‹ Les émotionsChapitre 2 sur 6 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le trait caractéristique de la physiologie et par suite de la physionomie de la tristesse est peut-être Y action paralysante quelle exerce sur les muscles volontaires ; la paralysie de la tristesse est cependant beaucoup moins marquée que celle de l'effroi, dont nous parlerons tout à l'heure. Dans la tristesse on fait avec peine, avec effort, des mouvements qu'on exécutait autrefois avec facilité, mais la faiblesse motrice va rarement plus loin ; c'est en d'autres termes un sentiment de fatigue et, comme il arrive dans toute fatigue, les mouvements lents, paresseux et faibles, dé-

notent la répugnance et la lutte, et sont par là même bornés au minimum. Aussi, l'homme triste est- il souvent reconnaissante à son aspect extérieur ; il va lentement, il chancelle, il se traîne les bras ballants, sa voix est faible, sans éclat, par suite delà faiblesse des muscles expirateurs et du larynx; volontiers, il reste inerte, affaissé, muet.

L'innervation latente des muscles est également diminuée (G) ; la nuque s'incline, la tête pend {courbée, plier par ht tristesse), le visage s'allonge et s'effile par suite de la faiblesse des masséters et des muscles des joues ; la mâchoire inférieure peut même être pendante. Les yeux paraissent grands comme il arrive toujours quand les sphincters orbiculaires sont paralysés, mais il peut se faire aussi que la paupière supérieure tombe par suite de la faiblesse du muscle rclcveur, et recouvre une grande partie de la prunelle.

Avec celte faiblesse des nerfs et des muscles volontaires, de môme que dans toute faiblesse analogue de l'appareil moteur, il se produit, comme je l'ai dit, un sentiment subjectif de fatigue, de lourdeur; on a l'impression (V

quelque chose qui pèse sur vous; on se sent oppressé, abattu, on parle dune tristesse pesante; on doit porter sa douleur, tandis qu'on doit maîtriser sa joie et sa colère.

Bien des hommes sont tellement accablés par la tristesse qu'ils ne peuvent se tenir debout; ils s'appuient ou ils s'adossent sur les objets qui les entourent, ils plient sur les genoux, ou comme Roméo dans la cellule du moine, ils se jettent contre la terre dans leur désespoir.

Cette faiblesse de tout le système nerveux et musculaire de la vie animale soumis à la volonté n'est cependant qu'un côté de la physiologie de la tristesse; il en est un autre presque aussi important et peut-être plus significatif dans ses conséquences, je veux parler des changements qui surviennent dans une autre partie de l'appareil moteur, dans les muscles involontaires, organiques, et particulièrement dans les muscles des tuniques artérielles qui peuvent amoindrir par leur constriction le calibre des vaisseaux. Ces muscles et leurs nerfs, que l'on appelle du nom général de système vaso-moteur, se com-

portent, sous l'influence de la tristesse, d'une façon tout, opposée à celle de l'appareil moteur volontaire. Pendant que ces derniers s'affaiblissent et se relâchent, les vaso-moteurs, au contraire, se contractent plus qii à l'ordinaire; de la sorte, le sang est exprimé des petits vaisseaux et les divers tissus ou organes sont exsangues (7); la conséquence immédiate de cette anémie c'est la pâleur, l'affaissement, le collapsus ; les chairs sont moins pleines, leur couleur est blanche; le relâchement des traits, causé par la mollesse des muscles, donne au visage son expression caractéristique et produit souvent l'impression d'un amaigrissement si rapide qu'il ne peut s'expliquer par des modifications de la nutrition, comme une usure des tissus non suivie de compensation.

Une autre conséquence régulière de l'anémie de la peau, ce sont les sensations de froid et les frissons; l'homme triste arrive difficilement à se réchauffer, il est très sensible au froid, et ce sont encore là des caractères constants.

L'anémie est sans aucun doute aussi constante dans les organes internes que sur la

peau, et bien que l'œil ne puisse plus la constater, on peut la reconnaître à plusieurs signes. Le premier c'est la diminution des sécrétions, de celles du moins qu'on peut facilement contrôler; la bouche est sèche, la langue visqueuse, et le goût amer n'est, semble-t-il, qu'un effet de la sécheresse de î . langue1.

Chez les femmes qui allaitent, la sécrétion du lait diminue ou s'arrête tout à fait; le lait s'en va.

Un des attributs les plus réguliers de la tristesse paraît être en opposition avec les caractères précédents, je veux parler des pleurs, avec Fabondante sécrétion de larmes2, le visage rougi et gonflé, les veux routes, la sécrétion plus riche de la muqueuse du nez, symptômes très sensibles qui témoignent

(1) L'expression douleur arrière est considérée d'ordinaire comme une métaphore ; on ferait bien mieux d'admettre qu'elle provient de ce goût amer souvent très intense qui accompagne les impressions dé tristesse.

(2) Lange confond ici deux états affectifs assez différents: la tristesse et la souffrance morale. Les larmes coulent dans les moments de souffrance morale et non dans les moments de tristesse et d'abattement. Cf. W. James. Principles of psychology, II, p. 443. (Note du traducteur).

d'une forte vaso-dilatation dans la peau du visage et dans les muqueuses voisines. On peut cependant admettre que cette dilatation est une réaction postérieure à un rétrécissement, un relâchement des muscles artériels après une forte constriction; nous sommes, en effet, habitués à rencontrer la fatigue et la flaccidité à la suite de toute hypertension musculaire et nerveuse et nous avons un exe m [de frappant de ce fait dans la réaction qui se produit lorsqu'une partie du corps est replacée à une température normale, après avoir été exposée pendant un certain temps à un froid intense (8).

Cette explication des pleurs semble gagner en vraisemblance par ce fait qu'ils commencent quand la tristesse décroit et comme on sent en effetun soulagement dès que les larmes coulent, le peuple exprime ce rapport en disant qu'elles diminuent la tristesse — pleurer soulage — on prend haleine en pleurant, on noie son chagrin dans les larmes l.

Les petits vaisseaux des poumons se con-

(1) Lacrimœ non promanant ab cxtvema Iristitia, sed solum a mediocri. Cartesils. De Pass. animi, Art. 128.

tractent spasmodiquement, de sorte que ces organes se vident de sang- ; on éprouve alors une sensation de manque d'air [dyspnée], on sent un poids sur sa poitrine [oppression) comme il arrive dans tous les cas où le chimique respiratoire est entravé; ces sensations de gêne et de poids concourent à augmenter le malaise de l'homme affligé qui cherche à y remédier involontairement par des aspirations longues et profondes, des soupirs, moyens employés instinctivement par tous ceux qui respirent avec peine, quelle que soit la cause de leur mal.

L'anémie du cerveau se manifeste par une inertie, une mollesse, une obtusion mentale, un sentiment de lassitude psychique, d'accablement et de dégoût pour le travail intellectuel, quelquefois par de l'insomnie 1. Aussi bien, comme j'y reviendrai plus tard, est-ce l'anémie des centres moteurs qui est la pre-

(1) Je me réserve de prouver, en une autre occasion, que la constriction spasmodique des artères cérébrales détermine l'insomnie. On a bien souvent discuté sur l'explication psychologique du sommeil; on pourrait, je crois, dire qu'en général il est produit par un relâchement périodique des artères cérébrales, une perte de leur tonicité conséquence de la fatigue des nerfs vasculaires du cerveau.

mière cause de l'affaiblissement général des mouvements volontaires.

Si la tristesse persiste, de telle sorte que les troubles de l'irrigation sanguine durent des jours et des ans, les organes subissent fatalement des modifications ultérieures comme c'est le cas toutes les fois que l'apport sanguin, et par suite la nutrition, restent insuffisants pendant un certain temps. Ces modifications sont bien connues en pathologie sous le nom d'atrophies, mais on a trop peu remarqué qu'elles peuvent avoir leur origine dans des émotions de longue durée et la pathologie moderne est trop portée à tourner en ridicule l'influence d'une pareille étiologie sur certaines lésions organiques.

Cependant, s'il est difficile ou impossible de donner une démonstration définitive, il y a peu de raisons de douter qu'une tristesse profonde et durable puisse exercer une action atrophique sur les organes internes puisque, sur les parties visibles du corps, son influence saute aux yeux.

On sait que l'affliction vieillit de bonne heure, mais cette expression précoce de vieil-

lesse provient exclusivement des modifications atropbiques de la peau et des autres parties superficielles du corps ; celui-ci maigrit dans son ensemble par l'atrophie des tissus adipeux et des muscles ; les cheveux qui ne sont plus assez nourris deviennent gris ou blancs par la disparition de leur principe colorant, et ils tombent avant le temps (9).

Les rides de la peau (le front soucieux), simple phénomène atrophique, se produisent plus tôt que d'habitude, et font que l'homme affligé vieillit de bonne heure.

En un mot, toutes les modifications atrophiques des parties visibles du corps qui se produisent avec la vieillesse, sont hâtées par la tristesse. Est-il hasardeux de supposer qu'il en est de même pour toutes les modifications analogues « séniles » des organes internes1?

Les phénomènes corporels accompagnant la tristesse peuvent donc se ramener tous à une paralysie des muscles volontaires et à un état spasmodique des muscles vaso-constricteurs.

(1) Un Anglais, bien connu dans la pathologie, a cité il y a quelques années une série de cas tendant à prouver que les douleurs morales peuvent amener à leur suite une atrophie des reins. (Dr CUlIord, Allbat Brilish med. Joum., 10 febP. 1877.)

La joie est d'après le sentiment populaire l'opposé de la tristesse, et une étude de ses caractères physiologiques doit justifier cette intuition.

L'action de la joie sur le corps (j'emploie encore par commodité cette expression provisoire) est en effet contraire à celle de la tristesse; la joie a pour conséquence une suractivité de l'appareil moteur volontaire et une dilatation des vaisseaux les plus fins.

Ce sont là les deux manifestations physiques fondamentales qui donnent à la joie sa physionomie caractéristique.

L'exaltation fonctionnelle des muscles et des nerfs volontaires fait que l'homme joyeux

se sent léger comme tous ceux dont les muscles sont puissants et reposés1. Il sentie besoin de se mouvoir, il s'agite avec promptitude et vivacité, il gesticule avec force ; les enfants sautent, dansent, frappent des mains ; les muscles du visage se contractent par suite d'une augmentation de leur innervation latente ; le visage devient rond; c'est l'opposé du visage long et mou, des traits pendants des mélancoliques ; le sourire et le rire proviennent d'un excès d'impulsion nerveuse dans les muscles du visage et de la respiration; de même si la voix s'élève, si des chants et des cris de joie se font entendre, c'est que les muscles du larynx et de la respiration ont une tendance involontaire à une suractivité.

Dans la joie les yeux rayonnent, ils étincellent, en un mot ils ont une expression colorée particulière qui provient d'une contraction combinée des muscles de la paupière (muscuti orbiculares palpcbrœ et levator palpebrœ) apparemment liée à une modification de la

(1) Pour expliquer ce sentiment de légèreté on a supposé autrefois une diminution réelle du poids du corps. V. de Marées, De animi pcrlurbalionum in corpus potenlia, 177."». (Ludwig, Scriptores neurolog. minores, t. IV.)

pupille l. Le résultat le plus évident de la dilatation générale des petits vaisseaux est l'augmentation de l'afflux sanguin du côté de la peau. L'enfant et la jeune fille, tous ceux dont la peau est blanche et transparente rougissent et brûlent de joie ; l'homme joyeux se sent chaud, sa peau est plus pleine, il est gonflé de joie; il se produit aussi, sûrement, une augmentation dans les sécrétions ; Veau vient à la bouche quand on éprouve du plaisir devant un objet, et c'est un fait connu que dans la joie les larmes moulent facilement aux yeux.

Tandis que l'affligé donne l'impression de la vieillesse avec ses mouvements lents, son altitude penchée, ses traits tirés, le joyeux semble jeune par ses mouvements rapides et forts, son chant, son parler haut : la joie rajeunit.

Mais l'expression de santé qui accompagne la joie n'est pas seulement extérieure ; tandis que chez l'affligé le spasme vaso-moteur déter-

(1) Il me spmble que dans la joie la pupille se rétrécit, comme le fait supposer l'augmentation de l'innervation dans les nerfs moteurs rifi l'œil. Au contraire, Wilks (Brain, Avril 1883, p. i pense que la pupille s'élargit dans la joie,

mais il ne cite aucune observation.

mine une dystrophie des organes et une vieillesse précoce, l'état directement opposé de la circulation dans la joie, amène une riche alimentation des organes et des tissus (comme ferait naturellement une activité nutritive rapide et puissante) ; toutes les parties du corps profitent bien et se conservent plus longtemps ; l'homme content, dispos, est bien nourri et reste jeune longtemps. C'est une vérité banale que les gens bien portants sont contents (on devrait plutôt dire que les gens contents se portent bien), et c'est avec raison que le tyran soupçonneux de Shakespeare, Jules César, veut être entouré de gens gras1 ; leur embonpoint est une preuve qu'ils sont satisfaits et par suite peu dangereux.

Dans le cerveau l'afflux sanguin augmente aussi; car il augmente vraisemblablement dans toutes les parties du corps sous l'influence de la joie, et cette augmentation est cause que

(1) Shakespeare, Jules César. « Que j'aie toujours autour Oc moi des hommes f^ras et à la face brillante, des L,rens qui dorment la nuit. Ce Gassius là-bas a un visage hâve et décharné : il pense trop : de tels hommes sont dangereux. » Acte I, se. ii.

l'esprit fonctionne plus vite; c'est un flot de pensées, d'idées, d'images ; l'homme joyeux parle beaucoup et vite, et son travail marche rapidement non seulement parce que ses muscles sont particulièrement puissants, mais parce qu'il est aussi prompt à prendre ses résolutions qu'à les exécuter.

La peur est, comme je l'ai déjà dit, liée de près à la tristesse, nous la voyons accompagnée de la même paralysie de l'appareil moteur volontaire, de la même constriction spasmodique des vaso-moteurs, mais ces deux caractères sont beaucoup plus marqués et se produisent plus soudainement.

Il faut y joindre un état nouveau que nous ne connaissons pas dans la tristesse, savoir une contraction spasmodique de tous les muscles organiques analogues à celle qui, dans la tristesse, se limite aux vaso-moteurs. La diflérence physiologique essentielle de la tristesse et de la peur est donc la suivante : dans la peur l'état spasmodique des muscles involon-

taires s'étend à tous les muscles de ce genre, autant qu'on peut le conjecturer, dans la tristesse il ne s'étend qu a un seul groupe.

Dans les termes usuels, dans les nuances qu'ils expriment pour désigner les phénomènes de la peur et de la tristesse nous voyons une preuve manifeste que la paralysie de la peur est supérieure a celle de la tristesse ; on porte le fardeau de sa peine, on est oppressé, plié par la tristesse, mais on est paralyse par la crainte, pétrifié par la peur ; on est rivé au sol. La paralysie des muscles de la parole les rend inhabiles à proférer un mot ou les en empêche tout à l'ait ; la voix devient rauque et brisée ; on est muet d'épouvante, la langue ne peut se mouvoir, le visage se détend, les yeux grands ouverts par suite de la paralysie des sphincters sont immobiles, hagards et fixes.

L'homme saisi par l'effroi soudain peut tomber paralysé à terre, ou bien si l'innervation des muscles est incertaine, intermittente, il tremble, il chancelle, il bégaie d'angoisse.

C'est un fait caractéristique pour la distinction de l'effroi et de la tristesse que dans la

peur, la paralysie des muscles volontaires est souvent précédée par un tremblement passager et convulsîf, qu'elle s'annonce par un tressaillement soudain, un cri, au premier moment de frayeur. Ce phénomène provient de la soudaineté de la cause qui amène la paralysie, et il a de nombreux analogues dans la pathologie ; si Ton écrase tout à coup un nerf moteur, les muscles correspondants se contractent convulsivement pendant un moment, avant de se paralyser ; si l'on comprime un nerf, lentement et progressivement à la fois, la paralysie se produit par degrés et sans spasmes préliminaires.

La constriction spasmodique des vaso-constricteurs et l'anémie cutanée qui en résulte déterminent ici comme dans la tristesse, la pâleur et le froid, mais ces symptômes sont subits et très accusés * ; un frisson court dans le dos, le sang se glace, se fige dans les veines2.

(1) Va-t'en te piquer la figure pour cacher ta frayeur sous un peu de rouge, drôle au foie blanc de lis. Macbeth, v. 111.

(2) Les anciens pathologistes avaient adipis que sous l'influence de la peur le sang se coagule réellement. Sanguis in toto coar/ulalur. (Willis, De anima brulorum, cap. ix.)

C'est probablement à cause de cette anémie extrême et soudaine de la peau que les cheveux deviennent si vite gris, observation qu'on a souvent faite après une grande frayeur; on trouve même quelques exemples authentiques d'une violente terreur faisant tomber les cheveux presque subitement (10). Malgré l'anémie la peau peut se couvrir de sueur, « il sue la sueur de l angoisse », mais « c'est la sueur froide qui perle de son front ». On ne peut donner de ce fait aucune explication précise, on doit cependant se rappeler que d'après les recherches les plus récentes sur la sueur, il n'y a aucune contradiction entre l'augmentation de cette sécrétion et l'anémie de la peau ; on ne sait pas très bien non plus comment se comportent les autres sécrétions sous l'influence de la peur ; mais dans l'ensemble, elles paraissent diminuer ou s'arrêter; ainsi par exemple la sécrétion de la salive ; la bouche se sèche, la langue adhère au palais. Quant à la sécrétion du lait [le lait s'en va), qu'elle puisse s'arrêter à la suite d'une frayeur, c'est un fait bien constaté, et l'on peut dire que régulièrement, les menstrues

s'arrêtent en plein cours, après une peur violente.

Les constations vaso-motrices et l'anémie qui en résulte, amènent toujours, quelle que soit leur cause (c'est bien connu pour les accès de fièvre et l'action subite du froid sur la peau), des frissons, des tremblements, des claquements de dents, et ce sont là justement les expressions caractéristiques de l'angoisse. Frissonner et frémir, faire horreur sont en réalité de simples synonymes verbaux des locutions suivantes : « éprouver an sentiment de crainte », être « capable de F inspirer ». On rencontre assez souvent, dans la langue courante et les idées populaires, des comparaisons entre les sensations de crainte et celles de froid ou de fièvre.

La crainte agit d'abord sur le cœur de façon à en renforcer l'activité, mais une peur violente semble le paralyser et par suite pouvoir déterminer une mort subite (11).

Si l'on s'en tenait aux caractères énumérés jusqu'ici, la peur pourrait nous apparaître comme une forme intense ou plus aiguë de la tristesse, mais, en réalité, il y a, comme je l'ai

déjà dit, un ensemble considérable de phénomènes qui donnent à la peur sa physionomie propre et particulière, diilérente de celle de la tristesse ; pour expliquer leur origine on peut dire que, suivant toute apparence, les muscles organiques involontaires, qui sans dépendre en aucune façon de la volonté produisent le mouvement et les contractions de nos organes internes, participent tous dans la peur à l'état spasmodique borné dans la tristesse aux vasomoteurs. Quand je parlais du spasme des vasomoteurs, j'ai déjà mentionné l'action de la peur sur les battements du cœur; peut-être aurais-je mieux fait de mentionner ici les dérangements de ce genre qui contribuent beaucoup à différencier la peur de la tristesse. Rembrandt, comme on lésait, n'a pas craint de représenter, de la manière la plus réaliste, l'effet des contractions spasmodiques de la vessie du malheureux Ganymède, lorsqu'il se voit soudain suspendu entre terre et ciel, et que sa vie ne dépend que des serres de l'aigle et de la solidité de sa chemise.

Les jeunes conscrits, quand le combat approche, sont souvent obligés de sortir des

rangs, et quand ils y restent ils ne sont pas toujours d'agréables voisins ; c'est l'influence irrésistible de la peur sur les muscles intestinaux (12).

Chaque contractionintestinale s'accompagne d'ordinaire de colique, de crampe d'intestin, et l'homme effrayé commence bientôt à s'en apercevoir.

Les caractères que j'ai cités ici rentrent dans les syndromes à moitié comiques de la peur et se manifestent surtout chez les jeunes gens et les individus de civilisation inférieure qui présentent un terrain favorable pour les émotions violentes (voyez plus loin), mais il y a un autre groupe de phénomènes qui relèvent de cette même influence physiologique des muscles involontaires et qui donnent à la peur une physionomie particulièrement pathétique. Quand on dit que les cheveux se dressent sur la tète dans l'épouvante, on désigne par cette expression peut-être un peu forte l'effet d'une contraction spasmodique des petites fibres musculaires qui adhèrent au sac pileux et déterminent dans la peau cet état particulier qu'on appelle chair de poule.

Les yeux qui sortent, qui jaillissent de leurs orbites, et les pupilles élargies doivent, leur état spécial, comme le spasme des vaisseaux, à une excitation du grand sympathique.

Chez bien des hommes une peur soudaine provoque un état subjectif particulier, une sensation de pointe ou d'aiguillon, qui vient souvent d'en bas, s'étend par exemple de l'abdomen aux parties supérieures, et se fait sentir de préférence dans la langue ; elle peut d'ailleurs souvent envahir le corps entier, et atteindre jusqu'aux extrémités des doigts et des orteils.

Il s'y joint fréquemment un sentiment d'oppression, une sensation de torture et de constriction , particulièrement sensible dans le cou ; la gorge se serre. La première de ces sensations est, à n'en pas douter, centrifuge, projetée (13), et provient de l'excitation des centres sensitifs cérébraux, excitation produito elle-même par la constriction soudaine de leurs vaisseaux sous l'influence de l'émotion. Cette sensation a tout à fait le caractère centrifuge des sensations d'origine cérébrale et rien n'est plus fréquent que la production de

sensations analogues dans les maladies fonctionnelles ou anatomiques du cerveau.

Moins claire est l'origine des sensations de constriçtion qui accompagnent si souvent la peur ; leur forme ne s'oppose pas à ce qu'on les considère comme des sensations excentriques qui partiraient de la moelle, car une excitation de la substance grise de la moelle, déterminée par une contraction spasmodique des artérioles, peut sans aucun doute produire des sensations de ce genre, mais elles ne sont pas aussi caractéristiques que les symptômes cérébraux correspondants, et par suite l'explication est moins sûre.

De toutes les émotions, la peur est bien celle qui provoque le plus fréquemment des phénomènes ou des états morbides particuliers qui sont souvent longs à guérir ou tout à lait incurables.

Ce n'est pas mon dessein, en cette place, de m'engagcr plus avant dans l'étude complète des conséquences pathologiques des émotions, je veux seulement remarquer brièvement que même pour une appréciation critique des faits, il est tout à fait hors de doute

que la peur peut déterminer la paraly i°, i'cpilcpsie, des troubles mentaux et diverses maladies nerveuses; de même, comme je l'ai déjà signale, une peur soudaine peut provoquer la mort.

Sans doute, en temps ordinaire, un spectateur attentif pourra facilement distinguer un homme irrité et furieux d'un homme joyeux ou gai à son attitude corporelle, à ses gestes et à son aspect ; cependant, si nous analysons avec plus de précision les phénomènes physiologiques qui caractérisent la joie et la colère, nous trouvons une telle analogie dans leurs rapports fondamentaux que nous ne pouvons plus formuler une distinction précise avec la môme facilité.

Tout d'abord la colère et la joie ont pour caractère commun la dilatation des petits vaisseaux, l'augmentation de la circulation cutanée, d'où rougeur, chaleur, gonllement, <; turgor ».

L'homme irrité brûle et flamboie de colère; le sang lui monte à la tête, il bout dans les veines ; aussi parle-t-on d'éteindre son ardeur, de la laisser refroidir; on est gonflé de colère*. Il résulte déjà des expressions de ce genre et antres semblables, par lesquelles le peuple, dans ses conceptions habituelles, caractérise l'influence de la colère sur la circulation, que les manifestations sont beaucoup plus fortes et plus puissantes dans la colère que dans la joie ; aussi Irouve-t-on la colère désagréable et éprouve-t-on un sentiment de peine au lieu de cette sensation de bien-être qui accompagne dans la joie l'augmentation de la température.

Les muqueuses participent aussi à l'hypérémie, et, quand le sujet y a des prédispositions, des hémorragies nasales ou pulmonaires peuvent se produire, comme j'ai eu moimême l'occasion de l'observer.

Cependant il n'y a pas seulement une différence de degré et d'intensité dans les

(1) Dans la peau les tumeurs vasculaires érectiles se çon fient d'i rdinaire pendant un accès 'le colère. Cf. Virchow, Krankh. Qeschwulsle, vol. III, p. 320.

troubles circulatoires de la joie et de la colère. Dans la colère un nouveau phénomène se produit dont nous n'avons pas trace dans la joie; je veux parler du gonflement, de la dilatation des grosses veines qui se manifeste surtout sur le visage ; les veines du front se gonflent1 (14), mais le fait peut être observé ailleurs, au cou, aux mains.

Quelles sont les raisons physiologiques de ce fait ? Je ne les vois pas clairement. Naturellement il ne peut être question d'une dilatation active de ces vaisseaux analogue à celle qui détermine les congestions ; en général, dans les gros vaisseaux, une pareille dilatation est inappréciable, et l'on ne peut supposer qu'elle provienne ici d'une paralysie de l'appareil musculaire insignifiant que possèdent ces veines. Il ne reste d'autre ressource que d'en chercher la cause dans un arrêt sanguin, un obstacle mis à l'arrivée du sang dans le cœur ou à la petite circulation qui -va du cœur droit au cœur gauche, en passant par les poumons. Par suite, il s'agit peut-être simplement

(1) Ora tument ira, nigrescunt sanguine venœ.

Ovide, Ars am., III.

ici d'un phénomène secondaire, provoqué par les aspirations irrégulières et les expirations violentes, que nécessitent les cris, les éclals de voix, la violence particulière, quelque peu tumultueuse, de l'innervation, et tous les facteurs qui favorisent la stase du sang dans les veines (15).

Une augmentation de l innerva 'ion dans les muscles volontaires, et par suite une tendance à des mouvements trop rapides et trop forts, constituent le deuxième caractère important de la physiologie de la fureur; et c'est là une ressemblance de plus avec la joie dont la physionomie emprunte un de ses traits principaux au sentiment de légèreté, de plaisir, de tendance aux mouvements vifs qu'elle apporte avec elle ; mais dans la colère ces traits sont encore exagérés ; au lieu d'être alerte comme l'homme joyeux, l'homme irrité se révolte, bondit, ferme les poings, agite ses bras autour de lui ; il fait de grands pas, il serre, il aiguise ses dents, il menace, il crie, il frappe du pied, il tonne et fulmine, il hurle de rage. Tandis qu'on peut se contenter de maîtriser sa joie, on doit dompter

LA COLÈRE. - LA RAGE Go

sa colère comme une bête fauve. À son plus haut degré, la colère, la rage écumanle prend un car ac 1ère comique quand elle force sa victime à sauter en cercle et comme à danser en rond ; ces mouvements rappellent ceux d'une joie déréglée, mais même alors, ils sont trop puissants, trop désordonnés, trop maladroits pour que le spectateur puisse avoir des doutes sur les dispositions de celui qu les exécute.

La tendance de l'homme en colère à utiliser ses forces, manifestation physiologique immédiate de l'excès d'innervation motrice, revêt le caractère de la violence et de l'instinct de destruction quand le patient se jette sur tous les objets qui l'environnent. Sans but n choix, il frappe sur amis et ennemis, simplement pour se servir de ses muscles — s'il a conservé quelque empire sur lui-même, il frappe au moins sur la table — il fait claquer la porte, déchire les objets ou les met en pièces, il voudrait fracasser l'Univers et il peut, en effet, développer dans sa colère une force qui dépasse toutes celles dont il dispose à l'état de calme. Cependant, dans la fureur, les

mouvements ne sont pas caractérisés par leur seule puissance ; ils sont encore, à un certain degré, mal dirigés, incertains, incoordonnés, contrairement à ceux de l'homme joyeux qui a la parole facile et qui est porté à des mouvements très calculés, rythmiques mômes comme ceux de la danse. L'homme furieux bégaie, bredouille et enfin il rugit s'il n'arrive pas à articuler une parole. L'innervation de ses muscles est tellement incertaine qu'il tremble de colère : ses coups ne portent pas où ils tendent, il frappe en aveugle, et par suite, il est pour un adversaire de sang-froid un ennemi peu redoutable.

La physionomie présente aussi, dans la colère comme dans la joie, de puissantes contractions musculaires, contrairement à ce qui se passe dans la tristesse et dans la crainte. Ces contractions amènent sur le front les plis de la colère, tandis que les rides de la tristesse sont, comme je l'ai montré plus haut, un résultat de l'atrophie de la peau. C'est l'inégale participation des divers muscles du visage à la colère et à la joie qui fait la différence d'expression de ces deux émotions;

je ne m'étendrai pas cependant sur l'analyse de ce phénomène (analyse assez souvent faite d'ailleurs), car, pour le comprendre, nous manquons dans les deux cas d'un point de départ ; nous ne savons pas pourquoi les différents rameaux nerveux de la face sont inégalement innervés dans les différentes émotions (16).

La distinction physiologique de la joie et de la colère se borne donc à ce trait principal : les phénomènes communs aux deux émotions (dilatation vaso-motrice et augmentation de l'innervation musculaire) sont plus accusés dans la colère que dans la joie; en même temps, les mouvements sont moins coordonnés (17) et moins mesurés dans leur force sous l'empire de la colère ; ils sont mal gouvernés et incertains. Partant, on peut donner la joie et la colère comme opposées à la tristesse et à la crainte et comme unies par les mêmes rapports que ces deux dernières émotions. La colère paraît encore avoir de l'influence sur les sécrétions, sur quelques-unes du moins, et cette influence est l'opposée de celle qu'exerce la tristesse ou la crainte. Pendant

que sous leur influence la bouche, la langue, e pharynx se dessèchent par diminution des sécrétions salivaires, des expressions comme écumer de fureur, témoignent d'un tout autre état dans la colère. De même, c'est une vieille croyance et fort enracinée que l'irritation augmente la sécrétion de la bile. La bile déborde dans la colère. Il ne se fait pas de bile, dit-on d'un homme qui ne s'expose pas au danger d'attraper la jaunisse en s'inquiétant ; mais Y observation qui a donné naissance à ces expressions fut-elle exacte, et un chagrin prolongé donnât-il naissance à l'ictère, il n'y aurait naturellement là aucune preuve de l'augmentation des sécrétions biliaires.

En réalité, dans la fureur, les mouvements présentent une particularité dont il me paraît difûcile de donner une explication physiologique certaine. On ne les caractérise pas suffisamment en disant qu'ils sont puissants et déréglés. L'homme furieux, en général, n'éprouve pas seulement le besoin d'exécuter des mouvements rapides, de simples contractions musculaires, il veut encore les exécuter

d'une façon bruyante et violente, de façon à se donner ou des sensations douloureuses ou tout au moins une sensation forte. S'escrimer avec les bras ou frapper du pied sans bruit ne satisferait pas son désir ; il veut sentir et entendre ses mouvements ; il frappe sur la table, il piétine le sol, il fait claquer la porte, brise la glace, jette à terre ce qu'il peut saisir, de préférence les objets durs et fragiles qui font beaucoup de bruit en tombant1. Il pourrait parfaitement contracter ses muscles d'inspiration, respirer profondément et vite, sans crier et faire du bruit, mais le vacarme est pour lui une nécessité. Dans son besoin d'impressions fortes, il n'appréhende pas de se blesser ; il donne de la tête contre les murs, s'arrache les cheveux et la barbe, se mord les lèvres jusqu'au sang. Gomment rendre compte physiologiquement de cette tendance si marquée au bruit et aux impressions violentes? Je ne trouve qu'une explication, mais en vérité je crois qu'elle a pour elle

(1) Quand Bonaparte à Udine voulut intimider le négociateur autrichien par une colère simulée, il agit très correctement en commençant par jeter à terre la porcelaine précieuse du négociateur.

toutes les vraisemblances. Un besoin d'impressions violentes et anormales ne peut guère, en général, avoir d'autres causes qu'une faiblesse anormale de la perception, une diminution de la sensibilité tactile, auditive, etc. Il importe, pour notre bien-être, que nos centres sensitifs soient toujours à un certain degré d'activité, et cette activité est déterminée par les excitations qu'amènent les nerfs sensibles. Si quelque cause, comme la diminution de l'activité fonctionnelle de ces centres, détermine une hypo-esthésie ou une anesthésie, nous sommes portés à leur rendre leur activité habituelle, en leur adressant un appel énergique ; en d'autres termes, nous renforçons les sensations extérieures pour neutraliser ainsi l'affaiblissement de la sensibilité. Qu'une pareille anesthésie existe réellement chez l'homme furieux c'est difficile à prouver pour les sens supérieurs, et l'on ose à peine invoquer les expressions aveugle de rage, sourd de colère comme preuves d'une observation de ce genre chez le peuple. Pour la sensibilité tactile, la chose est plus claire. Dans un violent combat, on sait que le!

adversaires peuvent se porter des blessures très dangereuses et ne les sentir que plus tard lorsque l'ardeur de l'âme commence à tomber ; on peut aussi frapper violemment sur deux combattants ou sur deux chiens qui se prennent à la peau sans qu'ils sentent les coups.

La colère, qui dans ses manifestations physiques peut simuler si exactement la folie (ira fur or brevis est), détermine plus rarement que la joie des troubles mentaux durables, et elle arrive plus rarement encore à donner la mort. Déjà Galien (Ilepl avruov (rujjLTTTOjjLà-wv, I, 5) remarquait qu'on peut mourir de joie ou de peur, mais pas de colère, et Willis (de mima brutorum) dit que les femmes s'éva- . nouissent de joie, que les hommes en meurent, ce qui n'arrive jamais dans la colère.

Cette règle est juste, avec cette restriction qu de nos jours, où les émotions sont beaucoup moins puissantes que dans les temps naïfs d'autrefois, on meurt bien rarement de joie. Peut-ôtre aussi soulîie-t-elle des exceptions, puisqu'on cite une femme d'un mauvais

caractère qui fut tuée sur le coup par une fureur excessive. (Voir Schauenstein dans le Manuel de médecine légale de Maschka, vol. I, p. 813) (18).

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