BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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A Monsieur Th. RIBOT
Professeur de psychologie expérimentale au Collège de France.
Cher Maître,
En publiant cette traduction, je n'ai d'autre but que de servir la psychologie physiologique que vous m'avez appris à aimer ; en vous la dédiant, je m'acquitte d'un simple devoir de reconnaissance.
Dr DUMAS
Février 1895.
J'ai l'honneur de présenter ici une traduction de l'étude du docteur Lange sur les émotions et je ne pense pas avoir à présenter l'auteur. Professeur d'anatomie pathologique à l'Université de Copenhague, très connu en Danemark et en Allemagne par ses travaux scientifiques, il s'est fait en outre dans les maladies nerveuses le nom d'un grand praticien ; c'est un médecin et un savant. En France, nous le connaissons surtout comme psychologue ; M. Ribot a, le premier, résumé et discuté ses idées dans le cours de psychologie affective de 1889; depuis lors, la Revue philosophique l'a plusieurs fois cité, et j'ai moi-même eu l'occasion de parler tout récemment de sa théorie de la tristesse1. J'ai fini par traduire
(1) Les états intellectuels dans la mélancolie. Alcan, 1895
son livre, persuadé qu'il sera lu avec profit par tous ceux qu'intéresse la question si obscure des sentiments.
Comme j'ignore le danois, c'est le texte allemand du docteur Kurella que j'ai traduit, mais j'ai pris toutes les précautions nécessaires pour que la pensée originale fut fidèlement respectée. Tout d'abord j'ai prié M. Lange de m'indiqner les changements qu'il entendait faire au texte de M. Kurella, et j'ai eu l'occasion de constater qu'ils étaient aussi rares que peu importants; puis, comme il connaît notre langue, il a bien voulu se charger de reviser lui- môme les premières épreuves, et c'est d'après ses corrections que le texte définitif a été établi. — Je le remercie de cette collaboration bienveillante qui donne presque la valeur d'un texte original à la traduction d'une traduction.
Qu'est-ce que l'émotion considérée dans sa nature psychologique? Qu'est-ce que la joie, la tristesse, la peur ? M. Lange et M. James ont répondu à ces questions à peu près dans les mêmes termes et sans s'être connus, l'un en 4885 dans la brochure qu'on va lire, l'autre en 1884 dans un article de Mind intitulé :
Qu'est-ce que l'émotion? Je n'ai pas à parler ici de William James et ne puis que renvoyer aux articles que M. Marillier lui a consacrés clans la Revue philosophique1, mais je voudrai:; brièvement exposer les idées de Lange et marquer la place qu'il me semble occuper clans la question des phénomènes affectifs.
Pour définir les émotions, on se contente d'ordinaire de faire appel aux souvenirs de chacun : « Nous savons toits ce qu'il faut entendre par la joie, nous connaissons tous la tristesse par une expérience quotidienne. » Tant qu'on s'en tiendra à ces évocations intimes, on devra, pense Lange, renoncer à une connaissance précise ; ce qu'il faut chercher, au contraire, ce sont les signes objectifs de la tristesse et de la joie, les marques impersonnelles qui nous permettront de sortir des impressions purement subjectives. La science est toujours à ce prix. L'étude des couleurs ne fut scientifique que le jour où Newton découvrit un caractère objectif, la différence de réfrangibilité des rayons colorés ; faisons de môme pour les émotions ; renonçons à l'introspection de la conscience pour trouver des caractères objectifs et donner à nos recherches un point de départ scientifique.
(1) Voir en particulier l'article du 1er février 1893.
Or ces caractères objectifs, tout le monde les connaît ; ce sont des gestes, des attitudes, des phénomènes organiques auxquels un observateur attentif ne peut se méprendre ; Lange les décrit en détail dans la joie, la tristesse, la colère, la peur, le désappointement, l'embarras, l'impatience et, pour ordonner sa description, il étudie séparément les modifications subies par les muscles de la vie de relation, par les muscles des viscères et les muscles vasomoteurs.
Tous ces systèmes peuvent recevoir une innervation trop forte, trop faible ou irrégulière, d'où contraction, relâchement, ataxie; et comme ils peuvent être affectés différemment dans une môme émotion, on prévoit tout de suite une variété infinie de combinaisons, surtout si l'on tient compte des changements secondaires déterminés par les modifications vasculaires, dans l'activité motrice, secrétoire, sensitive. intellectuelle, etc.
Voici par exemple la joie; analysons l'ensemble des caractères physiques qui l'expriment : dans les muscles de relation, l'innervation est augmentée ; l'homme ioveux se sent léger, il gesticule ; les enfants sautent et frappent des mains; le visage prend une forme arrondie, le larynx fonctionne de lui-même ; ce sont des chansons, des éclats de voix et des
NIEFACE DU TRADUCTEUR
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cris. Dans les muscles viscéraux, nous s ne constatons rien d'anormal, mais l'innervation vaso-motrice diminue; les artérioles se dilatent ; la peau, quireçoit plus de sang", rougit et s'échauffe; les sécrétions, celle de la salive en particulier, augmentent visiblement, et les larmes viennent souvent aux yeux.
La circulation, plus rapide, facilite la nutrition des tissus ; toutes les fonctions s'accomplissent mieux, le corps est plus robuste et plus sain, l'esprit plus actif; on dit avec raison que la joie rajeunit.
En procédant de la sorte pour les autres émotions, Lange arrive au schéma cicontre que l'analyse précédente me dispense d'expliquer plus longuement.
Sans doute il y aurait beaucoup à dire contre une schématisation aussi artificielle et surtout aussi précise des états émotionnels : la joie peut être muette et non bruyante, la peur donner
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des ailes et non paralyser. Lange est le premier à se faire des objections de ce genre, mais il n'a pas la prétention d'épuiser le sujet, ni de décrire toutes les variétés possibles d'émotions; il veut seulement prendre quelques cas typiques, conventionnels même, en négligeant de parti pris les faits exceptionnels. Son dessein n'est pas en effet d'étudier l'émotion sous toutes ses formes, mais d'en définir la nature, et les exemples cités suffisent amplement pour cette définition.
Avant de la tenter, nous pouvons cependant, pour simplifier les données du problème, classer en deux groupes tous les phénomènes que nous venons d'énumérer, et distinguer seulement des phénomènes d'innervation musculaire et des phénomènes vaso-moteurs.
Les modifications de la couleur, des sécrétions, de la nutrition, comme les variations de la forme extérieure et de l'activité générale, se laissent facilement réduire à ces deux ordres fondamentaux de phénomènes, mais cette première réduction en appelle aussitôt une seconde, et nous voilà conduits à nous demander si les deux groupes ont la môme importance, s'ils sont primitifs au môme titre, ou si l'un d'eux est subordonné à l'autre. A une question posée dans ces termes,
toutes nos connaissances physiologiques nous permettent, pense Lange, de faire une réponse certaine quoique incomplète: « Les troubles fonctionnels de l'innervation musculaire lieront pas la cause des modifications vaso-motrices.»
Nous n'avons donc qu'à chercher si les changements vasculaires peuvent déterminer les changements neuromusculaires dont nous connaissons le détail. La constriclion des artérioles dans la tristesse peut-elle produire par anémie du système nerveux, la fatigue et la parésie des muscles? La dilatation des mêmes vaisseaux peut-elle amener par hyperhémie de ce système, la suractivité motrice qui caractérise la joie ?
On ne peut cette fois répondre avec certitude, mais toutes les probabilités sont pour l'affirmative; nous savons que les moindres variations de la circulation modiGent profondément les fonctions du cerveau et de la moelle; des expériences de laboratoire, comme la ligature d'une carotide, la compression de l'aorte abdominale, tendent à prouver que l'anémie des centres nerveux amène d'ordinaire la parésie ou la paralysie des muscles et nous permettent de tenir pour vraisemblable l'hypothèse de l'antériorité des modifications vaso-motrices.
D'ailleurs, celte hypothèse fût-elle contes-
tée, la théorie générale que Lange va exposer maintenant ne serait pas atteinte, pense-t-il, dans ses fondements ; l'hypothèse vaso-motrice est commode, mais elle n'est pas indispensable pour la définition de l'émotion qu'il veut tenter.
Qu'est-ce donc que Y Émotion dont nous avons énuméré, en les simplifiant, tous les caractères objectifs? Quelle est la vraie nature de ce phénomène dont nous ne paraissons avoir décrit encore que l'expression extérieure?
Pour la psychologie courante, l'explication est bien simple ; la joie, la tristesse, la colère sont des puissances mystérieuses qui s'expriment par les mouvements qu'elles impriment au corps. Mais on se contente vraiment de trop peu quand on explique la pâleur de l'angoisse en disant que l'angoisse fait pâlir; en réalité, c'est faire appel à un pouvoir métaphysique pour ne rien expliquer du tout. D'autre part, nous voyons souvent l'émotion se produire sans que nous puissions invoquer aucune influence psychique. La joie du vin, l'excitation du haschisch s'expliquent par des causes toutes physiques. L'hypothèse psychique n'est donc ni claire ni indispensable.
Pour bien comprendre la nature de l'émotion, il faut laisser de côté toute métaphysique, renoncer surtout à cette idéologie qui
fait de la joie, de la peur ou de la colère, de véritables entités, et n'examiner que des faits.
Voici une mère qui pleure son fils ; l'opinion courante admet trois moments dans la production du phénomène :
1° Une perception ou une idée ;
2° Une émotion ;
3° L'expression de cette émotion.
Cette succession est fausse ; il faut renverser les deux derniers termes et raisonner ainsi : 1° cette femme vient d'apprendre la mort de son fils ; 2° elle est abattue ; 3° elle est triste.
Qu'est-ce donc que sa tristesse? Simplement la conscience plus ou moins sourde des phénomènes qui s'accomplissent dans le corps.
Supprimez la fatigue et la flaccidité des muscles, rendez le sang à la peau et au corveau, la légèreté aux membres, que resterat-il de la tristesse ? — absolument rien que le souvenir de la cause qui l'a produite.
Il y a donc dans toute émo-lion un fait initial qui peut être une idée, une image, une perception ou môme une sensation ; ces états mentaux retentissent diversement sur les centres vaso-moteurs, mais l'émotion n'est jamais que la conscience des variations organiques
que l'excitation de ces centres amène dans le corps.
Telle est, brièvement condensée, la théorie que ce petit livre a pour but d'exposer. Pour la vérifier d'une façon définitive, il faudrait supprimer la sensibilité viscérale et périphérique d'un sujet pourvoir si cette suppression entraîne la perte de l'affectivité ; mais cette expérience est impossible, car la suppression de la sensibilité détermine celle des réflexes et par suite la mort. Nous sommes donc réduits à étudier les cas où les variations de la sensibilité générale concordent avec les variations de l'émotivité. C'est ce que Lange a fait pour appuyer sa thèse, et c'est, je crois, la seule méthode qu'il put cm ployer en l'espèce. S'il ne force pas la conviction, on verra du moins qu'il sait donner à ses idées le maximu n de vraisemblance.
L'émotion se trouve donc ramenée d'une part à des sensations plus ou moins localisées, de l'autre à des états vasculaires et musculaires ; ne parlons plus de ces entités mystérieuses qu'on appelle la peur, la colère et la joie, ou si nous en parlons sachons bien qu'elles se réduisent à la conscience mal définie d'un certain nombre de mouvements.
Comme on le voit, c'est là du pur mécanisme. Lange n'admet dans l'esprit que des
idées, des images, des sensations périphériques et des sensations internes, c'est-à-dire des états intellectuels ou sensitifsdont les diverses combinaisons donnent naissance à la variété infinie des phénomènes mentaux.
En partant de ces principes, il aurait pu sans difficulté résoudre la prétendue intensité des phénomènes affectifs à la multiplicité des sensations, comme l'a fait M. Bergson1 ; une joie est plus ou moins intense suivant que les artérioles sont plus ou moins dilatées et que toutes les fonctions, tous les muscles, tous les tissus participent plus ou moins à l'état général; une tristesse est plus ou moins profonde suivant Tétcndue et le degré de la vasoconstriction. De même pour la colère, la crainte, l'impatience ou la confusion, c'est la quantité des éléments organiques et des éléments sensitifs correspondants qui fait l'intensité de l'état émotionnel.
Quoi qu'il en soit, Lange n'en a pas moins indiqué une méthode qui pourra s'étendre et se généraliser ; si l'on veut jamais comprendre quelque chose aux passions, c'est par l'analyse des phénomènes organiques qu'il faudra expliquer la nature des désirs fondamentaux
(1) Essai sur les données immédiates de la conscience. V. A1can,1889.
qui les constituent. J'ai moi-môme, clans la Revue philosophique de mai 1892, montré que certains besoins, comme la faim, ne sont que la conscience des mouvements arrêtés, des fonctions suspendues ou gênées dans l'organisme et la conscience des mouvements ébauchés qui pourraient, s'ils s'exécutaient, supprimer cet état de gêne ; certainement le désir sexuel se prêterait à une semblable analyse, et quelques faits de ce genre, bien connus et bien étudiés, nous permettraient d'interpréter par inférence des désirs plus compliqués.
Des résultats aussi précis se feront peutêtre attendre longtemps, mais nous tenons enfin une méthode, et c'est aussi bien à Lange qu'à William James que nous la devons.
La grosse difficulté sera toujours de savoir pourquoi à telle idée, à telle perception ou à telle image s'associe tel ou tel état vasomoteur ; nous pourrons constater des faits, mais l'explication de ces associations sera certainement difficile, et l'on ne voit pas trop aujourd'hui comment Lange ou un autre pourrait la donner. Il n'en a pas moins défini l'émotion et formulé les premières règles de toute étude
(1) J'écrivais ces lignes en 1895. Depuis lors, j'ai essayé de donner, au moins sous forme d'hypothèse, l'explication en question. — Cf. La Tristesse et la Joie, chap. IX. Alcan, 1900. (Note de la seconde édition).
objective, c'est-à-dire scientifique, des états affectifs.
Dans la pensée de Lange, son livre marquerait, je crois, une sorte de réaction anti-anglaise. Après avoir établi son schéma des émotions, et montré que suivant les systèmes musculaires l'innervation peut être renforcée ou affaiblie, il ajoute : « On a tort, par conséquent, de poser en principe et sans autre explication que les émotions sont accompagnées d'une augmentation de l'activité musculaire », or, les citations qu'il fait en marge pour développer l'idée qu'il réfute sont tirées de Spencer.
Plus loin, dans les addenda, il reproche à Darwin et aux évolutionnistes en général d'avoir faussé la question des phénomènes affectifs en faisant prédominer le point de vue historique sur le point de vue mécaniste et physiologique ; malgré l'admiration très profonde qu'il professe pour l'auteur de Y Expression des émotions, il oppose à ses tendances une fin de non recevoir.
Il y a beaucoup de vérité, et peut-être un peu d'exagération dans ces deux jugements.
Pour- ce qui concerne Spencer la critique semble fondée; il suffit, pour en reconnaître la
justesse, de se reporter aux Principes de Psychologie. « Tout sentiment, écrit l'auteur, périphérique ou central, sensation ou émotion, est le silmultanéd'un ébranlement nerveux, et le résultat d'une décharge nerveuse qui a deux effets sur le corps, l'un général, l'autre particulier1. » Cette décharge nerveuse, proportionnelle à la quantité de sentiment, se répand dans tous les muscles de l'organisme et les affecte en raison inverse du poids et de la masse des parties auxquelles ils s'insèrent; par exemple chez le chien, la joie s'exprime d'abord par une légère agitation de la queue, et chez le cheval rabaissement des oreilles est le premier signe de la colère.
Cette explication de l'expression émotionnelle par la loi de la moindre résistance est certainement un peu facile et Lange a de bonnes raisons pour la rejeter.
Il ne peut accepter le principe d'une diffusion générale de l'énergie, puisqu'il a montre que l'innervation peut être, suivant les systèmes musculaires, augmentée ou diminuée; il pourrait ajouter que les exemples cités par Spencer sont tous tires de la joie, de la colère ou de l'inquiétude, émotions caractéri-
(1) Principes de Psychologie, II, p. 563, trad. Ilibot- Espinas.
sées par l'augmentation de l'innervation volontaire l'} apparemment le philosophe anglais eût été plus embarrassé pour citer des cas analogues dans la tristesse ou la peur qui sont caractérisées par la diminution ou la suppression de la même innervation.
Pour Darwin, au contraire, Lange a peutêtre été trop sévère.
Ce n'est pas que je veuille défendre ici la psychologie darwinienne ; je n'ignore pas que des trois principes d'explication qui la gouvernent, le premier à peine est debout à l'heure actuelle, et je reconnais aussi que la psychologie des émotions est sacrifiée à leur histoire dans le livre de Y Expression des émotions ; mais cette histoire a son intérêt même au point de vue mécaniste, et pour la définition de l'émotion Lange aurait pu en tirer parti. Il n'a voulu voir partout qu'une innervation musculaire plus ou moins intense, plus ou moins régulière, et sans aucun doute ce phénomène constitue l'état organique dont le retentissement psychique a reçu le nom d'émotion, mais il y a dans chaque émotion
(I) J'ai insisté ailleurs (op. cit.) sur ce fait que Spencer s'occupe des réactions émotionnelles brusques tandis que Lange étudie surtout des états affectifs de longue durée. C'est la principale cause de leurs divergences d'opinions. (Note de la seconde édition).
des gestes, des altitudes, des expressions automatiques dont le sujet a conscience et qui concourent à la cénesthésie de l'état afTectif ; l'abaissement des sourcils et des coins de la bouche dans la tristesse sont des phénomènes surajoutés par l'hérédité aux états fondamentaux que Lange a si bien décrits ; ils sont conscients, ils sont sentis et ne doivent pas 1ère écartés d'une définition psychologique de rémotion ; or l'ouvrage de Darwin a justement pour but de les décrire et de les expliquer. — Peut-être Lange eût-il gagné à ne pas les écarter, en se séparant si nettement des évolutionnistes.
Il se réclame plus volontiers des mécanisles français et il est en effet leur lointain disciple ; cette décomposition de la joie et de la tristesse en phénomènes moteurs et psychiques, cette suppression des entités vagues, des énergies mol définies est tout à fait dans la tradition de Malebranche et de Spinosa. Lance a retrouvé dans la Recherche de la Yrite sa théorie vaso-motrice et il cite le passage tout entier avec une visible admiration ; il aurait pu en citer d'autres tout aussi précis pour appuyer ses analyses psychiques et motrices de l'émotion.
« J'appelle passion, dit Malebranche, toutes les émotions que l'àme ressent naturellement
à l'occasion des mouvements extraordinaires des esprits animaux et du sang. Ce sont ces émotions sensibles qui feront l'objet de ce livre '. »
Supprimez l'explication thcologique des rapports de l'àme et du corps, la théorie des causes occasionnelles, que vous ne pouvez d'ailleurs remplacer par rien, et vous avez dans son essence la théorie de Lange : L'émotion il est que la conscience des variations neuro-vascidaires. ^\\^i^- ^ 4 Ç> **
On pourrait sans difiicultrpousser plus loin cette comparaison et on arriverait sans peine à montrer que, malgré la dr^^^c» des Vocabulaires, c'est le môme esprit qui anime le cartésien de l'Oratoire et le physiologiste danois.
Lange est donc bien dans la tradition française : c'est un mécaniste ; il n'aime que la science statique et analytique.
Par ses défauts môme, il relève des cartésiens ; sa critique trop sévère de Darwin et de la psychologie évolutionniste, qu'est-ce autre chose que cette aversion consciente ou non que tous les mécanistes, y compris Descartes, éprouvent naturellement pour les explications historiques.
J'ai taché de montrer que les deux tendances
(1) Recherche de la Vérité, V, I, p. 432. Edition Jules Simon.
ne sont pas contradictoires et que l'ouvrage de Lange gagnerait peut-être à nous parler de toutes les associations motrices héréditaires que l'hypothèse vaso-motrice ne sufGt pas à expliquer. — A cette réserve près, je ne puis que le remercier pour l'exemple d'analyse et méthode qu'il nous a donné. « On peut affirmer, dit-il au début de son livre, que, scientifiquement, nous ne comprenons absolument rien aux émotions, que nous n'avons pas l'ombre d'une théorie sur la nature des émotions en général ou de telle émotion en particulier. » Qu'il me permette de lui dire, après l'avoir lu et traduit, que nous avons enfin quelque chose.
Février 1895.
Kant, dans un passage de son Anthropologie, appelle les émotions des maladies de l'àme.
Pour ce grand penseur, l'àme n'est saine qu'autant qu'elle demeure sous l'autorité absolue et incontestée de la raison ; tout ce qui peut ébranler cette autorité lui paraît à la lois nuisible et anormal.
Une science plus réaliste, qui ne veut pas connaître l'homme abstrait et idéal, mais les hommes tels qu'ils sont, taxera de bizarrerie une pareille psychologie, de pauvreté cette conception qui réduit la tristesse et la joie l'orgueil et la timidité, la colère et la pitié à de purs états morbides, anomalies dont le philosophe doit détourner les yeux s'il veut connaître l'essence propre de notre nature.
N'est-ce pas en effet appauvrir notre vie psychique que de faire un malade de l'homme qui admire la grandeur, jouit de la heauté, se laisse loucher par la souffrance ; de ne considérer comme normal et sain que le calculateur impassible pour qui toute impression n'est que le point de départ d'un raisonnement? Etrange conception de l'importance relative des forces mentales ! Faire un accident d'un phénomène qui joue dans la vie de la plupart des hommes un rôle bien plus considérable et plus décisif que la saine raison, et qui, beaucoup plus que l'intelligence, régit la destinée des individus, des nations, de l'humanité !
Qui oserait souhaiter de guérir les maladies de l'âme, si cette cure devait priver l'homme de ces émotions qui le font sympathiser avec autrui, partager la joie ou la tristesse de ses semblables, les admirer ou les haïr ? Personne assurément.
S'il est vrai que nous devons tenir la passion à distance quand nous voulons faire un examen paisible, acquérir une connaissance claire, juger avec impartialité, il est aussi
hors de doute que nous ne pouvons réputer pour un homme, dans le sens normal et complet du mot, celui qui ne serait capable que de penser, de connaître et déjuger, celui qui ne pourrait éprouver ni tristesse, ni joie, ni crainte, dussent ces sentiments nuire parfois à son intelligence et à son jugement.
Les émotions ne sont pas seulement les facteurs les plus importants de la vie individuelle, ce sont encore les forces naturelles les plus puissantes que nous connaissions, Chaque page de l'histoire des peuples, comme de celle des individus, témoigne de leur invincible empire.
Les tempêtes des passions ont coûté plus de vies humaines et dévasté plus de pays que les ouragans ; leurs torrents ont submergé plus de villes que les inondations ; aussi pouvonsnous trouver étrange qu'on n'ait pas mis plus d'empressement à étudier leur nature et leur essence. Tandis qu'on s'acharne après toutes les grandes forces naturelles pour en comprendre les causes, en pénétrer le mode d'action et les dominer ensuite, on néglige l'étude des forces les plus considérables, celles qui nous touchent de si près dans notre vie
intime et personnelle ; et c'est à peine si nous pouvons prétendre avoir une idée superficielle de leurs conditions particulières et de leur véritable nature.
Je n'ai pas cherché, dans ce traité, à donner un exposé complet de la physiologie des émotions ni même une théorie générale de leurs principaux caractères; je me suis borné à considérer une seule face de la question.
Mon premier dessein fut essentiellement pratique et médical.
Lorsque j'entrepris cette étude, j'avais besoin de m'éclairer moi-même sur le rapport des émotions avec les phénomènes physiques, souvent pathologiques, qui les expriment, et d'établir ce rapport d'une façon plus précise, plus physiologique qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour.
Cependant, comme il arrive souvent, j'ai été amené, au cours de ce travail, à dépasser mon cadre primitif. D'accord avec la psychologie courante, je m'étais d'abord posé la question : « Quelle influence les émotions exercent-elles sur les fonctions du corps? » Mais à peine avais-je commencé à m'occuper
de ce problème, je compris que non seulement il présentait de grosses difficultés, mais encore qu'il était insoluble, simplement parce qu'il était posé à l'envers.
Bientôt j'acquis la certitude que, pour arriver à quelque chose de clair, je devais commencer par élargir la question; le point de départ en particulier, l'idée d'émotion me parut manquer de toute précision scientifique, au moins pour quiconque prétend à une analyse plus serrée que celles dont se contente d'ordinaire la psychologie spéculative.
Qu'est-ce donc qu'une émotion ? Le résultat de cette petite étude sera, je l'espère, de donner à cette idée un contenu plus positif et plus clair que son contenu actuel; mais dès le début, pour me faire provisoirement comprendre, je me vois dans la nécessité d'en délimiter en quelque sorte les frontières, cai ni la langue populaire, ni la langue scientifique ne peuvent nous offrir de définitions, j'entends, qui soient universellement adoptées. Dire que je vais m'occuper des émotions, ce n'est pas indiquer d'une façon bien nette les bornes de mon sujet.
Je ne parle pas ici de la difficulté d'énumérer tous les états qui peuvent se grouper sous ce chef, toutes les variétés d'émotions ; cette énumération m'est indifférente, car je ne prétends nullement être complet sur ce point, si toutefois ici le terme complet peut être de mise ; au contraire, j'ai l'intention de me borner beaucoup, comme la suite le montrera. Mais il importe de n'avoir affaire qu'à des idées aussi pures que possible, c'està-dire des idées qui, au point de vue physiologique, n'enveloppent que des phénomènes de môme espèce; et sous ce rapport, je viens de le dire, on ne peut partir d'aucune définition généralement reçue ; aussi bien dans la langue courante que dans la psychologie scientifique, des idées hétérogènes se confondent plus ou moins, par suite d'un certain air de famille.
Incontestablement la tristesse, la joie, la crainte, la colère et autres états analogues constituent un groupe de phénomènes distincts de l'amour, de la haine, du mépris, de l'admiration, et doivent en être séparés au point de vue psychologique ; c'est seulement
pour les premiers que je garde le terme d'émotions ; les autres restent des passions, des sentiments, ou comme on voudra les appeler.
La limite des deux concepts n'a jamais été nettement tracée (I)1 et pourtant il est difficile de prétendre que le besoin d'une distinction précise ne se fit pas sentir, au moins pour la psychologie scientifique.
C'est en effet une nécessité absolue, pour quiconque s'occupe de la physiologie de ces phénomènes, de les distinguer aussi bien que possible (2) : nous ne pouvons pas assimiler des choses aussi différentes que l'effroi, la fureur, la joie, et l'envie, l'amour, la passion de la liberté. La différence de ces deux groupes ne consiste pas seulement dans la complexité plus grande des derniers états, composés qu'ils sont d'éléments psychiques si hétérogènes que la réflexion elle-même joue un rôle dans leur formation (3), mais aussi dans la complexité et l'hétérogénéité de leurs conditions eificientes.
Les états affectifs comme l'amour, la haine,
(1) Les numéros placés entre parenthèse dans le texte, renvoient à des addenda développés, pages 143 et suiv.
lange. 2
l'admiration, sont des systèmes complexes où les émotions comme la joie, la colère, la crainte peuvent entrer à titre d'éléments particuliers, tandis que ces éléments sont des phénomènes simples.
Nous nous heurtons à une difficulté plus grave, si nous voulons circonscrire le domaine de chaque émotion, délimiter les idées de tristesse, de joie, etc., pour savoir dans quel genre il faut placer tous les cas particuliers d'émotions qui se rencontrent ; c'est pourtant la première tâche qui s'impose à celui qui veut examiner les diverses émotions ou les soumettre en général à une analyse scientifique. Qu'est-ce que la joie ? Qu'est-ce que la peur ? Alors même qu'on se propose de faire de la psychologie précise, on paraît encore, au moins chez les modernes, considérer comme oiseux de répondre à cette question (4).
D'une part on pense que la chose n'a besoin d'aucune définition particulière puisque chacun peut s'éclairer suffisamment par sa propre expérience : « nous savons tous ce que c'est
que la joie et la tristesse. » D'autre part, on fait de l'émotion un état tellement subjectif, qu'il échappe à toute définition, comme la perception du bleu ou du rouge ; or, tant qu'on s'en tient à une conception aussi subjective des émotions, toute analyse scientifique de leur contenu est naturellement impossible.
Aucun objet ne peut être étudié scientifiquement, s'il ne possède des caractères objectifs sur la nature desquels les différents observateurs s'entendent ou peuvent s'entendre ; ce qui échappe à toute discussion comme la perception des couleurs ou la sensation spécifique de l'effroi ou de la colère, est par là môme en dehors du domaine de la science.
L'étude des couleurs n'a pu être scientifique, tant que les individus n'ont connu que les effets subjectifs qu'ils éprouvaient ; elle le devint le jour où Newton découvrit un caractère objectif, la différence de réfrangibilité des rayons colorés ; de même les émotions échapperont à toute analyse scientifique tant qu'on n'aura pas dégagé des caractères objectifs qui puissent servir de point de départ.
Qu'on puisse trouver dans les émotions des
éléments accessibles à une étude objective, le fait est dès à présent assez connu ; quand un homme est triste ou gai, angoissé ou irrité, il n'est pas seulement atteint dans sa sensibilité personnelle et subjective ; en général il laisse voir son état à ceux qui l'entourent par toutes sortes d'expressions physiques involontaires qui chez lui vont de pair avec les sentiments particuliers d'angoisse, de joie, etc., tellement qu'une émotion un peu forte est difficile à cacher à un observateur attentif. Ces expressions corporelles et physiologiques offrent un point de départ, le seul assurément, pour une étude scientifique, mais on ne s'est pas préoccupé jusqu'à présent de l'y chercher.
Je ne prétends pas ^*ue la physiologie et la psychologie aient complètement négligé ces manifestations ; au contraire, on les a étudiées, notamment chez les anciens, avec une complaisance marquée ; et, depuis Aristotc, nous possédons une littérature presque infinie sur les effets physiques des passions, ou du moins sur certains phénomènes qui s'y rapportent i5).
Mais, un résultat scientifique, une concep-
tion nette de la nature des émotions, voilà ce qu'on n'a pas obtenu avec toutes ces notes accumulées clans le cours des siècles, car en vérité il n'y a pas beaucoup plus que des notes.
Ceci a plusieurs causes : Tout d'abord ces études datent d'une époque trop ancienne, où les connaissances physiologiques nécessaires faisaient presque absolument défaut; encore aujourd'hui elles sont bien insuffisantes, comme on le verra tout à l'heure ; puis les psychologues ont eu le tort de s'occuper surtout de la physionomie, au sens étroit du mot, c'est-à-dire des changements d'expression qui correspondent sur le visage aux diverses émotions ; ce n'est là qu'une partie du sujet, et justement la science n'en peut tirer que de maigres profits, parce qu'elle n'y trouve qu'une seule sorte de phénomènes physiologiques, lesquels d'ailleurs se dérobent encore pour la plupart à l'analyse. Enfin, la véritable raison, c'est que dans l'étude des émotions, l'on n'est jamais parti des expressions physiques : on les a considérées au contraire comme un fait accessoire, un phénomène qui
peut avoir son intérêt, mais qui n'a pourtant qu'une signification médiate et secondaire, un état plus ou moins accidentel, qui accompagne le phénomène important : l'émotion psychique.
En l'ait, on peut affirmer sans exagération que, scientifiquement, nous ne comprenons absolument rien aux émotions, que nous n'avons pas l'ombre d'une théorie, sur la nature des émotions en général ou de telle émotion en particulier. Nous croyons savoir quelque chose (très peu) de leurs rapports réciproques, de leur ressemblance, ou de leur différence ; mais nos connaissances reposent sur des impressions vagues et n'ont aucune base scientifique ; on dit par exemple, que la joie et la tristesse sont opposées ; c'est exact par hasard, comme nous le verrons, mais on ne peut guère prétendre que l'on comprend la nature de cette opposition ni qu'on éclaire le sujet en la constatant. Pour choisir un autre exemple, la plupart tiennent la colère comme plus voisine de la tristesse que de la joie1,
(I) Par exemple, Kant définit la colère comme un cfiYoi qui éveille rapidement notre force de résistance devant un
tandis que c'est le contraire, comme une étude physiologique nous l'apprendra, etc., etc.
Bien qu'il soit impossible de donner de prime abord une définition des émotions particulières, je partirai, dans les recherches qui suivent, des idées traditionnelles, des émotions telles que le peuple les conçoit, et je £. -, poserai la question dans ces termes : quels sont les phénomènes physiques qui accompagnent chaque émotion particulière ?
J'ai parfaitement conscience, qu'en agissant ainsi, je pose la question à l'envers, et que je choisis un point de départ aussi peu précis que peu scientifique.
Malgré cela, la route où je m'engage nous apparaîtra, je crois, comme la plus commode pour arriver à une notion provisoire ; car sans trop s'écarter des idées habituelles elle nous permettra de revenir par un détour à une exacte considération du sujet.
Cette étude ne portera que sur quelquesunes des émotions les plus nettes et les mieux
danger imminent. — Anthropologie, livre III, § 73. — La colère et l'effroi sont pourtant diamétralement opposés au point de vue psychologique,
caractérisées, la joie, la tristesse, la peur, la colère, je dirai aussi quelques mots de l'embarras, de l'attente, du désappointement. Si je me limite ainsi, c'est que je tiens beaucoup plus à indiquer une méthode pour l'analyse scientifique des émotions, qu'à l'appliquer à tous les cas isolés, et j'ai considéré surtout que dans la plupart des autres émotions, les faits physiques sont peu saillants, peu accessibles, avec nos méthodes incomplètes et grossières, à une analyse physiologique précise.
Malheureusement, en fait de matériaux et de méthodes , nous sommes beaucoup plus dépourvus pour l'étude physiologique des émotions que pour la plupart des autres études physiologiques. Leur méthode la plus importante, l'expérimentation, est ici d'une utilité minime ou nulle, car la psychologie animale repose sur de trop faibles bases pour qu'on puisse conclure de l'animal à l'homme ; et pour des raisons nombreuses qu'il est facile de concevoir, l'occasion s'offre rarement de faire sur l'homme lui-même des investigations un peu précises. Nous nous trouvons ainsi réduits, en substance, à la simple observation
interne et externe, « l'observation clinique », pour employer le terme médical correspondant, puisque Ton désigne ainsi l'observation des symptômes qui se présentent d'eux-mêmes au hasard des circonstances, avec toutes les éventualités possibles, par opposition à l'étude expérimentale , artificielle et rationnelle , des symptômes que l'on produit. Particulièrement instructifs sont les cas, où les émotions se présentent avec des troubles physiologiques si violents ou si durables, qu'elles rentrent dans le domaine de la pathologie. Par l'intensité des symptômes, par ce fait surtout que leur caractère sérieux nécessite souvent l'intervention d'un spécialiste, l'étude des maladies émotionnelles est pour la psychologie extrêmement importante ; ou du moins elle le sera, une fois qu'on abordera ce sujet d'une façon plus systématique qu'on ne l'a encore fait.
On doit comparer avec les résultats de cette observation raisonnée, les expériences plus involontaires et plus naïves que les générations humaines ont faites dans le cours des temps, et qui, tombées dans le domaine du
sens commun, sont conservées dans maintes expressions symbolique ou proverbiale. Sur ce chapitre , on s'adresse volontiers aux poètes ; et les traités qui concernent l'expression physique des émotions abondent en citations tirées des poèmes anciens et modernes. Ces emprunts sont justifiés, car c'est naturellement chez les poètes qu'on peut trouver le plus de termes pittoresques et précis pour désigner les caractères des émotions ; mais on ne saurait attendre d'eux, en ce domaine, de nouveaux matériaux d'observation ; les poètes et les historiens ne sont plus en effet, comme au temps de Bacon, « doclorcs hnjus scientias pr&cipui* », ci les études de notre époque ont un tout autre objet que les « innombrables » et subtiles questions traitées par ceux qui représentaient autrefois cette branche de la psychologie.
Un grand intérêt s'attache à un point particulier, l'observation des nouveau-nés, car chez eux les rapports des faits sont relativement très simples, les émotions régnent en souveraines sans que des éléments inlellec-
(\)De dignilalc et augmenlh scicnliavum, livre VII, ch. m.
tuels viennent s'y mêler ou les troubler, et enfin elles sont pures de toute modification apprise, expression conventionnelle des émotions. En un certain sens ces remarques valent encore pour l'étude des émotions chez les peuples à l'état de nature ; dans ce cas aussi elles s'expriment d'une façon violente et immédiate.
D'autre part, comme on pouvait s'y attendre, nous retrouvons dans de larges proportions, chez les nouveau-nés comme chez les sauvages, cette difficulté que je signalais dans l'étude des animaux : je veux parler de l'incertitude où nous sommes pour comprendre leurs états d'âme, conséquence nécessaire de l'imperfection des signes par lesquels l'objet observé communique avec nous.