CHAPITRE VI
DE LA TRANSMISSION A DISTANCE DES ÉMOTIONS D’UN SUJET HYPNOTISÉ A UN AUTRE
Un des points les plus curieux que l’étude des phénomènes de l’hypnotisme m’a révélés dans ces derniers temps, c’est la possibilité de faire le transfert d’un sujet hypnoptisé à un autre, non seulement des états hypnotiques variés qu’il traverse, mais encore des émotions expérimentales qui lui sont communiquées. Et c’est là encore un fait de psychologie bien curieux, puisqu’il nous permet d’agir ainsi à distance sur les régions émotives d’un sujet hypnotisé, et de modifier à l’aide d’un partenaire sympathique les états divers de son émotivité.
Ainsi, je prends un sujet féminin A -, je le mets en léthargie. Je prends un autre sujet féminin B, et le mets pareillement en léthargie. Je les rapproche et établis le contact en plaçant une main de l’une sur le poignet de l’autre. Puis,
je fais passer A en catalepsie, et immédiatement B ouvre les yeux et passe en catalepsie.
C’est alors qu’on voit se développer un phénomène étrange : le sujet B, qui est beaucoup plus entraîné, cherche à prendre le regard de son partenaire, — nous l’avons vu le rechercher par des mouvements successifs de la tête restée fixée sur ses yeux — l’autre en faisant autant, — et au bout de quelques minutes ces deux sujets, fascinés par le regard l’un de l’autre, retombent en léthargie. Je recommençai l’expérience, et le sujet A, ayant été rapidement amené à l’état de somnambulisme, le sujet B, arriva, moitié surpris, dans le même état, et commença avec son partenaire une conversation, l’interrogea sur sa situation sociale, son nom, ses occupations, ses sentiments intimes.
Dans ces conditions, les deux sujets étaient encore rapprochés, et on pouvait croire qu’ils qu’ils pouvaient se guider par la vue dans la succession des diverses phases de l’hypnotisme qu’ils avaient suivies parallèlement.
Je les isolai ; je les mis dos à dos à six mètres de distance, et alors je procédai de la même façon. Les deux sujets étant tout d’abord placés en léthargie bien constatée de part et d’autre, je
mis tout d’abord B en catalepsie. A instantanément passa en catalepsie. Je fis passer ensuite B en somnambulisme, et A suivit immédiatement. Les réactions du second sujet furent toujours presque instantanées. La présence seule d’un écran de carton d’un demi-centimètre d’épaisseur apporta un certain ralentissement dans l’apparition des phénomènes.
Bien plus, en poursuivant la série des memes phénomènes, je fis le réveil de B en lui soufflant sur les yeux, et A se réveilla instantanément, manifestant son étonnement de se trouver réveillée spontanément sans que personne fût devant elle à lui souffler sur les yeux.
Ces phénomènes ayant été enregistrés avecsoin, je passais à une nouvelle série d’expériences dont la netteté a été très manifestement démontrée.
Sachant par expériences préalables que les sujets A et B avaient l’un et l’autre les mêmes antipathies pour les boules de verres colorés en bleu et les mêmes attractions pour les boules de verres jaunes, après les avoir mis comme précédemment en léthargie le dos tourné à six mètres de distance, je présente inopinément à A une boule bleue. Vive répulsion soudaine. A l’instant même, le même état émotif se transmet à distance
sur B qui atteste, par ses regards irrités, ses gestes répulsifs, sa figure contractée, F émotion profonde qui la traverse en ce moment.
Ceci étant bien constaté, je change immédiatement la boule bleue et je présente à A la boule jaune. Changement immédiat dans la physionomie et les attitudes. Elle se précipite silencieuse sur la boule, s’en empare avec joie, et du môme coup B se met à l’unisson, son regard, sa physionomie, ses attitudes changent du tout au tout. Elle devient gaie, souriante, sans alléguer aucun motif.
Je fais passer l’une en somnambulisme, l’autre suit, et alors elles vont à l’encontre l’une de l’autre et entament une conversation au sujet des choses ravissantes que la boule jaune fait scintiller à leurs yeux, et des images environnantes qu’elles voient s’y réfléchir. Le réveil de l’une détermine le réveil de l’autre, et on assiste avec surprise à ce phénomène que ces deux sujets féminins qui, au début de l’expérience, s’étaient dévisagées avec une expression de méfiance et d’antipathie réciproque, se sont séparées après l’expérience en plein accord, et reliées par des sentiments très sympathiques manifestés de part et d’autres.
Ces expériences délicates, que j’ai répétées à plusieurs reprises sur des sujets différents, ne me donnent aucun doute 'sur la réalité. Elles mettent une fois de plus en évidence ce phénomène capital, l’hyperexcitabilité des régions émotives chez les hypnotisés et les aptitudes à être sollicités par des incitations infinitésimales qui échappent à nos sens. En présence de ces phénomènes si étranges, on se demande avec étonnement comment ces états psychiques que l’on développe expérimentalement chez un sujet donné peuvent se transmettre à distance à un autre sujet conjugué, qui ne voit pas ce qui se passe, et subit, sans s’en douter, les sympathiques incitations qui lui sont silencieusement transmises par son partenaire. Il y encore là un champ d’études nouvelles à parcourir et qui est vraisemblement destiné à être fécond en surprises.