CO
dernier sur le centre vaso-moteur cv est sutfisante pour y transporter l'influx nerveux excité d'abord dans l'œil et pour produire de cette façon, avec toutes leurs conséquences, les modifications émotionnelles de l'innervation des vaisseaux (26).
La chose se complique un peu lorsqu'il s'agit d'émotions qui ne proviennent pas d'une impression simple faite sur un sens particulier, mais qui viennent d'une cause
morale, souvenir ou association, l'association fût-elle provoquée directement par une impression sensible. Des causes de ce genre ont ordinairement une action émotionnelle plus forte que les simples excitations des organes sensibles; ces dernières ne provoquent guère des émotions que si elles sont très fortes, et la plupart du temps leurs effets ne sont ni très profonds ni surtout très durables, si on les compare aux émotions d'origine purement psychique.
Les choses se passent donc de telle sorte que la plupart des sensations (et c'est fort heureux) restent sans action émotionnelle appréciable et qu'elles ne produisent une émotion qu'en déterminant une activité mentale. Si je me mets à trembler devant un pistolet chargé, ce n'est évidemment pas l'impression sensible qui provoque la crainte, car un pistolet chargé ne diffère pas extérieurement d'un pistolet vide que je n'aurais pas remarqué. Que se passe-t-il donc dans le cerveau pour que j'éprouve une émotion devant une sensation qui ne peut agir immédiatement sur les centres vaso-moteurs comme un bruit éclatant
et autres impressions analogues. Pour répondre cà cette question d'une façon aussi raisonnable que possible, nous devons partir des cas les plus simples que nous puissions concevoir. Il y a sans doute un nombre très élevé de cas possibles, qui, pour la plus grande partie, sont trop compliqués pour être accessibles à l'analyse ; mais d'autre part, le cas le plus simple, si nous nous rendons compte de son mécanisme, rendra plus facile la solution des problèmes plus compliqués que posera la physiologie future.
Comme exemple des cas les plus simples, je veux prendre le fait suivant dont chaque mère peut attester l'exactitude : le petit enfant crie lorsqu'il aperçoit la cuillère avec laquelle on lui a fait prendre, une fois ou deux, une médecine de saveur désagréable. Comment cela se fait-il?
Ce fait, et d'autres tout à fait analogues, ont été assez souvent étudiés au point de vue psychologique, et nous pouvons trouver pour notre question des réponses très différentes : « Il crie, nous dit-on, parce qu'il voit dans la cuillère la cause de sa souffrance antérieure, »
mais nous ne sommes pas plus près de comprendre; on dit encore: « la cuillère éveille en lui le souvenir d'une souffrance passée », ce qui peut être exact, mais ce qui ne porto pas la question sur le terrain de la physiologie. — Dira-t-on que la cuillère éveille la crainte d'un malaise futur? Mais la question est justement de savoir comment la vue de la cuillère est capable, par le fait d'un usage antérieur, de provoquer la crainte, c'est-à-dire de mettre en activité d'une façon déterminée le centre vaso-moteur.
Aussi souvent que l'enfant a pris sa médecine, les sens du goût et de la vue ont été impressionnés chez lui, le premier par la médecine, le second par la cuillère ; les deux impressions sont transmises au cerveau par les organes périphériques des sens, et lorsqu'elles ont été transformées en sensations dans les centres sensitifs (cg1 et co'), elles deviennent conscientes, c'est-à-dire qu'elles sont transmises aux centres corticaux du goût et de la vue [ccf et co), groupes de cellules qui se trouvent dans la substance grise de l'écorce cérébrale. Mais, comme le montrent
amplement les transports des enfants, l'impression du goût est en outre transmise chaque fois du centre g' au centre vaso-moteur, c v par lequel elle provoque les phénomènes qui expriment l'effroi, l'horreur, etc. La vue de la cuillère au contraire n'a rien en elle qui puisse, au premier abord, mettre en activité les nerfs vaso-moteurs ; montrez-la à un enfant qui ne se doute de rien, avant qu'il ait éprouvé l'amertume de la potion qu'elle peut contenir ; alors il la saisit au lieu de crier.
Cependant, s'il a vu fonctionner une ou deux fois la cuillère, et s'il a remarqué, chaque fois qu'elle apporte avec elle la saveur redoutée, alors, évidemment, la vue de la cuillère peut à elle seule acquérir le pouvoir de faire crier l'enfant; en d'autres termes de mettre en activité son centre vaso-moteur ; c'est ainsi que ce centre arrive à être excité par le point co' ou par le point co" qui n'avaient auparavant aucune action sur lui.
Duquel de ces deux points l'impulsion vat-elle à cv lorsque l'enfant aperçoit la cuillère détestée ? sûrement de co" > le centre corti-
120 LES TIIKOUirS
cal, car ce n'est que dans cet organe que l'image de la cuillère est devenue consciente. La question est alors de savoir pourquoi le groupe de cellules co" , qui n'avait auparavant aucune influence sur le centre vaso-moteur', est maintenant capable d'y déterminer une activité émotionnelle.
La cause de ce changement, c'est, on se le rappelle, qu'une saveur et une sensation visuelle ont plusieurs fois frappé en même temps le cerveau ; nous sommes donc conduits à admettre que cette action simultanée a établi un lien fonctionnel entre les deux groupes de cellule excités co" et cg", centres conscients delà vue de la cuillère et de la saveur de la médecine. La conséquence c'est que, si co" entre en activité à la vue de la cuillère, l'influx nerveux s'étend jusqu'en cg", d'où il doit atteindre cv sans aucune difficulté, étant donné la faculté bien connue qu'ont les souvenirs de produire les émotions.
Je crains que l'hypothèse d'un lien nouveau, qui n'existait pas encore, lien fonctionnel entre cg" et co" n'apparaisse au premier abord comme un des nombreux expédients
LE MECANISME CEREBIUL 127
que la psychologie physiologique n'a pas toujours dédaigné pour étayer ses théories. Il est en effet séduisant d'ouvrir, par un trait de plume, des routes nouvelles lorsqu'on veut trouver un lien entre deux points du cerveau qui n'avaient auparavant aucun rapport réciproque. Si Ton veut se représenter ces nouveaux trajets comme s'opérant à travers des fibres nerveuses, on se trouve énoncer une hypothèse peu vraisemblable; car, en dehors des périodes du développement primitif, nous n'avons pas d'exemple que des fibres nerveuses, jusque-là incapables de transmettre une excitation, le deviennent en une fois. La chose est bien différente si la transmission de l'influx nerveux d'un point à un autre se fait par des cellules nerveuses liées entre elles; et c'est ce qu'on doit admettre pour le lien qui s'établit entre le point co" et le point cg" ; les nombreux exemples d'irradiation, exemples quotidiens et pathologiques, montrent suffisamment que, si dans ce cas de nouvelles roules viennent à s'ouvrir, c'est un simple résultat de l'excitation répétée de tel ou tel groupe cellulaire.
On ne doit pas cependant se contenter d'une explication aussi peu précise que celle qu'impliquent les termes : ouvrir une nouvelle route ; on doit encore chercher à savoir comment le fait peut se comprendre dans chaque cas isolé ; le lien nouveau qui s'établit entre les deux points se produit peut-être de façons très différentes.
Dans le cas précédent, nous voyons que cg", qui, au début, n'était pas excité pour une excitation de co", réagit ensuite à une excitation de co" après avoir été quelquefois excité en même temps. Si l'on nous dit : « c'est un simple phénomène d'irradiation, l'excitation de co" s'étend, s'irradie par des cellules associées jusqu'à cg" », on ne nous explique rien en réalité, car on peut toujours se demander pourquoi l'irradiation va droit à cg", lorsqu'en principe elle doit s'étendre aussi bien à tout point également éloigné de co". Nous n'avons pas le droit de supposer que l'irradiation se transmet suivant une direction déterminée, bien que le fait soit possible ; nous devons partir du principe que, de co", elle rayonne dans toutes les directions et que sa force
décroît à mesure qu'elle s'éloigne de ce point.
Il ne faut donc pas dire, à propos C.u. cas précédent, qu'une nouvelle route s'ouvre dans l'intelligence, de telle sorte qu'une voie fermée jusque-là devienne praticable; quand une sensation produit sur l'enfant l'effet nouveau que nous savons, ce n'est pas qu'elle ait suivi un nouveau chemin, autrefois ferm j; c'est que le point cg" est dans un tel état qi 'il peut être excité plus fort par un inQux nerveux s'irradiant de co" que les autres groupes cellulaires également atteints par l'influx ; en ternies plus précis, le point cg'' est le seul groupe qui réagisse d'une façon sensible à l'excitation apportée par l'irradiation.
Comme raison de celte susceptibilité, nous ne voyons qu'un fait, c'est que le groupe cg" a été plusieurs fois mis en activité fonctionnelle en môme temps que co". Par suite, il s'est produit dans ses cellules une modification, une irritabilité qui ne se trouve pas dans les autres cellules cérébrales atteintes par l'irradiation. Il se fait une sommation de l'activité qui reste encore à cg" et de celle qui est
apportée par l'irradiation de co" * . Maintenant, pourquoi cg" est-il seulement excité par l'irradiation de co" et non par l'excitation de tout autre point de l'écorce cérébrale? C'est une question à laquelle on peut facilement répondre, mais, pour le faire, il me faudrait pénétrer sur un autre territoire de la psychophysiologie.
Je passe donc, et d'autant plus volontiers qu'il ne s'agit ici que d'esquisser les grandes lignes de la voie que suit vraisemblablement L'irritation pour atteindre les centres vaso-moteurs dans le cas des émotions indirectes, dites morales.
J'ai déjà remarqué que l'exemple choisi était pris à dessein parmi les plus simples et les moins compliqués; dans la plupart des
(I) Le fait paraîtra peut-être plus clair si l'on se rappelle les phénomènes d'interférence qui nous montrent comment une onde motrice pont être renforcée sous l'influence d'un mouvement analogue; L'irradiation qui part d'un point unique co" et B'étend de tous les côtés, avec une force progressivement décroissante, peut être comparée à ces ondes circulaires que provoque une pierre jetée dans de l'eau tranquille.
Lorsqu'une onde de ce genre issue de co" rencontre un mouvement ondulatoire analogue, plus ancien et pas encore tari au point cg" ce point peut par interférence donner naissance à des ondulations supérieures aux restants d'ondulation qui rayonnent de co".
émotions indirectes la marche de l'excitation est naturellement plus compliquée ; en d'autres termes, l'influx qui vient du dehors doit parcourir dans le cerveau un trajet plus long, subir plusieurs arrêts avant d'arriver au centre vaso-moteur (27) ; mais les grands traits du processus physiologique restent toujours les mêmes autant que j'en puis juger, et l'excitation se transmet toujours des centres sensibles aux cellules corticales, et de celles-ci
aux cellules vaso-motrices dans le cerveau
moyen. f
J'étais donc bien autorisé àfUire que la différence des émotions d'origine physique et des émotions d'origine morale n'a imn de définitif ni même d'essentiel.
Le phénomène capital est le même dans la production des deux états : c'est l'excitation des centres vaso-moteurs; la différence est dans la voie que suit l'influx pour atteindre ces centres ; ajoutez que, dans les émotions indirectes, morales, la force de l'influx est augmentée par le restant d'une excitation cérébrale antérieure qui se joint a l'excitation issue de l'impression extérieure.
Je disais dans la préface, et je crois avoir clairement établi maintenant, que l'on pose la question à l'envers quand on cherche à déterminer les effets physiologiques ou pathologiques de l'émotion sur le corps, comme on Ta toujours fait et comme on le fait souvent encore.
C'est fausser dans leur principe les données du problème, caries émotions ne sont pas des forces extérieures au corps et capables de le dominer; quiconque s'applique avec conscience à la solution d'une question ainsi posée doit arriver bientôt à l'opinion qu'elle- est pratiquement insoluble.
Si, malgré cette impossibilité, on a cru souvent être en état de la résoudre, si on a fait cent réponses et plus à la question de
l'influence de la joie et de la tristesse, de l'effroi et de la colère sur la vie physiologique, c'est grâce à une schématisation aussi arbitraire qu'incertaine dont on écartait systématiquement tous les phénomènes qui ne rentraient pas dans le schéma. J'ai moi-même procédé de la sorte dans la description que j'ai donnée plus haut des expressions physiques des émotions ; quiconque la suivra verra qu'elle n'est vraie que pour certains cas qu'on pourrait appeler typiques, ou mieux encore conventionnels, parce que dans le cours des temps, grâce à l'art et à la littérature ils ont pris peu à peu une sorte de signification symbolique et représentent des groupes de phénomènes analogues; mais nous pouvons tous voir des hommes rester muets de joie au lieu de parler beaucoup, d'autres se congestionner dans l'effroi, au lieu de pâlir, d'autres enfin dans la tristesse courir çà et là, s'agiter et gémir au lieu de rester silencieux et accablés. Ces contradictions sont naturelles, car une seule et môme cause peut agir diversement sur les nerfs vaso-moteurs des divers individus, puisqu'ils ne réagissent pas égale-
ment chez toutes les personnes. De plus l'influx nerveux, dans le trajet qu'il fait dans le cerveau pour atteindre les centres vaso-moteurs, est influencé diversement par des impressions antérieures qui prennent la forme psychologique de la mémoire ou de l'association des idées.
À un autre point de vue aussi, celui qui pose le problème dans les termes traditionnels doit faire violence aux faits, car il schématise arbitrairement les émotions, il admet des formes précises quand la réalité lui présente une infinité de transitions imperceptibles.
C'est être arbitraire dans ses choix ; on le serait moins, je crois, en prenant six couleurs déterminées pour représenter la gamme des tons. Le procédé est peut-être admissible pour la conversation usuelle et nécessaire dans Tordre pratique, mais il ne saurait être de mise dans une étude scientifique, car on devrait alors omettre et négliger les innombrables formes de transition pour lesquelles la langue n'a pas encore de nom.
Combien de fois n'est-on pas embarrassé quand on veut chercher sous quelle rubrique
conventionnelle on doit classer son état du moment ; combien de fois n'est-on pas obligé de se contenter d'expressions peu précis» îs lorsque l'âme éprouve une émotion vague : « Je tombai dans l'exaltation, je fus excité > mon cœur s émut ^ » dit-on, mais on ne peut classer ce qu'on éprouve parmi les émotions pour laquelle la langue a des noms. La vraie tâche de la science consiste, sur ce point, à déterminer la réaction émotionnelle des vasomoteurs aux diverses influences ; mais la solution est encore bien loin.
Le dessein de la présente étude ne tend qu'à montrer où est le problème à résoudre.
C'est au système vaso-moteur que nous devons toute la part émotionnelle de notre vie psychique, nos joies et nos peines, n s heures de bonheur et de malheur. Si les sensations que nous apportent nos nerfs n'étaient pas capables de susciter son activité, nous irions, insensibles et impassibles, à travers l'existence; toutes les impressions du monde extérieur viendraient enrichir notre expérience, augmenter notre science, mais sans jamais exciter notre joie ou notre colère,
x CONCLUSIONS 437
nous jeter dans la tristesse ou la crainte (28). Il en est du système vaso-moteur comme des autres parties du système nerveux ; son excitabilité est très différente suivant les individus ; chez beaucoup il entre facilement en action, il réagit avec force sous des impressions relativement insignifiantes. L'expérience quotidienne nous montre combien certains hommes, comparés aux autres, sont sujets aux palpitations de cœur, rougissent ou pâlissent, sont sensibles au chaud et au froid, et nous savons tous que ces individus, si facilement excitables en ce qui concerne les vaso-moteurs, sont aussi particulièrement sujets à la violence, à la colère, aux joies exagérées. Ce ne sont pas seulement des différences individuelles, la plupart du temps héréditaires, que l'on rencontre sur ce point ; des circonstances plus générales jouent ici un rôle de la plus haute importance. Les femmess.dont le système nerveux, et particulièrement le système vaso-moteur, apparaît en tant de façons comme plus excitable que celui des hommes, sont pour les émotions une proie plus facile que le sexe fort; et il en est de môme de l'enfant com-
paré à l'adulte. Comme on le sait, les grandes différences dans l'émotivité font le caractère particulier des races, et comme d'autre part nous ne pouvons pas savoir grand'chose de la différence d'excitabilité vaso-motrice dans les diverses races humaines, nous devons peut-être ici retourner nos conclusions et conclure de la plus ou moins grande émotivité h l'excitabilité correspondante des nerfs vasculaires. Un fait mérite une attention particulière par les perspectives qu'il ouvre sur l'avenir : c'est que les individus, comme les peuples en général, sont d'autant moins accessibles aux émotions qu'ils sont plus civilisés.
Les peuples appelés sauvages, quand les tendances particulières de leur race ne s'y opposent pas, sont plus violents, plus indociles, plus exubérants dans leur joie, plus abattus dans leur tristesse que les peuples civilisés ; la même différence apparaît entre les générations d'une même race ; nous sommes paisibles et doux à côté de nos barbares aïeux, dont le plus grand plaisir était de se mettre sans raison dans des fureurs batailleuses, mais qui se laissaient si facilement abattre
par le malheur qu'ils s'enlevaient la vie pour une bagatelle. Enfin nous retrouvons la même différence entre les diverses classes sociales d'une même génération ; c'est à ce point que le signe le plus certain de l'éducation, c'est la paisible possession de soi-même, l'impassibilité, devant des événements qui détermineraient chez des gens du peuple des explosions de passion par trop effrénées. Ce recul de la vie affective devant la civilisation croissante des individus et des races n'est pas seulement proportionné au développement de la vie intellectuelle, mais c'est en grande partie la conséquence de ce développement.
La vie intellectuelle elle-même dépend des fonctions vaso-motrices quoique d'une façon un peu différente ; les opérations intellectuelles supposent une augmentation de l'afflux sanguin du côté du cerveau, et sont en partie conditionnées par ce phénomène ; naturellement il ne se produit pas dans les parties du cerveau qui sont de préférence affectées aux états émotionnels.
Il y a donc, jusqu'à un certain point, une opposition vaso-motrice entre la vie intellec-
tuelle et la vie affective; la première agit sur l'autre dans le sens propre du mot dérivation; et lorsque Ilermann de Brème compte jusqu'à 20, il enlève, par cette petite opération, à la partie motrice de son cerveau une quantité de sang assez grande pour qu'il n'éprouve plus le désir de frapper1.
L'éducation agit dans le même sens ; le but de l'éducation est toujours d'apprendre à l'individu à dominer, à dompter, à anéantir les impulsions qui sont l'effet immédiat de son organisation physique, mais qui ne sont pas de mise dans les rapports sociaux. Prise au sens physiologique, on pourrait dire que l'éducation a pour but de supprimer les réflexes simples et originaux ou de les remplacer par de plus élevés. Aussi, dès notre première enfance, sommes-nous dressés à dominer nos réflexes émotionnels comme tous ceux qui ne sont pas admis dans une société polie.
L'enfant reçoit le fouet s'il crie de dépit par suite d'un spasme émotionnel comme il le
(1) Ilermann de Brème, héros d'une comédie classique de Holberg, compte toujours jusqu'à 20 quand sa femme lui donne un coup et peut ainsi se contenir. (Note du trad, ail).
reçoit pour s'être sali en ne réprimant pas ses réflexes vésicaux.
Dans le cours des années, par suite de cette domination et du manque d'exercice, le centre vaso-moteur perd de plus en plus d'énergie dans son activité émotionnelle ; et, comme nous le vérifions si souvent pour les qualités acquises, les résultats de l'éducation et de la vie intellectuelle sont transmis par l'hérédité aux générations suivantes ; elles viennent ainsi au monde avec une excitabilité vasculaire émotionnelle de plus en plus faible, avec une excitabilité vaso-motrice plus forte pour ce qui concerne les organes de l'intelligence.
Si notre développement se poursuit dans la voie où il est entré, nous finirons par réaliser l'idéal de Kant, l'homme pure intelligence, pour qui toutes les émotions, joie ou tristesse, angoisse ou effroi, s'il est encore sujet à des désagréments de ce genre, ne seront que des maladies, des troubles mentaux peu dignes de lui.
(1) Dans l'ancienne terminologie philosophique, le mot passion était employé d'ordinaire pour désigner également deux groupes de phénomènes mentaux. Ainsi Descartes admet en principe six passions primitives : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse (De Pass., 69) ; il ne fait donc pas de différence entre les deux catégories des phénomènes affectifs. De même Spinosa, qui emploie le terme affectas dans un sens aussi général ; ses cinq passions principales sont : le désir, la joie, la tristesse, l'admiration, le mépris (Eth., ps. m. De origine et natura affectuum). Un peu plus tard cependant, on commence à faire une certaine différence entre affectus et passiones, de sorte que le terme affectus correspond à peu près
à notre idée d'émotions et le terme passiones à notre idée de passion. Kant distingue entre les affccts et les passions (passiones animi), mais sans aller jusqu'au bout dans la classification des divers états affectifs sous ces deux chefs. L'amour, l'espérance, la honte, sont pour lui dos affects, aussi bien que la peur, la joie, la tristesse. Bien que dans la psychologie contemporaine on ait toujours en fait une tendance à distinguer des anciennes « Passiones » un objet qui correspond à peu près à celui qui nous occupe ici et qu'on appelle en allemand gnniïthsbewcgung , en français et en anglais émotion, on trouve cependant, même dans les temps modernes et dans des œuvres d'une tenue strictement scientilique, les termes de passion et d'émotion, de Gcmiïlhsbcivcgang, (YA/fect, de Lcidcnschaft employés un peu pèle-mêle, et l'on n'a pas encore essayé de ranger sous les deux concepts de passion et d émotion les divers états afléctii's.
(2) Chez un seul auteur, le médecin légiste Lion, j'ai trouvé une tentative de distinction précise entre les émotions et les passions.
[Émotions et passions au point de vue ae la science et de la législation moderne, 1866). Après avoir déploré avec raison la confusion habituelle de ces deux termes, il propose pour les deux étals une série de caractères spécifiques ; à mon sens, d'ailleurs, il a le même insuccès qu'on a toujours quand on essaie de définir en s'inspirant de ce malheureux réalisme de l'idée dont notre science, réelle ou spéculative, n'est pas encore complètement débarrassée.
(3) C'est en concédant à la réflexion un rôle dans les passions que Kant définit l'émotion comme une impression qui (par opposition avec la passion) n'admet aucune réflexion, qu'on s'y abandonne ou qu'on y résiste. (Anthropologie, m, p. 70.)
Chez les anciens psychologues, on peut trouver des essais de définitions particulières pour les émotions, mais ces définitions ne donnent aucun renseignement sur la nature des émotions.
(4) D'ordinaire elles sont purement causales, comme celles de Descartes, par exemple, qui
définit la joie. « Jucunda commotio animai in qua consistit possessio boni quod impressiones ccrebri ei représentant ut suum. (Art. 31.) Il définit donc la joie par sa cause, la conscience de la possession d'un bien, mais il oublie de nous dire en quoi elle consiste essentiellement. De môme Kant, qui définit la honte la crainte d'être méprisé par une personne présente. (Anthr., 3e vol., §79.) Quant à la définition de Spinosa, elle est purement nominale : Lœtitia est hominis transitio a minore ad majorent perfectionem. (Ethice, p. ni.)
(o) En Danemark, nous pouvons citer le traité superficiel et bref du professeur Klingberg. [Skandinavish Literaturselskabs Skrifter, 18,,e Aargang, 1813.)
Plus explicite et plus fondée est la théorie de Sibbern dans son ouvrage : Om Forhoklrt mellem Sjael og Lcgcme 1849. Il existe aussi un travail de A. Sell qui traite particulièrement des faits pathologiques. (Om Betydnaf Sindsbevacgclssom Sygdomsaarsagcr, 1884.)
(6) J'ai moi-môme, dans des leçons sur la pathologie de la moelle (Forclacsn over Ryg-
marvens PatoL, p. 457), etsousle nom d' « innervation lalente », signalé un phénomène très important pour l'explication de beaucoup de manifestations morbides, mais qui jusqu'ici n'a été remarqué ni par les physiologistes ni par les palhologistes ; outre les impulsions faciles à observer qui partent du cerveau et déterminent les mouvements dits volontaires, d'autres impulsions motrices en partent aussi d'une façon continue; d'ordinaire, à l'état normal, elles sont trop faibles pour pouvoir être observées, car elles ne provoquent aucune contraction musculaire sensible et maintiennent seulement les muscles dans un état de tension peu élevé ; c'est ainsi que, môme dans le repos complet, par exemple dans le sommeil, nos muscles restent à un certain degré de contraction ; dans ce cas, le corps prend ordinairement une attitude qu'il ne peut conserver après la mort.
(7) Une suractivité de l'appareil vaso-constricteur (spasme vasculaire) peut d'ordinaire ne rétrécir que la lumière des petits vaisseaux, dont la mince tunique constitue cependant
une couche musculaire relativement forte ; le résultat du spasme vasculaire est donc de modifier la répartition du sang dans les vaisseaux ; les gros qui ne sont pas rétrécis se gorgent de sang pendant que les petits contiennent moins de sang qu'à l'ordinaire ou se contractent si fort qu'ils n'en laissent pas passer du tout.
(8) Je ne suis pas absolument certain de l'explication que j'ai donnée plus haut de ce phénomène d'apparence conlradictoire : les larmes de la tristesse. On pourrait également supposer, et les sécrétions abondantes, la tuméfaction et la rougeur souvent très marquées des parties molles du visage donnent du crédit à cette hypothèse, que les larmes sont le résultat d'une dilatation spasmodique des vaisseaux qui remplace souvent sur le visage, dans les cas de tristesse, la vaso-constriction accoutumée. Les expériences physiologiques et pathologiques montrent assez qu'une seule et unique excitation des nerfs vasculaires peut tantôt produire la dilatation des vaisseaux, tantôt leur constriction, sans qu'il soit possible
de donner une raison de cette différence d'eflets.
(9) Qu'une tristesse accablante puisse blanchir les cheveux très vite — en une nuit — c'est un fait de vieille expérience, et dans des temps très modernes nous avons sur ce point beaucoup d'observations incontestables, Un observateur expérimenté et pénétrant, le docteur Selmer, bien connu parmi nos aliénistes, avec qui je causais un jour de cetto question, penchait pour l'explication suivante : il avait souvent vu lui-même, et surtout chez les femmes, les cheveux grisonner à la suite d'émotions violentes ; mais c'était, disait-il, que, dans leur toilette, elles se donnaient beaucoup moins de peine qu'avant, pour dissimuler leurs cheveux eris sous leurs cheveux noirs, et il avait, souvent, vu revenir l'ancienne couleur dès que les patientes reprenaient pleine possession d'elles-mêmes. Il peut bien se faire que souvent cette explication soit juste, notamment dans les cas où les cheveux auraient grisonné, à la lettre, « en une nuit » ; un changement aussi soudain défie toute expli-
cation, pensàt-on à l'observation, unique en son genre, de Landois [Virchow's Ârchiv] Bd. XXXV), où il s'agit d'un dégagement considérable de gaz dans les cheveux ; mais que les cheveux puissent se décolorer d'une façon manifeste dans un temps singulièrement court, parfois en quelques semaines, chez un homme qu'oppressent de lourds soucis, j'ai moi-même quelquefois constaté nettement le fait.
(10) Le physiologiste italien Mantegazza rapporte que le dompteur Faimoli, célèbre il y a quelques années, perdit ses cheveux en une nuit, après une lutte à mort qu'il avait du soutenir dans une cage contre un lion.
Il y a quelques années, dans une ville de France, pendant l'écroulement soudain d'une maison, une jeune fille se sauva en se cramponnant à la traverse d'une fenêtre, et fut délivrée au moven d'une échelle ; le lendemain elle perdit ses cheveux, ses cils, ses sourcils, en un mot tous les poils de son corps. {Arch. générales de médecine ,juin 1879, p. 74G.)
Sans doute une chute aussi soudaine s'explique plus facilement que ce passage subit
du noir au gris qui joue un certain rôle au théâtre et dans les romans. (Voir la note 9.)
Les ongles peuvent aussi se détacher sous l'influence de la peur, mais moins vite que les cheveux. Si Ton peut en croire Cardan [De sabtilitale, lib. XV, par Cardanus.)
(11) La peur, suivant son intensité, peut déterminer une accélération ou un ralentissement de l'activité cardiaque ; et ce fait n'est pas difficile à expliquer physiologiquement, du moins quand on admet que le nerf vague est le nerf moteur du cœur et qu'il peut renforcer les contractions cardiaques pour une excitation légère, quelle qu'en soit la nature, et les supprimer pour une excitation forte.
(12) Les évacuations involontaires de la vessie et de l'intestin sont considérées d'ordinaire comme des phénomènes de paralysie déterminés par une paralysie des sphincters.
J'ai ailleurs (llospital's Tidende, 1872, n° 30 f. et Forclaesn over Rygm Patologi, p. 175 ff.) montré d'une façon expresse l'erreur de cette théorie. D'ailleurs, de Marées présumait déjà avec raison que, dans ces phéno-
mènes, il s'agit d'un spasme. (Loc. cit., p. 370.) De même, dans les cas assez fréquents où une peur provoque un avortement, on peut penser à un spasme des muscles non volontaires qui entrent en jeu dans cette circonstance.
(13) Si les éléments sensibles sont soumis à une excitation dans un organe central, cerveau ou moelle, les sensations ne se produisent pas à l'endroit excité, mais à l'extrémité phériphérique des nerfs excités. A cause de leur origine, on appelle ces sensations excentriques ou projetées.
(14) On se trompe certainement si l'on croit avoir observé parfois des battements de ces vaisseaux pendant un accès de colère; ainsi la tradition mabométane raconte que, sur I ; front du propbète, « la grosse veine battait quand il était en colère ».
(15) On demandera peut-être ici si les congestions des petits vaisseaux cutanés que j'ai décrites plus baut ne sont pas aussi de nature veineuse et ne proviennent pas de la même stase sanguine que la dilatation des grosses
veines. Divers faits s'opposent à celle explication.
D'une part, la capacité sanguine de la peau peut augmenter dans la colère sans que les grosses veines laissent voir aucune dilatation ; d'autre part, la peau n'a pas cette couleur bleuâtre particulière (cyanose) qu'elle i dans la pléthore veineuse; enfin on peut faire sur les dindons une expérience probante ; après la section de certains nerfs, section qui rend impossible une dilatation active des vaisseaux sanguins de la tête et du cou, on ne voit plus apparaître, même dans les accès de colère les plus violents, cette couleur rouge vif, ce gonflement de la crête et des barbillons qui caractérisent d'ordinaire le tempérament irascible de ces animaux.
(16j On sait que Darwin a tenté d'expliquer les expressions de la physionomie et les mouvements émotionnels dans le sens de la théorie évolutionniste. L'ouvrage si intéressant et si suggestif où il a exposé ses observations et ses théories (['Expression des émotions), porte au plus haut degré, comme tout ce qui
vient de la plume de ce grand chercheur, la marque du génie, et contient quantité d'observations et de remarques fines; mais sur ce point ses théories ne sont pas solides; il faudrait d'abord se demander si la tendance évolutionniste que ses recherches ont imprimée à la psychologie moderne, et particulièrement à la psychologie anglaise, peut être considérée comme un bienfait.
Assurément non en ce qui concerne les états affectifs, car cette tendance a conduit les psychologues à négliger l'analyse proprement physiologique et par, suite, à abandonner la véritable route où Malebranchc, Lenhossék, Sibbern et d'autres encore sont entrés et par laquelle ils seraient arrivés au % but si des phénomènes physiologiques aussi fondamentaux que les fonctions vaso-motrices eussent été connus de leur temps.
(17) Par coordination, on entend cette dépense mesurée de l'impulsion motrice qui lui permet de n'atteindre que les muscles dont l'action combinée est nécessaire pour accomplir un mouvement précis et voulu, et de se
distribuer à chacun avec le degré de force qui convient exactement. Comme je l'ai montre ailleurs, la faculté de coordonner est une habitude apprise et non une fonction innée liée à l'activité d'un organe nerveux déterminé comme on l'a si souvent supposé. Il y a une coordination qui s'opère dans le cerveau et une autre dont le siège est la moelle épinière. Les troubles de coordination dont je parle ici ont sans doute leur siège dans le cerveau; je ne peux pas cependant m'étendre plus longtemps ici sur cette question.
(18) Tissot {Traité des nerfs, t. II, p. I, p. 338) contredit expressément Galien et cite quelques cas, en partie authentiques, de morts soudaines survenues dans un violent accès de fureur.
Dans ces cas-là cependant, comme la mort a été causée par une hémorragie cérébrale, on peut supposer, d'après notre connaissance actuelle de l'étiologie de l'apoplexie, que le sujet y avait déjà des prédispositions, et que la congestion émotive a seulement précipité la catastrophe.
(19) L'incoordination, clans le sens qu'on lui donne ici, ne peut naturellement se produire quedans le fonctionnement des muscles volontaires; il semble cependant qu'une incertitude analosrue de l'innervation vasculaire puisse accompagner l'incoordination.
Un phénomène semblable peut-il se produira dans les autres muscles organiques? C'est ce que je ne saurais dire.
(20) J'ai opposé jusqu'ici les fondions vasomotrices à tout le reste de l'activité nerveuse; c'était à seule fin de simplifier ma lâche ; je n'ignoré pas cependant, qu'à propos de l'effet primitif des émotions, on pourrait penser que c'est l'appareil neuro-musculaire organique en général, appareil dont le système vaso-moteur ne forme qu'une partie, qui doit être opposé à l'appareil neuro-musculaire de la vie de relation comme étant le premier atteint par l'action émotionnelle ; les troubles moteurs de la vessie et de l'intestin, etc., pourraient ainsi être considérés comme des manifestations primitives. Ce problème ne peut être résolu avec certitude, et sa solution
n'est pas d'une importance essentielle pour notre sujet ; aussi me contenterai-je d'indiquer cetle hypothèse ; d'autre part, je veux pourtant rappeler qu'une anémie spasmodique peut certainement déterminer des contractions dans les muscles organiques, de môme que les troubles de la circulation peuvent exciter leurs centres réflexes, et par suite la théorie qui fait de l'état spasmodique des organes internes un effet des troubles circulatoires ne soulève aucune difficulté physiologique.
(21) Les changements de la circulation cutanée doivent être accompagnés, dans tous les cas, de variations circulatoires dans le cerveau et les autres organes internes.
Ou bien les variations sont identiques dans les vaisseaux des organes internes et dans les vaisseaux cutanés, ou bien les vaisseaux des organes internes ne participent pas aux changements qui se produisent dans l'innervation des vaisseaux cutanés, mais alors une hypérémie de la peau détermine par dérivation une anémie des organes internes, comme une anémie de la peau détermine l'hypérémie corres-
158 LES ÊMOTIOSS
pondante des mêmes organes. Les variations dans la richesse sanguine des organes internes qui se produisent ainsi secondairement peuvent être très importantes, parce que la peau a la faculté de recevoir à l'occasion beaucoup de sang et en retour de s'anémier extrêmement; qu'on se rappelle par exemple les divers stades de la fièvre.
(22) Il est tout à fait extraordinaire qu'une théorie vaso-motrice ait été complètement édifiée, il y a déjà plus de deux cents ans, pour l'expression physique des émotions. Ce fut Malebranche qui, dans une époque où l'on manquait totalement de connaissances physiologiques, où l'on ignorait l'existence des muscles et des nerfs vasculaircs, entrevit, par une vue de génie, le véritable enchaînement des faits. Dans son ouvrage célèbre, De la recherche de la vérité, publié en 1674, il donne d'abord sur le rôle du cœur dans les émotions violentes une explication conforme à la physiologie de son temps et il continue (livre Y) : « Enfin, pour régler avec plus de justesse et de promptitude le cours des esprits, il y a des nerfs
qui environnent les artères, tant celles qui montent au cerveau que celles qui conduisent le sang à toutes les autres parties du corps. De sorte que l'ébranlement du cerveau, qui accompagne la vue inopinée de quelque circonstance à cause de laquelle il est à propos de changer tous les mouvements de la passion, détermine subitement le cours des esprits vers les nerfs qui environnent ces artères pour fermer, par leur contraction, le passage au sang qui monte vers le cerveau, et l'ouvrir par leur relâchement à celui qui se répand dans toutes les autres parties du corps. « Ces artères, qui portent le sang vers le cerveau étant libres, et toutes celles qui le répandent dans tout le reste du corps étant fortement liées par ces nerfs, la tête doit être toute remplie de sang et le visage en doit être tout couvert. Mais, quelque circonstance venant à changer l'ébranlement du cerveau qui causait cette disposition dans ces nerfs, les artères liées se délient, et les autres au contraire se serrent fortement. Ainsi la tête se trouve vide de sang, la pilleur se peint sur le visage, et le peu de sang qui sort du cœur et
que les nerfs dont nous avons parlé y laissent entrer pour entretenir la vie, descend presque tout dans les parties basses du corps : le cerveau manque d'esprits animaux, et tout le reste du corps est saisi de faiblesse et de tremblement. »
Traduite dans le langage de la physiologie moderne, la théorie de Malebranche signifie que toute impression émotionnelle forte détermine l'augmentation de l'innervation vasomotrice et par suite la constriclion des artères. Cette conslriction frappc-t-elle les artères cérébrales, le cerveau n'a pas assez de sang, le reste du corps en a trop; L'anémie du cerveau produit les phénomènes ordinaires de la paralysie. Si, au contraire, dans des émotions d'un genre différent, ce sont les artères de la tète qui restent libres pendant que les autres artères du corps se rétrécissent, le cerveau et le visage se congestionnent.
Dans un temps où l'on ne savait absolument rien, comme je l'ai dit, de la constriclion active des vaisseaux sanguins, la théorie de Malebranche devait naturellement passer pour une hypothèse assez en l'air; aussi n'a-t-elle
pas attiré l'attention de ses successeurs. Incomplète comme elle devait l'être nécessairement, erronée dans ses détails, elle est cependant très remarquable à cause de cette vue de génie de l'auteur, qui fait des troubles circulatoires le seul phénomène primitif de toutes les expressions physiques qui accompagnent l'émotion.
(23) « L'homme n'a qu'une âme qui agit sur tout le corps, et quand une émotion simple dirige sur un point toute la force de lame, et accorde sur le même ton toutes ses idées et ses perceptions, le Corps tout entier doit aussi participer à l'expression de cette émotion, et par tous ses mouvements, par tous ses gestes concourir à la représenter. » (Engel, Études sur la mimique, t. I, p. 310.) On ne peut guère souhaiter une expression plus claire de la conception populaire, qui fait des émotions des espèces de démons, tantôt bons, tantôt méchants, qui pénètrent dans l'homme et subjuguent son âme.
(24) Je veux rappeler ici l'étymologie du mot angoisse suivant l'explication souvent
citée de Max Muller. De la racine sanscrite ah ou anh (broyer, torturer, tuer) vient le terme sanscrit ahi serpent, en latin anguis. Plus tard le latin ango (angoisser) et angor traduisent aussi bien des sensations d'oppression et d'étranglement de la gorge (angina) que le sentiment émotionnel correspondant. De la môme racine vient en gothique âges crainte, en anglais anguis h, en allemand angst, en latin anguslix, en français angoisse, etc.
(25) Aussi instructifs sont les cas où l'explosion d'une émotion est provoquée par une cause inadéquate. Je n'ai jamais vu ce fait mentionné par d'autres auteurs; mais, bien qu'il semble rare, j'ai pu en observer quelques cas. Une de mes observations concerne un jeune homme très intelligent et pas du tout nerveux chez qui je traitais une ulcération de la langue avec un caustique très douloureux. Régulièrement, pendant cette opération, au moment où la douleur était à son maximum, il était pris d'un violent éclat de rire, bien qu'il n'y eût certainement pas de quoi rire.
Chez une dame atteinte d'hémiplégie à la
suite d'une maladie cérébrale, mais qui avait gardé intactes ses facultés psychiques, un phénomène singulier se produisit pendant la maladie; elle se mettait toujours à rire avec force quand on lui annonçait une nouvelle triste ou ennuyeuse, bien qu'elle ne fût pas ordinairement rieuse. On voit facilement qu'un pareil cas, avec une analyse plus précise, serait d'un puissant secours pour la solution de la question qui nous occupe ici. Malheureusement je fis cette observation dans un temps où je ne m'en occupais pas encore.
(26) Tout récemment Betcherew a fait à Saint-Pétersbourg (V. Neurolog. Centralblatl 18, n° 4) des expériences par lesquelles il croit avoir prouvé que les couches optiques président essentiellement aux mouvements dits d'expression et à l'émission des cris expressifs. Cette conclusion ne se dégage pas avec certitude de ses expériences ; mais elles pourraient à la rigueur prouver que les phénomène* émotionnels se produisent encore quand les hémisphères ont été détruits.
(27) Si une émotion peut être excitée par
un simple souvenir, résultat d'une pure action cérébrale, sans intervention d'une sensation, le mécanisme peut être momentanément plus simple encore que celui de l'exemple choisi ; mais dans ce cas il doit toujours y avoir dai j le passé un fait préalable — un événement qui a provoqué une modification persistante de certaines cellules cérébrales — et ce fait préalable doit à la rigueur être considéré comme une partie du processus émotionnel tout entier, alors même qu'un intervalle le sépare du dernier anneau de ce processus.
(28) J'ignore si une théorie des émotions semblable à celle-ci a jamais été exposée ; dans tous les cas on n'en trouve aucune indication dans la psychologie scientifique. Spinosa s'est peut-être le plus rapproché de notre conception en ce sens qu'il ne fait pas dépendre l'expression physique des émotions d'un mouvement de l'àme; au contraire, il place les deux phénomènes à côté l'un de l'autre et donne même le premier rang au fait physiologique comme le montre la définition suivante.
« Per affectum intelligo corporis affectiones quibus ipsius corporis potentia augetur, vcl minuitur — juvatur, vel coercetur, et simul harum affectionum ideas. » [Eth. III.)
Mais il n'insiste pas davantage sur ce côté de la question.
Dans un livre italien du siècle dernier, qui porte le curieux titre que voici : « Délia Fisionomia, Principi derivati dall'anatomia, dalla Fisiologia, e Dinamica del corpo umano per mezzo de'quali si distinguono Gli Aristocratici, ed iRealisti dai Democratici, di Girolamo Bocalosi. Y. Ed. Milano, anno YI republic. », mais qui est d'ailleurs d'un esprit passablement scientifique, je trouve (p. 20) l'explication suivante : « Jo cbiamo passione d'un corpo quella tal tendenza e disposizione che hanno le parti componenti, e il tuttinsieme di qualunque corpo à un taie e tal movimento e azione qualunque, dipendente da una causa estrinseca, e per cui quella data azione à necessario ciïetto di quella tal causa.
« Se questa è la vera definizione dalla passioni in génère, noi avremo adesso una limpida idea délia parola passione, e vedrassi ora
da questo, che dalla lai data organizzazione d'un Uomo, dalla slruttura de'suoi nervi, de'suoi vasi, e délia tempra ed equilibrio de'suoi umori dee dipender la natura, la diversità et l'energia maggiore o minore délie sue passioni. A parlar dunque propriamentc le passioni sono ncgli organi deU'Uomo, e non nello spirito, e cosi le loro buoné o rie qualità, dalla construzione dipender devono de tutto l'organico, mentre lo spirito non sembra clie un attrihuto di quello o se si vuole, ci non agisce che in consequenza délia natura e testura dell'organo. »
L'auteur paraît se rapprocher beaucoup ici de la théorie que je défends; mais, dans le morceau que j'ai cité, le dernier passage qu'il ne développe pas davantage, laisse, à mon avis, subsister quelque obscurité sur le véritable point de vue.
TACLE DES MATIÈRES
Préface du traducteur 1
Remarques préliminaires 19