‹ Les Emmures: RomanChapitre 6 sur 11 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Savinien retrouva ses amies en grand désarroi.

— Annette n'a plus de pensionnat, vous savez ? dit M™® Leybre.

— Comment le saurais- je ?

— C'est vrai. J'ai jugé inutile d'instruire mon frère de cette nouvelle contrariété. Car ce n'est que cela. Il n'y a pas péril en la demeure. Nous sortirons de la mauvaise passe où nous sommes, va, mon enfant.

— La place n'était plus tenable ! s'écria Annette.

— Plus tenable, certainement, approuva docilement sa mère. Qui se fait brebis le loup mange.

— Et... la Ville ? interrogea Savinien.

— Ah ! la Ville, hein, maman ?...

— Dame 1 à moins d'obtenir l'apostille d'un ministre ou de l'unanimité des membres du Conseil municipal, je ne vois plus à quel saint nous vouer. Il ne faut pas désespérer, néanmoins. Tu as déjà sur ta fiche, à la préfecture de la Seine, le maire, les adjoints, deux députés, un sénateur et les mes-

sieurs qui représentent notre arrondissement à l'Hôtel-de-Ville. Ton numéro de classement est meilleur, j'en suis persuadée. Enfin, c'est peut-être un bien que tu aies rompu avec la pension : nous allons pouvoir librement continuer nos démarches.

Mais impatientée, agressive presque, Annette éclata :

— Alors tu n'en as pas assez ? La vie que nous menons te semble supportable ? Tu ne rends pas encore hommage à la perspicacité de mon oncle !

— Ah ! si tu te mets avec lui contre moi 1

— Lui seul eut toujours raison ; c'est folie que de ne pas en convenir. Si nous l'avions écouté il y a quatre ans, je serais maintenant tranquille et convenablement rétribuée, dans une honnête administration, au lieu d'être réduite à accepter, n'importe où, un misérable emploi qui ne me nourrira pas.

— Comment ? Est-ce que je ne suis pas là ?

— Tu es là... tu es là... aujourd'hui,

Mme Leybre garda un douloureux silence. Mais son mouchoir Hvrait le secret d'une blessure que rouvrait sans ménagement la main qui ra\ ait faite.

Ainsi, rien de changé. Leur bouche à toutes deux n'était qu'un peu plus amère.

C'est à peine si la bonne femme l'avait questionné sur son voyage, la mort de sa mère, son séjour à Saint-Brieuc... Pourtant, elle avait reçu la lettre de son frère ; elle fut à la disposition du jeune homme. Ils allèrent ensemble chez un notaire, iirent étabhr la procuration, l'envoyèrent à Lourdelin. Par le courrier du lendemain, partit, à l'adresse de Clech, une lettre circonstanciée, respectueuse.

— C'est la brouille, prédit Savinien. Pourvu que ces mensonges ne me portent pas malheur ! Le dernier vœu de maman, relativement à notre accord en famille, me commandait de sacrifier mes intérêts à

mes affections. Encore faudrait- il démontrer qu'ils sont menacés. Si Lourdelin s'abusait...

La réponse immédiate de Henri, venimeuse et colère, maintint l'aveugle en perplexité.

«... Sur le cercueil de ta mère... ta mère qui nous voit et nous juge... Nous t'avons réchauffé dans notre sein ; tu nous paies d'ingratitude : c'est l'ordre. Tu ne nous as jamais aimés. Clotilde en était jusqu'ici plus chagrine que découragée. Les bienfaits qu'elle ne cessa de te prodiguer attestent sa bonté. Mais la mesure est comble et notre attitude se réglera sur la tienne. Ne me crois pas toutefois la dupe de tes allégations. J'en sais l'instigateur et je le démasquerai. Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce-pas ? Nous souhaitons que ta nouvelle famille borne ses intrigues à te détacher de nous, de ta sœur si tendre, si dévouée, ton unique parente malgré tout. »

« Ma nouvelle famille?... C'est à Lourdelin que Henri fait allusion, songeait Savinien. Je n'avais pas tort d'être inquiet. Mais le mal n'est pas irréparable. * Et il fut, une seconde fois, sur le point de racheter sa faute par une humble composition.

Une lettre de son vieil ami obvia à cette défaillance.

« La procuration, disait-il, a courroucé Clech. Il engage les hostilités. Voici l'échantillon le plus récent de sa canaillerie. Afin de me désarçonner, il colporte que mon ingérence dans vos affaires était prévue, puisque je travaille pour les miens en même temps que pour toi. Oui je manigancerais ton mariage avec ma nièce ! Henri va partout répétant que la preuve de ce qu'il avance, il la détient : un mot en Braille que tu aurais écrit à Annette et que le drôle s'est fait traduire. Par qui? Je serais curieux de le savoir I Laurençou et moi, nous sommes ici les seuls êtres versés dans le Braille, et Laurençon, que j'ai sondé à ce sujet, a manifesté un étonnement qui n'était point simulé. Tout cela est plus bouffon qu'odieux. Mon

caractère et l'opinion qu'on en a, j'espère, à Saint- Brieuc, me donnent le droit de mépriser ces insinuations. Ce billet de toi; si même on me le présentait, ne me convaincrait pas, car ton beau-frère est d'acabit à faire fabriquer les armes qui lui manquent. Mais je le surveille ; s'il allait à Paris, je l'y suivrais : il ne te ressaisira pas. Tu trouveras sous ce pli cent francs dont, peut-être, tu as besoin et que tu me remettras avec le reste. »

Savinien fut atterré. Cette lettre égarée, croyait-il, Henii la lui avait dérobée, ignorant alors le parti qu'il en pourrait tirer. Les dénégations de Laurençon : imposture. Lié avec les Clech, c'était évidemment lui qu'ils avaient prié de déchiffrer, à l'insu de tous, le grimoire volé.

Dieuleveult s'en remémorait la ferveur contenue, les chastes confidences, la conclusion voilée : « Mon ambition est telle que je n'ose la dire... Comment me résignerais- je à figurer parmi ces malheureux, selon vous plus coupables encore qu'imprudents, en associant une destinée à la leur ?.,. »

Et c'était cela que distribuait Clech, — comme une circulaire 1

S'inscrire en faux pour paralyser Lourdelin en ne lui célant rien, à quoi bon ? L'expectative valait mieux. Savinien s'arrêta donc à ce moyen terme.

Aussi bien, des ennuis d'un autre genre le pressaient. Un des élèves formés par lui, ayant profité de son absence pour le débusquer de la rue Lecourbe où, depuis plusieurs mois, le vivre lui était assuré, le problème de la subsistance quotidienne redevint ardu à résoudre.

Les cent francs du capitaine arrivèrent à propos. Mais un nouveau guide fut surtout, pour l'aveugle, en cette occurrence, un utile auxihaire.

C'était l'aîné des cinq enfants qu'élevait malaisément une pauvre veuve, fruitière à Vaugirard, un

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petit bonhomme d'une douzaine d'années, sérieux, avisé, probe. Savinien le nourrissait, le couchait et lui donnait dix francs par mois.

— Vous achèverez l'instruction de Jules, avait dit la mère. Je l'ai envoyé à l'école tant que j'ai pu * mais, vrai, c'est plus possible. Faut qu'il me soulaga un peu.

Tout de suite, le gamin prit la direction du ménage, déploya une singulière initiative. Au bout de huit jours, les fournisseurs le connaissaient, s'intéressaient à lui, quand, le panier au bras, l'argent dans sa main fermée, il faisait ses provisions au marché des Missions. Il débattait les prix, comme une vieille servante expérimentée, tranchait : « Je ne veux pas dépasser tant... » feignait de s'en aller, se laissait rappeler, avait des moues de suspicion devant la marchandise et, pendant qu'on la pesait, ne quittait pas des yeux les balances.

Trop souvent il avait aidé ou remplaçé sa mère,, dans la boutique, pour se laisser glisser les dessous avariés d'un éventaire adroitement maquillé.

A la maison il n'était pas moins précieux. Il possédait les notions de cuisine qu'acquièrent de bonne heure, dans le peuple,les enfants à qui leur aînesse et le labeur des parents, imposent des devoirs et des attributions au-dessus de leur âge. Il maniait avec une égale facilité la poêle et la cocotte, excellait, par habitude, à préparer des ratatouilles de pommes de terre et de légumes secs, « notre budget, expHquait-il, ne nous permettant la viande qu'une fois par semaine. »Une autre maxime : il n'y a pas de petites économies, lui était famiUère. Il l'appliquait d'abord aux allumettes, dont les tronçons resservaient. Chaque soir, sur un carnet de blanchissage de deux sous, il récapitulait les. dépenses de la journée ; puis il lisait tout haut.

Aux romans, aux feuilletons, il préférait des relations de voyage, les Tours du Monde en vingt vo-

lûmes. Et pour y convertir son maître, toutes raisons plaidaient : nécessité de ne point abandonner un ouvrage commencé, désir de s'instruire, etc..

A neuf heures exactement, le couple se couchait, Jules le dernier, lorsqu'il avait, avec une sollicitude toute maternelle, bordé le lit de son compagnon, Certes, la satisfaction de celui-ci eût été complète, si la tutelle étroite du guide et sa tyrannie, n'avaient percé à travers tant de prévenances et de zèle, aussi bien que sous la grossièreté et le mauvais vouloir d'un garnement.

Dès qu'il se crut indispensable, en effet, Jules apporta dans le ménage les exigences, les caprices, les susceptibilités d'une jeune épouse à qui le mari doit compte de ses actes et de ses pensées, sans exception. Faute de se plier à ce principe, Savinien encourait de longues bouderies, des silences accablants. Une ruse de gamin consistait à jouer l'inattention pour forcer l'aveugle à réclamer son office. Et la façon dont il le lui prêtait alors, imphquait cette constatation vexatoire : J'étais bien sûr que vous ne pourriez vous passer de moi.

Un soir qu'ils étaient sur ie chapitre de la famille, Jules raconta :

— Papa est mort, il y a trois ans. Il a été renversé du camion qu'il conduisait et broyé sous les roues. Maman est restée seule avec deux filles et trois garçons. Comme la fruiterie prenait tout son temps, c'est moi, l'ainé, qui me suis occupé de mes frères et de mes sœurs, jusqu'au jour où la plus âgée m'a succédé. Oui, j'ai mouché, torché, habillé ces mioches pendant trois ans ! Ça ne m'empêchait pas d'avoir l'oeil à la boutique et de mettre la main à la cuisine au besoin.

— C'est une femme courageuse, ta mère. Elle vous aime bien.

— Oh ! elle n'a jamais rien fait sans me consulter. Ce soir-là,Dieuleveult déclina les soins du guide bor-

dant son lit à raccoutumée. Une minute, l'idée que, par sa diligence identique, l'enfant l'assimilait a la marmaille qu'il avait régentée, cette idée mortifia Savinien. Il se promit de mater Jules, de resserrer sa dépendance en s'abstenant dorénavant de déroger jusqu'à la camaraderie. Mais ce beau feu s éteignit vite, et sans davantage résister,!' aveugle savoura la douceur neuve de cette présence éveillée autour de son lit, la légèreté quasi féminine de ces petites mains qui semblaient garder, en soulevant le matelas, la mesure de l'effort qu'il faut pour border un berceau.

D'instinct, Jules fut bostile aux dames Leybre. 11 sentait là une influence empiétant sur l'autorité dont lui-même s'investissait. Annette surtout lui dep aisait pour des motifs encore confus, mais entre lesquels il démêlait, premièrement, l'indifférence un peu dédaigneuse que lui marquait la jeune fille. Il en fut froissé, comme de l'habitude qu'on avait, rue Méchain, de reléguer les guides dans la cuisine, avec une bougie et un livre. Se cachait-on de lui? Pourtant il eut à la rigueur, enduré cette humihation ; mais il ne digéra pas d'être appelé : petit, par Annette. Dès ce moment, ils furent irréconcihables. Savimen s'en aperçut, et il en souriait, ainsi qu'il souriait de Pexutoire auquel l'enfant confiait sa protestation muette.

Certains soirs, ayant rassemblé toutes ses forces, il repliait la couverture sous le matelas à coups précipités qui faisaient sauter Dieuleveult dans son lit.

« Bon ! Jules est fâché I » Et c'est la coïncidence de ces bourrades et des retours de la rue Méchain qui, seule, lui avait révélé une antipathie ou sourdait comme une jalousie ombrageuse de nouvelle manée.

Une fois qu'il en recherchait la cause :

— Elles ôtent les clefs des armoires quand je sms là, déclara Jules.

— C'est que j'ai eu un guide qui poussait jusqu'à rindiscrétion une redoutable gourmandise.

— On se renseigne*

Et d'un air important, piqué, le gamin ajouta :

— Il y a guide et guide.

Un dimanche, Savinien ne rencontra rue Méchain que Mi^e Leybre.

— Comprenez-vous mon frère ? dit-elle. Je m'imaginais l'enchanter en lui demandant de recevoir Annette pendant trois semaines... Et il m'écrit... écoutez..;

« Je suis désolé, ma chère Thérésine, que tu aies — bien involontairement — si mal choisi ton heure. La présence d' Annette à Saint-Brieuc, ce temps-ci, donnerait lieu à d'absurdes interprétations. Je m'expliquerai mieux, de vive voix, à mon prochain voyage...» Qu'est-ce que cela signifie ?

— Je ne sais pas, répondit Dieuleveult avec embarras.

— Je reprends : « Ce n'est, d'ailleurs, que partie ajournée et rien ne s'opposera, quand les affaires de Savinien seront réglées, à la réalisation de ton projet.Toute mon affection pour vous deux y applaudit. » Quel original 1 Croirait-on pas, à l'entendre, que la petite est libre indéfiniment ? Vos affaires ne seront point terminées avant plusieurs mois, hein ? Il est bien probable que, d'ici là, Annette sera nommée. Aussi me suis-je décidée à l'envoyer passer une quinzaine à Mantes, chez une cousine.

— Mlle Annette était souffrante ?

— Oui et non. Elle se ronge... roule dans sa tête mille idées moins sensées les unes que les autres. Par bonheur, je suis là... Ce n'est pas à la veille de réussir que nous nous rendrons. Nous avons attendu quatre ans ; nous patienterons bien encore... quelque temps. Parbleu ! si la situation que j'ai rêvée pour

ma fille n'était pas enviable, personne ne la lui disputerait, c'est clair. Vous connaissez le proverbe : N'aille au bois qui a peur des feuilles.

Mettons les choses au pis, risqua Savinien. Que

feriez-vous si le provisoire durait ?

Alors, plutôt que de voir Annette exercer un

état indigne d'elle, de son mérite, je préférerais la marier... Oui, je n'aurais plus que la ressource de la marier... Mon frère me reprochera-t-il après cela de n'être pas une femme pratique et d'habiter les nuages ? Je peux disparaître... Quoi qu'il dise, l'avenir me préoccupe. J'ai tout pesé. Qui métier a rente a. Vous ne nierez pas qu'un emploi comme celui auquel Annette est destinée, ne vaille une dot... De ce côté donc, tout est bien. D'autre part, elle a des goûts simples et un cœur excellent... Jolie?... Mettons agréable (elle prononçait : agréiable). Qu'importe, d'ailleurs ? Est beau qui a tous ses membres, n'est-ce pas ? et encore plus beau qui peut les étendre...

Entraînée par sa manie des dictons, M^e Leybre craignit, à peine eut-elle lâché celui-ci, d'avoir désobligé son interlocuteur ; aussi poursuivit-elle avec volubilité :

Ah ! par exemple, la petite est difficile ! Elle

n'épousera pas le premier venu... L'ouvrier... nous l'écartons, cela va de soi. Quelle compagnie seraitce pour elle ? Il ne la comprendrait pas et elle rougirait de lui ; passons. L'employé ?... L'incertitude du lendemain, la médiocrité sans grand espoir d'amélioration... L'administration... l'Etat... une pension de retraite?... Mais au bout de combien d'années de service ? Et puis, comme dit Annette, c'est l'existence arrangée pour que le maximum des appointements et le maximum de la famille permise, se fassent équilibre. Le commerce... oui... magasin, comptoir, vente... ; il y faut des qualités positives, un petit esprit, que la pauvre enfant n'a pas. Il y a bien les professions

libérales, les arts... c'est aussi fort précaire... Ah I le choix sera embarrassant l

Tant d'innocence frappa moins Savinien que l'éventualité d'un mariage à laquelle il n'avait pas songé,

— Est-ce qu'on a déjà demandé la main de made- moiselle Annette ?

— Non.

Et sans prendre garde à la contradiction où l'acculait sa remarque.

— Comment aurait-elle accueilli des prétendants avant d'avoir une position ? conclut Leybre.

Savinien respira. Mais à compter de ce jour, il perdit le repos. Il avait des battements de cœur en arrivant rue Méchain ; il tremblait d'y apprendre les fiançailles de la jeune fille. Il scrutait les voix, les intonations, se flattait de deviner, dès l'entrée, au flair, une révolution profonde qui devait modifier, dénaturer l'atmosphère même. Un nom nouveau, jeté dans la conversation, bourdonnait à ses oreilles comme une mouche irritante. Il allait jusqu'à se réjouir du dépit d'Annette et des monotones rengaines de sa mère, le soir, dans son lit, tandis que Jules, malcontent du mutisme de son maître, s'en vengeait en le chambardant, de ses petites mains tout ensemble maternelles et sévères.

Au printemps, la vie eut un sourire.

L'organiste aveugle de l'église de Glamart étant mort, la Société de placement et de secours s'entremit pour que l'emploi vacant fût donné à son candidat : Dieuleveult. Celui-ci, chaudement appuyé par le directeur de l'Institution et par Gilquin, eut enfin gain de cause.

C'était l'opulence : 800 francs de fixe, quelque casuel et la possibiUté de conserver sa cUentèle d'accordeur.

Cette pensée et le désir aussi de rester à proximité

de ses amis, le déterminèrent à ne point déménager encore.

— Peut être changerais-je d'avis si je trouvais à Clamart des leçons qui m'y retinssent. Je n'en suis pas là.

Le tramway ne te conduit-il pas à 1 église en

une heure ? Quoi de plus commode ? dit Bruzel. Tu dois des remerciements à M. Gilquin.

Comme ils les lui portaient, un soir :

Eh ! bien, interrogea Savinien avec une discrétion conseillée par la présence du guide, fais-tu du chemin ?

Euh ! Il n'y a pas d'apparence qu'on me nomme

professeur avant quelques mois, et, à ce moment-là même, tout restera en question si mes parents ne me viennent pas en aide. Les professeurs mariés n'étant point logés à l'Institution, j'envisage nécessairement une installation au dehors. Suis-je en état d'en supporter les frais ? Evidemment non, malgré les économies que je réaUse sur un traitement dont le maximum n'excède pas six cents francs cette année, la dernière de mon stage d'aspirant. J'irai donc à Saint-Romain, aux vacances, et je sonderai ma famille.

Ces épreuves, quelque éloigné qu'en fût le terme, n'altéraient pas sa confiance ni sa philosophie. Son lyrisme même résistait à l'adversité.

Rue de Sèvres, dans la famille Gilquin, Dieuleveult passa une heure exquise et amère. Bruzel et Félicie n'échangeaient que d'insignifiantes paroles, au fil de la causerie générale ; mais leur voix avait, pour Savinien averti, telles inflexions rapides équivalant à des clins d'yeux entre clairvoyants... Et il essayait de surprendre ces signes d'intelhgence, malgré les déceptions que le jeu lui réservait. Car, lorsqu'il attrapait, par ci, par-là, quelque révélation de tendresse, elle était pour lui fade et misérable,

comme les pelures d'un fruit que le voisin mange.

Mn^e Gilquin disparaissait-elle un instant, la jeune fille se levait aussitôt, censément pour rattacher au. pied de la table le filet auquel besognait sans relâche son ami. Et présumant que leurs mains furtivement se fiançaient :

— Ah ! il est heureux, lui \ pensait Dieuleveult en comparant à ses menus suffrages auprès d' Annette, ceux que réalisait Bruzel dans l'intimité de Félicie.

Gilquin, cependant, discourait.

— La lutte a été chaude, je ne vous le cache pas. Deux clairvoyants briguaient l'emploi, multipliaient les auditions... Mais je me suis porté garant de votre supériorité sur eux.

— Peut-être imprudemment, observa Savinien. Le vieil organiste se récria :

— Chaussez-vous bien ceci dans la tête : hormisse servir de ses yeux, il n'y a rien qu'un aveugle ne puisse faire aussi bien et mieux que les clairvoyants.

Lourdelin écrivait maintenant toutes les semaines, et donnait de la succession préludant au partage de la succession, des nouvelles rassurantes, quoiqu'il se gardât d'en tirer augure.

Les maisons s'étaient fort bien vendues, grâce à la rivalité de deux acquéreurs qui avaient animé lesenchères.

« Cette compétition, expliquait le capitaine, n'était pas ignorée de ton beau-frère qui en escomptait l'effet. De là ses propositions et son empressement à te les faire accepter. Aussi ne dérage-t-il pas en ce moment. N'a-t-il pas remis au notaire une note de frais où figure, parmi les dépenses que la maladie et le décès de ta mère oht occasionnées... le prix de ton voyage payé par Clotilde — ai^ancé, rectifie Clech? Ce sont ses dernières cartouches ; je les lui laisse brûler. >

Un soir de juin, au lieu de la lettre hebdomadaire qu'il se faisait lire par son guide, Dieuleveult reçut de Lourdelin un court billet ~ en Braille. Trois lignes :

« Mon cher enfant, nous en avons fini. La partde succession qui te revient s'élève à la somme de trente-cinq mille francs. Je serai à Paris la semaine prochaine. »

Savinien repassa plusieurs fois sur le chiffre énoncé. II n'en croyait pas ses doigts...

Autour de lui rôdait Jules, intrigué par cette correspondance mystérieuse, qui frustait sa curiosité.

Dans la petite église de Clamart, ce dimanche de juillet, les Vêpres expiraient.

A l'orgue, Savinien accompagnait les hymnes en s'efîorçant de communiquer au distrait ténor, au Frère et aux trois enfants qui les chantaient, un désir de perfection stimulé par la présence d'Annette^ de sa mère et de Lourdelin, dans la nef.

Il eût préféré se faire entendre à la messe du prône, où plus grande latitude est laissée à l'organiste. Mais l'heure trop matinale et l'éloignement de la paroisse avaient contrarié ce souhait, et c'était charmant déjà qu'ils eussent déjeuné tous les quatre sous la tonnelle d'un restaurant, puis que le capitaine et la jeune fille, d'une piété tempérée, consentissent à se joindre aux fidèles.

Pour Savinien, l'enthousiasme profane où l'avais jeté cette visite s'épurait, se filtrait à travers les antiennes et les psaumes.

Mais les harmonies sereines qu'il répandait sur

l'assemblée ne s'inspiraient pas plus d'un zèle dévotieux que d'une fièvre de félicités terrestres. Ces harmonies étaient simplement l'expression d'un bonheur infini, d'une souveraine quiétude, que ne parvenaient pas à troubler les éclaboussures de plusieurs voix masculines négligées.

L'office terminé :

— Gagnons le bois, ah ! le plus vite possible! réclama Annette. ;

Mais au milieu de la côte, des chanteurs avaient établi leur postiche. Une voix de femme célébrait : « la rosiè-re... la rosiè-re... la rosière de chez nous », et cette voix était reconnaissable, comme celle qui la renforçait au refrain. Merle et sa maîtresse travaillaient là.

Dieuleveult ayant hâté le pas, aussitôt, derrière lui, Mni6 Leybre s'écria :

— Voilà un aveugle qui ne sort pas de l'Institution, hein ! on peut le dire...

S avin" en feignit de n'avoir pas entendu. Le soleil brûlsit, l'ascension avait été rude, Lourdelin s'arrêta.

— Je n'ai plus mes jambes de sous -lieutenant, fitil, et le train dont tu vas me fatigue. Prends le bras d' Annette, je marcherai avec ma sœur.

La proposition ravit et troubla son compagnon. Il n'osait s'appuyer sur le bras offert : il craignait de paraître en avoir besoin et sa pression lui était douce.

— Comment trouvez- vous notre petite église ? demanda-t-il avec élan. .

Annette répondit:

— Pauvre et maussade. Il n'y avait pas cinquante personnes dans la nef. Reste la ressource de regarder les peintures. Vous ne pouvez pas les contempler, c'est dommage. Vous perdez une belle occasion de vous divertir.

Autour d'eux, le bois retenlisfait d'appels £.u plaisir, aux épanchements, à l'échange...

Ce n'était point la bonne volonté qui manquait au jeune homme : il le témoigna en pesant un peu sur le bras d'Annette. Mais comme il lui proposait timidement, pour prolonger la promenade, de s'enfoncer davantage dans le bois :

— Merci bien, fit-elle, c'est l'heure de la charcuterie et des papiers gras dans l'herbe ; je crois qu'il est urgent, au contraire, de nous rabattre sur Clamart.

— Doucement, les tourtereaux 1 cria Lourdelin, qui s'arriérait avec M"*® Leybre.

Ils ralentirent leur allure et rebroussèrent chemin.

Ainsi, vous ne vous êtes pas encore décidé à

venir habiter Clamart ? dit tout à coup Annette.

— Oh ! il faudra bien, à l'entrée de l'hiver, que j'en arrive là, non sans ennui, expliqua Savinien, car la relégation en banlieue va fatalement relâcher, rompre peut-être, des liens d'amitié qui me rendaient si précieux le séjour de Paris. Et pourtant, qu'importe mon domicile ? En dehors de l'église et d'un hôpital qu'on construit, église et chapdle qui produiront ensemble seize cents francs environ, la commune eH avare de casueî. J'avais d'abord songé à remplacer par des leçons chez moi, l'ingrat accordage des pianos... auquel je n'ai plus de temps à perdre. Mai? il parait qu'un célibataire ne saurait mettre à exécution ce projet. N'est-ce pas compréhensible, au fond ? Sans compter le sentiment des convenances, qu'observent avec rigueur les familles bourgeoises de ces petites localités, je n'ai pas pour recevoir de<^ élèves l'intérieur qu'il faut. Qui donc en prendrait soin? Mon guide ? Un enfant. Des servantes ? Le pillage organisé. C'est le cas de dire que le j3u n'en vaudrait pas la chandelle.

— Mariez-vous.

Annette dit cela d'un ton étranger — et pouvaitelle rien dire, en somme, qui découlât plus pertinemment d'une confession aussi particulière ?

— Certes, répliqua-t-il, le mariage est l'état que nous devons préférer, lorsque la responsabilité qu'il comporte ne risque point de trahir des forces dont on a trop présumé. C'est l'histoire de votre voisin Guillout. Mais l'obstacle matériel supprimé, combien d'autres, d'une nature infiniment plus déHcate, discréditent le choix de l'aveugle ! Nombreuses sont les femmes convaincues (comme vous l'étiez naguère, je m'en souviens) que l'égoïsme préside à toutes nos actions et nous fait considérer, dans l'épouse, l'associée, plutôt que la compagne du cœur. Or, ce n'est point là une opinion vérifiée. J'ai... des amis, pour qui l'existence affranchie du besoin et des basses tutelles, aura relativement peu de prix, tant qu'une inclination après laquelle ils soupirent, ne les possédera pas tout entiers et à jamais.

Un silence étendit la portée de cette déclaration dont Savinien se reprocha la hardiesse. Il crut la racheter en poursuivant légèrement :

— Car l'aventure rapportée par Guadet et Dufau dans leurs ouvrages, est plutôt exceptionnelle, vous savez...

— Quelle aventure ?

— Un aveugle-né, près de s'allier à une jeune fille qu'il aimait passionnément, recouvra la vue. Mais il eut beau alors chercher, dans la femme dévoilée, des séductions conformes à l'idée qu'il en avait conçue : l'identification échoua. Il ne reconnaissait pas son rêve. L'image nouvelle contrastait avec l'ancienne gravée en lui, et la moins adorable des deux était, hélas ! la plus récente et la définitive !

- — Il y a une chose que ne disent pas vos auteurs, — - la plus importante, résuma incisivement Annette. La désillusion du jeune homme a-t-elle précédé ou suivi le mariage ? C'est là le nœud de la question.

Savinien baissa la tête sous la douche. Pourquoi alors Annette lui conseillait-elle de se marier, si le mariage n'était que déception ?

La réponse lui vint des voix conjuguées de Merle et de sa maîtresse qui chantaient encore au même endroit. Ils n'étaient pas las de verser la romance aux couples qui passaient et s'arrêtaient pour l'apprendre par cœur. Ils savaient par expérience le mensonge des liaisons hasardeuses, et ils le célébraient, et tous s'y laissaient prendre. C'était donc que ce mensonge même procurait plus de félicités que le vide autour de soi, et que la chaîne à deux est préférable à la liberté seul...

Au bras d' Annette, Savinien accéléra l'allure, comme s'il éprouvait un peu de honte à prendre conseil tout ensemble de la romance et de ses chanteurs mal famés.

Ils dînèrent sous les tonnelles d'un restaurant rustique. Les verres étaient lippus, les assiettes avaient l'épaisseur d'un marbre de cheminée, le pied écrasait sous la table des restes, et le banc sur lequel on était assis avait des clous sournois.

Dieuleveult et ses amis ne se remirent un peu que sur l'impériale du tramway qui dessert Issy, Vanves et Glamart. Assis entre Lourdelin et sa nièce, le jeune homme passa, là encore, une heure ineffable. La conversation languissait ; des à-coups de la voiture rapprochaient un instant les épaules, les bras, les genoux ; c'était un de ces soirs où il y a du bonheur en parcelles dans l'atmosphère.

— Croirais-tu que ton oncle persiste à vouloir s'en aller mardi! J'ai vainement essayé tantôt de gagner la semaine au moins :il est intraitable, dit M"^^ Leybre à sa fille. Je ne compte plus que sur vous, M. Dieuleveult et toi, pour vaincre sa résistance.

— Quoi ! c'est après-demain que vous nous quittez I

s'écria Savinien, dont le désappointement n'était pas joué.

Lourdelin invoqua ses habitudes bouleversées, sa mission remplie, l'inutilité de sa présence à Paris, du moment qu'il n'y avait plus personne à persuader.

C'était une allusion au combat que sa soeur soutenait contre lui depuis le matin. Il avait offert, une dernière fois, d'agir auprès d'un de ses amis, tout puissant rue de Grenelle, pour faire entrer Annette dans les Télégraphes. Mais le premier cri de Mi«e Leybre avait tout de suite été :

— Quel malheur que tu ne connaisses pas plutôt le président du Conseil municipal !

Puis :

— Non, je craindrais de compromettre les chances que nous avons d'être nommée cette année ; mieux vaut patienter encore quelques mois.

— Sommes-nous près d'arriver ? demanda Savinien.

— Oui, répondit Lourdelin, voilà la rue de Sèvres.

— Venez seul me reconduire ; il faut que je vous parle, murmura alors l'aveugle à son ami.

Tous quatre descendirent du tramway au boule^ vard Montparnasse.

— Je vous rejoindrai dans une demi-heure, dit le capitaine, à qui sa sœur faisait chaque soir un lit par terre, dans le salon.

— Peut-être vais- je vous obhger à différer votre départ, exposa Savinien à son compagnon. Je sais combien vous affecte la situation que crée à M^e Annette une postulance indéfinie. C'est aussi l'inquiétude de M°^e Leybre, qui ne se résout pas toutefois àtran-^ siger. Elle n'accepte guère, au sujet de sa fille, qu'une composition : le mariage.

— Probablement parce que cela n'engage à rien, observa Lourdelin, sans défiance. Qui donc, aujourd'hui, serait assez fou pour s'empêtrer d'une institu-

trice m partibas^ d'une femme dont la dot est constituée par ces assignats de notre époque : les brevets ?

— Qui ?... Mais... par exemple... moi, si vous vouliez plaider ma cause.

Le vieillard s'arrêta, stupéfait, sur le trottoir.

— Toi ?... Ah ! ça, c'était donc exact : la lettre que montrait Glech, tu l'as bien écrite ; les projets qu'il te prêtait, ce sont les tiens... et la petite les connaît ?

— Non.

Et lorsqu'il se fut, à cet égard, expliqué, Savinien déchargea son cœur.

Je suis hbre ; j'aime M^e Annette. L'héritage que

j'ai recueilH m'encourage... Je suis sinon riche, du moins en situation de lui permettre l'attente d'un emploi... Qu'elle l'obtienne jamais et c'est pour nous l'aisance, car mes émoluments d'organiste s'arrondiront sans peine du bénéfice de quelques leçons.

— Oui... oui... oui, ponctuait Lourdelin, sans enthousiasme.

— J'entends bien, j'ai tort de régler l'accessoire, tant que le principal est en question. Vous doutez que Mlle Annette réponde à l'attachement que j'ai pour elle, n'est-ce pas ?

— Je suis là-dessus tout juste aussi renseigné que toi. Je ne prévoyais pas ta confidence ; elle me déroute un peu. Certes, je serais heureux de concentrer sur un seul bonnet, l'affection que j'ai pour vos deux têtes. Je me demande souvent ce que vous deviendrez séparément, quand ma sœur et moi nous aurons disparu. C'est presque m'ôter cette préoccupation que d'en unifier l'objet. Enfin, au rebours de l'opinion eommune, l'âge d' Annette, approchant fort du tien, m'est encore, pour vous, une garantie.., A vingt- quatre ans, avec son caractère, sa maturité d'esprit, ses goûts simples, ma nièce n'est pas la petite évaporée ;sur qui tu ne pourrais te reposer des soins du ménage.

— Alors ?... interrogea Savinien.

Alors, mes scrupules sont d'un autre ordre. Ton

aimable beau-frère va triompher. Tout Saint -Brieuc répétera avec lui que j'eusse défendu tes intérêts moins chaleureusement, si je n'avais du même coup travaillé pour ma famille. J'aurai l'air, comprends-tu, de jeter Annette dans tes bras, de capter, en un mot, cette succession dont j'ai surveillé l'équitable partage. Les manigances que le sieur Clech à ma place eût ourdies, il me les imputera... N'importe. Ma conscience est tranquille ; je ferai, dès ce soir, auprès de Thérésine, la démarche que tu souhaite'^;. Si j'échoue...

Eh ! bien ! interrompit Dieuleveult, M^i® Annette et sa mère se déshabitueront de me recevoir. Je me retirerai à Clamart ; j'y traînerai, dans la perpétuelle société des guides, une existence insipide et sans but...

Depuis une heure, ils parcouraient la rue Rousselet, déserte et paisible. Devant la porte de son ami, Lourdehn rompit enfin l'entretien.

A demain. Aie confiance. Je ne partirai point

que tu ne sois fixé.

En haut, à Jules qui lui marquait un peu d'humeur, telle une jeune femme qu'on n'a pas dressée à garder la maison :

— Il fallait te coucher, dit Savinien ; que faisaistu ?

— Je lisais,

Mais son maître s'étant mis au lit et se tenant coi, le gamin en fut offusqué. Il eût voulu que l'autre racontât sa journée. Le visage de l'aveugle l'intriguait ainsi qu'une façade à volets clos. Il y avait déjà de l'abandon dans ce silence.

L'enfant sentait qu'on lui cachait quelque chose. Il glissa ses mains entre le matelas et le sommier et, sous prétexte de le border, secoua Savinien, afin de lui arracher au moins une protestation. Mais celui-ci

ne bougeait pas, semblait même trouver un charme à cet office.

Jules éclata.

— La fréquentation de certaines gens ne vous rend pas communicatif. J'avais bien raison, sachant avec qui vous étiez, de dire à maman : « Il ne songe guère à moi, tantôt, va !

Ce fut bien pis lorsque, le lendemain, Lourdelin emmena Dieuleveult et se promena avec lui pendant une demi-heure, dans la rue Rousselet. De la fenêtre, Jules les voyait, bras dessus, bras dessous, sérieux, l'un — et c'était l'ancien officier — paraissant réconforter son interlocuteur, accablé au début .

Qu'est-ce qu'ils complotaient?

L'exclamation de Lourdelin, sur laquelle les deux hommes, remontés, se séparèrent : «Ah! ces trois jours pour réfléchir passeront vite ; ce n'est pas, en somme, trop exiger » ; cette exclamation n'apprit rien au petit guide ; et tous ses stratagèmes, ensuite, ne réduisirent pas une discrétion opiniâtre.

La chambre était maintenant trop grande pour eux, comme une chambre de malade. Vexé, Jules desserrait à peine les dents, en face de Savinien impénétrable, assis ou allongé sur son lit. Quand ils se parlaient, c'était d'une voix changée, fausse, mauvaise. Ordinairement, leurs courtes brouilles finissaient dehors, à la première sortie. Le conducteur expert arrivait toujours, par ses attentions ou ses négligences, à ressaisir le réfractaire. La rue était un domaine où le clairvoyant se revanchait. Mais si l'on demeurait enfermés, adieu la plus sûre occasion de victoire ! Et cette occasion, l'aveugle la refusait.

L'après-midi du troisième jour, il courut à la porte et l'ouvrit, avant que Jules eût reconnu dans l'escalier le pas du visiteur,

~ Eh bien ?

A cette ardente question, Lourdelin ne répondit pas d'abord, exagérant son oppression. Puis, incapable de faire durer le jeu, il embrassa l'impatient.

La... la... tu es agréé... Habille-toi, nous dînons

rue Méchain. . .

Quand Savinien rentra, la langue déliée par la joie :

— J'épouse Mlle Annette ! s'écria t-il. Tu l'avais deviné ?

— Parbleu ! fit laconiquement l'enfant.

Dieuleveult crut qu'il boudait encore et se dit :« Je.

vais donc être débarrassé de cette engeance ! »

Mais cinq minutes après, les petites mains fidèles, sans rancune, ramenaient sur lui les couvertures, avec même un excès de précautions, l'envie de laisser un favorable souvenir, et la voix de Jules prophétisait, en guise de bonsoir :

— Peut-être bien, allez, que vous me regretterez.

Annette avait accueilli la demande du jeune homme avec étonnement d'abord. Rien, dans son attitude, ne l'avait avertie qu'il l'aimait. La cécité légitimait sa gaucherie auprès d'elle. Car l'observation de La Rochefoucauld : « Il n'y a point de déguisement capable de cacher l'amour où il est», ne saurait s'apphquer aux aveugles, préservés des trahisons de ces serviteurs bavards : les yeux.

Quatre ans plus tôt, dans l'ivresse du succès qui couronnait ses examens brillamment subis, l'idée que Savinien la recherchait l'eût sans doute beaucoup amusée. Elle s'y arrête maintenant avec la résolution <lu désespoir. Ce n'est plus à son âge qu'on se montre exigeante. Le nombre des sentiers frayés dimi-

nue à mesure qu'elle s'enfonce dans la vie. Sa mère est trop retirée pour que l'occasion perdue se retrouve aisément. Presque toutes ses amies de pension sont pourvues. Seule, elle n'a pas de position^ aveu terrible dans une classe qui fait de l'affirmation contredre son mot de passe et de ralliement.

Physiquement, le mari ne lui déplaît pas, voilà tout. Elle a toutefois besoin de s'exalter, et les instigations que lui refuse son cœur, elle les cherche dans son esprit. Elle pense aux personnes que surprendra la nouvelle de son mariage : amies, directrices d'institutions, etc.. C'est à leurs yeux surtout qu'il faut nepoint déroger. Elle se voit recevant les compliments. Sa contenance s'efforce d'exprimer le dévouement et Pabnégation qui rehaussent son choix. Tout concourt à le distinguer : la petite fortune de Savinien, sa profession — et jusqu'à son infirmité... Elle constitue en quelque sorte l'aristocratie des disgrâces. La cécité n'est jamais ridicule. On ne supporterait pas un aveugle comique, au théâtre ; tandis que le sourd y fait rire communément.

Et flatteur, le triomphe d'Annette est durable aussi. Il est certain qu'elle gouvernera sans difficulté ce garçon si doux, tendre et discipliné par l'accoutumance aux tutelles.

Admis à faire sa cour, Savinien vint tous les soirs,, vers neuf heures.

— Jules va débarrasser la table avec moi, disait complaisamment M'"^ Leybre, tandis que les jeunes gens se confinaient dans le petit salon, contre levieux piano recueilh. Mais il arrivait souvent que leurs premières chuchoteries vacillaient sous l'orage de la Danse des fées^ déchaîné par Guillout. Ou bien la femme de ce voisin gênant chantonnait un air, toujours le même : Que les beaux jours- — sont courts t pour endormir son enfant. Les pieds d'une chaise, soulevés par le bercement, frappaient le plafond

en cadence. C'étaient, pour le fiancé, d'insupportables moments. Enfin, tout bruit cessant, il pouvait s'épancher, paraphraser d'abondance le joli vers du poète :

Sans t'avoir vu des yeux, je te cherchais du cœur.

Il se remémorait des conversations insignifiantes, mettait des dates sur des rencontres anciennes, évoquait une matinée dans le pensionnat de l'avenue d'Orléans, les leçons d'écriture Braille sous la lampe... Il se rappelait l'endroit de la dictée où leurs mains, leurs genoux distraits, par hasard, s'étaient frôlés. Pour préciser ou compléter une indication, il procédait par emprunts à la voix, si sujette à varier. Elle lui servait à se repérer. Il la quahfiait pimpante ou couverte, comme il eût dit : vous portiez une robe claire, ou : ce fut une journée gâtée.

— Alors, vrai, vous trouvez tant de choses que <jela dans la voix ?

Il répondait :

— C'est un baromètre. Tout agit sur elle, non seulement les années, la santé, les chagrins, les inquiétudes, et jusqu'au temps qu'il fait, l'air humide ou sec... Vous ririez si j'avançais que votre voix n'est pas, dans l'obscurité, ce qu'elle est aux lumières. Mais il faut savoir écouter pour surprendre ces alternatives d'éclairage et d'ombre. Il est bien difficile de nous déguiser une voix : elle a toujours pour nous son âge et son identité. N'est-ce point une constatation conforme à nos remarques, les soirs où nous allons au théâtre ensemble ? Des actrices sur le retour, habiles à se maquiller, parviennent encore à TOUS donner l'illusion de la jeunesse; mais la voix, on ne la farde pas, et j'en aperçois les fêlures, les rides, les pattes d'oie... Je vous ai dit combien mon oreille est blessée par une Jeanne d'Arc de quarante-cinq ans «t une Agnès ou un Chérubin qui ont des fils ma-

jeurs . C'est même un des motifs pour lesquels l'opéra m'est si pénible. La voix des chanteuses vieillit d'une génération les héroïnes qu'elles représentent. Ce ne sont pas Marguerite ni Juhette que j'entends — mais leurs mères ! Dès lors nous sommes offusqués par l'anachronisme des sentiments printaniers dans une bouche d'automne. Votre ouïe admet cela, tant elle est asservie au phénix de vos sens, et vous applaudissez de confiance des voix d'or dont le Temps, ce faux-monnayeur, a lentement perverti le titre,

— En sorte que si ma voix s'altère...

— Elle peut défaillir et rester charmante. Je sais des voix de vieillards, frustes, usées et tout de même exquises. La vie a coulé sur elles comme un fleuve sur les cailloux — pour les polir. Mais supposons que la vôtre dépérisse : j'en aimerai le souvenir. N'y suis-je point habitué? Grâce à la faculté que j'ai de réveiller les échos, jamais votre absence ne fut complète ici. J'ai la mémoire de l'ouïe.

Il y avait cependant des aveux que n'osait pas l'amant : ses battues dans la chambre, l'indiscrétion de ses mains, de sa bouche. Mais il confessait la déclaration écrite et non remise, le soir qu'il avait connu l'état désespéré de sa mère.

— J'aurais dû m'en douter. Au sable fin de votre voix se mêlaient comme de petits graviers.

Annette l' écoutait, sensible à l'hommage, à cette adulation murmurante, nouvelle.Mais le plaisir qu'elle éprouvait n'excédait pas celui d'une caresse légère, à' fleur de peau. Peut-être un homme de trente ans, grand, robuste, savant approcheur, eût-il réussi à émouvoir sa chair indifférente. Tandis qu'elle ne regardait point Savinien sans s'amuser de son inexpérience, de sa timidité. Il aurait vingt-cinq ans bientôt et il en paraissait toujours vingt, fluet, le duvet aux joues et la moustache d'un collégien. Il prédisposait à le traiter moins en mari qu'en adolescent émancipé.

Elle n'y manquait pas, se faisait maternelle, tutélaire, bravait ces yeux où la femme lit ordinairement le désir qu'on a d'elle et se trouble. Les ailes mobiles du nez palpitaient seules dans la face tranquille, comme une eau se ride au vent qui s'élève.

A quoi pensez-vous ? demanda, une fois, Savi-

nien, pendant qu'elle l'examinait ainsi, en silence : Elle mentit, prompte à l'échappatoire :

Je pense à votre déception si vous recouvriez la

vue, comme le fiancé de votre histoire.

— C'est une hypothèse bien gratuite.

— N'importe.

D'humeur à badiner, elle ajouta :

— Je dois, en prévision d'une cure miraculeuse, vous prévenir que je ne suis point belle. Mon signalement, tenez : visage étroit et long, menton dur, nez mince dont la régularité est contrariée par un petit renflement, cran d'arrêt commode pour les lunettes... quand j'en porterai ; des yeux gris tantôt, bleus tantôt ; un front assez haut pour que je m'ingénie, par des artifices de coiffure, à le diminuer. La bouche... ah ! ce ne serait rien d' avoir la lèvre supérieure un peu arquée, si je ne pouvais parler et sourire sans découvrir — signe particuUer — une surdent.

— Je la connaissais, fit-il, les bras à la taille d' Annette.

— Comment ?

— Vous avez fort intrigué mon premier guide, qui ne comprenait pas qu'on eût, disait -il, une dent de trop.

Cette boutade les égaya une minute, que mirent à profit les doigts de Savinien pour grimper jusqu'à la nuque de la jeune fille et s'y jouer parmi des mèches dissipées.

— Vos cheveux ?

— Ah ! oui, j'oubhais... maman les admire ; moi, je le=^ trouve d'un blond fade, sans chaleur...

— Vous vous enlaidissez parce que vous êtes à

l'abri d'une contre-expertise. En effet, je n'aurais pas l'inconvenance d'imiter cette aveugle, dont Dufau a publié les Souvenirs certainement apocryphes. Imaginez-vous qu'elle promène les mains sur la figure de son fiancé, pour en apprendre les traits... Et comme aucun autre moyen de contrôle n'est à ma disposition...

Il baissa la voix :

— Aucun autre moyen permis, du moins...

— Permis ? Que voulez-vous dire ?

Payant d'audace, il invoqua le témoignage d'un chef d'institution privé de la vue, lequel avait coutume, lorsque l'oblitération des caractères empêchait le doigt d'en percevoir la forme, de les déchiffrer açec ses lèvres,

— Ainsi faisait, d'ailleurs, pour lire l'Evangile selon saint Marc, imprimé en relief à notre usage, une jeune fille qui s'était écorché le bout des doigts.

Mais il avait sciemment dénaturé la citation, car c'est pour montrer à quel degré, chez certains aveugles, est développée la sensibilité tactile de la langue, que Guadet, dans son journal, rapporte ces exemples.

L'ambition de l'amant, toutefois, perçait assez dans sa version, pour qu'il n'y eût plus, après ce préambule, qu'à venir au fait. Annette l'attendait là, curieuse de voir si sa soudaine hardiesse l'y conduirait . Elle fut, à l'instant, fixée. Savinien amenant à soi la tête convoitée, descendit du front, que ses lèvres mesurèrent, aux paupières d'une douceur de pétales, puis au contour du visage qu'elles suivirent, avec la délicatesse d'un pinceau, jusqu'au menton.

— Eh bien ! suis je ressemblante ? demanda Annette, qui se prêtait au jeu, non sans plaisir.

— Je vais vous le dire... fit-il.

Inopinément, sa bouche aguerrie obUgea celle de l'imprudente à s' entr' ouvrir, comme un fruit se fend,

et dans l'écartement, son baiser se glissa, parcourut r infranchissable et double rangée de petites touches serrées qu'accidentait, en haut et à gauche, un dièze unique; la surdent. Il voulait s'y attarder, mais elle se déroba, et il ne sut pas la contraindre.

Le temps de leurs fiançailles fut avare de hcences pareilles.

Le plus souvent, les allées et venues de M"^e Leybre et surtout de Jules, dont le manège n'était pas exempt de malice, réduisaient Savinien au langage innocent des mains. Il emprisonnait dans les siennes celles d'Annette, en pétrissait la paume, en comptait et recomptait les doigts, longs fuselés et secs.

« Quelle éloquence et quelle variété dans les mains! pensait-il. Je doute que les visages soient, pour les clairvoyants, plus abondants en contrastes. N'ont-elles pas une physionomie, des mœurs — et deux faces, comme pour mieux mentir ? Leur conformation, leur étoffe, leur température, leurs tics, leur façon de se donner : état signalétique. Ce sont aussi des plantes actives, on peut les classifier, les diviser en ordres, genres, espèces... Ah ! cette humanité en miniature, ces marionnettes de génie, ce peuple industrieux et nain ! »

Annette le tirait de sa méditation: Jules repassait devant eux pour la dixième fois.

— Si j'étais dans les bonnes grâces de votre premier guide, il n'en va pas de même avec celui-là. Demandons-lui donc s'il consentirait à vous servir de guide lorsque nous serons mariés.

Ils appelèrent l'enfant et lui posèrent la question. Celui-ci avait dû déjà s'interroger, car, sans hésitation, il répondit :

— Je regrette... mais je vois bien que nous ne sympathisons pas, mademoiselle et moi. Au bout de huit jours, l'un de nous deux serait de trop dans la maison. J'ai promis à M. Savinien de rester auprès

de lui jusc[u'à son mariage ; je tiendrai parole. Mais c'est tout ce que je pourrai faire...

Il débita cela avec tant d'aplomb, une si comique^ importance, que les jeunes gens en furent soulevés^ de gaieté.

Jules, alors, froissé, rejoignit dans la cuisine ]y[me Leybre et lui confia ses projets d'avenir. Ilss'entendaient à merveille. «Voilà une personne qut me comprend », disait-il d'elle. « Voilà un petit bonhomme sérieux », disait-elle de lui.

Un dimanche, ils allèrent à Clamart visiter deslogements.

Ils ne cherchèrent pas longtemps. Une maisoik attira Annette par sa façade festonnée de glycine^ et de clématites. Une vieille femme, la propriétaire,, se réservait le rez-de-chaussée; ils louèrent sur l'heure le premier étage — qui était aussi le dernier.

— Un vrai nid d'amoureux ! déclara M^^ Leybre. Il avait encore l'appréciable avantage d'être bâti

en face de l'égHse, à l'entrée de la rue de la Fontaine,, une ruelle plutôt paisible et déserte, que Savinien pourrait traverser seul pour vaquer à son emploi.

Tout de suite, M"*^ Leybre, à qui son futur gendredonna carte blanche, s'occupait à meubler les trois pièces et la cuisine dont se composait le logement. Elle en sortait chaque fois lasse et triste, d'une tris-^ tesse sur les causes de laquelle il était difficile de se méprendre.

— Elle va bien s'ennuyer lorsque vous ne serez plus là, dit Savinien. Il faudrait qu'elle vînt habiter auprès de nous — avec nous... Les exigences d'urv magasin ne sont plus de son âge... et les agréments^ de la rue Méchain ne la consoleront pas de votre départ.

— Elle déclinerait notre offre, j'en suis sûre,, observa Annette. Elle aurait peur d'être pour nou&

une gêne et une charge. Un moment, j'avais espéré que son frère ne retournant pa^ à Saint-Brieuc, ils vivraient ensemble. La simplicité de leurs goûts rendait possible cet arrangement. Mon oncle l'a contrarié en quittant Paris.

— Oh ! sa détermination n'est pas irrévocable. Il reviendra.

Annette et lui n'en reparlèrent plus. Mais il y songeait cependant et le témoigna, un soir du mois d'août.

— Savez-vous qu'il y a, à Paris, une Société des ateliers d'aveugles ?

— Non, firent les deux femmes.

— Fondée en 1882, elle tend à réaliser l'Ecole professionnelle que tous nos vœux appelaient, la substitution du relèvement moral par le travail, à l'encouragement au vice par l'aumône. Jusqu'ici, on n'a guère eu souci, en France, que des jeunes aveugles, pour les instruire, et des vieillards, pour les hospitaliser ; les uns et les autres, d'ailleurs, en nombre relativement restreint. On ne s'inquiétait pas du tout des aveugles valides, dans Àa force de l'âge, des malheureux qu'un accident, une maladie, condamnent à la mendicité, du jour qu'ils ne peuvent plus exercer le métier qui les nourrissait. C'est pour remédier à cet oubli qu'a été institué un ateher où des contremaîtres enseignent le rempaillage et le cannage des sièges, la vannerie et la brosserie, aux aveugles de bonne volonté. Ce n'est ni un asile, ni un hospice, mais un endroit de passage, fermé à l'ouvrier lorsqu'il n'a plus rien à y apprendre. On lui a mis le pied à l'étrier. La Société a débuté modestement, rue Basfroi ; mais, à présent ses atehers sont transférés à Montrouge, rue Jacquier dans une maison qu'a fait construire exprès une généreuse donatrice, M™^ Charles Heine.

— Ah ! c'est bien, cela ! interrompit M"'^ Leybre.

— L'œuvre commence à être connue. Elle rendra de grands services lorsque l'écoulement des produits sera assuré. Grâce à des subventions temporaires de conseils généraux, aux bourses de séjour des municipa^ lités, aux sacrifices des familles ou à la libéralité de quelques bienfaiteurs anonymes, la subsistance est garantie à la plupart des ouvriers pendant les douze à quinze mois que dure leur apprentissage. Mais si l'école est gratuite, je le répète, ce n'est pas un asile, et les aveugles fraîchement débarqués, entre autres, sont livrés à l'exploiteur. Cette situation a frappé les dames patronnesses de l'œuvre. Elles sentent la nécessité d'une pension qui fournirait, à des prix raisonnables, le vivre et le coucher à ceux de ces infortunés que menace la promiscuité de l'hôtel borgne et des gargotes. Bref elles faciliteraient volontiers la création, dans les environs de l'atelier, du refuge souhaité. Elles en paieraient le loyer et la mise en état. Une dizaine de lits suffiraient d'abord, car l'école ne peut, hélas! recevoir plus de vingt-cinq à trente aveugles, dont le tiers à peine est défrayé.

— L'intention est excellente, dit Annette, qui ne voyait pas où il en voulait venir.

— Naturellement, reprit Savinien, ce plan n'est praticable qu'avec le concours d'une personne sûre par qui la pension serait dirigée. Alors... j'ai pensé..»

— Vous avez pensé ?

Que M™® Leybre remplirait parfaitement ces

fonctions, secondée par une bonne pour la cuisine et les gros ouvrages.

— Mais oui... c'est une idée... Qu'en dis-tu, maman ?

— Sans doute... mais ces dames ne me connaissent ni d'Eve ni d'Adam ; je ne suppose pas qu'elles acceptent comme cela quelqu'un...

— Là n'est pas l'embarras. Un de mes amis, Sézanne, en relations avec le Comité de patronage.

ainsi, d'ailleurs, qu'avec toutes les Sociétés pour l'amélioration du sort des aveugles, vous aidera, j'en suis sûr. Mais ce qui vaudrait encore mieux ? ce serait que Lourdelin consentît à venir demeurer avec vous. La présence d'un capitaine retraité, outre qu'elle en imposerait à vos locataires, entraînerait infailliblement les bienfaitrices. M'autorisez-vous à manœuvrer pour le fléchir ?

— A votre gré, mes enfants, dit M™^ Leybre.

En même temps qu'il écrivait à son ami et posait les jalons de F affaire, Savinien, sur les conseils de Lourdelin, invita les Glech à assister à son mariage. Il attendait un refus, qu'à la vérité il essuya de Clotilde, mais en termes affectueux qui le surprirent. Tout semblait oublié. Elle le félicitait de son choix, de son empressement à s'établir, à affermir sa vie. « Malheureusement, la maison nous absorbe... Ne comptez donc pas sur nous. Ce sacrifice, toutefois, nous serait plus léger, si vous pouviez, ta femme et toi, venir passer quelques jours à Saint-Brieuc... »

Il apporta la lettre rue Méchain.

— Allez-y, fut d'avis M™® Leybre ; ne perdez pas cette occasion « d'être bien en famille ».

— C'est fâcheux tout de même, dit Savinien, car j'espérais que Clech et Sézanne seraient mes témoins. Bruzel est en Normandie, chez ses parents ; il n'aura pas trop de toutes ses vacances pour les convertir à sa cause.

— Quelle cause ?

Sans se faire prier davantage, Dieuleveult raconta les amours muettes de Félicie Gilquin et du jeune professeur. S'il n'obtenait pas de sa famille le secours matériel faute duquel se déclarer officiellement lui semblait téméraire, il devrait se résigner à un nouveau bail de patience.

— Le meilleur de leur existence peut-être ; je ne

la vois pas rose, plus tard, avec les ressources que vous dites qu'ils auront.

Cette remarque d'Annette n'arrêta pas Savinien, qui poursuivit :

Je crains bien, hélas! qu'il n'échoue. Ses parents

sont des paysans rapaces qui estiment avoir assez fait pour leur fils en l'envoyant, sans bourse délier, à l'Institution. Pauvre garçon!

A la fm du mois d'août, Bruzel rentra à Paris. Les prévisions de Dieuleveult se vérifiaient: père et mère n'avaient pas lâché un centime. Quinze cents francs pour se mettre en ménage 1 Le gars se moquait d'eux. Et l'engagement même qu'il prenait de leur rembourser la somme petit à petit, capital et intérêts, ne les persuadait pas.

— Il était si triste dit Savinien à Annette, que je n'ai pas osé l'inviter. J'avais plutôt envie de les lui prêter, ces quinze cents francs.

— Eh bien, fit-elle, qui vous a retenu?

— Mais... l'hésitation à disposer, sans votre approbation, de ce qui, maintenant, est à vous comme à moi.

— Vous avez eu tort. Vous me jugez mal si vous me croyez incapable d'un mouvement généreux.

— Oh ! chère I chère 1... s'écria-t-il. Bruzel vous remerciera lui-même. Moi, ce ne sont pas des paroles que j'ai aux lèvres, c'est mon cœur.

Et il le répandait, pour gage de sincérité, sur les mains qu'elle abandonnait.

Lourdelin arriva l'avant-veille de la cérémonie, porteur de bonnes nouvelles.

— Quelle visite ai-je reçue, hier ? demanda-t-il à Savinien ; devine ? Celle de Clotilde 1 « Embrassez mon frère pour nous, m'a-t-elle dit, embrassez aussi sa femme, et rappelez-leur, s'ils peuvent s'absenter, que notre maison leur est ouverte. »

— Bravo ! Vous les avez mis à la raison I Vous voilà libre... Tant mieux, car nous avons besoin de vous ici.

Le bonhomme se défendait ; il fallut l'entreprendre^ l'instruire à fond des vues qu'on avait sur lui.

— Mon Dieu, fit-il à la fin, ébranlé, j'étudierai la question, et si vraiment mon concours est utile, indispensable... eh bien ! je ne dis pas non.

Le mariage fut célébré en l'Eglise Saint- Jacques du Haut-Pas, un jeudi de septembre. Gilquin, par faveur spéciale, touchait l'orgue.

Après la messe, cinq voitures emmenèrent à Clamart les parents et quelques amis intimes des deux familles, auxquels un déjeuner dînatoire fut servi dans un Salon pour Noces, place de la Mairie, non loin de l'habitation des jeunes époux.

Le repas fut très gai, et les derniers à s'échauffer n'étaient point d'anciens condisciples de Dieuleveuli, qui s'étaient joints à Gilquin, à sa femme et à sa fille.

Annette, après déjeuner, prit à part Félicie :

— C'est maintenant votre tour. Voyons, quoi de nouveau?

— Rien, répondit celle-ci. M. Bruzel ne doit s'ouvrir de notre secret à mes parents que la semaine prochaine. Il est convenu que nous leur laisserons ignorer votre intervention. Papa est si fier, si susceptible... Mais nous en serons tenus à plus de reconnaissance envers vous ; nous sommes deux qui vous aimons déjà comme quatre.

On se sépara. Les aveugles organisaient une sauterie pendant laquelle, vers neuf heures, les mariés s'échappèrent, accompagnés par M^^ Leybre.

Une demi-heure après, comme elle allait rejoindre son frère qui l'attendait au restaurant :

— Je l'avais chargé d'une commission pour vous, dit Savinien à sa belle-mère en la reconduisant, mais

mieux vaut que je la fasse moi-même. Nous partons demain pour Saint-Brieuc; nous serons de retour dans une dizaine de jours. J'ai abouché mon oncle avec Sézanne, qui le présentera aux dames patronnesses. Bref, j'espère que bientôt il ne parlera plus de nous quitter et que nous serons réunis pour tou-

ÏV

Il en fut de leur voyage de noces comme de ces vêtements clairs qu'on étrenne sous les ondées. Maintes contrariétés le gâtèrent. . a a

Ils commirent premièrement l'imprudence de descendre chez les Clech, et, sans retard, ceux-ci s appliquèrent à la leur faire regretter, si bien que bavinien se demanda s'il n'était pas tombé dans un piege tendu par ressentiment. , . . ^ .

Lps deux belles^sœurs se dévisagèrent et turent ennemies aussitôt. Clotilde, sachant quelles avaient été les visées professionnelles d'Annette, ne tarissait T)as d'allusions désobligeantes, renchérissait sur les mérites de la femme d'intérieur, toute et exclusivement à son ménage. , ^ÎA+r.û

— Chaque jour, disait-elle, je me félicite de n être pas restée au couvent de Montbareil pour y terminer mes études. A quoi bon? Notre rôle, dans la vie, loin de comporter un tel luxe de science, le condamnerait plutôt, n'est-ce pas, Henri? ^

Et par exception, elle se réservait les corvées, lavait

les planchers, traquait, à genoux, la poussière, exagérait ses devoirs. Accablée ensuite de cuisme et de factures, elle prétendait n'avoir pas une minute a perdre.

— Ah! ça, est-ce pour nous qu'elle dit tout cela, ta sœur? interrogeait Annette, le soir, lorsqu'elle était seule avec son mari.

Un matin que la bonne montait de l'eau dans la chambre de « la Parisienne », Clotilde cria dans l'escalier : « Encore! Qu'est-ce qu'elle en fait ? » Et elle déclara, au dîner, qu'il fallait qu'une femme eût bien peu le souci de sa réputation pour garnir ses chemises de dentelles.

Elle en avait aperçu au linge de nuit d' Annette, Impertinemment, du tac au tac, celle-ci riposta que, pour la propreté des dessous et les soins hygiéniques, la province en était au siècle dernier, aux mœurs des grandes dames d'alors.

— Mes notions d'histoire ne vont pas jusque-là, reprit Clotilde, adroite à la parade.

« J'espère bien que nous ne moisirons pas ici. »

.C'était le souhait de sa femme; Savinien s'y rallia Le désir qu'elle avait de voir les petites plages de la baie de Saint-Brieuc fournit un prétexte à leur départ.

— Vous êtes libres, dit Clotilde, sans les retenir Vous auriez bien tort de ne pas profiter du bon temps; les mauvais jours arrivent assez vite.

Elle attendit qu'ils eussent tourné les talons et ajouta, pour Henri :

— Du train qu'ils marchent, ils auront bientôt mangé leurs quatre sous.

Savinien, cependant ne voulut pas quitter sa ville natale avant d'avoir, avec Annette, visité la maison de la rue des Pavés-Neufs.

A Dieuleveult avait succédé un marchand

d'articles de Roubaix, précédemment établi rue des Toiles, et qui s'était hâté de faire badigeonner au lait de chaux les pans de bois apparents.

— C'est donc pour cela que la maison n'a plus le

même goût, dit Savinien quand Annette lui eut révélé le dommage.

Dès le seuil, il se sentait dépaysé. La porte, à présent, était gardée par deux mannequins d'enfants, l'un décapité; et d'autres, par rang de taille, étrangers, idiots, essayaient des vêtements dans la boutique.

Le patron, qui connaissait le fils Dieuleveult, lui permit de parcourir les chambres du premier étage. La révolution prévue était accomplie. Les brèches réparées, les cloisons abattues ou repeintes, des meubles nouveaux, tout modifiait le son^ aux oreilles » de l'aveugle; phénomène analogue à celui de l'articulation chez une personne édentée à qui l'on pose un râtelier. .

De ce faux air de jeunesse, Savinien n était point

dupe. ^ ,

— Là, je couchais, enfant... Là, j'ai passe de longues heures sous l'horloge à poids... A la place de ce lit d'acajou, se dressait le lit en tombeau où papa est mort...

Il se fit conscience de traverser, sans explications, le réduit autrefois habituel aux servantes. Mais ^sa main pendante, à la dérobée, chercha l'enduit qu'avaient laissé leurs têtes sur le bois. Du papier le recouvrait. A coups de marteau, de pinceau, de racloir, partout l'envahisseur avait tué les souvenirs. Savinien se retira, le cœur triste.

Rentré à Clamart, il eut quelques belles journées Les pièces de leur logement étaient petites, propices à la construction du nid. Dès que la jeune femme avait arrangé un coin, il y furetait, touche-à-tout, les mains voletant et planant, comme des oiseaux autour de la maison qu'ils ont choisie pour s'y installer avec leur famille. Il chantait du matin au soir s'éveillpit en joie, criait à Annette, lorsqu'il revenait de l'église ou d'une leçon :

— Ne bouge pas, ne dis pas mot, je sais où tu es.

Et sûrement, en effet, il était mené vers elle par un guide indéfinissable.

Cette bonne, cette égale humeur, au commencement, plurent à Annette. La dévotion de son mari pour elle n'était pas non plus sans la flatter. Elle ne demeurait décidément insensible qu'à l'œuvre de chair. L'amour, destitué des yeux, lui semblait languissant comme un repas sans boire. Elle ne s'y faisait pas, s'endurcissait contre l'imbécillité des gestes, la routine des recettes, les grimaces, les contorsions... n

Les yeux de Savinien ne la troublaient plus. Elle les regardait en face pendant l'abordage; mais elle«? parlait à des muets.

En janvier 1885 assistée de Lourdelin qui avait quitté Saint-Brieuc et des dames patronnesses qui la commanditaient, M^^^ Leybre ouvrit, rue d'Alésia, sa pension pour les aveugles de la rue Jacquier.

L'école professionnelle comptait alors vingt-cinq apprentis parmi lesquels huit, grâce aux subsides qu'ils recevaient de sources diverses, purent donner les soixante-dix francs par mois moyenant quoi l'on s'engagait à les coucher, nourrir et entretenir.

Tout de suite, Lourdelin s'était passionné pour les ateliers d'aveugles comme successivement pour l'éducation de Savinien, les leçons de choses, la transcription des livres en BrailL, la copie de la musique. Ce lut bientôt, malgré ses soixante-dix ans près de sonner, un de ceux qui contribuèrent le plus à la prospérité de la fondation.

Le soir, après dîner, il causait avec les pensionnaires de sa sœur, trois brossiers, deux paillassonniers, deux chaisiers et un fabricant de tapis. Le doyen d'entre eux, un veuf qui avait passé la cinquantaine, se nommait Toutain. C'était un ancien cocher de fiacre dont une vieille dame riche facilitait la vie, en attendant qu'il fût admis à la finir aux Quinze -Vingts.

— J'ai quelque chance dans mon malheur, disaitil. Quand la cataracte m'a forcé de descendre de mon siège, cette excellente personne s'est intéressée à moi uniquement parce que je la conduioais d'ordinaire. Mais elle est âgée ; elle peut me manquer d'un jour à l'autre... C'est pour cela que j'apprends la brosserie commune.

L'ouvrier le plus jeune était cet élève de l'Ecole de Nancy, duquel on avait fait un virtuose, sans s'apercevoir du mal qu'il aurait à se produire, tant son seul aspect épouvantait. L'infortuné ♦'garçon errait dans les cours avec son violon (car les intérieurs le rebutaient; il fallait absolument l'entendre sans le voir), lorsque la Société des Ateliers d'Aveugles l'avait recueilli, affectant à son sauvetage une des bourses provenant de legs particuliers.

Ses camarades racontaient que M°^® Heine, la première fois qu'elle avait visité l'établissement, s'était rencontrée avec l'horrifique aveugle, sans nez, la bouche de biais, les yeux saignants... Et la bienfaitrice courait encore, prise de panique au spectacle de ces misères, par elle infatigablement secourues.

Au moral comme au physique, d'ailleurs, cet exemple était l'exception. L'Œuvre échouait contre les mendiants. Généralement, ils ne reparaissaient plusjd u moment qu'on les invitait au travail.

— Eux, fréquenter l'atelier? Pas si bêtes! Le « professionnel », avec un peu d'exactitude et d'économie n'est-il pas sûr de parvenir, en dix ans, à l'aisance que nous ignorerons jusqu'à notre dernier jour? s'écriait parfois un découragé.

— A qui la faute? renchérissait un autre. Au passant soi-disant charitable, à l'aumône méthodique. Le petit rentier qui enfouit dans sa paillasse les obligations amassées au coin du pont ou sous la^ portecochère, ce faux pauvre n'inspire aucune inéfiance. Tandis que l'acheteur soupçonne toujours l'aveugle

de spéculer sur sa crédulité en lui vendant des articles inférieurs.

~ Sotte prévention, car ils supportent la comparaison avec ceux que fabriquent les clairvoyants.

L'orgueilleux brossier qui protestait ainsi avait une trentaine d'années. C'était un ancien graveur sur métaux, célibataire. Il aurait pu gagner vingt-deux à vingt-cinq francs par semaine et en touchait à peine dix-huit, ne livrant que des pièces parachevées. On l'appelait « l'artiste k Son cas n'était point isolé. La plupart de ces braves gens, devenus aveugles à l'âge mûr, transportaient dans un nouveau métier leurs habitudes de probité.

Lourdelin les exhortait à persévérer, questionnait :

— L'enseignement à l'atelier est-il bon?

— Oui et non. L'enseignement manuel nous est donné par des contremaîtres, capables, certes, mais cela ne suffit pas. On oublie trop que l'ouvrier aveugle, à Paris, dans son quartier ou en province, dans une petite ville, aura directement affaire au client et devra, pour être à même de prendre seul une commande, calculer au plus juste et rapidement, son prix de revient. C'est aussi indispensable que de bien serrer le crin de la brosse.

— Songez, observait Lourdelin, à la difficulté d'écouler les produits; songez que les Sociétés françaises, n'ont qu'un fonds de roulement minime, compa-

.rativement aux ateliers de Glascow, d'Edimbourg et de Bradfort... Considérez néanmoins les résultats. Vous fournissez de grands hôtels, des Compagnies de chemins de fer, vous avez l'entretien de. chaises de paille dans plusieurs églises, des promenades...

Il était au courant de todt. Avant d'avoir été rue Jacquier, il savait la disposition des lieux : les métiers de sparterie au rez-de chaussée, la brosserie et les paillassons, au premier... Quand il connut le directeur et les contremt^îtres, il obtint d'eux l'adresse

<^es femmes qui travaillaient au dehors pour l'atelier. 11 alla les voir; et il laissait quelque argent chez celles — la majorité — à qui le crochet, le tricot et le filet donnaient du pain — et rien de plus.

Quoique, sauf le violoniste, il n'y eut point d'aveugles-nés ni d'hommes au-dessous de vingt-huit ans parmi las pensionnaires de M°^^ Leybre, tous, dès qu'ils étaient réunis et causaient manique, paraissaient surmonter leur épreuve. Mais séparément, on les jugeait mieux. Devant Lourdelin, leur confident bénévoie, ils ne parlaient que du passé, ne ressassaient que leur triste et banale histoire. Ils déversaient sur lui les souvenirs dont ils étaient pleins. Leur voix prenait de l'éloignement, se faisait contemporaine du bonheur de voir qu'ils avaient goûté. Ils se plaisaient à décrire l'endroit où leur enfance s'était écoulée, les détails de leur accident, les phases de la maladie... Et ils avaient beau gémir : « Je sais bien que c'est fini, que jamais plus le jour ne luira pour moi », on sentait qu'ils se mentaient à euxmêmes et conservaient, au fond, un espoir indéracinable — qui ne mourrait qu'avec eux. De leur vie, ils faisaient deux parts, l'une s'étendant jusqu'à la cécité, l'autre datant de la catastrophe. Ils disaient d'an événement quelconque : « C'était deux ans avant ou trois ans après mon malheur, » sanj préciser davantage, comme i l'ère des ténèbres s'était ouverte pour tous en même temps. Ou bien ils s'interrogeaient sur les causes de leur disgrâce, ingénument .

Celui-ci : « Qu'ai- je fait au bon Dieu? »

Celui-là : « J'ai toujours été honnête, pourtant! » ^

Un troisième : « Je n'avais pas mérité cette punition.. »

Et leurs plaintes, venues du large, y retournaient, dans un bruit monotone et régulier.

Ils avaient aussi des poses identiques, les mains à plat sur les genoux, le buste fléchi, le front bas...

Quand ils le redressaient, c'était pour braquer sur le néant des yeux démunis Mais, plus que leurs lamentations, leurs silences étaient affreux. Ils avaient des visages effacés de tombes qu'on n'entretient plus.

Mme Leybre les couchait au premier, dans deux vastes pièces qui communiquaient. Quelquefois, avant de se mettre au lit, le jeune aveugle défiguré prenait son violon et jouait. Un soir, Lourdelin monta derrière lui, tint la porte entr'ouverte et fut ému par un tableau surnaturel. De la lune, coulait dans la chambre une lumière fanée, déteinte, à laquelle on eût dit que manquait la force d'éclairer. Le musicien était ainsi placé que l'on ne voyait pas la table de l'instrument où s'appuyait son profil grignoté, sa tête de cauchemar; si bien que c'était d'elle, de ce charnier, que semblaient s'envoler, dans la nuit, les simples mélodies . Autour du violoniste, assis dans leur lit, les autres écoutaient, mi-vivants, mi-spectres... La lune les ravalait successivement, leur essuyait la face comme avec une mousseline. Tel, qui avait encore un point de vue, souriait au rayon; tel autre, qui battait la mesure, du menton, souriait à la musique. Il pâlit, elle se tut; tout rentra dans le silence et l'obscurité un moment suspendus.

Toutain l'ancien cocher, allait se coucher le dernier, bavardait volontiers^après dîner,avec M™^ Leybre et son frère. Il s'empressait autour d'elle, offrait ses services, regrettait sincèrement sa femme, leur ménage modèle pendant vingt-cinq ans, leur vie facile et remplie. Ils aimaient la bonne chère — leur seule faiblesse. Tout ce qu'ib gagnaient passant en petits plats, en régals, en gourma.ndises, ils s'étaient trouvés, au jour de la débâcle, pauvres comme à leurs débuts. Ils n'avaient pas eu d'enfants.

— Nous étions coq et poule bien trop gras pour en faire ! disait-il, sa grosse figure rouge encore élargie par un reste de gaieté.

Tout de suite après, dolent, il s'affligeait de vieillir seul, sans affection,..

— Et sans gâteries! ajoutait M^® Leybre.

— Mon Dieu, oui,

— Prends garde. Thérésine, le gaillard risque un doigt de cour ! s'écriait Lourdelin en riant.

Annette et son mari ne se montraient que rarement rue d'Alésia. La jeune femme ne cachait pas son aversion pour les pensionnaires de sa mère. Mais c'était moins leur infirmité que leur indigence qui lui répugnait.

— Tu n'as pas peur que ces gens-là ne t'amènent des maladies? J'ai des démangeaisons lorsque je sors de chez toi.

Dans le mariage, sa santé florissait, elle se levait tard, prenait de l'embonpoint. Une femme de ménage vint d'abord, le matin, et prépara le déjeuner ; puis elle revint le ^oir et s'occupa du dîner.

— Le fourneau me coupe l'appétit, déclarait Annette.

— N'est-ce pas plutôt quêtes connaissances culinaires restreintes vous condamneraient à toujours manger la même chose? insinua Lourdelin, sur un ton de plaisanterie.

— Si tu veux, répondit-elle sèchement.

Deux ou trois allusions à sa nomination, ne reçurent pas un meilleur accueil et M^^ Leybre ellemême hésitait à aborder un sujet que rendait périlleux la franchise de l'oncle. AusJ bien, le couple pouvait vivoter sans cela, grâce aux leçons de musique dont l'organiste, une fois, marié, retira profit. En revanche, il est vrai, Annette avait exigé qu'il abandonnât l'accordage des pianos.

— Dans ta position, c'est indiqué. Il faut laisser ce métier aux ouvriers. Avec ta trousse, tu as l'air d'un serrurier. Bien sûr, je n'aurais jamais épousé un accordeur...

Grisé par ce vin d'orgueil, Savinien céda, adressa sa clientèle à Guillout.

— Parfaitement, c'est bon pour lui, dit Annette.

Le pauvre homme était venu les remercier, ravi de ; l'aubaine, d'autant qu'on l'avait évincé de la chapelle qui lui rapportait le plus : trois cents francs par an. Présentement, ils ne subsistaient sa femme, ses cinq enfants et lui, que de Sainte- Rosalie, cent quatre-vingts francs, de l'accordage et de trois soirées par semaine dans une brasserie.

Ah ! on devinait qu'il l'avait jouée souvent, cette année, la Danse des féesl... Mais pas une tache ne salissait sa redingote, seulement un peu plus luisante, et Guillout acceptait les revers avec son courage coutumier.

— Comme j'avais raison de dire à ma femme : patience. La lettre de M. Dieuleveult est arrivée... C'est bien gentil de penser à nous.

La vieille rancune de Savinien contre lui s'était éteinte.

— Au fond, avoua-t-il, je ne lui en voulais tant que parce qu'il menaçait d'être un obstacle à notre mariage.

— Le fait est qu'ils n'inspiraient guère l'envie de les imiter. Leur piano m'a-t-il assez crispé les nerfs!.. . \

Au printemps, Bruzel, depuis un mois professeur titulaire de français et de rhétorique à l'Institution, épousa Félicie Gilquin.

Une partie des quinze cents francs prêtés par son i ami lui avait servi à se meubler un petit logement dans la maison même de ses beaux-parents.

— Je te rembourserai par annuités, dit-il à Savinien. Surtout, que le père de ma femme ne sache rien I II croit que la somme m'a été avancée par ma famille; mieux vaut ne pas le détromper. Ma famille l Ahl elle a été belle jusqu'au bout! J'ai arraché à

papa et à maman leur consentement ; mais pour les avoir à ma noce, j'ai dû payer leur voyage I

Invités par le ménage Dieuleveult, les Bruzel et les Gilquin déjeunèrent à Clamart, un jour d'été. Leur aise à tous était indicible. Gilquin avait trouvé à son gendre des leçons dans deux familles riches, l'une ennemie de l'internat pour un fils aveugle, l'autre grevée d'un enfant trop jeune pour entrer à l'Institution. Ces ressources, jointes aux appointements du professeur, huit cents francs, et aux enluminures de Félicie pour sa maison d'imagerie religieuse, c'était la fortune.

— Nous n'en avions pas autant quand nous noua sommes mis en ménage ma femme et moi, dit Gilquin. Ce n'est point, cependant, que la situation faite aux professeurs ait beaucoup changé. Tout a augmenté, hormis leur traitement, dont le maximum est toujours de dix-huit cents francs. On a porté de cinq cents à six cent cinquante, puis huit cents francs l'indemnité générale accordée aux professeurs mariés, mais, bien qu'ils soient tenus de demeurer au dehors, aucune indemnité de logement ne leur est allouée. Est-ce juste? Enfin, quel sera le montant de ma pension de retraite, après trente-six ans de service bientôt accomplis? Quatorze cents francs !

— Pourtant, observa Bruzel, vous ne regrettez rien...

— Nqn, certes ! Entre les miens et l'Institution, ma vie s'est écoulée, à le bien prendre, noblement. J'ai formé des centaines d'élèves... Quelques-uns me donnèrent des joies; mais la musique religieuse m'en a comblé. Vous aurez tout cela, Louis... sauf les orgues! C'est dommage. Quels dimanches je leur dois... que vous ne connaîtrez pas !

Le vieillard se cassait davantage depuis un an ; son corps gardait l'attitude contractée auprès des enfants qu'il présentait au clavier ou dont il écoutait les exer-

cices. Mais le visage s'imprégnait de méditation, au point que l'occlusion des paupières en était maintenant comme un des caractères essentiels; et l'intelligence restant haute et lucide, nul ne s'étonnait qu'il attendît, pour quitter son poste, d'en être dépossédé non par ses droits à la retraite, mais par la maladie ou la mort.

— On lui succédera, on ne le remplacera pas, disait-on.

Exagération, Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu'à considérer les deux ménages, le jeune et le vieux. Ils se ressemblaient. L'un recommençait l'autre. C'étaient, de la part de la mère et de la fille, les mêmes soins, les mêmes attentions pour le mari, une tendresse additionnée de déférence. Dix fois par heure, M^ae Gilquin interrogeait l'organiste :

— Es tu bien?

Elle se levait, tâtait son front, ses joues, son pouls... Et dans la voix, les gestes, les paroles de Félicie, tremblaient des inquiétudes pareilles, comme la fleur promet le fruit.

— Ce sera pour nous une fréquentation charmante, dit Savinien à l'issue de ce déjeuner. Les braves gens 1 De quel cœur ils s'aiment et vont dans la vie.

— Bien fâcheux que cette jeune femme n'ait pas plus de conversation, répondit évasivement Annette,

Les années 85, 86 et 87 furent douces.

Savinien s'était créé, à Clamart, quelques relations dans la famille de ses élèves. Il causait souvent avec Lourdelin dont l'âge n'avait point refroidi le zèle. Sézanne trouvait en lui un collaborateur précieux, un recruteur infatigable. Ils faisaient ensemble de la bonne besogne. A Lourdelin revenait l'honneur d'avoir entraîné M. Le Gallic, député des Côtes du-Nord. La loi de 82 sur l'instruction, se reconnaissait débi-

trice envers les aveugles ; il l'obligerait à payer (1).

Sézanne, de son côté, réalisait l'œuvre d'assistance et de patronage rêvée. Il avait perdu sa grand'mère, mais une mère admirable lui restait, laquelle soutenait de sa fortune et de son âme les projets de son fils. C'était un secrétaire sans prix. L'action des deux journaux publiés à ses frais, était depuis quelque temps, développée encore par des conférences mensuelles où se rencontraient, non seulement les typhlophiles français aveugles et clairvoyants, mais encore des étrangers traversant Paris.

Lourdelin assistait à toutes les réunions, y amenait parfois Savinien et Annette.

— Sézanne a raison, prêchait-il ; vos maux, pour la plupart, proviennent de votre isolement^ de votre dispersion. Voilà pourquoi j'augure bien de cette Association qui entreprend de vous syndiquer, en quelque sorte.

Savinien suivit volontiers les conférences. Il y renouait amitié avec ses professeurs et d'anciens camarades; et puis, c'était bien là, en effet, le cerveau et le cœur de l'Œuvre, un milieu inteUigent, vivant et sympathique, un cercle de résistance victorieuse, contre le despotisme de la vue.

Des soirs, Sézanne se délassait parmi quelques intimes. On exécutait la musique des maîtres, un aveugle faisait entendre ses dernières compositions, ou bien un clairvoyant lisait des morceaux de littérature dont on discutait les mérites.

Annette, qui accompagnait son mari, s'ennuyait chez Sézanne, mécontente d'y passer inaperçue — au figuré comme au propre. Tout le monde était avea elle d'une politesse parfaite, mais on ne lui rendait pas les respects et les soins que méritait l'honneur de sa présence. Elle s'estimait trop supérieure en

1. En 1925, rien n'est fait encore à cet égard, (N. D. L. A).

tout aux personnes qui l'entouraient, pour que ,son opinion n'eût pas des titres à la priorité. Or, consultée sans préférence, elle était écoutée sans flagornerie. Son avis avait juste la valeur des avis tour à tour exprimés. Elle ne restait pas à la porte avec les guides, voilà tout. Elle en prit de l'humeur contre les aveugles. Ce fut bientôt l'évidence.

Un jour que Savinien rentrait pour déjeuner :

— J'ai eu ce matin une visite, dit-elle.

— Ahl qui donc?

— Guillout, notre voisin de la rue Méchain...

— Tiens 1 que voulait-il?

— Oh! simplement te raconter une histoire de son invention, un prétendu accident dont il est victime. Sa redingote... la fameuse, l'inusable redingote qu'on suspend au plafond , loin des taches et des a .crocs, tu sais ?. ..

— Oui, eh bien?

— Eh bien, ses enfants, laissés seuls, ont — soidisant — réussi à l'atteindre. Elle est tombée sur le poêle... et le feu l'a détruite. Pas mal imaginé, n'estce pas? Mais la merveille, c'est que ton Guillout, appelé à point nommé pour accorder un piano dans une riche maison, n'y peut aller en tenue négligée, sous peine d'être éconduit, d'abord, et de perdre «nsuite un bon client. Une catastrophe, quoi l

— Alors?

— Tu ne devines pas la carotte? Il venait te demander de lui prêter un de tes habits, en attendant qu'il ait amassé la somme nécessaire pour en acheter un autre. « Ma femme assurant que nous sommes, M. Dieuleveult et moi, de la même taille... j'ai pensé... je me suis permis... » Ah 1 je l'ai reçu l « Je regrette, ai- je répondu, mais mon mari, qui est sorti, a sur le dos son seul vêtement. » Il a murmuré des excuses et est parti tout penaud.

— Tu as été dure, fit Savinien. Pourquoi ce malheureux n'aurait-il pas dit la vérité?

— Oh! je les connais! s'écria Annette. Une légende tend à s'accréditer, qui t'attirerait les plus gros désagréments, si je n'étais pas là. On te croit plus nche que tu n'es et l'on ne serait pas fâché de t'exploiter. Mais il suffit que tu l'aies été une fois... C'est une

leçon...

— Comment... une fois?

— Je me comprends. «

Savinien n'insista pas, attristé. Lui aussi avait compris. C'était la première allusion à l'emprunt de Bruzel. L'après-midi même, sous un prétexte, il s'échappa, se fit conduire par son guide chez Lourdelin, auquel il dit l'embarras de Guillout, son adresse et l'urgence de le secourir.

— Eh 1 mais... j'ai la redingote de ton mariage... La remettrai-je jamais? C'est peu probable. Je vais la lui porter sur l'heure, parbleu 1

Le bonhomme ne l'eût par remise, en efTet. Dans le mois qui suivit — novembre 1887 — il fut foudroyé, en pleine rue, par l'apoplexie. Il avait soixantedouze ans.

Quinze jours après, les Clech, à Saint-Brieuc, firent failhte.

Avenue de Ségur, à la conférence mensuelle de Sézanne, nombreux étaient les assistants, ce jeudilà. Ils s'entassaient, qui debout, qui assis, dans deux grands salons communiquant par une large baie. Valentin Haûy présidait, dominant une table recouverte de l'inévitable tapis vert. Et rien, hormis ce buste, n'indiquait qu'on fût chez un aveugle, sinon, à

LES EMiM,]yRÉS

la rigueur, l'infirmité de quelques tableaux dont personne ne songeait à redresser les cadres de guingois.

Dès qu'entrait et parlait un nouvel arrivant, Sézanne, la main tendue, allait à sa rencontre, le saluait par son nom, s'intéressait à lui, avec une bonne grâce et une aisance achevées. Tous les aveugles convoqués, d'ailleurs, mêlés aux clairvoyants, circulaient facilement, se reconnaissaient, passaient d'un groupe à l'autre, et les conversations étaient animées.

Il y avait là M. Regnaucourt et la plupart des professeurs de l'Institution, depuis Gilquin leur doyen, jusqu'au plus jeune d'entre eux, Bruzel, escorté de Félicie; puis la surveillante générale du quartier des demoiselles, les institutrices sous ses ordres; Ryou, le facteur de pianos et le vieux sculpteur aveugle Vidal, qui modelait encore des animaux... Enfin, parm.i des clairvoyants fidèles, la présence inaccoutumée du député Le Gallic promettait une séance attachante. Il avait été,à peine introduit, accaparé par les Dieuleveult. Tous trois causèrent à l'écart, un moment.

Depuis quelque temps, Annette ne manquait pas une conférence. Elle posait des questions, prenait des notes, s'inculquait les systèmes de lecture et d'écriture destinés aux aveugles, suivant en cela, comme toujours, la pente naturelle de son esprit plutôt que celle de son cœur. L'interrogeait-on :

— Oh ! rien, un petit travail qu'une revue m'a demandé, disait-elle.

Et son mari, si l'on se rabattait sur lui, donnait identiquement le change.

On apprit seulement que M°^® Dieuleveult se rendait souvent au Musée Valentin Haiiy, et s'y faisait expliquer par un aveugle, M. Guilbeau, son fondateur et son conservateur, les procédés d'écriture et d'impression, les appareils spéciaux réunis par lui, depuis le plus ancien, formé de caractères romains

en relief sur bois, jusqu'aux alphabets conventionnels et aux guide-main, perfectionnés. Elle fut bientôt capable d'épiloguer avec ce typhlophile éminent, sur les qualités et les défauts respectifs du Braille, qui range sur deux lignes verticales les six points générateurs, et du New- York Système, dans lequel ces mêmes points sont disposés horizontalement.

Enfin, le bruit courut qu'elle avait découvert,dans les environs de Clamart, deux petites aveugles, incultes, dont elle commençait l'instruction. Pressentie à ce 'sujet, Annette confirma le renseignement, et elle partait de là pour dire la résistance des parents qui, vraisemblablement, vouaient les gamines à une mendicité fructueuse.

— Figurez-vous que le cachet de la leçon, c est moi qui dois le leur payer, si je veux qu'on me les confie.

On la féhcita. Mais elle se contentait de sourire, d'un air entendu.

Ce jeudi, précisément, elle avait amené, à 1 msu de tous, ses deux fillettes, confondues parmi les conducteurs salariés qui attendaient, dans une chambre voisine, leurs maîtres. Et il tardait à Annette qu'on ouvrît la séance. Or, son impatience était entretenue par deux aveugles fort entourées.

L'une, élève de César Frank et de Gilqum, venait de remporter, au Conservatoire, le premier prix d'orgue. Elle était frêle, modeste et charmante. On eût dit qu'elle recevait les compUments les yeux baissés, car ils disparaissaient entièrement sous les paupières, au bord desquelles quelques cils épargnés remuaient faiblement, comme de petites mouches

engluées. ... - i

L'autre jeune fille, plus épaisse, le front carre, les prunelles hmoneuses, avait conquis de haute lutte le brevet supérieur de capacité.

C'était la première fois que l'on accordait ces distinctions à des femmes aveugles. L'Institution triom-

phait. Elle s'était mise en 1884 à présenter des candidats aux examens pour l'obtention du brevet élémentaire : engagée dans cette voie, elle allait jusqu'au bout. Aussi le concert des suffrages s'adressait-il surtout à M. Regnaucourt et aux professeurs.

— Cet heureux résultat est votre œuvre, dit quelqu'un. L'élévation du niveau de l'enseignement intellectuel, permet dorénavant aux aveugles de rivaliser avec les clairvoyants. L'Institution est mûre pour la préparation aux examens.

— De même qu'il ne tiendrait qu'à elle d'être une Ecole normale de musique, ajouta un flatteur.

Et l'on entendait répéter : « Cen est une... ç'en est une,.. » par la fraction de l'assemblée pour qui ces tendances universitaires étaient le plus sûr moyen de faire valoir la Maison, le drapeau dont une poignée d'hommes avait la garde.

Annette n'osa d'abord s'inscrire en faux contre ces prétentions ; mais ennuyée, à la fin, que Sézanne et M. Regnaucourt lui eussent enlevé Le Gallic, elle avisa Bruzel, le p!rit à part et déversa sur lui, à demivoix, d'agressives contradictions.

Soyez franc... vous ne trouvez pas qu'on a tort d'encourager l'ambition de votre directeur, en ce qui concerne, tout au moins, le brevet supérieur? Il devrait, à mon sens, rester une exception. A quoi bon tant de diplômés, si l'Institution n'est pas en mesure de les pourvoir à l'issue de leurs belles études?

-— Aujourd'hui, parbleu ! ils risquent de végéter, mais il en irait autrement demain si l'Etat remplissait son devoir à l'égard de tous les jeunes aveugles en âge d'être instruits.

— Ressource bien aléatoire ! En outre, il ne m'est pas prouvé que de nouvelles écoles auraient recours à votre pépinière de professeurs pour constituer leur corps enseignant. Peut-être se demanderont-elles, comme on fait ailleurs déjà, si, pour les élèves, un

maître clairvoyant n'est pas préférable à un maître aveugle.

— Oh ! s'écria Bruzel, je ne crois pas téméraire d'affirmer que le problème serait résolu une fois de plus à notre avantage.

— Moi, j'en doute, repartit Annette avec assurance.

Il poursuivit, piqué :

— L'avis des aveugles a bien aussi quelque importance ; il est diamétralement opposé à vos préventions. Cela se conçoit. Comment ne pas pencher vers l'homme qui vous dit : « Nous avons les mêmes besoins» et ces épreuves quevous traverserez, je les ai subies ?...»•

Le débat s'envenimait. Savinien, qui s'était approché et sentait autour d'eux des oreilles avides, jugea prudent d'intervenir.

— Allons, n'exagérez rien. En somme, vous raisonnez tous deux sur de pures hypothèses.

Mais sa femme, lancée, prolongea, non sans malignité, la discussion.

— En attendant (longtemps, j'en ai peur) que l'Etat crée de nouvelles écoles ou transforme en établissements nationaux quelques-unes des écoles libres qui existent, c'est de l'orgue, de l'accordage, profession mixte, et des travaux manuels que vivent les aveugles. De là, j'infère que l'Institution n'a pas le droit de se laisser distraire de son rôle par la manie du jour^ l'instruction à outrance, le tralala des examens et des brevets. Sinon, il en sera de ces jeunes filles savantes comme des ouvrières à qui l'on apprend à grands frais le crochet, le filet, la vannerie fine, la frivolité» la fabrication des objets en perles, — et qui, sorties de l'école spéciale, meurent de faim sur leur métier. C'est à leur secours qu'il faut se porter, car je considère les ateliers de Marseille, de Saintes, des sœurs de Saint-Paul, et la maison d'Illiers qui reçoit une douzaine de vos anciennes élèves, comme des

essais bornés après lesquels on n'est point quitte envers la femme aveugle trop jeune pour entrer aux Quinze-Vingts.

— Il est certain, fit Savinien, que l'on peut réitérer, sans y rien changer presque, le desideratum que Guadet, il y a trente-cinq ans, formulait ainsi : un abri et la possibilité pour les femmes aveugles de se suffire par le travail en commun. '

— Au résumé, conclut Annette, rattrapant le fil échappé, cette effervescence à propos des brevets n'est bonne qu'à tourner la tête à des malheureuses qui retomberont de plus haut dans la vulgarité.

Cette aventure avait été la sienne, mais elle n'y pensait pas. Elle se targuait d'une supériorité native, exclusive, acquise à ses sens intégraux. Elle se refusait à voir en l'aveugle une égale devant la science, affectait de croire à des programmes simplifiés, offerts comme un petit banc à des personnes de taille exiguë.

En entendant, à l'autre bout du salon, M. Regnaucourt annoncer que la jeune fille au brevet de capacité professerait à l'Institution :

— Pour une de sauvée, combien de perdues ! observa Annette.

Depuis un instant, Gilquin était derrière elle.

— - Mon Dieu, dit-il innocemment, admettons que vos craintes se vérifient : en quoi le sort des institutrices aveugles sera-t-il différent de celui des institutrices clairvoyantes?

]yjme Dieuleveult s'apprêtait à relever vertement ce qu'elle prenait pour une allusion désobligeante; mais Séza^ne, ayant réclamé le silence, fit à M. Le Gallic l'hommage de quelques civilités.

— Les aveugles ne sauraient assez vous remercier, monsieur, de venir à eux. Le scrupule de n'épouser nos intérêts qu'après les avoir approfondis, nous est une preuve qu'ils sont en bonnes mains; aussi met-

trons-nous un sincère empressement à faciliter votre enquête.

Le déput é s' inclina :

— Trop aimable...

C'était l'avocat de province, geste abondant, rondeur trompeuse, œil matois sous un front large et têtu,.

— Il est vrai, dit-il, que l'amélioration de la condition des aveugles en France me préoccupe beaucoup. Mais riionneur de m'y avoir initié revient à un homme de bien qui n'est plus, hélas! parmi nous et auquel je donne un souvenir attendri (Le nom de Lourdelin se propagea de bouche en bouche, en marque d'approbation). C'est par ce véritable ami des aveugles que mon attention fut appelée sur l'expectative sans fm où vous laisse la loi du 28 mars 1882. L'Etat a contracté envers vous une dette formelle. L'article 4, en effet, s'amplifie de ce corollaire : un règlement déterminera les moyens d'assurer l'instruction primaire aux enfants sourds-muets et aveugles. Ce sont ces moyens que nous rechercherons ensemble, car il importe, au cas où votre débiteur deviendrait solvable, que nous ne soyons pas divisés d'opinion. La mienne est qu'il faut, autant que possible, diminuer les charges de l'Etat pour les lui faire accepter. L'effrayer, c'est le rebuter d'avance. Je ne suis donc point d'avis qu'on lui demande la création des sept ou huit écoles nécessaires à l'instruction des aveugles oubliés jusqu'ici. Pour les mêmes raisons, d'ailleurs, j'hésiterais à lui imposer l'obligation d'ouvrir à ceux-ci, lorsqu'ils sortiront de l'école primaire, des ateliers ou des asiles. Outre que ce serait un remède onéreux, on se heurterait, dans la pratique, contre mille difficultés. A quel degré d'inconduite ou d'incapacité renverra-t-on l'aveugle? Et s'il se marie? Je crois demeurer d'accord avec votre directeur, en n'ambitionnant pas que l'Etat fournisse

à l'initiative privée, un prétexte commode pour se dérober.

— Elle n'y paraît déjà que trop encline, approuva M. Regnaucourt.

— Pour s'en tenir à la première question soulevée, continua le député, je proposerais volontiers à la Chambre une solution qui aurait ceci pour elle, à défaut d'autre avantage, d'être immédiatement et sans frais presque, réalisable. Ce projet, je n'en ai pas les gants. Un instituteur des aveugles, Guadet, avec qui je suis heureux de me trouver en communauté d'idées, souhaitait, il y a plus de trente ans, qu'on établît, sur différents poiïit de la France, des écoles primaires où votre Institution nationale recruterait ses élèves. C'est de cette conception que je me suis, en principe, inspiré. Les écoles primaires existent... pourquoi n'y pas admettre les aveugles à côté des clairvoyants?... Ils y prendraient le contact et, plus tard, selon les aptitudes qu'on leur aurait reconnues, ils passeraient de l'école primaire, soit à l'école régional 3 pour y apprendre un métier manuel, soit à l'Institution nationale où la musique leur serait enseignée.

M. Le Gallic fit une pause que mirent aussitôt à profit les conversations à voix basse. Deux camps se formaient, l'un composé de clairvoyants, partisan de Finstruction en commun ; l'autre, ralliant la majorité des aveugles, hostile à la confusion.

— Au fond, dit Gilquin, interprète des sentiments de ce groupe, c'est le système qu'on appliqua autrefois dans une dizaine d'écoles de Paris, à l'instigation du Dr Blanchet.

— Parfaitement, répliqua le député, mais à une différence près, capitale. Le D^ Blanchet respectait le Braille, comme base de l'instruction des aveugles, tandis que je préconise, moi, l'usage de la stylographie, laquelle étant l'art de tracer en relief les carac-

tères de l'alphabet vulgaire, facilite aux aveugles leurs rapports avec les clairvoyants. C'est là une vertu que n'ont pas des signes conventionnels si bien nommés à l'origine : écriture nocturne.

Une stupeur accueillit cette déclaration. Puis les deux camps n'en firent plus qu'un, ardent à réfuter l'orateur. Il comprit qu'il venait de toucher à l'arche sainte, à celle de leurs conquêtes dont les aveugles sont le plus fiers, et de rallumer la vieille controverse que maintes polémiques n'ont point épuisée.

S' efforçant de concilier les objections et la politesse due à son hôte, Sézanne commença :

— Ce retour à l'écriture ordinaire rendue saillante et déchiffrable pour le doigt, nous reporte aux soixantedix années qui s'écoulèrent avant que le Braille fut définitivement adopté en France. Depuis l'invention de Louis Braille, les caractères romains sont peu à peu tombés en désuétude, car il n'y a pas d'exemple qu'un aveugle leur ait sacrifié l'écriture en points après l'avoir employée.

GiLQUiN. — Appartenant à l'ancienne génération de professeurs, j'ai pratiqué les deux systèmes, et, comme Dufau, j'ai été amené à constater que le Braille n'est plus en concurrence. Entre la course de nos doigts sur des points et la course de nos doigts sur des angles et des courbes, il y a, j'imagine, la même différence qu'entre une course plate et une course avec obstacles.

Bruzel. — Oui, le Braille est recommandable en ce qu'il s'approprie mieux que nul autre à nos facultés tactiles. Mais le point n'est pas seulement plus tangible que le trait; il tient aussi moins de place, détail appréciable, car nos ouvrages imprimés en relief, déjà trop volumineux, coûtent relativement cher. Si donc la lecture des points saillants s'adapte, à tous les égards, aux besoins des aveugles et leur permet notamment, s'ils sont quelque peu adroits, d'arriver

à lire cent mots par minute, on conviendra que le Braille est utile, premièrement, à l'école primaire d'où vous le bannissez.

M. Regnaucourt. — Je ne lui sais pas de rival. II a fini, triomphant des résistances les plus acharnées,, par se répandre dans tous les pays et par y supplanter la lettre romaine. II a fallu vingt ans à la France et cinquante ans à T Europe pour atteindre ce résultat. Ces longues épreuves attestent l'excellence du système qui les a surmontées.

Un Professeur. — Quoi de plus ingénieux que ces six points disposés sur deux colonnes verticales et produisant soixante-trois combinaisons à l'aide desquelles sont représentés l'alphabet, les accents, la ponctuation, la notation musicale et jusqu'aux signes algébriques et sténographiques !

Une institutrice aveugle. — Au Braille n'incombe pas, comme on l'a dit, la responsabilité de notre isolement au milieu des clairvoyants. C'est physiquement beaucoup plus qu'intellectuellement,' que nous sommes séparés du monde extérieur. Il y a communication entre lui et nous sans le secours de l'écriture. Que gagnera-t-on à ce que les petits aveugles fréquentent l'école communale? Rien, tant que le même livre ne servira pas aux aveugles et aux clairvoyants, et tant qu'il faudra un crochet de commissionnaire aux uns, pour porter la demi-douzaine de volumes essentiels que les autres balancent au bout d'une courroie.

Ramassant toutes les protestations de sa voix ferme et persuasive :

— Croyez bien, ajouta Sézanne, que nous ne sommes pas esclaves d'une idée préconçue. Mais, vraiment,, quels que soient le nombre et la variété des procédés jaloux de nous convertir à l'écriture vulgaire en relief, aucun d'eux ne nous satisfait aussi pleinement que le Braille, et il nous est moins facile d'y renoncer qu'à vous d'y venir, puisque vous pouvez l'apprendre

LES EMMukÉS

en deux heure de manière à correspondre couramment cavec nous. Est-il un système qui vaille celui-là? Qu'on nous le révèle et nous y applaudirons.

Le député avait laissé passer l'orage, en homme habitué à ces bourrasques. Il ne répondit qu'à la mise ■en demeure de Sézanne.

— Vous allez être exaucés, je l'espère. En dehors ^ «des machines imprimantes, comme la Remington, d'un prix malheureusement trop élevé ; participant des stylographes qui donnent le relief linéaire, et des guide-main qui favorisent l'écriture plane au crayon, je connais certain appareil, certain guide-cellulaire dont une institutrice fait usage exclusivement. Or, tes élèves formées par elle prouvent que la substitution des caractères romains au Braille, dans l'enseignement, n'est pas une utopie. J'ai sur moi cet appareil voulez- vous l'examiner?

— Volontiers, dit Gilquin.

M. Le GalUc avait tiré de sa poche une petite tablette rectangulaire où s'ajustait le guide, une feuille de métal percée d'ouvertures parallèles uniformément espacées et dans chacune desquelles une lettre était logeable.

Il crut devoir accompagner de quelques commentaires l'exhibition de la merveille.

— Vous remarquerez qu'il a sur maints autres guides et grâce aux dents dont les cellules, en haut et en bas, sont pourvues, l'avantage d'aider à tracer la lettre minuscule anglaise, aussi bien que la majuscule carrée.

— Oui, oui, je vois, fit Gilquin qui, cependant, promenait ses doigts sur l'appareil; c'est même, autant que j'en puis juger de prime abord, la seule chose qui le distingue du guide Hébold avec ses quatre encoches sur les côtés de la cellule. Le vôtre, c'est... ce sont... comment dirais-je? le Hébold, le Guldberg et le Beaufo:t, combinés — et compUqués. Il réalise un p ogrès.

je le veux bien, mais infirmé, j'en ai peur, par les bavochures, les déformations, qu'infligent fatalement à l'écriture, ces deux chicots à droite et à gauche. Le Hébold, même réduit à la majuscule, me paraît préférable. Or, il existe depuis 1858, dans les pays germaniques, mais on ne l'y a plus employé que comme subalterne du Braille à partir de 1879, époque à laquelle celui-ci fut définitivement élu en Allemagne et en Autriche.

Si grande était, en ces matières, l'autorité de Gilquin, qu'on r écoutait comme un oracle, et que sans appel sembla son verdict :

Tel quel, cet appareil ne saurait donc avoir la

prétention d'égaler le Braille, en vitesse et en précision.

Mais une voix éclata, nette, cassante :

— Je vous demande pardon, cette prétention, il l'a. Ce guide stylographique a été établi sur mes indications et les résultats que j'ai obtenus m'autorisent à contredire une affirmation dont la hâte excuse la sévérité.

Ce fut un coup de théâtre. Tout le monde se tourna vers Annette debout en face de Gilquin.

M. Le Gallic, lui, s'était rassis, sentant terminé son rôle d'intermédiaire.

Le vieux professeur ne se troubla pas.

— Peut-être, madame, attribuez- vous à mes critiques un sens de dénigrement qu'elles n'ont pas. En tant que mode d'écriture d'aveugle à clairvoyant, je fais cas de votre appareil, comme, d'ailleurs, de ceux qu'inventèrent Hébold, Guldberg et tutti quantiy car il est bon que les aveugles apprennent subsidiairement à tracer les lettres vulgaires. Mais que votre guide soit susceptible de suppléer le Braille dans l'enseignement primaire, cela, je le nie.

— Il est au moins singulier, dit sèchement Annette, d'entendre condamner un système sans autre forme

de procès. Ceite fameuse écriture Braille n'a pas ete pourtant adoptée du jour au lendemain. Elle n a pénétré dans les écoles qu'après une vingtaine d années d'essai3. Est-il injuste de demander le bénéfice d'un délai approchant, pour une méthode nouvelle et sérieuse? Et mes expériences, pour quoi les compte-

t-on ?

Le député intervint :

— Les deux petites aveugles que vous instruisez ne sont-elles pas là? Vous pourriez devant nous...

— Inutile, trancha la jeune femme d'un ton plus aigri encore; je ne convaincrais personne. Cette résistance était prévue, et je m'en explique aisément la cause. Le sort des écoles spéciales et des maîtres qu elles font vivre est trop intimement lié au maintien de l'écriture conventionnelle pour que je me flatte de la détrôner sans lutte.

Gilquin avait pâli.

C'est nous prêter bien gratuitement des mobiles:

indignes de notre caractère. L'habitude que nous avons de ces questions pédagogiques ne justifie-t-elle pas, dans une certaine mesure, notre rapidité à les résoudre?

— Est-ce à dire que je n'en parle pas savamment

Moins 'savamment, je le crains, que si vous étiez

aveugle vous-même, madame.

^ Mais à ses oreilles, aussitôt, siffla l'impertinence :

Je croyai< le Rodenbach qui a écrit sur les aveugles, seul capable de se prévaloir de son infirmité, au point de lui donner le premier rang parmi les titres et qualités qu'il énumère pompeusement en tête de ses ouvrages.

Cette fois, Gilquin s'était levé.

Du moment que mon âge même est impuissant.

à me protéger contre la dérision, souffrez que je quitte la place. Néanmoins, F avouerai- je? madame, ce n'est point de votre part que j'attendais l'outrage.

— C'est à nous plutôt de sortir, fit Annette, prévenant le vieillard. Si je vous ai offensé, acceptez mes excuses, car le souvenir des obligations que vous a mon mari n'est pas effacé par la réciprocité.

— Que signifie?...

Mais Annette déjà, entraînant Savinien, avait gagné la porte avant que se fussent ressaisis des témoins trop surpris jusque-là par la soudaineté de l'attaque et des ripostes pour s'interposer.

Devant Saint-François-Xavier, à cent mètres du domicile de Sézanne, Dieuleveult s'aperçut qu'il avait oublié les petites aveugles.

— Remontons les chercher, dit-il.

— Ah ! tant pis ! s'écria Annette, un commissionnaire les ramènera... J'en ais assez, moi, de ces cor- ^ vées !...

Côte à côte, le long de la route, ils dévorèrent silencieusement l'échec.

Dépitée, l' amour-propre endolori, la bienfaitrice lâchait pied, jetait ses armes et désertait au premier engagement, insoucieuse du temps et de l'argent que représentait son entrée en campagne.

Depuis dix mois, elle creusait sa découverte, s'en promettait fruit matériel et profit moral; et ce beau feu, une ondée l' éteignait.

L'avaient-ils assez choyée, gâtée, couvée, cette * création compensatrice introduite dans leur vie monotone pour la passionner! C'était, depuis un an bientôt, le sujet de toutes leurs conversations. On eût dit qu'ils parlaient d'un fils désiré, près de naître. Leur nom était le sien : Dieuleveult. L'appareil Dieuleveult illustrerait d'abord ses auteurs par le monde et les enrichirait après. Ils en étaient fiers d'avance. Et sans ambition personnelle, mais subissant la contagion de l'espérance et de l'orgueil, Savinien avait partagé la confiance de sa femme; il avait abdiqué ses pré^

férences à lui pour le Braille, jusqu'à être l'élève docile qu'elle pliait à la concurrence.

Maintenant ils portaient en eux comme le demideuil d'un enfant mort-né... A quelle imprudence attribuer cet accident ? Il avait eu tort de tenir secrets les travaux d'Annette et d'escompter le coup de foudre de leur divulgation. Mieux informé, versé dans les principales méthodes d'écriture successivement proposées aux aveugles, il aurait pu prémunir Annette contre des rapprochements plus ou moins fondés. Il se reprochait son ignorance, sa piteuse attitude, sa neutralité ressemblant à une défection. Heureusement, rien n'était perdu. Annette avait une revanche à prendre, elle la prendrait. Alors, on reconnaîtrait la valeur d'un système d'écriture que ne ruinaient pas rigoureusement les analogies invoquées par Gilquin. Braille est-il moins l'inventeur de son alphabet parce que Barbier, avant lui, en a émis le principe?

Mais pendant que Savinien se redressait, le pas allégé les mouvements libres, Annette, désenchantée, secouait avec accablement le bras de son compagnon, comme une chaîne dont elle n'avait jamais senti davantage le poids et la sangle. Et le pauvre attelage s'en allait ainsi vers Clamart, tiré à hue et à dia par un mauvais conducteur occulte.

Le surlendemain matin, quelqu'un se présenta de la part de Gilquin. Savinien n'y pensait plus. Il s'était flatté que l'algarade de sa femme, l'allusion au service rendu, n'avait pas été comprise du vieillard.

L'annonce d'un message de son ancien professeur présagea à Savinien quelques complications. Il ne se trompait pas.

— Je suis le concierge de M. Gilquin, dit 1 envoyé. Il m'a prié de remettre ce pU à M. Dieuleveult. 11 y a une réponse.

Savinien déchira l'enveloppe et sous ses doigts glissèrent ensemble la soie d'une douzaine de billets de banque et la grenaille d'une page en Braille, qu'il lut vivement :

« Mon ami. Veuillez me donner au nom de mon gendre et pour solde de tout compte, un reçu de la somme qu'il vous doit encore et que je m'empresse de vous faire parvenir avec les intérêts. Je regrette que le secret de cet emprunt, trop longtemps gardé, ne m'ait pas permis de vous rembourser plus tôt.

« Votre toujours dévoué,

« GiLQUIN. »

Savinien demeurait béant, navré.

— Je vais établir le reçu, dit Annette,tu le signeras. Quand le porteur fut parti :

— Je devine... Gilquin a soupçonné la vérité, l'a exigée de Bruzel... et tu vois à quoi leur explication aboutit. Car ce n'est pas seulement dans leur dignité que nous les avons blessés. Où le cher homme, sans fortune, a-t-il trouvé cet argent? Ce sont peut-être les économies de toute sa vie. Depuis trois ans qu'ils sont mariés et en s'imposant les privations que tu sais, les Bruzel étaient arrivés à nous rendre trois cents francs. Ils se seraient acquittés à la longue. Cela n'eût-il pas mieux valu?

— Oui, si nous avions continué de nous fréquenter, fit froidement Annette; mais puisque nos relations doivent en rester là, autant en finir aujourd'hui. J'en suis fâchée, certes, pour ces petits Bruzel... quoique l'aventure, somme toute, diminue leurs charges.

— Je doute qu'ils y aient songé, observa mélancoliquement Savinien.

— Oh! naturellement... Père, mère, fille et gendre, offrent le modèle de toutes les vertus. C'est une famille de saints. Raison de plus pour rompre. Nous jurerions • dans cette bergerie.

Il s'abstint de la heurter de front, laissant au temps à arranger l'affaire. Toutefois, il prit sur soi d'engrener la réconciliation en portant sous main des excuses, non pas rue de Sèvres, mais à Saint-Etienne-du-Mont, dans un lieu et dans une atmosphère prédisposant à l'indulgence un croyant comme Gilquin. ^

A l'exécution de ce dessein, il n'y avait qu un inconvénient : les offices du dimanche retenaient simultanément les deux organistes dans leurs éghses respectives. Mais Savinien, profitant d'une course qui l'appelait à Paris avec son guide, poussa jusqua l'Institution et s'y assura d'un jeune professeur qui le remplaçait à l'occasion. Aussi, le soir, en rentrant,

put-il dire: 4 j i

— Je m'absenterai demain matin. Un facteur de la rue Delambre a besoin de moi pour toucher, devant les experts, des orgues qu'il expédie à l'étranger.

Et sous le couvert de ce prétexte accepté d'Annette, il s'achemina, par un dimanche de juin, vers le Panthéon.

Il avait décidé de n'aborder son vieux maître qu à la fin de la messe. Celui-ci n'eût pas souffert qu on le dérangeât tandis qu'il s'y préparait par l'adoration et la méditation des textes sacrés; et rien pareillement ne le distrayait du sermon qu'il écoutait de sa tribune comme un gabier vigilant, entre ciel et terre. Le samtsacrifice ne pouvait qu'embraser de miséricorde une âme aussi pleinement attentive.

Savinien s'abandonnait à cette espérance en gravissant, au bras de son conducteur, la montagne Sainte- Geneviève. Au-dessus de lui, dans le ciel léger, passaient en troupe des volées de cloches, ailes musicales envolées du colombier paroissial. Elles semblaient dépêchées aux aveugles pour leur montrer la route et verser sur eux la parole de Gilquin : « J'aime les éghses vieilles et d'un accès ardu, comme la mienne. Leur élévation nous rapproche de Dieu; la montée

invite au recueillement et le seuil est usé par des générations de fidèles, ainsi que ces margelles communalesoù les trompeaux viennent se désaltérer. »

Les cloches se turent; Savinien entra dans l'église et s'assit. Quelques minutes après, la messe commença, les orgues s'étirèrent... Mais il ne reconnut pas la main qui les réveillait. Les doigts du musicien, raidis par le froid, trébuchaient, cassaient avec peine la glace des claviers; des harmonies gelées tombaient à flocons sur la nef et, sous les voûtes stupéfaites, les timbres in- ■ compatibles avaient une répugnance à s'unir ou bien dispersaient des sons coagulés.

L'organiste priait encore, oui, mais telle une per- : sonne qui balbutie, cherche ses mots et n'en est plus maîtresse. Pourtant, une volonté extraordinaire le tenait à son banc, comme ce Joseph Vernet qui se faisait attacher dans les hunes pendant la tempête. Et peut-être que Savinien était seul à entendre, parmi le tonnerre des bombardes et le sifflement des jeux d'anches, le cri de détresse, l'appel assourdi de l'homme, au haut du mât brisé, dans le vent d'orage.

— C'est aujourd'hui qu'il a ces éblouis s ements dont parlait sa fille, pensa Savinien. Il est, hélas! de toute évidence que son toucher baisse. On dirait qu'il grelotte... Au mois de juin!

Après le sermon, qui, ce jour-là et comme par miracle, paraphrasait l'admirable exhortation du Pater i « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » l'organiste, néanmoins, sortit de sa torpeur, attaqua le grand prélude de ses mains réchauffées, de ses pieds dégourdis, d'une âme transportée. Il paraissait jaloux de broder à son tour sur le thème de la prédication : il en multipliait l'écho dans les cœurs, le faisait retentir de façon qu'il perçât les voûtes et dispensât au loin, partout, le pardon des offensés aux coupables de l'offense. Les orgues maintenant obéissaient, domptées, subjuguées,^

câlines... Un apaisement, une sérénité, en descendaient sur les fidèles. Un long moment elles épandirent Toubli du mal, intimes, discrètes, partant d'une circonstance particulière au musicien pour prêcher la concorde, la tolérance; et leur prière grandissait, s'épanouissait en cantique propagateur de bonté et de rémission universelles.

Tout à coup, comme une corde de violon éclate au miUeu d'un chant, la phrase que développait le récit se brisa, l'improvisation tarie s'acheva en borborygmes. Un bruit confus de chute vint de la tribune, et, sans rien savoir, simplement mue par une appréhension quasi divinatoire, la foule fut debout, les fronts levés vers les orgues, interrogèrent... , . c •

— Courons !... un malheur est arrivé ! s'écria Savinien.

Mais comme ils s'engageaient son giiide et lui, dans l'étroit escalier menant à la tribune, ils furent bousculés par des gens qui déjà obstruaient le passage. Le bedeau, qui établissait un service d'ordre, les refoula; et par lai, ils apprirent au bout d'un quart d'heure qu'une congestion cérébrale avait frappé Gilquin à son poste, que tous soins semblaient inutiles, et que les derniers, les incompréhensibles mots prononcés par le vieillard, avaient été « Des étoiles ! »

Des étoiles 1 Exclamation incompréhensible, en effet, car saluait-elle une révélation in extremis, ou bien renouvelait- elle, au contraire, en face de la mort, le seul regret qu'emportât l'aveugle d'un souhait inaccompli?

Cependant, Savinien ne regrettait pas d'avoir assisté à la dernière messe servie par le vieil organiste. Celui-ci semblait avoir deviné la présence de son ancien élève; elle lui avait fourni son inspiration suprême; si bien que Savinien pouvait se répéter, dehors, en s'en allant :

— Il m'a pardonné... Il m'a pardonné...

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