues, et, le soir, les petites mains bordant son lit avec une sollicitude jalouse.
Vers la" fin de l'hiver, le chanteur ambulant Merle arriva, un matin, chez Savinien.
— Ah! ça, dit celui-ci, comment t'es-tu procuré mon adresse?
— Un pensionnaire des Quinze-Vingts qui te connaît, Toutain, me l'a donnée.
— Bon. Et toi que deviens-tu ? Ton projet de syndicat professionnel, conformément à la loi de... de...?
— De 84... dans le lac! On nous a mis toutes sortes de bâtons dans les roues.
— Ton Conservatoire?
— Parlons-en ! Du moment que les artistes ne sont pas protégés, qu'est-ce que gagneraient les autres à entrer dans la corporation?
• — Enfin, tu vivotes tout de même...
' — Sans doute, grâce à ma connaissance des bons endroits et à l'habitude que j'en ai. Mais nous sonmies tellement pressurés!...
— Par qui ?
— Par nos conducteurs, d'abord. Un aveugle, tout le monde spécule dessus : la femme qui le guide, l'équipe de posticheurs dont il fait partie, les gens qui le nourrissent. Impossible d'avoir vingt sous à soi. On vous déshabillerait pous les rafler.
— Je te croyais... en ménage, insinua Savinien,
— Fini I... Et puis ne te figure pas que c'est un empêchement; au contraire. Heureusement, j'ai trouvé mon affaire..., des personnes honnêtes qui m'ont pris en pension. Cent sous par jour — sans le vin. Le mari travaille par-ci, par- là; la femme m'accompagne... Elle est en bas qui m'attend. J'ai chez eux l'habit, la croustille... et le reste.
— Le reste?
— Dariie I le bonhomme n'est pas toujours là, confessa Merle en riant, tandis que son interlocuteur descendait, par la pensée, au fond de cette abjection: le couple trafiquant de l'aveugle, empochant sa recette, la grossissant des aumônes que sous main sollicitait la femme, au cours de ses promenades avec le chanteur. Après tout, peut-être celui-ci, en réalité, n'était-il pas dupe et subissait-il son sort avec résignation, persuadé qu'à changer de guides il ne ferait que changer d'exploiteurs.
Savinien détourna la conversation :
— Alors, Toutain est l'ami de tes parents aux Quinze-Vingts?
— Oui... c'est précisément à leur sujet que je suis ici, répondit Merle. J'étais à peu près tranquille, lorsque le père est mort, l'année dernière. Un sale coup pour moi, car l'administration, qui a la faculté de loger trente veuves méritantes, n'ayant pas cru devoir, faute de place pour une raison" quelconque, accorder cette faveur à ma vieille, la voilà dehors avec son indemnité journalière de cinquante centimes. Je l'ai donc sur les bras. Or, une combine se présente qui
arrangerait tout. Que la mère se remarie avec un pensionnaire de l'établissement et elle y rentre aussi ôt. Eh bien, ce client-là., je le tiens.
— Qui cela ?
— Toutain... Toutain qui ne demande pas mieux, j'en suis sûr. Il n'y a que la mère qui se fasse prier... non pas que Toutain lui déplaise, loin de là; mais il y a une question d'intérêt à débattre.
— D'intérêt ? dit Savinien interloqué. Toutain n'est-il point sans ressources ?
Oui... c'est un mic-mac incompréhensible... Bref,
pour décider la mère, j'ai eu l'idée de réunir une manière de conseil de famille. Et je viens te prier d'y assister, aussi bien en mon nom qu'au nom de Toutain. C'est lui qui m'envoie. Il n'a pas osé s'adresser à toi directement. Accepte. Nous comptons que ton opinion influencera la mère. Quel jour es-tu libre ?
Serré ainsi de près, Savinien dit au hasard :
— Sam di.
Va pour samedi... Rendez-vous aux Quinze- Vingts, chez Toutain, entre quatre et cinq heures. Est-ce convenu?
— C'est convenu, fit Dieuleveult que, maintenant la curiosité aiguillonnait.
Merle s'en alla; mais au bas de l'escalier, une voix dure le tança :
Faut pas te gêner pour moi, tu sais... Prends
ton temps... C'est-y que je suis ton chien?...
Trois jours après, par un pluvieux après-midi de mars, quatre heures étaient à peine sonnées^ depuis quelques minutes, lorsque Savinien et son guide arrivèrent aux Quinze-vingts. Le concierge les renseigna :
M. Toutain? Vous le trouverez soit dans sa
chambre au rez-de-chaussée, soit à la salle de lecture. Traversez la cour d'honneur et enfilez le corridor de gauche : le nom est sur la porte.
Toutaîn n'était pas chez lui : une personne obligeante qu'ils rencontrèrent les conduisit à la salle de lecture, garnie de bancs comme une petite chapelle de campagne dont une estrade aurait remplacé l'autel.
Savinien resta sur le seuil, tandis qu'on annonçait sa visite à l'ancien cocher et qu'une voix de femme poursuivait dans le silence : Duncan est avec vous et tant que la vie lui sera conservée^ tant qu''un danger vous menacera^ il ne vous abandonnera jamais.
— ■ Je vous demande pardon, je ne vous espérais pas si tôt, dit Toutain, quand il eut rejoint Dieuleveult. M. Merle et sa mère ne seront ici qu'à cinq heures, ils m'en ont averti. En les attendant, si vous voulez, nous nous promènerons dans l'établissement que peutêtre vous ne connaissez pas.
— Volontiers. Mais qu'est-ce qu'on lisait lorsque je vous ai dérangé?
— Le Dernier des Mohicans. C'est la lecture du soir, de quatre à six. Le matin, de onze heures à midi on lit le journal. On commence toujours par le bulletin financier, de sorte que je puis m'en aller après.
— Le bulletin financier ? répéta Savinien, qui n'en' croyait qu'à demi ses oreilles.
Mais Toutain d'expliquer :
— Ah! oui, cela vous étonne que les pensionnaires d'un hospice s'intéressent au mouvement des valeurs... Eh ! eh ! parmi les cent cinquante ménages et les cent cinquante célibataires réunis ici, il y a plus d'un petit capitaliste. Le Français le goût de l'épargne. Ceux d'entre nous qui travaillent n'ont qu'un but : placer quelque argent. Moi-même, depuis que je fabrique des brosses et que la paroisse me donne cent francs par an pour chanter les offices, j'ai pu m' acheter deux obligations de la Ville. Mais, je ne m'en cache pas» et suis loin de pleurer misère, comme tout le monde autour de moi quand on fait, par exemple, une
distribution gratuite de bois et de charbon aux plus nécessiteux.
— Ce sont, j'imagine, les familles nombreuses.
— Oui et non. Quelques aveugles ont un marî: clairvoyant occupé au dehors. Chacun de leurs enfants a droit à une indemnité de quinze centimes, jusqu'à l'âge de quatorze ans. Alors, l'administration les met en apprentissage et dépose à leur nom cent vingt: francs à la Caisse d'Epargne. Ils aident vite leurs^ parents. Combien plus précaire est la situation de la femme d'aveugle, obligée, avec ses quinze francs par mois, de se nourrir, de s'habiller, de se chauffer et dese loger même, lorsqu'elle n'est point admise à demeurer ici. Vous aurez une idée, monsieur, des mœurs que ce dénûment introduit dans la maison, quand vou& saurez que la plupart de ces malheureuses en sont réduites à faire des ménages de célibataires... Elless'abattent sur nous comme sur une proie...
Toutain s'interrompit :
— A gauche, s'il vous plaît...
C'était lui qui les guidait à travers un dédale decouloirs et d'escaliers, sans hésitation,frappant de s» canne les parois et les planchers ou bien frôlant simplement, du dos de sa main, les obstacles et en tirant les indications et les repères utiles.
La destination primitive de l'établissement, l'hôtel^ au siècle dernier, des mousquetaires noirs, transsudait de la pierre. Elle dégageait, avec une humiditécrasseuse, l'odeur et la tristesse des casernes. Les portes, régulières, numérotées, semblaient défendreun logement d'adjudant marié, besogneux; le grailloR des cuisines misérables et la fadeur des lessives ert chambre, s'alliaient aux émanations des lieux d'aisance, à chaque étage. Des pensionnaires se glissaient de l'un chez l'autre, le long des murs; et les intérieurs respirés à la faveur d'entre-bâillements fortuits sentaient la vieillesse et la pauvreté.
Savinien frissonna, eut l'impression d'être enterré vif dans quelque cité antique séparée du monde par un cataclysme et hantée par des revenants.
— Vous sortez beaucoup ? fit-il, oppressé.
— Mais non, sauf lorsque mon travail Texige.,. N'ai-je pas tout sous la main? deux cantines où je prends les repas que je ne prépare point moi-même, deux fruitiers, un marchand de tabac... Nous formons un petit village de trois cents habitants enclavé dans Paris. Les boutiques sont tenues par des aveugles, et je me serais mis sur les rangs naguère pour en obtenir une, si j'avais eu alors le millier de francs indispensable et l'ancienneté de résidence qu'on respecte ici. Il le faut bien. La mort d'un pensionnaire logé sur la <;our d'honneur excite les rivalités. C'est à qui lui succédera des nouveaux venus dont les fenêtres donnent sur le chemin de ronde. On affiche donc, dans la salle de lecture, le numéro de la chambre vacante et le directeur désigne celui des postulants qui en aura la jouissance. La cour des platanes est aussi fort recherchée. C'est là qu'est le jeu de boules... Nous le verrons en redescendant. La salle des jeux, je ne pourrais pas vous y mener,parce qu'elle est fermée à l'heure de la lecture.
A quoi jouez- vous? dit Savinien,aux cartes, aux
dominos, aux dames?
— Non, au billard anglais. Il y en a deux : celui des députés, qu'ont adopté les plus jeunes pensionnaires; et celui des sénateurs, que les plus vieux accaparent. Mais l'hiver, c'est surtout un lieu de réunion où les femmes font galerie et où l'on a chaud....
Toutain s'était arrêté à l'entrée d'une salle dont Savinien,apprécia à l'instant les dimensions spacieuses, la fraîcheur et la propreté.
— L'infirmerie. Les malades y sont soignés par des sœurs. Au moment de la laïcisation des hôpitaux, elles furent près de partir; mais une haute interven-
tion les maintint ici, heureusement pour nous car elles sont irréprochables. , ^-
Ils rebroussèrent, prêtant l'oreille à des récitations
derrière une porte. • . -x i •
L'école exposa Toutain. On y instruit les jeunes enfants des pensionnaires. Mais l'hospice, maintenant ne recueillant plus guère que des vieillards, il y a chaque année moins d'élèves. Et mieux vaut qu il en soit ainsi, car nous ne leur prodiguons pas les bons exemples, oh l non. A qui la Coûte? Aux règlements maladroitement appliqués; voilà, monsieur, ce qu on
dit tout bas. ^ loiV
Il retint son compagnon au bout d un couloir, invita le guide à lire le numéro placé sur une porte
^*!!-^Les' deux époux aveugles dont c'est ici le ogement sont, aux Quinze-Vingts, les derniers représentants de l'ancien état de choses. Ces ménages, en effet n'étaient point l'exception autrefois. Deux êtres sur le retour, également éprouvés, également isoles se comprennent vite; tout les pousse 1 un vers 1 autre. Cela commençait par une inclination dmfirmite, T)our finir par une association de regrets. C est une nationalité que les ténèbres : le pays et la ppyse se lient naturellement. RésultaiL-il de leur union un surcroit de charges pour eux? Non,bisn au contraire nuisqu'ils mettaient en commun, leur apport étant esquivaient, une rente mensuelle de quatre-vingt-dix francs... de quoi se faire servir... Ils tuaient 1 existence ensemble et s'écoutaient vieillir. Aujourd hui, quand deux aveugles sollicitent la permission de se marier l'administration la leur refuse. Alors qu arrive- t-il? C'est qu'ils vivent en concubinage au su de tous, ou bien que l'homme épouse une de ces femmes étrangères à la maison, veuves d'aveugles ou aventurières de rebut qui nous relancent. Car, pour les céhbataires monsieur, point de sécurité ici; c'est le trottoir. Il faut
sauter le pas. Certes, ]a veuve d'aveugle n'est pas toujours parfaite, et, quand elle se remarie jusqu'à trois fois avec des aveugles pour ne pas quitter les Quinze- Vingts (le cas s'est présenté), l'assistance engageante qu'elle nous propose devient presque un métier. Mais enfin cette veuve, au fait de nos habitudes générales, se recommande à nous par des qualités relatives que n'offre même pas l'épave de la rue, une roulure avant tout ambitieuse d'un refuge pour ses vieux jours Malheur à qui tombe entre les griffe^ de ces gueuses qui rôdent autour de la maison comme des louves maigres autour du troupeau. Elles trompent le plus souvent avec Pierre et Paul un pauvre homme qui eût aisément trouvé une compagne meilleure, soit parmi les dignes aveugles fidèles à sainte Catherine, soit parmi les veuves dont l'administration garantit en quelque sorte la moralité, en leur conservant, à titre de récompense, un logement aux Quinze-Vingts. Mais, je le répète, le mariage avec les premières n'est pas autorisé, et les autres sont encouragées à nous rebater, par une aberration des règlements que vous constaterez tout à l'heure. Un petit village, je vous dis, avec ses intrigues, ses calculs, ses compétitions, ses adultères — et la prostitution pour un morceau de pain !
Ces révélations chemin faisant à travers l'établissement, comblaient Savinien de tristesse et de dégoût.
— N'exagérez- vous pas un peu? observa-t-il. Mais, de sa voix monotone de greffier impartial,
Toutain continua :
— Non, monsieur, soyez sûr que je sais reconnaître le bien et le saluer partout. Il n'est pas, Dieu merci! entièrement banni de chez nous. Je citerai d'honnêtes veuves, des ménages de braves gens, d'admirables vieilles filles auprès de qui je voudrais vous introduire- Leur chambre e^t divinement rangée; il y a des fleurs
sur la fenêtre, de^ oiseaux en cage et des portraits de famille... Ecoutez...
Un harmonium exhalait, dans les moisissures, son âme résignée. Il faisait le bruit d'une très ancienne horloge; on eût dit qu'il sonnait les mois, les années, toute une vie — celle de l'aveugle. Des doigts lents et pieux égrenaient un chapelet de notes chevrotantes... On songeait à ces blessés dont le sang s'épanche au cœur. Il en devait être ainsi deo regards de la musicienne. ,
La demoiselle qui joue fut une brillante eleve de l'Institution, reprit Toutain. Elle n'en sortit que pour entrer dans un pensionnat et elle a passé ensuite, sans intermédiaire, du pensionnat à l'hospice. C'est la réclusion perpétuelle à cela près qu'il ne lui est pas défendu de parler. On se réunit donc chez elle ; mais son harmonium lui est une société suffisante. Les entendez-vous causer tous les deux? Celle-là aura traversé la vie, comme, étant jeune, j'ai traversé Londres, un soir de brouillard où l'on ne voyait goutte à deux pas devant soi. Cependant, qui faut-il plaindre le plus, monsieur, de cette ignorante ou d'une autre pensionnaire admise aux Quinze-Vingts après avoir perdu son mari et on fils de trois ans? Elle a fait faire un moulage de la petite figure et lui a donné pour écrin, dans un tiroir de sa commode dont elle a toujours la clef, un amas de chiffons qu'a portés l'enfant...^ Et monsieur l'économe, qui a vu cette relique, me disait qu'elle est toute salie par des empreintes de doigts et des sillons de larmes...
Ils redescendaient; le grésillement de l'harmonium avait cessé; Savinien s'étonna de ne pas rencontrer plus de monde dans les corridors.
— C'est que l'hiver finit à peine et que les aveugles sont frileux, répondit Toutain. Tant que dure la mauvaise saison, ils se calfeutrent ou bien voisinent. Ceux qui ne font rien vont tenir compagnie à ceux
qui travaillent. L'année dernière, tandis que je fabriquais mes brosses, j'avais ainsi, chaque après-midi, la visite de Merle. Des rapports s'étaient établis entre nous ; nous regrettions ensemble nos beaux jours de clairvoyants. Mais je me raisonnais, j'acceptais en philosophe mon sort, au lieu que Merle ne se consolait pas du sien, sautait de la révolte à l'abattement, injuriait la société, la nature, son fils... Il se mit à boire. Il parlait seul, oubliait chez les marchands de vins l'heure de la rentrée, s'égarait. Plusieurs fois, des agents ou des personnes complaisantes le ramenèrent, dans quel état! On le soupçonna de mendicité; l'administration le fit surveiller; bref, quand il est mort, son inconduite et son intempérance, que les amendes ne corrigeaient pas, allaient entraîner son renvoi. M^^e Merle, pendant son absence, avait pris l'habitude de venir chez moi; elle me rendait de petits services... Veuve elle me les a continués. Elle arrive le matin et s'en va le soir : ce n'est aux Quinze- Vingts qu'un faux ménage de plus. Si bien que... mais il est cinq heures, n'est-ce pas? Regagnons ma chambre.
Elle était au premier étage un boyau la précédait, débarras et cuicine. *
— Excusez-moi, dit Toutain : il y a un peu de désordre. J'ai ici de l'ouvrage que doit reporter Margùer... Mme Merle. Elle m'évite ainsi une perte de temps^ va chercher et livrer les commandes. Elle m'est bien utile. Voilà pourquoi on ne me voit plus rue d'Alésia, ajouta-t-il presque honteusement.
Il fit une pause et risqua :
— Elle va bien. Madame Leybre?
— Bien, je vous remercie.
Une pause encore, puis, tout d'une haleine, le bonhomme acheva :
— Assurez-la de mes respects... Jamais plus peut-être nous ne nous retrouverons. Pourtant nous sympathisions... et c'est grâce à elle je m'en suis bien aperçu
^gpuig ^ que mon année d'apprentissage rue Jacquier m'a paru si courte...
Et sa voix tremblait de reconnaissance, de reproche ou d'aveux refoulés — à moins que son émotion ne fût tributaire de ces sentiments confondus.
Quelques coups frappés à la porte ne lui laissèrent pas, d'ailleurs, le loisir de s'attendrir. Il alla ouvrir; Merle et sa mère entrèrent.
A celle-ci, lorsqu'elle eut parlé. Savinien donna environ cinquante ans. La présence d'un étranger, même prévue, lui causait une gêne affectée ou réelle qui se traduisait par des cérémonies, une discrétion trop gauche pour n'être pas insolite. Elle ne s'assit qu'à la prière de Toutain et ne bougea plus.
Va jouer dans la cour, dit Savinien à son guide,
je t'appeUerai.
Et ils restèrent tous les quatre, un instant muets, la femme seule clairvoyante, entre les trois aveugles constitués en conseil.
Merle rompit le silence qui devenait pénible.
Eh bien, avez- vous instruit Dieuleveult de nos
affaires?
— Mais... balbutia Toutain, je croyais que vous les lui aviez expliquées... N'était-ce pas convenu?
" — Boni c'était bien la peine que nous nous baladions jusqu'à cinq heures I s'écria Merle, trahissant le motif de leur retard. Enfin, voici la chose en deux mots ; maman me rectifiera si je m'embrouille. Elle et papa Toutain, ayant tâté du veuvage chacun de son côté, en ont soupé. Un petit ressemelage ne leur déplairait pas. Est-ce la vérité, papa?
— Sans doute, déclara mollement l'interpellé ; vous ïsavez bien que la résistance ne vient pas de moi. ^
— Elle ne viendra pas non plus de la mère, si on lui démontre que ses craintes pour l'avenir ne sont pas sérieuses. Que Dieuleveult soit jage. Les femmes d'aveugles, âgées d'au moins cinquante ans, qui
perdent leur mari après dix ans de ménage et cinq ans de résidence aux Quinze-Vingts, ont droit, leur vie durant, à une indemnité journalière de cinquante centimes. Maman remplissant toutes ces conditions, touche donc le secours, mais elle ne jouit pas, en outre, d'un privilège qu'on accorde à d'autres veuves, celui de demeurer dans l'hospice. On croirait qu'elle va saisir avec empressement l'occasion d'y rentrer, d'autant plus qu'elle en meurt d'envie... car tu en meurs d'envie... maman, avoue-le...
— Je ne m'en défends pas, fit-elle, j'aime la maison.
— Cependant, tu hésites... et pourquoi? Parce que tu t'imagines, en te remariant, compromettre le pain de ta vieillesse.
— Je ne m'imagine pas, répliqua vertement la femme... M. Toutain est là pour le certifier : si je l'épouse et qu'il meure avant que nous ayons ensemble dix ans de ménage et cinq ans de résidence, on me jettera à la porte, sans un sou d'indemnité, cette fois. Est-ce raisonnable d'en courir le risque, monsieur?
— Comment, vos années de mariage et de résidence avec M. Merle, ne vous restent pas acquises lorsque vous convolez en secondes noces?
— Non monsieur... Faut recommencer.
— Mais c'est stupidel C'est un encouragement au« . à...
Et Savinien, par politesse, laissa la phrase en suspens.
Son interlocutrice, elle, d'une voix pointue, flûtée s'abandonnait au plaisir de ressasser un sujet familier.
— C'est le règlement. Eh bien, puisqu'il y a un moyen de le tourner, je dis, moi, qu'on serait bien bête de faire autrement. Est-ce que je ne viens pas tous les jours vous voir? Est-ce que je ne passe paa mon temps auprès de vous, depuis le matin jusqu'à
dix heures du soir? Est-ce qu'on nous tracasse? Sans compter que, séparés, nous touchons deux francs par jour, tandis que, mariés, nous n'aurons plus droit qu'à un franc quatre- vingtsA. vos trente-deux sous et mes trente centimes de femme d'aveugle. Ça vaut la peine de réfléchir.
— Oui, mais tu es logée!... s'écria Merle.
— Enfin, répartit sa mère, il y a ici trente veuves... interrogez-les. Pas une, même à ma place, ne consentirait à jouer ainsi sa pension viagère.
— Ce sont elles qui t'ont monté la tête... lâcha Toutain.
Mais non, tu sais bien que je ne mens pas.
Ils perdaient toute retenue, retombaient au tutoiement habituel, au débat quinteux qui seul peut-être entretenait leur sénile attachement l'un pour l'autre.
Savinien, stimulé par un appel du fils, s'interposa,
sans entrain. . j ^ n
— Mon Dieu, madame, il ne s'agit pomt de telle ou telle pensionnaire, mais de vous. Ce que gagne M. Toutain par son travail, ajouté aux avantages dont il profite ici, vous préserve de la misère.
Elle s'obstina :
— Maintenant, oui..
— Plus tard aussi... Quel âge avez- vous, monsieur Toutain?
— Cinquante-huit ans.
— Avec votre santé, il n'est pas téméraire de vous donner encore de longs jours à vivre... dix, quinze, vingt ans... plus qu'il n'en faut pour constituer à votre veuve de nouveaux titres à la pension.
— Je ne dis pas le contraire... Nous avons consulté un médecin, confessa cyniquement M^^ Merle... Il est solide, il n'a pas d'infirmités... mais quoi! noué sommes à la merci d'un accident...
Alors Toutain éclata :
— A la fin, c'est trop I Tu ne veux pas? N'en parlons
plus. Je suis fâché qu'on vous ait dérangé, monsieur Dieuleveult. Nous perdons vous et moi notre temps à la prêcher. Ah ! ah ! il ne manque pas de femmes, ici ou ailleurs, qui feront moins les difficiles! J'en trouverai... et sans aller loin... et sans chercher beaucoup... Après tout, je suis aux Quinze-Vingts, un des céhbataires les plus jeunes; j'ai quelques économies, un bon métier, un toit... Je ne languirai pas garçon.
Il riait d'un rire forcé, appuyait avec complaisance sur des arguments dont il connaissait le poids. Aussi bien, à l'instant, la récalcitrante s'humanisa, déjà inquiète à la pensée d'être réduite à mettre le siège devant un autre homme, qui peut-être, ne vaudrait pas celui-là.
— Voyons, voyons, fit-elle, il ne faut pas non plus me prêter des intentions que je n'ai pas. On discute, on se renseigne... c'est permis.
Merle estima venu le moment de porter à sa mère le coup suprême.
— Je t'ai avertie... Libre à toi de désobliger le brave papa Toutain. . . mai&, à partir d'auj ourd'hui, plus de boniments, hein ? Tu te débrouilleras toute seule.
— Ai-je dit que je le refusais? L'ai- je jamais dit, allons, vieux? insinua-t-elle, doucereuse et féline.
— Dame... non... jamais positivement...
Elle triompha :
— Là!... il revient à la raison... Pourquoi s'emporter, lorsqu'on est d'accord, au fond? Quand même je lui sacrifierais mon repos dans la suite, il mérite bien cette preuve d'affection... Et puis n'ai-je pas mon fils qui m'aidera... si un malheur arrivait?
— A la bonne heure! s'écria Merle. Deux enfants!... C'est deux enfants qui ignorent leur bonheur!
Et passant son bras sous celui de Savinien, il l'em- « mena en chuchotant :
— Laissons-les; ils ont encore bien des petites choses à se dire.
Dehors, une femme agrippa le chanteur ambulant, celle-là même qui l'avait accompagné à Clamait quelques jours auparavant. L'issue de la conférence lui tenait le cœur. Evidemment, elle craignait que la mère ne ressaisit son fils. En apprenant le succès des ^ négociations dont elle était l'âme, la mégère exulta.
— Mon homme nous attend au bar; c'est lui qui va être contentl Trottons-nous !
Savinien s'en alla, écœuré par ces menées ignobles, cette bataille de vieillards autour de dix sous, d'un croûton ramassé dans le ruisseau.
L'horreur d'une fin pareille à la fin de Toutain et de Merle dans l'ivrognerie, l'adultère, le concubinage et l'exploitation, l'emplissait d'épouvante. Et pourtant, pouvait-il répondre qu'il n'en viendrait pomt là? Relégué aux Quinze-Vingts par charité, sans famille, inutile et âgé, ne moisirait- il pas à son tour, champignon humain, dans cette cave dont il emportait aux épaules la sinistre humidité, au point que la rue de Charenton lui semblait un corridor prolongé, une annexe du désolant hospice ?...
Il ne secoua le cauchemar que place de la Bastille. Mais l'obsession de cette visite aux airs de prophétie lui avait glacé le cœur; impossible de le réchauffer. En vain, il se hâtait; ses pieds se souvenaient de leur promenade à travers la grande caserne d'aveugles, et sa peau, sous l'habit, était encore tout imprégnée d'une odeur de torchon, lorsqu'il atteignit Clamart, vers sept heures.
Mme Leybre était chez lui.
— Je vous ai fait à dîner, dit- elle ; je devinais que vous rentreriez tard. Maintenant, je m'en vais...
Mais non; dînez avec moi, vous partirez après.
En même temps qu'il avait plaisir à rentrer dans sa petite maison, son logement de poupée, il éprouvait un impérieux besoin de ne s'y point sentu* seul
comme les autres là-bas, les célibataires et les veufs assaillis de tentations mauvaises dans leur silo.
Ils se mirent à table, et sa journée au village des Quinze-Vingts, il lar aconta ; il dit la vie, les mœurs de ses habitants, leurs manœuvres de taupes. N'était- ' ce pas là, pour l'aveugle, un refuge pire que la mort?
Mme Leybre, peu à peu, se rapprochait de lui. S'arrêtait-il, d'un mot elle l'incitait à poursuivre, comme on pousse un convive à boire pour lui arracher son secret. Il s'étendit sur les anecdotes de la demoiselle à l'harmonium et du petit moulage recevant la patine de cette mère enfermée dans sa chambre du matin au soir et qui leurrait un deuil tyrannique en caressant sur ses genoux la forme inanimée de l'étemel absent, Savinien répéta même la question qu'avait posée Toutain : Laquelle, de la vieille fille ou de la veuve, doit-on plaindre le plus?
M"^^ Leybre répondit : -
— La pauvre fiUe, qui n'a fait, depuis sa naissance qu'errer de prison en prison. L'autre, la mère, ayant aimé, a souffert, ayant souffert, a vécu. Elle a accompli sa mission sur terre. Elle a été, elle est encore bien malheureuse; cependant, j'en suis sûre, elle n'échangerait point sa destinée pour celle de sa voisine, la recluse à perpétuité.
Savinien à cet écho de ses conversations intérieures, s'amollit davantage.
— • Ce bon Toutain! reprit-il. Avec quelle timidité il m'a parlé de vous, de son année d'apprentissage rue Jacquier. On eût dit qu'il vous demandait pardon de sa déchéance... Il mettait une espèce de pudeur à prononcer votre nom dans son bagne. Il m'a fait comprendre que ses turpitudes lui retiraient le droit de vous fréquenter. Vous ne lui étiez pas indifférente.
— C'est un excellent cœur dont les faiblesses sont excusables, murmura M^^^ Leybre, un être incapable de concentration et d'isolement. L'expansion des
sentiments lui est nécessaire comme la respiration; il suffoquerait sans cela. L'air vicié,pour lui, est encore de Vair. Il faut, pour être indulgent à ces écarts de vieillesse, connaître soi-même le supplice que c'est de n'avoir personne à qui confier ses espérances et ses peines ! Les émotions, mon enfant, ce sont des rougeoles— bénignes si elles suivent leur cours, mortelles si l'on fait rentrer l'éruption.
m'écoutait, stupéfait du marasme, irrévélé jusquelà, que décelait tout à coup cette voix.
Soudain, un sanglot creva dans le silence, une telle explosion de chagrin que Savinien en fut tout remué. Il allongea la main, rencontra celle de sa belle-mère et la prit en disant :
— Qu'est-ce que vous avez?
Elle répondit, daîis son mouchoir :
— Rien... que vous importe.. .puisque nous ne pouvons pas pleurer ensemble.
— Qu'en savez-vous?
Ce fut comme une trahison de sa bouché, livrant à l'assiégeant les clefs de la place. Ivre jusqu'au désordre, jusqu'aux bravades qu'on regrette, les vapeurs du vin dissipées, il se pencha vers M'^^ Leybre et, plus bas, ajouta :
— Vous avez de ses nouvelles, n'est-ce pas?
— J'en ai... mais vous m'avez défendu...
— Il y a quatre mois, oui... A présent, je suis fort, je puis tout entendre.
Moins crédule ou plus habile, elle n'eût pas mieux irrité son impatience qu'en délibérant, comme elle fit, dne minute encore. Il insistait :
— Elle est à Paris?... Chez vous, peut-être?... Mme Leybre dit non. d'un accent si navré qu'il tint
la déclaration pour sincère.
— En province donc?
— En province, dans le Midi.
— Pas seule... naturellement?
Les sanglots redoublés qu'il provoqua, équivalant à un aveu, l'affolèrent.
— A sotte question point de réponse: parbleul s'écria-t-il.
— Toutes vos duretés, elle les mérite, dit M^® Leybre. Si je n'y joins pas les miennes, mon pauvre enfant, c'est que la coupable a déjà expié. Je n'ai sur les circonstances dont s'est entourée sa fuite^ que des renseignements incomplets. J'en sais aasez néanmoins pour prédire à Annette un réveil affreux, un prompt désenchantement... Le misérable qui l'a détournée de ses devoirs... Mais pourquoi vous torturerais-je avec ces détails?...
— Achevez... réclama Savinien, la bouche amère comme d'un breuvage absorbé en plusieurs fois. N'est-il pas préférable d'en finir d'un coup» pour n'avoir plus à y revenir jamais?
— Ce misérable — j'en ai acquis la preuve — ne l'aime pas, l'a prise, comme une distraction, l'objet de première nécessité qu'on emporte, pour un séjour de quelques mois dans un pays sans ressources connues^ Il paraît, d'ailleurs, que cet homme est coutumier du fait. Quand il est obligé de quitter Paris, d'aller, en. province, sculpter une figure sur un tombeau — c'est sa spécialité — il emmène une maîtresse qu'il abandonne ensuite, son travail terminé... Mais il y a des femmes, deo modèles pour ça... Quel abominable hasard a jeté ma petite fille sur la route de ce gredin?...
Elle s'arrêta, vit son gendre dont la tête, d'abord droite, recevant l'affront en face, s'inclinait sur la poitrine et la creusait du menton, comme pour y entrer et s'y blottir.
— Pardonnez-moi... vous avez voulu... c'est une dernière souffrance que je vous aurais épargnée...
— Moi? Je ne souffre pas... Gomment souffrirais- je? puisque mon cœur est mort pour elle, bien mort...
Mais le visage de l'aveugle démentait ses paroles^
se contractait douloureusement, tel celui de ces mutilée affectés encore d'élancements dans l'espèce de revenant qu'est leur membre amputé.
Un jeudi, Savînien se rendit à la conférence mensuelle de Sézanne. On l'y reçut comme s'il n'avait jamais cessé d'y venir et lui-même put croire à son assiduité en retrouvant les habitués de ces réunions animés d'un zèle qui ne s'était point refroidi.
L'amélioration du sort, des aveugles demeurait un problème compliqué, mais chacun apportait à le résoudre, en partie tout au moins, une ardeur que la discussion stimulait et un discernement qui se retrempait dans l'expérience. Les vieilles questions que le prochain Congrès de Kiel allait rafraîchir, étaient longuement débattues. Les typhlophiles escrimaient l'un contre l'autre avec courtoisie; les remarques se succédaient, mûries, comme des fruits d'hiver, et des cerveaux méditatifs d'aveugles. Ceux-ci n'abusaient pas de la parole, concentraient leurs idées et quelques phrases, puis retombaient dans leur immobilité attentive.
Sézanne, bien qu'on l'eût désigné pour représenter la France au Congrès, gardait le silence déférent d'un hôte, ne jetait qu'un mot, de temps en temps dans la conversation, pour la ramener au point de départ ou susciter de nouvelles et décisives observations. Mais, sur un coin de table, de son poinçon picotant le papier, il sténographiait tout, afin de donner aux lecteurs des journaux qu'il dirigeait, le résumé de ces polémiques amiables et fécondes
Il pouvait être fier de son œuvre; ses dix ans d'é-
tudes et de propagande en faveur des aveugles lui méritaient leur reconnaissance. Il était vraiment l'héritier des Guadet et des Dufau; la plupart des réformes qu'ils lui avaient léguées, à l'état d'indication, il espérait les réaliser. Et la grandeur de sa mission r élevait au-dessus des difficultés.
Déjà il avait réussi à créer, en France, un office central de renseignements, un foyer de patronage exerçant ses bienfaits, non seulement sur les élèves sortis des écoles et lâchés dans la vie, mais aussi sur les enfants abandonnés de leur famille et des pouvoirs publics; mais encore sur les adultes capables ou non d'apprendre une profession; mais enfin sur les personnes devenues aveugles au déclin de leur vie. Des relations étendues à tous les mondes, faisaient de lui le pont, le trait d'union entre le clairvoyant et l'aveugle de bonne volonté, entre l'offre et la demsuade, entre le producteur et le consommateur. Il procurait une église à l'organiste sans emploi et du travail à l'ouvrier isolé; il entraînait de*, administrations, des dispensaires, à commander leurs fournitures de brosserie et de sparterie aux ateliers d'aveugles; il utilisait au profit de sa bibliothèque circulante, en Braille, les loisirs des copistes désintéressés; il encourageait la publication à bas prix, des livres et de la musique imprimés en relief; il consacrait à la propagande la plus persévérante, le journal, la brochure, la conférence — et sa fortune. Accessoirement, il obtenait des Compagnies de chemins de fer, que les aveugles voyageant avec leur guide, ne payassent qu'une place sur deux. <( Tout pour le patronage et par le patronage » était la devise de la vaste association qu'il avait fondée. La modicité de la cotisation demandée aux adhérents : un franc par an, montrait assez qu'on sollicitait, de préférence à leur bourse, leur concours intelligent, leur aide morale. C'était la base d'une philanthrophie
rationnelle et saine, mettant en pratique cette vérité : « Pour faciliter aux aveugles les moyens de gagner leur vie, il faut beaucoup moins d'argent qu'il n'en est dépensé chaque année pour les faire végéter. »
Mais qu'étaient ces résultats péniblement acquis, auprès du programme à remplir?
Les assistants le dirent tour à tour.
L'un : — Généreux, certes, est le projet du député Le Gallic réunissant, sur le même banc d'école communale, aveugles et clairvoyants. C'est le rêve, parbleu! Mais toutes les professions n'étant pas accessibles à l'aveugle, l'apprentissage, en des établissements spéciaux, de celles dont il subsistera, sera toujours, tôt ou tard, nécessaire. Ce que l'on doit souhaiter d'abord, c'est donc qu'un certain nombre d'écoles régionales préparatoires reçoivent l'enfant aveugle jusqu'à l'âge de treize ans et qu'il soit ensuite, selon les dispositions qu'on lui aura reconnues, musicien, à l'Institution nationale, ou bien, ouvrier, à l'école professionnelle. Or, Paris possède deux établissements, aujourd'hui antagonistes, où l'application de ce système pourrait être avec succès tentée. Et ils y viendront forcément, car on ne conçoit pas qu'ils se jalousent entre eux au lieu d'admettre le partage des attributions : l'Ecole Braille donnant à l'aveugle l'enseignement primaire et professionnel; l'Institution nationale, école normale, si l'on veut, mais pour la musique seulement, l'imitation des clair-; voyants dans leur course au brevet supérieur, étant d'avance frappée de stérilité.
— Là-dessus, ta femme avrât raison, murmura Bruzel penché vers Savinien.
Quelqu'un ajouta :
— Oui, l'Institution serait sage en retranchant de son enseignement ces branches mortes : la fileterie, le tournage, l'empaillage et le cannage des chaises. N'outrepasse-t-elle point ses droits en employant les
petits ouvriers à la soufflerie des harmoniums sur lesquels étudient des élèves mieux doués, riches ou recommandés? On épargnerait aux pauvres enfants cette humiliation gratuite, en les envoyant tout de suite à l'Ecole Braille, avec leurs pareils. Ils ont le tempfc' d'apprendre qu'on est aveugle, au fond, suivant moyens...
Un troisième reprit :
— Réduite même à l'enseignement musical, l'Institution prêtera encore le flanc à la critique. Sans doute on exagère en disant .qu'un instrument est plus -cuvent, aux mains de l'aveugle, un outil de mendicité qu'un outil de travail. Merle est, au contraire, l'exception. Mail il faut avoir le courage de l'avouer, l'étude des instruments à vent, notamment, ne présente pas des avantages proportionnés -aux heures qu'elle absorbe. En dehors du piano, de l'orgue, ^t plus rarement déjà, du violon, il n'est guère d'instruments de musique dont l'aveugle ne joue, à positivement parler, en pure perte. Pourquoi entretenir un orchestre onéreux? Les directeurs d'institution répondront qu'ils forment ainsi de meilleurs musiciens, que certains seront aptes plus tard, à conduire des fanfares et trouveront des leçons... Fables! La vérité, c'est que l'orchestre sert d'affiche, <le réclame, de boniment à la maison; il n'y a plus de cérémonies publiques et de félicitations sûres sans lui, meurent les élèves plutôt que l'orchestre 1
Un professeur du boulevard des Invalides s'écria :
— Croyez-vous que l'Ecole Braille de Saint-Mandé ^oit exempte d'erreurs ? A tout bien considérer, c'est le triomphe du phalanstère tel que l'ont organisé les Ecossais, le provisoire tendant au définitif, l'asile successif et perpétuel pour l'enfant, l'apprenti, l'adulte, le vieillard ; l'aveugle séparé du monde et emmuré dan& son infirmité. En outre, qu'arrive-t-il, dans les endroits, Edimbourg par
exemple, où ce système est en vigueur? On l'imagine aisément. L'ouvrier que la nécessité ni l'intérêt ne stimulent, travaillera mollement et sous l'incessante contrainte d une discipline rigoureuse. Autant vaut alors le labeur des prisons.
Savinien protesta avec chaleur :
— Tout plutôt que cela I Soyons résolument partisans du système saxon, favoribons le développement de l'initiative individuelle, choisissons ce qui restreint le moins la liberté humaine.
— C'est notre avis, déclara une institutrice, et c'est ausbi celui de l'abbé Rousseau, de Toulouse,, lequel préconise l'internat ou l'externat, facultativement. Mais on ne saurait laisser cette latitude qu'à l'homme ; pour la jeune fille aveugle, l'internat me semble, hélasi obligatoire. C'est elle véritablement l'emmurée dans la doable acceptation du mot. L'honmie, par ses talents plus rémunérateurs et par le mariage, se mêle aux clairvoyants, revendique sa place parmi eux et s'efforce de s'affranchir des servitudes qui oppriment les hospitalisés. Une compagne lui facilitera sa tâche, car la source de dévouement et de sacrifice, plus vive chez la femme que chez l'homme, verse à celui-ci un cordial généralement refusé à l'autre... Pour elle, en effet, leô gains sont dérisoires; il lui est extrêmement difficile de se suffire; elle ne se mariera pas... Si quelque consolation, un soulagement, peuvent être apportés à sa disgrâce, c'est dans un milieu approprié qu'elle les trouvera. Voilà donc pour les riches un noble emploi de leur superflu. Ici, le secours moral est peu de chose. C'est de l'argent qu'il faut pour construire, aménager, commanditer des ateliers-ouvroirs où seront recueillies les pauvres filles que dix heures de travail manuel nourrissent à peine.
Une voix s'éleva :
—r- Il serait bon, d'autre part, que l'État se décidât
à appliquer sa fameuse loi de 82. Si les écoles manquent, qu'on en crée de nouvelles; qu'on encourage, par des bourses et des subventions d'entraînement, les communes et les départements à ouvrir des ateliers proiessionnelb régionaux. L'initiative privée, dégorgement volontaire ou provoqué de quelques sangsues poss-édantes, est trop aléatoire pour justifier la nonchalance, l'inertie de l'État. On aimerait aussi qu'il fût représenté par des inspecteurs compétents sachant au moins le premier mot des êtres et des choses qu'ils contrôlent. Tel n'est point le cas. A défaut d'inspecteurs spéciaux, on se contenterait que les chefs de bureau détachés par l'administration fussent secondés dans leurs tournées par un aveugle — qui serait leur guide. Ils ont plus besoin de lui qu'il n'a besoin d'eux. Au résumé, rien n'est à négliger si l'État, auquel l'instruction d'un aveugle coûte en moyenne dix mille francs, ne dépense pas cette somme uniquement pour mettre un futur pensionnaire des Quinze -Vingts à même de patienter. .
L'avis d'un défenseur de l'écriture conventionnelle couronna ce faisceau de vœux :
— Quant au Braille, si injustement attaqué, on peut le perfectionner, l'enseigner aux aveugles concurremment avec une stylographie quelconque, mais c'est le principe essentiel de leur instruction. Supprimez-le, ils y reviendront, comme les sourds-muetd, astreints à la méthode orale pure, reviennent, dès qu'ils ne sont plus surveillés, à leur mimique autrement expressive et claire.
Tandis que circulaient des rafraîchissements, Bruzel et Savinien, côte à côte, causèrent un moment encore.
« Ta femme avait raison... » Cette parenthèse de son ami faisait impression sur Dieuleveult. C'était l'oubli de l'offense confirmé de la plus délicate façon,
LES EHMURÉS
îa chaîne d'une vieille affection renouêe sens secousse. Bruzel, cependant, di^^ait :
— En marge de ces desiderata capitaux, que n'îngcrirait-on pas? Extension à donner, dans l'école, aux leçons de choses et aux exercices physiques; examen approfondi des aptitudes de l'élève; augmentation du traitement des professeurs... C'est boulevard des Invalides comme partout ailleurs... Le personnel enseignant se recrute de préférence parmi les jeunes geuo dits « de bonne famille ». Argent de ménage pour nous est argent de poche pour eux.
La voix de Sézanne, dominant les conversations particulières, réclama quelques minutes d'attention
— Il y aura, messieurs, au mois d'août, un buffet d'orgue vacant à Falaise. Un aveugle l'occupait. Je souhaite qu'un aveugle lui succède. m'a fait l'honneur de me demander si je connaissais quelqu'un. J'ai immédiatement songé à Guilîout. Mais sa famille est nombreuse; il 8 maintenant une clientèle; peutêtre reculera -t-il devant ce déplacement, car il n'y a guère en province, dans les petites villes, d'églises qui rapportent à l'organiste plus de hait cents francs. Néanmoins, je parlerai à Guillout; mais que cela ne vous empêche point, si vous avez des protégés, de me les signaler.
Savinien sortit meilleur de cette maison où tout incitait au dévouement, prêchait l'esprit de sacrifice et l'amour du prochain. Des trésors de tendresse latente remuaient en lui ; des forces disponibles aspiraient au bien ; son âme s'ouvrait au renouveau et reverdissait, comme les arbres au printemps, sans savoir pour qui sera leur ombrage. Il se sentait une poitrine vaste et puissante à serrer dessus tout le genre humain. Il goûta enfin la douceur d'humilier son cœur et de se réfuter soi-même.
— Jamais la vie n'est sans but;elle en a plutôt cent.
34o LES EMMURÉS
mille, autant qu'on veut, lesquels se ramifient à Vitifini et proposent à notre activité mûrissante d'incessants bourgeons. Chaste et seul, Sézanne est heureux; toute une humanité le cherche, l'entoure, espère en lui. Seà journées sont trop courtes; il se félicite d'être aveugle, partant à l'abri des prétextes que se donne la paresse pour ettendre au lit le lever du soleil : il le devance. Pauvre, effacé, Bruzel est heureux parmi des enfants à qui, aveugle, il distribue la lamière. Gilquin, pasteur d'âmes, fut heureux. Il croyait à sa mission ici-bas et pétrissait à l'orgue, des prières pour tous. Guilloat, le bon Guillout, est heureux, quand il a gagné pour sa femme et pour ses petite du pain moins sec et de l'eau rougie. Ne puis-je être/ heureux aasi>i, moi, en travaillant au bonheur des autres?... Le proverbe que ée plaît à citer maman n'est pas sot : « Qui ne s'occupe à rien s'oc .upe du mal. »
Et, sans délai, dans un beau mouvement d'abnégation exemplaire, il écrivit à Sézanne :
« Tu as dit tantôt qu'un emploi d'organiste serait vacant, au mois d'août, à Falaise... J'ai réfléchi : cet emploi, je le postule. Quant à mes orgues de Clamart, je pense obtenir qa'on les réserve à Guillout. Le dérangement ne lui coûtera ainsi presque rien; il pourra garder ba clientèle à Paris et soutenir convenablement sa lourde famille. Dès que tu m'aaras fait agréer, préviens-moi; je présenterai aussitôt Guillout à la paroisse. i>
La lettre envoyée, Savinien rayonna. Et pour la première fois depuis les confidences de sa belle-mère, il se coucha, ce soir-là, sans mêler à la voix évoquée d'Annette, une autre voix, masculine et fourbe, qu'il se forgeait dani l'insomnie. A cette heure, ce qui régnait sur lui, c'était une résignation improvisée amalgamant, avec des principes religieux, l'expérience de la vie et jusqu'aux superstitions de sa race. DiEULEVEULTl Comment n'avait il jamais été frappé
de la vérité d'intuition incluse dans son nom même: qui le prédestinait aux épreuves l
Nonobstant, il ne fit part de ses projets à personne. Il serait toujours temps, si l'affaire aboutissait, d'avertir M^^e Leybre*
Elle continuait de venir à Clamart trois fois par semaine au moins, l'après-midi. Il s'était habitué à fia présence inoffensive. Au:une allusion à leur scène mémorable d'épanchement ne s'égarait sur ses lèvres et le nom d'Annette en était également banni. Pourtant, ses manières avaient changé. Son pas, naguère traînant, s'allégeait, sa voix se désenchifrenait ; enfin gage plus dûr de raffermissement — les proverbes reparaissaient en troupe dans ses propos, comme des ' oiseaux migrateurs, l'hiver expiré.
Quand elle avait passé le ménage en revue, reçu et visité le linge blanchi brossé et rangé les vêtements de son gendre, elle s'asseyait un instant auprès de lui avant de s'en aller. Ils causaient, trop brièvement au gré de celui-ci. Un soir qu'H essayait de la retenir à dîner :
Vous ne voudriez pas! s'écria-t-elle. Et mes pensionnaires, que diraient-ils ? Non, non, il faut que je vous quitte.
« Vous ne voudriez pas! » L'exclamation favorite d'Annette autrefois — et dans l'intonation, une telle fidélité d'écho, que Savinien en fut agité ensuite jusqu'au malaise.
— Je prendrai mal la première mcartade de ce genre, se promit-il.
Mais, la semaine suivante, M™^ Leybre s exposa au reproche, et il ne le formula pas. Même, dans son silence, il y avait, à la fois, comme le désir et la peur d'une troisième infraction à la loi qu'ils s'étaient faite d'éviter ces réminiscences.
Un autre jour, il crut être le jouet d'une hallucination de l'odorat. Avec sa belle-mère, une fine pointe
àe lilas de Perse entrait dans la chambre. Parfum? Non, haleine, plutôt... Mais la bonne femme avança et le'bouquet insolite s'épanouit : c'était sur elle qu'il rôdait .. On eût dit qu'elle tournait exprès, pour le lui faire sentir, autour de Savinien. Il le humait au vol de la manche, au vent de la jupe, impérieux et
suave. 1-1
Que portez-vous donc sur vous ? demanda-t-iL
Elle répondit :
— Une vieille robe de... » et s'arrêta. Une explication était délicate; il y renonça.
— Je risque de la blesser gratuitement et, d'ailleurs, qu'importe? Dans trois mois, je ne serai plusici... J'ouvrirai les fenêtres quand elle sera partie.
Elle s'éloigna — et il les tint fermées...
Les visites de sa belle-mère lui devinrent plus précieuses encore. Il respirait sur ses vêtements une odeur pour lui significative de formes et restauratrice de paosé. Il se nourrissait de simulacres et s'enivrait de fumées. Ce nom qu'elle n'articulait pas, M^^^ Leybre le mimait, en quelque sorte, l'écrivait partout dans le vide, en caractères impalpables, qui s'évanouissaient avec elle. Il se débattait en des entrelacs de parfums dont le charme périssable l'énervait.
Devina-t-elle l'horreur de son désert quand elle n'était plus là? Sans doute, puisqu'à le peupler elle fut prompte.
Un après-midi, il entendit un bruit de verre brisé, et tout de suite une émanation dénonciatrice se répandit dans le logement.
Eh bien... s'écria M™^ Leybre avec une inno-
cence feinte, voilà de la jolie besogne ! J'ai cassé un flacon oublié au fond de l'armoire. Pai besoin de demander ce qu'il contenait. Vous allez être empoisonné... Enfin, espérons qu'en donnant beaucoup d'air...
Il n'en donna pas. L'odeur, d'abord violente, s et-
ténua, se fondit, subtile, mutine. Le parquet l'avait bue; U fut trois semaines à s'en purger, trois semâmes pendant lesquelles le lilas prolongea, pour l'aveugle, l'illusion d'une présence féminine constante. Il semblait qu'on eût tracé par terre le nom d'Annette, comme on fait, l'été, avec un entonnoir plem d eau. 11 montait du plancher une fraîcheur embaumée, mtime, de cabinet de toilette, de soins matmals Savinien n'était plus jamais seul — même au lit; il endu^ rait un oupplice de volupté.
Puis le mois de mai étant venu, M^^ Leybre apporta des bottes de lilas. Alors, les souvenirs se pressèrent autour de lui et l'assiégèrent, commandes par le pensionnat de l'avenue d'Orléans, son allée fleurie, la maison au bout et les élèves d'Annette chantant leur ronde :
, . .Gai, gai, STir le quai...
Ainsi chaque détail remémoré faisait àd brèche^ par où l'absente peu à peu s'insinuait...
— Figurez-vous que j'ai été obsédée, ces jours-ci^ par un air que vous devez conaaître... voyons.... aidez-moi donc...
A cette invite de sa belle-mère :
— Volontiers, répondît Savinien sans défiance. Aussitôt, elle fredonna un motif de VOrage, qu'elle
réclamait, rue Méchpin, dès que sa fille be mettait
au piano. ^ , t^x
— C'est le morceau de Stiebelt, fit l'aveugle. Et son
cœur sombra.
Elle, s'écriait, cependant :
— C'est cela... oui... c'est bien cela... Oh! je vous, en prie, jouez-le-moi, sinon tout entier, au moins la fin vous savez... le retour du beau tempo?
Pouvait-il refuser? Il s'assit devant l'instrument,.
et, du clavier surpris et joyeux, s'éleva, comme d'une scène machinée, îe vieux décor de la rue Méchain le petit salon où son amour était né .. Qu'y manquaitil pour que la reconstitution fût exacte ? L'exaltation <ie M°^^ Leybre, à certains passages, n'avait pas faibli:
— La pluie!... on l'entend !... Ahl l'averse a cessé... Xes dernières gouttes... bon! Voilà maintenant le soleil.. Ah ! que c'est bien rendu ! Je vous remercie, Savinien, vous m'avez fait un plaisir véritable.
Il se répétait : « Qu'y manque-t-il? » avec la mélancolie des vieux amateurs de théâtre assistant à la re-prise d'une pièce que n' étoile plus la sublime créatrice du rôle principal.
, Le lendemain, il retrouva, au milieu d'objets de rebut, le stylographe inventé par Annette. Quelle joie ç'eût été d'attendre ensemble l'heure du succès, de perfectionner la découverte, de travailler de concert à la composition d'un souverain remède!
— Là-bas, se dit-il, j'étudierai à nouveau ces questions flottantes; j'en ferai an sujet d'expériences sur les aveugles da pays. C'est une des vingt manières, de se dévouer pour eux. J'instruirai les enfants je serai secourable aux vieillards et aux pauvres. L'initiative individuelle doit suppléer à i'msuffîsance des bourses, des é;oles, des asiles départementaux. L'exemple de Sézanne, je le suivrai. Alors, l'œuvre d'émancipation sociale commencera de produire des fruits et mes frères en cécité s'achemineront sûrement . vers la clarté et vers l'abondance.
En juin, Sézanne lui notifia l'acceptation du curé de Falaise et l'époque fixée pour son entrée en fonctions la première quinzaine d'août.
« C'est convenu, répondit Savinien, comptez sur moi, »
Justement deux familles de Clamart venaient, sans
motifs valables, et deux mois avant les vacances, de suspendre les leçons de piano qu'il donnait dans ces maisons. En outre, soit que la femme de ménage eût bavardé, soit que l'absence prolongée d'Annette inspirât des soupçons il remarquait, à son égard, une froideur inaccoutumée. A l'église, les prêtres l'interrogeaient avec insistance sur la santé d'Annette, ses occupations, la durée probable de leur séparation. Si l'on n'en connaissait point la cause, on paraissait tout au moins la pressentir.
' Excellents prétextes pour justifier sa résolution aux yeux de M^^^ Leybre. Il lui annonça donc, sans ambages, son départ et en dit la date. Loin de soulever des objections : ^
— Je vous approuve, fit-elle; peut-être qu un mo^ ment serait arrivé où votre place ici n'aurait plus été tenable. C'est une heureuse idée que voas avez eue. Un mois vous reste pour vos préparatifs; je vous y
Cette attitude, le surprit; il en eut même un péi^ d'humeur.
—On croirait qu'elle est contente d'être débarrassées
de moi. , ^ ^ ,
Et il alla chercher Guillout, après que le cure de Clamart eût permis qu'on le lui amenât.
L'organiste accordeur ne demeurait plus rue Meehain; ma s en se transportant avenue du Meine, il n'avait fait que changer de taudis. L'aîné de ses en^ f ants était en apprentissage ; le second servait de miide à son père; aux trois autres, en bas âge, la mère Gontinuait ses soins. Et c'était toujours la misère vaillante, les semaines de pain et d'eau grasse, les loques séchant au plafond, en face de la redingote de Lourdelin, encore en usage et haut perchée, à l'écart, ainsi qu'un épouvantail à moineaux; — c'était la Dame des fées consolant e jeûne et berçant l'ester mac vide.
Vos épreuves vont finir, dit Savinien, le front
balayé par des linges humides, dès le seuil d'une étroite chambre où toute la famille était rassemblée. Voilà, Guillout, ce qu'on vous offre.
Il exposa sa combinaison; mais les pauvres gens, quoique touchés, ne firent point entendre l'explosion de joie qu'il espérait.
— Je savais bien que j'aurais mon tour, déclara- Guillout. En ai-je douté, femme?
— Non affirmait-elle, et je partageais ta confiance. Pourquoi lutterait-on, s'il n'y avait pas une justice ?
Dans les premiers jours de juillet, M°^® Leybre commença de faire les malles. Elle devait les expédier à son gendre, avec le mobilier, lorsqu'il aurait arrêté un logement à Falaise. Jusque-là, il vivrait à l'hôtel.
— Voyons, dit-elle, quand quitterez-vous Clamart... approximativement? „
— Du 28 au 31.
— Bien.
On était le 7, un lundi. Le mercredi suivant, Savinien rencontra sa belle-mère qui sortait de chez lui.
— Ah!... le locataire qui vous succède est venu tantôt demander à emménager immédiatement quelques objets. Il a apporté, entre autres, un buste... un buste de la République... pour les décorations du 14 juillet probablement... Je l'ai mis sur le poêle de la salle à manger; je vous en avertis pour que vous ne le renversiez point.
Elle dit et, pressée, esquiva une réponse.
Savinien, d'ailleurs, indifférent à cette communication, ne pensait plus au dépôt deux heures après, lorsqu'il le frôla, par hasard, en passant. Et une curiosité soudaine s' éveillant en lui, il étendit les mains
vers ce compagnon provisoire de silence et de solitude. 1 '
Il était de grandeur naturelle, en plâtre. Des aspérités à la base, escamotaient le corps retranché. Les épaules mêmes se bornaient à une indication sommaire et rocailleuse; et la gorge naissait à peuie, lisse, au-dessous du cou dégagé... Mais la tête, d'un fini incontestable, s'élançait de cette lave refroidie, de ce support informe.
« Je ne suis point fâcbé de voir comment on représente là République... »
Et ses mains remontant, enveloppèrent la figure, calmes d'abord, bientôt émues, fébriles ensuite, mesurant les contours palpant passionnément cette chair solidifiée, insensible — et pour lui vivante cepen-
dant l ... -1
Annette! c'était Annette! Il la reconnaissait, il reconnaissait son mince visage, son front diminué par une coiffure à petits frisons, son nez légèrement renflé au milieu, son menton volontaire...
Point d'hésitation, c'était ellel
Comme si, néanmoins, un doute subsistait dans son esprit il attardait ses doigts aux tempes, en caresses... Mais tout à coup ils volèrent à la bouche et s'y écrasèrent. Un large sourire entr'ouvrait les lèvres et, dans leur entaille, la surdent saillait un peu, décisive.
Les mains descendirent, se crispèrent au cou,, prêtes à l'étranglement, à la destruction; les ongles égratignèrent le moulage, comme pour atteindre, à travers cette reproduction, l'auteur trop évident de son existence. Puis les doigts desserrés lâchèrent prise, et il n'y eut plus, sous le buste debout, souriant toujours dans sa force, qu'un homme sanglotant d'impuissance et de regrets. ^
Il passa toute la nuit là... Sa destinée s'accomplissait; n'était-elle pas qu'il revécut, par les tacts
ainsi que par les sons et par les odeurs, sa vie depuis son mariage?
Au matin, la femme de ménage apercevant l'étude, s'écria :
— Ah! que madame est ressemblante. Quel malheur qu'il ne soit pas possible à monsieur d'en juger I
Alors il s'enfuit, vaincu, réduit, pour couvrir sa retraite, à de misérables démonstrations d'arrièregarde contre M^^ Leybre : « Voilà de l'audacel S'estelle imaginée que j'emporterais cela? Je vais la prier de faire disparaître cette chose au plus vite et de m' épargner à l'avenir ces honteux stratagèmes. »
Mais il l'attendit vainement huit jours durant.
— Pourtant, elle est venue, on me l'a dit...
Elle était venue, en effet, avait parlé à la femme de ménage et profité d'une absence de Savinien pour glisser dans la maison.
Elle courut au poêle, croyant n'y plus trouver que des débris de sculpture... En constatant que sa fille, tout au moins en effigie, avait réintégré le domicile conjugal, M"^^ Leybre exalta... Il l'aimait encore i
Quelque fierté contribuait à son bonheur. Il lui était doux de s'accorder un peu d'influence sur ce cœur lentement mûri pour le pardon.,.
Et vingt proverbes à l'envi célébrant sa victoire,, elle en choisit modestement deux qu'elle se décerna : « Tout vient à point... J'ai fait comme Robin fît à la danse, da mieux qu'il put. »
Le 28 juillet, deux jours avant son départ,Savinien, qui avait dîné chez Sézanne, rentra vers neuf heures et demie. Son guide, comme d'habitude, lui souhaita le bonsoir à la porte et s'en alla. En haut, la clef était dans la serrure.
« Pourquoi maman est-elle là? elle ne devait venir
que demain... » .
Il mit le pied dans la salle à manger et dit :
— Vous m'attendiez?
Silence. Pourtant, quelqu'un se tenait debout devant lui, quelqu'un dont il discernait la présence au voile fugitif, à l'espèce de toile d'araignée qui lui
avait effleuré la figure
— Est-ce vous, maman, qui m'attendez ? répétat-ii.
— Non... c'est moi.
Deux pas le séparaient d'Annette. Il ne franchit pas l'intervalle ; elle-même gardait l'immobilité; ils restèrent un long moment en face l'un de l'autre.
— C'est moi, reprit-elle enfin, je sais que tu quittes Clamart... j'ai voulu revoir, une dernière fois, cette maison où nous avons vécu cinq ans ensemble
Ne pouviez-vous de quarante -huit heures différer cette visite?
Il affectait la sécheresse, dissimulant la lâcheté qm l'envahissait au son de cette voix comme blessée... Il était l'homme criant dans la solitude et que rassure l'écho de sa peur.
— Non, fit doucement Annette, car l'impression n'eût pas été la même.
Il demanda:
— C'est votre mère qui vous envoie?
— Et quand cela serait?
— Ah 1 bon ! Je m'explique maintenant son manège: après votre retour en souvenirs, votre retour en personne... Très ingénieux! Est-ce tout le succès qu'elle espère de ses intrigues?
— Elle désire surtout que nous échangions de& adieux exempts de colère et d'animosité.
Il n'eut pas le courage de poursuivre sur un ton d'ironie auquel il était aussi inhabile qu'à la brutalité, sa pensée s'étriquait en des phrases d'emprunt. Du moment qu'il n'avait point, aux premiers mots, chassé sa femme, il se sentait à sa discrétion, amolli par cet accent de résignation qui détrempait les paroles coname de la mie. Ses mains l'embarrassèrent. Elles se prenaient et se lâchaient, par contenance... Ouvertes enfin, elles flottère;nt. .
Annette feignit de croire qu'il cherchait une chaise et la lui avança. Il s'assit; mais aussitôt le sentiment de sa défaite s'aviva : il la jugea inéluctable et en accepta la fatalité.
Rapprochée de lui, en effet, par le service rendu,. ]yime Dieuleveult fortifiait le terrain conquis,
— Si tu n'étais pas parti je ne serais jamais revenue. J'étais déjà chez maman, il y a deux mois, lorsque
Bruzel, rencontrée par hasard, m'instruisit innocemment de tes projets. J'en fus si heureuse que j'avais envie de t'écrire pour t' affermir dans ta décision. Je n'en osai rien faire. Quand j'appris que ta demande était favorablement accueillie, j'eus une nouvelle velléité d'accourir... que je réprimai encore. Tu pouvais te raviser..- Ma démarche ne t'y pousserait-elle pas?... C'est seulement à la veille de ton éloignement, que je me suis senti le courage... Quelle inspiration t« as euel Le repos était pour toi impossible ici... tandis que, là-bas, je m'effacerai de ta mémoire, en même temps que d'une maison où rien de moi ne te suivra.
Il secoua la tête dans le vague plutôt qu'en signe de protestation.
Ne dis pas non. Une vie n'est pas finie à trente ans. Tu recommenceras la tienne. Divorcé, n'en seraistu pas libre?
Il la bafoua d'un rire nerveux: ,„..,.,.,
Allons donc ! C'est par là qu'il fallait débuter !
Elle était si près de lui que le bas de sa robe couvrait le bout des pieds qu'il allongeait. Un courant Ilectrique sembla les traverser. Sous la cloche de jupes, le corps de la femme s'évoquait, plus troublant ainsi aue sans voiles..
Tu ne me comprends pas; c'est à toi seul que le divorce profitera. Moi. je demeurerai avec maman, rtravaillerai... Tu hausses les épaules... Pourtant, f ai bien payé mon infidélité, va... Constate-le... Vois
EUe se pencha, ses mains saisirent celles de Savinien les crochetèrent, s'y firent petites et frileuses. Du 'iardin refleuri de son corsage, de ses cheveux, d'elle tout entière, émanait un parfum qui la précipitait vers lui par bouffées insidieuses.
Quand elle voulut retirer se.< mams, il les retint oresaue violemment : .
^ L a quoi bon mentir, mentir toujours, mentir tous les deux? Serais-tu là si tu ne m'avais su haletant et prêt à te reprendre? T'écouterais-je depuisun miart d'heure, si mon cœur ne t'entendait pas? Que Tvlrité "aise donc de nous!... et la vérité, c'est que nous n'avons point épuisé notre fonds commun de souffrances et de joies. Devine-moi .. Nous sommes-nous aimés sans restriction, lorsque nous nous aimâmes ? Il est interdit de ne pas croire au bonheur, iant que l'apprentissagé en est ma-
Tremblant qu'il ne fît allusion à la maternité déclinée, elle s'était redressée à demi, l'égarement dans les yeux.
Il se méprit sur son mouvement et fut plus précis.
— ■ Songe dont qvCil pourrait avoir quatre ans... Ses petites mains, pour nous réunir, suffiraient...
Elle se rejeta en arrière, d'un effort si imprévu, si fou, qu'elle lui échappa et laissa béants les genoux dont l'étau allait l'emprisonner.
Savinien se leva, la pourchassa à travers la chambre, l'atteignit et, l'ayant domptée, resserra son étreinte... Mais, avant que leurs lèvres se fussent touchées, il pâlit et ses doigts se détendirent sur des flancs élargis, sur un ventre déformé par une irrécusable grossesse. A son tour, il se dégagea.
— Ah 1 misérable !.,.
Dans le geste qu'il fit, son coude accrocha le buste qui tomba à leurs pieds et s'y éparpilla. — ... Misérable !.. répéta Savinien.
— En quoi suis-je plus misérable maintenant que tout à l'heure? dit-elle. Est-ce donc à l'enfant que commence la faute ?
Il ne répondit pas ; elle continua :
— Tu m'adjurais de ne point mentir... Ai-je menti? Cependant, il m'était possible d'abuser de ta crédulité... d'essayer au moins, puisque nous sommes séparés depuis neuf mois à peine... Mais quel avenir fonder sur ton pardon obtenu par de tels moyens ou bien au prix de la sensualité?...
Ce scrupule fut agréable à Savinien. C'était, formulée, sa pensée de l' avant-dernier instant... Oui, leurs corps ne méritaient que défiance et pitié; apaisés, , refroidis, ils suspendaient encore une menace... Annette n'allait-elle pas maintenant pleurer, traîner dans les ruisseaux de ses yeux, la charité idéale vers laquelle leurs âmes inclinaient ?
Elle ajouta simplement :
— Ai-je tort de préférer le divorce à quelque trêve équivoque où ce qu'il y a de meilleur en nous n'autait pas de part ? Adieu... Personne ne m'a vue venir
personne ne me verra me retirer. J'aurai passé sur tCsûr la mai on, comme un appel au secours. Au- • 'X,; tn ne l'entends pas; mais peut-être plus raÏtt\ou4ndVas tu pour me plaindre plutôt que
pour me haïr...
Reste tout de même! Le cri roula dans la pièce et se répercuta en eux ainsi qu'en des vallées profondes^La chair d 1 homme
s'était éteinte, son cœur «'f^^^^^^^^' litTé.ale mémoire, sûre jusqu'au prodige, ressuscitait littérale
ment un; citation de Marc-Aurèle ^«<='if f/^^™ zel au temps de leur misère, pour la parfumer comrne d' m brL de lavande : « Dans toute souffrance que tu trouve" dis^d bien qu'il n'y a aucune honte pour tof riJu qui dégrade l'intelligence destmée a te régir, puisque ™n - P^'^* atteindre ni détmire cette mtel, ligence, dès lors qu'elle est raisonnable et dévouée a V intérêt commun. ^ . i>n.
L'admirable précepte dissipant les ténèbres 'a veugle recouvrait tout à coup la seule vue qui impo™. Il sf séntait soulevé de bonne volonté, émancipe par 'Indulgence et l'Amour, non plus l'«n^our étiquete pour la commodité des transactions -. paternel con-
universelle en détresse» , , i ^«
Tère Woptif, soit! il offrirait un be exemp^^e de solidarité humaine aux niénages stériles ou defruites
qui se confinent dans leur ^^r'^'T^-îr^C î les lOTSOue la vie éclôt autour d'eux, les implore et les pi^sle Qu'Ist ce que la répartition des fortunes com- Srattement à la répartition du -P«^»^,d^^«"dre^^^^ entre les orphelins et les déshérités d'affection, s. ^ous laissons en jachère la plus grande partie de l'immense étendue d'émotions et d'amour qui est en
''Tt le gage que réclamait sa conversion, Savinien le donna dans cette appréhension de son cœur .
— Oui, mais... vivra-t-iU...
Puis, tout haut :
— Tu hésites, reprit-il, c'est donc que la province où nous serons relégués t'efïraie?
- — Je n'hésite pas ; j'ai peur, seulement que ton pardon ne ^.oit pas durable...
— Ai -je dit que je te pardonnais ? Il ne faut jamais dire je pardonne..., il faut dire j'oublie.
Comme il n'accompagne ses mots d'aucun geste audacieux, elle le croit ; — et les yeux dont le désert l'attristait naguère, lui paraissent habités et parcourus, ainsi qu'un pays neuf.
Lui alors, par la pensée, s'installe là-bas, rêve d'une église de campagne au seuil dégradé, aux orgues chétives, et, voisine de l'église, d'une petite maison dont il transformera le rez-de-chaussée en Ecole libre régionale, Annette et lui, alternativement, font la classe aux aveugles du pays... et, l'été, par les fenêtres ouvertes, les récitations prenant leur volée, arrêtent le promeneur sur la route... L'enfance berce le sommeil d'une autre enfance, plus frêle, encore enbourgeon, au soleil, entre les bras de M°^® Leybre, grand'mère...
Un transport d'orgueil colore vivement ses joues. Les murailles qui l'enveloppent ne s'écroulent pas toutes, mais du moins la brèche est assez large pour qu'il s'évade, hors de page enfin! Par sa victoire sur soi-même, sur le préjugé, sur les conventions sociales, ouvrage des clairvoyants qui en perpétuent l'étroitesse et l'hypocrisie, il s'estime au-dessus d'eux et plaint à son tour, lear incurable aveuglement...
Dans sa bouche amère et sèche, tantôt, la salive abonde; sa gorge étranglée se dilate, comme au passage d'une poire d'angoisse — qui serait fondante...
Fin
imprimerie Joave et Cie, 15, me Racine, Paris. — 6427-25