Les émotions de Polydore Marasquin
bans ces derniers temps, un écrivain d'une noble intelligence rehaussée par une exemplaire générosité fonda, sous le manteau fort transparent de la Société des gens de lettres^ plusieurs prix destinés à récompenser, entre autres productions de Vesprit, la meilleure nouvelle qui serait envoyée à un concours spécial. Ayant eu Vhonneur d^être un des juges du camp, nous avons été en position, dans notre modeste stalle, de compter le nombre de lances, comme on disait autrefois en langage de chevalerie, présentes à ce magnifique tournoi. Il y avait infiniment de lances. Si quelques-unes sont revenues avec Vécharpe d'or à la hampe, beaucoup aussi ont
été noblement brisées dans la lutte. Parmi les innombrables nouvelles adressées à la Société, pour être soumises aux arrêts du concours^ il en est qui laisseront, dans les archives du comité, un souvenir marqué au coin d'aune curieuse bizarrerie. Personnellement, nous en avons lu plusieurs dont les caractères étaient tracés avec des encres de différentes couleurs^ et cela, sans doute, dans une intention cabalistique que nous n'avons pas pu pénétrer. Nous en^vons tenu d^autres qu encadraient des vignettes à la plume, exécutées avec la patience et la perfection monacales des maîtres copistes du moyen âge. La faute de français était entourée de ravissants petits amours demandant grâce pour la syntaxe compromise. Nous ne voulons pas omettre non plus une nouvelle, d'ailleurs pleine de mérite, écrite au pied de la tour Malakoff, sous les murs croulants de Sébastopol : elle sentait encore la poudre. Le pôle boréal a fait aussi son envoi littéraire : deux nouvelles, transmises au concours, sont datées^ Vune des confins de la Suède^ Vautre des bo7'ds les plus septentrionaux de la Norvège. Les Lapons mêmes ont répondu à l'appel de la cité Trévise.
En passant par le Spitzbergy nous franchirons le Kamtchatka et le Japon^ pour arriver directement à la Chine, qui ne nous a pas oubliés. Le pays bleu de la suprême fantaisie ne pouvait manquer de se faire représenter au congrès de la nouvelle. Macao est la ville chinoise d'où Von a expédié^ au siège de la Société des gens de lettres^ à travers les mers et les tempêtes, dans un coffret de laque^ une nouvelle dont le sort a voulu nous faire juge : juge en première instance seulement.
Après avoir lu cette nouvelle^ nous nous disposions à rédiger notre fidèle rapport^ mais nous avons reconnu avec effroi qu'elle contenait trois ou quatre fois en plus le nombre de lignes rigoureusement arrêté par la volonté du fondateur^ et par la nécessité de n'avoir pas à apprécier la valeur de vingt volumes in-folio^ quand on ne demandait, avec raison^ qu'à couronner le bon senSy Vespritj la grâce, Vimagination^ la fleur, Varome de quelques pages. Notre tâche de rapporteur devenait donc inutile. La nouvelle chinoise s'était mise d'elle-même hors des termes du concours.
Fort attristé pour noire excellent confrère de MacaOy nous roulions déjà en soupirant son in-
fortuné manuscrit : nous nous arrêtâmes subitement dans ce geste de rotation mélancolique que tout auteur refusé connaît si bien. Une idée nous avait frappé. Nous nous demandâmes ^pourquoi y à défaut de la gloire et des dangers d*un concours^ notre collègue chinois n^ aurait pas la joie plus pacifique d'une bonne publicité sous la forme du livre. Donnons-lui cette joie qu'il
mérite.
Gomme tout ce qui vient de loin^ son histoire nous a paru avoir un intérêt de perspective. Ce sont des mémoires. Et quoi que Pascal ait pu dire contre le MOI, - Pascal qui n'a jamais parlé que de LUI, — le moi sera toujours lu et préféré.
Ces mémoires, puisque ce sont réellement des mémoires sous un titre friand, ne sont pas tout à fait écrits en chinois, bien qu'ils aient été recueillis sur du papier de riz.
L'auteur nous apprend, dans une note placée dans un coin de son manuscrit, qu'il est né d'une mère française, et qu'il a fait quelques études assez suivies dans la Maison des Missions des Pères lazaristes français établis à Macao. Cette indiscrétion est encore contre les usages des concours académiques. Mais quoi? notre digne con-
frère^ M. Polydore Marasquin^ vit en Chine; il faut lui pardonner bien des choses. N'est-il pas déjà assez puni pour avoir écrit un ouvrage trop long ? C'est à lui^ plutôt^ que nous demanderons pardon pour avoir publié son livre sans son agrément^ d'avoir fait la toilette à quelques-unes de ses phrases, et d'avoir enfin signé le tout de notre nom, qui est d'une physionomie encore plus chinoise que le sien.
Léon Gozlan.
DE
Origine de moa nom de Marasquin. — Erreur, àcet égard, de mon ambitieux grand-père Nicolas Marasquin. — Profession de mes aïeux, honorable, mais pleine de dangers. — C'est aussi la mienne. — Un tigre me prive de mon père, dont je continue le commerce à Macao, sur le littoral de la Chine. — Ma tendresse pour les animaux et mon art de les empailler. — Tour terrible qu ils me jouent. — Quelques mots intéressants sur les pirates malais, plus indomptables encore que mes animaux. — Les stations anglaises fondées pour les détruire, mais elles-mêmes détruites par la fièvre jaune et autre chose que nous dirons. — Le vice-amiral Campbell et ma ménagerie. — Ce qu'elle renferme He curieux et de rare au moment de ses achats. — Babouins et chimpanzés. — — Passions et rivalités. — Un singe méchant comme un homme. — Ma maison brûle. — La jonque chinoise. — Ce qui m'arriva à la suite d'une grosse tempête.
Je suis né à Macao, en Chine, dans ce qu'on appelle aujourd'hui les Indes portugaises.
Je descends de l'un de ces braves aventuriers qui partirent audacieusement de Lisbonne vers la fin du quinzième siècle, pour aller conquérir les Indes sous les ordres du célèbre Vasco de Gama.
Si j'ai quelque raison de m'honorer ici de la certitude de ma généalogie, je n'ai cependant aucun motif plausible pour me croire issu d'un de ces nobles fils de famille, attachés par le seul lien de la gloire à la fortune de leur illustre chef. Mon grand-père a bien prétendu quelquefois que notre nom de Marasquin venait, par corruption, de Mascarenhas, un des plus grands noms parmi les Portugais qui suivirent Vasco de Gama des bords du Tage à l'extrémité de l'Asie ; mais j'ai toujours eu des doutes sérieux à cet égard.
D'ailleurs lui-même, mon digne grand-père, Nicolas Marasquin, ne fut jamais, à ma connaissance, qu'un laborieux commerçant établi à Macao. Son fils aîné, mon père, Juan-Perez Marasquin, ne fut jamais autre chose. Je dois à ce dernier le témoignage de dire qu'il borna
toute sa vanité pendant sa vie, trop courte à mon vif regret, à passer pour honnête homme, bon catholique et loyal marchand d'oiseaux.
C'était là sa profession; je n'en rougis pas, quoique certaines personnes aient cherché, par ignorance ou par jalousie, à la ravaler au rang de celle de marchand de gibier et de volailles de basse-cour.
On aurait tnêinetort, sans la descendre aussi bas, de restreindre cette profession qui, plus lard, fut aussi la mienne, à la vente banale des oiseaux, telle qu'elle se pratique en Europe, même à Paris ou à Londres. Mon père tenait, dans sa vaste ménagerie, Tune, il est vrai, des mieiax fçijrnies des Ip4§s pQftugaises, toutes sortes d'animaux rares et curieux. Sumatra, Java, Bornéo, la Nouvelle-Guinée, étaient représentés chez nous par les échantillons les plus bizarres et les plus recherchés des êtres qui peuplent leurs forêts à peu près impéné* trahies* C'est une branche fort lucrative de commerce* On connaît le goût des colons euro^ péens établis aux Indes et la passion presque insensée des Chinois pour ces produits si intéressants de l'histoire naturelle.
Mon père ajoutait à la vente des animaux vivants celle des animaux empaillés, et ce n'était pas la moins productive de ses deux industries. Il m'avait donné des leçons dans cet art savant et délicat de restituer aux oiseaux et aux quadrupèdes morts la forme et les habitudes qu'ils affectent pendant la vie. Grâce aux conseils de cet excellent démonstrateur, j'acquis en taxidermie une remarquable habileté; et Ton verra plus loin, si Ton daigne lire ce récit de mes aventures, que je dus à cette utile et belle science d échapper à la fin tragique dont j'étais menacé.
Notre maison prospérait depuis plus d'un siècle à Macao. Mon père en la recevant comme héritage l'agrandit encore ; et par les soins intelligents de la femme, bonne, économe et dévouée qu'il épousa, il parvint à en faire le meilleur établissement dans ce genre particulier d'industrie.
Mais si cette industrie rapporte, ainsi que je viens de le dire, d'assez beaux bénéfices, en revanche elle est difficile, périlleuse et souvent meurtrière, comme je n'ai eu que trop l'occasion de l'éprouver. Elle s'exerce à des condi-
lions que beaucoup de personnes ignorent. Il ne suffit pas uniquement d'acheter à bon marché et de revendre avec avantage dans le commerce des animaux. Il faut se procurer vivants ceux avec lesquels on veut opérer de bonnes ventes. De là Tindispensable nécessité d'être à la fois marchand et chasseur, ou plutôt d'être chasseur avant d'être marchand.
Mon père allait donc lui-même à la chasse des animaux dont s'alimentait son commerce, commerce laborieux que j'appris à mon tour en l^accompagnant tantôt sur les côtes de la Chine, tantôt dans les jungles de Tîle de Hai-nan, si riche en bêtes fauves, tantôt jusqu'au Japon, malgré les obstacles et les périls d'une navigation bravement entreprise sur des barques mal construites, malgré les pirates malais, véritables requins qui engloutissent tout ce qu'ils trouvent sur leur passage ; malgré les supplices qui attendent ceux que les Chinois et les Japonais surprennent sur leur territoire inviolable.
Mon père rapportait de ces expéditions lointaines, et j'en rapportai plus tard avec lui, des panthères, des tigres, des boas, des léopards,
et surtout d'innombrables espèces de singes. Ce fut dans l'une de nos dernières chasses sur les bords de l'île Formose, que mon père, assailli par un jeune tigre qu'il était sur le point d'envelopper d'un filet, afin de s'en emparer tout vivant, eut la moitié de l'épaule et une partie de la cuisse emportées d'un coup de griffe. J'eus le bonheur de le défendre, de l'arracher à la rage de Tanimal furieux ; mais si j'eus aussi la satisfaction de le ramener à Macao, je n'eus pas la joie de le sauver. Mal soigné par les médecins du pays, il languit deux ans de ses blessures, qu'on ne sut pas cicatriser. Il mourut ensuite dans d'atroces souffrances. En rendant le dernier soupir entre mes bras, il m'engagea à ne pas continuer son industrie. Je le promis; mais comme il ne m'avait laissé que celle-là pour-vivre et faire vivre ma mère, comme, à franchement parler, je ne^ me sentais du goût pour aucune autre profession, j'eus le regret de ne pas tenir ma promesse. L'histoire qu'on va lire dira si je dois m'en applaudir.
Je repris donc la maison de mon père, et je redoublai aussitôt d'activité, afin de prouver à la riche clientèle acquise par sa bonne et loyale
gestion combien j'étais disposé à la continuer honorablement. J'augmentai mes espèces d'animaux rares, j'envoyai au loin des voyageurs aguerris chargés de m'en rapporter d'inconnues aux latitudes des Indes. Sachant, par expérience, que le luxe éblouit les yeux et attire par conséquent l'attention des acheteurs, je rajeunis la physionomie de mon bazar. Le bronze et la dorure relevèrent la simplicité jusque-là un peu trop nue de mes cages. Une propreté anglaise régna dans toutes les parties de l'établissement, que j'éclairai au gaz, nouveauté étourdissante pour Macao.
Ici je dois signaler un trait particulier de mon caractère.
A mon début dans la profession d'oiselier, j'aimais beaucoup les animaux, d'abord par un effet de mon organisation bienveillante, ensuite comme un résultat naturel des études suivies que j'avais été appelé à faire sur leurs formes, leur expression, leurs mouvements, leurs habitudes, leurs mœurs, leurs instincts, leurs passions, leur intelligence, leurs sympathies et leurs antipathies, îeurs caprices, leurs maladies, leur affinité plus ou moins prononcée
avec rhomme, et mille autres attributs essentiellement propres à leur nature, qui est peutêtre encore plus obscure et plus mystérieuse que la nôtre*
J'avais même poussé si loin mes observations sur ces êtres que nous avons pour voisins de cages dans la vaste ménagerie da monde, que je reconnaissais facilement ceux dont les aptitudes instinctives correspondaient aux nôtres, et qui auraient fait, par exemple, des avocats, s'il y en avait parmi les singes : ceux-là gesticulaient, péroraient) apostrophaient toujours; je reconnaissais ceux qui auraient été médecins : ceux-là s'occupaient constamment de l'état physique des autres ; ils leur regardaient la langue, le fond de la bouche, l'intérieur des yeux ; ceux qui auraient fait aussi des comédiens : ceux-là grimaçaient, jouaient et dansaient du matin au soir ; ceux qui seraient devenus astronomes : ceux-là s'arrangeaient pour avoir invariablement le soleil levant au bout du nez ; je reconnaissais avec la même infaillibilité d'appréciation ceux qui auraient du goût pour le commerce : ceux-là ramassaient tous les fruits, toutes les graines tombées des mains
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négligentes des autres et les entassaient dans un coin. Je distinguais pareillement les avares, les prodigues, les crânes, les bravaches, les bons pères de famille, les bonnes mères, les mères coquettes, les mauvais fils ; mais particulièrement toutes les nuances de voleurs, depuis le filou de bonne compagnie, le grec de salon, jusqu'à l'assassin de grande route. J'aurais dit : (f Voilà un singe qui roulerait en voiture s'il avait une cravate blanche; en vuilà un autre qui serait pendu s'il portait un habit noir. »
J'aimais donc à la fois mes pensionnaires à titre de naturaliste, de peintre, de médecin, de philosophe, et cela encore plus qu'à titre de marchand. J'avais fini, à force de pénétration, par lire dans leurs yeux leurs désirs, leurs besoins et leurs pensées, et par converser avec eux. A coup sûr j'aurais atteint dans cette étude psychologique une hauteur inconnue aux plus habiles naturalistes de tous les muséums d'Europe, si l'accident funeste à la suite duquel avait péri mon père n'eût tout à coup ralenti ma passion pour les animaux. Dans chacun d'eux il me fut impossible de ne pas voir un
complice du tigre qui Pavait tué. Cette antipathie, de jour en jour plus vive, fut cause que je les négligeai d'abord, pour les punir ensuite avec plus de sévérité qu'auparavant. Ils s'en aperçurent, car les animaux ont peut-être plus que nous Tinstinct des bons et des mauvais traitements, et alors ils me rendirent en haines et en rancunes les rigueurs que j'exerçais quelquefois sur eux avec trop de vivacité. Ils devinrent méchants, vindicatifs; je devins inflexible. La lutte s'établit entre eux et moi; elle s'enflamma graduellement au point que je finis par ne pouvoir plus les gouverner que par les menaces et la baguette de fer. Il en résulta ceci : c'est que si, pour les punir et les dompter, je n'en fis plus sortir aucun de sa cage, je n'osai plus de mon côté, par prudence, entrer dans la cage d'aucun d'eux. De part et d'autre ce fut un état permanent de colère et d'hostilité. Il n'est sorte de mauvais tours qu'ils ne me jouassent. Le dernier qu'ils tentèrent fut si cruel, si terrible, que si je le passais sous silence je rendrais inintelligibles la cause et la fatale origine de mes prodigieuses Emotions. Un seul s'en rendit coupable, mais tous y con-
tribuèrent par leur universelle animosité contre moi* Je vais donc raconter Teifroyable vengeance dont je fus victime de la part de ces redoutables animaux.
Le vice-amiral Oampbell, qui commandait alors la station navale anglaise de l'Océanie, était dans l'usage, chaque fois qu'il relâchait à Macao, de visiter mon bazar et de m'acheter pour ses volières et sa ménagerie de bord, soit des perruches, soit des oiseaux de l'île de Luçon, soit de jeunes tigres apprivoisés, qui servaient ensuite à son amusement pendant la traversée d'une île à l'autre et pendant le séjour qu'il était obligé de faire quelquefois des mois entiers à l'ancre dans un mouillage ennuyeux et maussade.
Je crois utile de dire ici quelques mots sur l'im.portance des stations anglaises dans les eaux de la Chine et de l'Australie. Leur but, qu'elles n'atteignent pas toujours, est de protéger le commerce et la vie des Européens dans des parages infestés de pirates chinois et malais, race jaune, infinie et terrible. Ces redoutables serpents de mer, qui sont à TOcéanie ce qu'étaient jadis les Algériens au bassin de la
Méditerranée, ne reconnaissent sous le ciel aucune autorité : ni celle de l'empereur de la Chine flanqué de ses mandarins, ni celle des sultans répandus sur quelques grandes îles, comme Bornéo et Mindanao, ni celle des vicerois anglais et hollandais, délégués par leurs nations puissantes, puissantes sans doute, mais trop éloignées pour faire respecter leur pavillon. Les pirates de la Malaisie bravent tout, et ils sont partout. L'archipel de Soulou, qui compte cent soixante îles, n'est peuplé que par eux. A jour nommé, ils vomissent des flottes de cinq cents jonques, hérissées de cinq mille matelots. Et ils s'embusquent à tous les coins. Le butin qu'ils volent, ils le partagent entre eux, et les prisonniers qu'ils font, ils ne les rendent que moyennant rançon ; plus ordinairement ils les tuent. Ils ont quelquefois poussé l'audace jusqu'à opérer des descentes au milieu des plus grands centres commerciaux, tels que Sumatra et Java. Un jour ils ont osé venir acheter de la poudre et des boulets à Macao, qui se vit forcé de leur en vendre ; ils sont indestructibles : ils durent depuis des siècles, ils dureront encore des siècles.
C'est pour protéger leurs nationaux contre les poignards empoisonnés de ces fourmilières de bandits, que les Anglais, ainsi que je Tai énoncé plus haut, envoient constamment' des vaisseaux sur des milliers de points du littoral de la Chine et sur les interminables côtes qui la bordent.
Ces vaisseaux sont souvent contraints de demeurer des années entières devant les localités menacées de la visite de ces écumeurs de mer. Alors les officiers s'établissent à terre ; ils élèvent des tentes ; ils construisent même des groupes de maisons où ils se logent avec lëiïïs familles.
Ces sortes de campagnes navales sont fort redoutées des marins anglais, réduits à lutter à la fois contre les tempêtes, les pirates malais, les fièvres de toutes les couleurs et surtout contre Tennui de la station ; Fennui ! cette fièvre jaune de Fesprit.
Le vice-amiral Campbell, qui commandait comme je Tai déjà dit, une de ces stàtion^j avait arboré son pavillon sur la belle frégate Halcion.
Il se préparait à quitter la rade de Macao le
jour OÙ il vint avec tout son état-major, capitaines, enseignes, commandants et officiers de tous grades, parcourir ma ménagerie. Beaucoup de ces messieurs avaient conduit leurs femmes, d'où je conclus que la prochaine station serait longue.
Justement j'avais reçu depuis peu de temps une collection considérable d'animaux ; mon établissement méritait en ce moment l'attention des savants et des amateurs. Outre mes volières, riches en oiseaux de tous les climats, je possédais en quadrupèdes : des algazels d'Egypte, des bisons du Missouri, plusieurs chèvres bleues, douze ou quinze fourmiliers, des jaguars, des léopards du Sénégal, des loutres, des ours marins, des panthères noires, des pasans, des rennes du Canada, des rhinocéros unicornes, des vigognes du Brésil, des lions du Bengale et un magnifique choix de tigres. J'étais surtout très bien fourni en singes. J'en avais d'espiègles, de méchants, de rusés, de farouches, de graves, de pensifs, de sinistres, de spirituels, de stupides, de mélancoliques, de grotesques. J'avais des jockos, des gibbons, des babouins, des papions, des mandrills, des
ouenderous, des guenons, des macaques, des patas, des malbrouks, des mangabeys, des moustacs, des talapoins, des doues, des magots. Parmi tous ces singes, quatre se disputaient particulièrement la curiosité des gens en très grand nombre qui visitaient cette galerie.
D'abord deux babouins d'une force et d'une férocité sans égales ; grands tous deux comme des hommes, intelligents comme des hommes, j'allais ajouter méchants comme des hommes. Ils secouaient leur cage à la briser ; souvent ils la renversaient, et, au fort de la colère, ils tordaient, comme s'ils eussent été de cire, les barreaux de fer à travers lesquels ils insultaient le monde. Pourquoi faisaient-ils les délices des spectateurs? Est-ce parce qu'ils étaient supérieurement cruels? J'ai peur de le croire.
Les deux autres singes qui se partageaient les sympathies des visiteurs étaient, l'un un chimpanzé mâle, l'autre un chimpanzé femelle; même jeunesse, même grâce. Le chimpanzé était doux comme une jeune fille, délicat, sensible, comprenant tout, allant aussi près des limites de l'intelligence qu'il est donné à un être privé du rayon divin de l'âme. Il aimait les
enfants, jouait avec eux, et il se montrait si passionné pour la musique, qu'il oubliait de manger quand il entendait les sons d'un instrument.
Il remplissait auprès de moi l'office d'un groom bien dressé. Au dîner il offrait des assiettes, servait à boire; il mangeait même à table quand je l'invitais. Les petites attentions que j'avais pour lui rendaient les autres singes jaloux jusqu'à la frénésie. Bien souvent cette haine laissa des traces sur son joli pelage doux et doré comme celui d'un agneau.
Quant au quatrième singe, c'était aussi un jeune chimpanzé ; mais au contraire des femelles de singes, de ces folles guenons qui sont avides de rubans, de dentelles, de mouchoirs brodés, elle se contentait de sa grâce et de sa gentillesse naturelle. Elle n'était jamais si heureuse que lorsqu'on lui donnait une belle fleur qu'elle se plaçait sur l'oreille ou qu'elle regardait des heures entières avec mélancolie. L'âme de Mignon semblait être passée dans ce joli corps et se refléter dans ces yeux bleu jaune d'une expression émouvante.
J'avais appelé mes deux babouins, Tun Kara-
DE POLYbORE MARASQUIN 27
bouffi premier, l'autre Karabouffl second ; et ^ j'avais donné pour nom au chimpanzé mâle celui de Mococo, au chimpanzé femelle celui de Saïmira.
Mococo aimait beaucoup Saïmira et Saïmirâ de son côté aîmàîl; beaucoup le charmant Mococo ; premier amour naïf et plein de fraîcheur, intéressant à suivre comme étude de êtBûr et mouvement de la pensée cMéz des êtres places temporairement entre Thomme et le singe, êtres étranges iqu'ilii effort du génie tëîigefa peut-être un jour dans la classe des hommes, dont ils rie sont séparés que par une feuille transparêîîtë. L'éclair électrique brisera cette cloison et rhuiriariité comptera une famille de plus.
Karabouffl premier avait aussi un amour obscur et terrible pour Saïmira. Rien ne se compare à la jalousie noire du babouin. Lorsqu'il voyait passer devant sa cage les deux jolis chimpanzés, qui jouissaient de la liberté de circuler dans les galeries du bazar, ses ongles d'acier se roidissaient comme des crampons, ses yeux lançaient des bordées d'éclairs et de malédictions, ses lèvres bleues se crispaient,
ses dents entraient les unes dans les autres. L'épouvante planait sur la ménagerie. Les lions et les tigres mêmes réfléchissaient. Je croyais voir Néron rôdant autour de Britannicus et de Junie.
Il n'est pas un de ces animaux d'ailleurs qui ne me rappelât point par point tous les caractères, tous les désirs, toutes les passions des hommes sur une échelle infinie. Je demeurai convaincu avec Buffon, qui a écrit tant d'admirables pages sur les animaux, que si, au lieu de les battre, de les maltraiter et de les faire constamment souffrir, nous les étudiions, nous nous occupions d'eux avec intérêt, nous pénétrerions dans un monde immense et inexploré d'idées et de sensations où nous n'avons pas encore mis les pieds.
Le vice-amiral Campbell fut si satisfait des grimaces, de la gentillesse, de la bizarrerie, et, il faut bien le dire aussi, de la férocité de mes pensionnaires, qu'il m'acheta sur-le-champ un singe et une guenon. Aussitôt chaque officier, par déférence, me prit pareillement une guenon et un singe.
Je l'avoue, je ne tenais pas du tout à me se-
parer de Mococo et de Saïmira, car il fallait les vendre tous les deux ou les garder tous les deux ; mais la femme du vice-amiral Campbell mit tant d'insistance à les avoir, que je finis par les lui céder. Je savais du reste que milady en aurait soin comme moi-même. Toutefois je l'engageai beaucoup à ne jamais les laisser à la portée de leur persécuteur, Karabouffl premier. Elle me le promit, et je lui abandonnai avec confiance mes deux pauvres chimpanzés, qui me parurent encore plus affligés que moi de notre séparation. Ils m'embrassèrent comme deux enfants, et leurs petites larmes coulèrent sur mes mains. Je fus sur le point de les reprendre ; mais j'étais marchand : il faut vendre; rintérèt l'emporta.
Comme tous ces messieurs de la station et leurs dames achetaient, ainsi qu'on Ta remarqué sans doute, tous mes animaux par paires, il arriva que, ne possédant mes familles de singes qu'en nombre incomplet, il me resta un des deux babouins, Karabouffl second, lequel, faute de son antagoniste femelle, fut condamné à ne pas sortir de la ménagerie. Cette situation l'irrita au point qu'il se mit à pousser des gé-
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missements de rage et de fureur quand il vit partir tous ses compagnons de cage.
Ceux-ci, à leur tour, prenant en pitié le sort de leur camarade resté captif derrière les barreaux de fer, jetèrent des cris féroces et ne voulurent pas se laisser emporter sur les vaisseaux de la station. Il fallut employer le fouet et la rigoise pour les conduire à bord.
Tout Macao s'émut de Tévénement. Pourtant force demeura à la loi. Tous les singes furent embarqués.
Rien ne donnerait une idée, aucune parole, aucune peinture, du regard pourpre et sombre que m'allongea le babouin solitaire quand je rentrai au bazar après le départ de ses compagnons.
La vengeance de Thomme le plus haineux, le plus irrité, n'a jamais condensé autant de menaces dans ses yeux que j'en lus dans ceux du babouin. J'y vis du sang, j'y vis le mien.
Cette vente de singes, sur laquelle j'avais réalisé d'énormes bénéfices, avait eu lieu depuis près d'un an, quand une nuit je m'éveillai horriblement suffoqué par une fumée épaisse qui semblait jaillir des fentes du plancher de
ma chambre. Ce plancher, de bois fort mince, s'étendait au-dessus de la ménagerie. J'étouffais. Oe fut avec une peine infinie que je me levai et me dirigeai vers la croisée. Je l'ouvre, j'ouvre partout pour ne pas mourir asphyxié, ainsi que ma mère, couchée dans la chambre voisine. Mais dès que Tair eut pénétré, ce ne fut plus de la fumée, ce furent des flammes qui sortirent des fentes du plancher, du plancher croulant, embrasé, et qui enveloppèrent du haut en bas toute la maison. L'incendie la dévorait. Ma première pensée fut de courir vers ma mère. Il était trop tard ! Tarrière-pièce dont elle avait fait sa chambre avait été envahie la première par la fumée, et la fumée avait tué ma pauvre mère dans son sommeil avant qu'elle pût appeler à son aide. On m'arracha de cette pièce où je voulais mourir. Des voisins m'emportèrent. On me déposa dans la rue, sur un banc de pierre. C'est de cette place que je vis brûler tout mon établissement. Par la porte renversée, par l'entrée béante du bazar, qui me parut un soupirail de l'enfer, je fus témoin d'un spectacle que je n'oublierai jamais.
Au milieu des flammes qui rôtissaient mes
plus beaux oiseaux et où se tordaient avec des hurlements épouvantables mes superbes tigres, dont personne n'osait approcher pour tenter de les soustraire à cette combustion infernale, le babouin dansait, ricanait, batifolait et piétinait avec une joie hideuse, un brandon enflammé dans chaque main. Son attitude, ses regards cyniques, tout dans son effroyable expression faisait suffisamment comprendre que l'auteur de l'incendie c'était lui; lui qui, dans une nuit de vengeance longtemps méditée, avait dû se procurer les allumettes chimiques avec lesquelles il avait vu, le soir, le gardien allumer le bazar ; lui, qui avait ensuite brisé ses chaînes, ses barreaux, avait tourné le robinet au gaz et l'avait embrasé après l'avoir fait sortir à pleins jets du tuyau. C'était là la vengeance suprême du terrible babouin Karabouffi second (1).
On le tua d'un coup de fusil au milieu de l'incendie. Je n'en étais pas moins ruiné; je
(1) Cet événement atteste conibien M. Polydore Marasquin avait, par J'élude et le travail, civilisé ses pensionnaires; car les singes, chacun le sait, éprouvent une horreur instinctive pour le feu.
n'en avais pas moins perdu mou excellente mère.
Sous le poids de tant d'afflictions et de tant de misères, je résolus de renoncer à ma profession, à mon commerce d'oiselier, me souve^ nant un peu tard des conseils de mon père. Pen^ dant plus de deux ans je cherchai à trafiquer avec Jes ivoires, les plumes et les pelleteries ; mais n'étant pas versé dans ces sortes de négoces, je n'obtins que des bénéfices médiocres, et je n'entrevis pas l'espoir d'en réaliser de bien grands dans l'avenir. Puis cette vie, moins active que la première, ne me plaisait pas, tandis que la première me revenait toujours à Tesprit par le fait impérieux de Thabitude et Tentraînement de mes études en histoire naturelle. Les dangers mêmes qu'elle offre, et dont j'ai parlé plus haut, me la faisaient beaucoup regretter. Enfin, après bien des hésitations, je me déterminai à la reprendre. J'étais encore jeune ; il me restait quelques milliers de piastres placés en rentes chez M. Silvao, banquier à Goa ; je pouvais remonter ma maison ; mais il fallait pour cela entreprendre deux ou trois voyages aux îles de TOcéanie, où se
trouvent les grands chasseurs des bêtes fauves et des oiseaux de proie, et où je comptais aussi moi-même chasser avec eux a travers les «bois
et les marécages. C'était une résolution dure, aventureuse : je n'avais pas d'autre moyen de reconstituer mon établissement de Macao. Je m'arrêtai donc, je le répète, à ce parti. Je pris bientôt congé de mes parents, de mes nombreux amis, et je fis les derniers préparatifs du départ. Je ne crois pas devoir omettre de dire que j'avais nolisé une jonque chinoise pour mon propre compte, et que je l'avais à ma disposition pendant une année entière. Ma première destination était la Nouvelle-Hollande, cette île immense, grande comme un continent, et où j'étais sûr, d'après les relations des voyageurs, de rencontrer les animaux les plus puissants, les plus variés et les moins connus de la création.
Je fis voile sur ma jonque chinoise le 3 juillet 1850, plein de confiance en Dieu, et après avoir accompli tous mes devoirs religieux auprès des Pères lazaristes, qui ont, comme on sait, leur principale Maison de missions à Macao, mon berceau natal.
DE POLYDORÈ MARASQUIN 35
La jonque chinoise sur laquelle j'étais monté ne rachetait pas sa lourdeur par une grande solidité. C'était une vieille jonque, fatiguée à l'excès par de nombreux voyages en Corée et au Japon, qui avait pu résister autrefois aux gros temps, mais qui, par cela même, n'offrait guère plus qu'une membrure ébranlée, et qu'un doublage peu rassurant, quoi qu'en dît maître Ming-Ming, son trop indulgent capitaine.
Mon premier point de débarquement étant la Nouvelle-Hollande ou l'Australie, nous mimes le cap droit au sud en quittant Macao.
Pendant huit jours, nous fumes favorisés par un vent qui nous poussa en plein dans cette direction. Aussi nous trouvâmes-nous bientôt au miiieu de l'archipel des Philippines, malgré le peu d'ensemble qui régnait dans les manœuvres de l'équipage, composé de huit Chinois, de huit Malais et de huit Portugais, trois nations en horreur profonde les unes envers les autres, se détestant autant que se détestaient autrefois les Génois et les Corses, et, de même que les Corses et les Génois, terminant toutes leurs disputes par l'arbitrage du couteau.
Par le travers de Tile de Mindanao, et au
moment d'entrer dans la mer des Célèbes, une voie d'eau se déclara, et comme pour nous faire expier le beau temps dont nous avions joui jusque-là, le ciel s'assombrit et se chargea d'un pôle à l'autre de grains orageux.
Pendant dix jours, nous luttâmes pour franchir le détroit de Mindanao. Le vent et les courants nous rejetaient toujours dans l'ouest. Et plus nos efîorts pour résister à cette déviation de notre route étaient violents, et plus la voie d'eau ouverte aux flancs de la jonque s'élargissait.
Pour aggraver notre position au milieu d'une mer déjà si périlleuse, Téquipage refusa de travailler à pomper l'eau qui nous envahissait d'heure en heure. Ohiuois, Malais et Portugais se renvoyaient les uns aux autres, comme trop pénible, cette tâche ; pénible, il est vrai, mais de laquelle, cependant, dépendait le salut général. Le capitaine Ming-Ming, je ne le vis que trop alors, n'avait aucun pouvoir sur cet assemblage antipathique de matelots. Je soupçonnai même qu'il avait exercé autrefois la piraterie avec les huit matelots malais. Ceux-ci le traitaient sur un pied d'égalité qui indiquait clai-
rement une ancienne confraternité équivoque, et qui lui ôtait par là tout caractère d'autorité sur eux. La découverte fut peu rassurante pour moi, qui connaissais de longue date et à fond, ainsi que je Tai prouvé un peu plus haut, la conduite et Thumanité de ces indomptables brigands. Cette révélation m'épouvanta, je ne le cacherai point; mais je dissimulai mes terreurs. Seulement, je chargeai deux pistolets et j'en mis un dans chacune de mes poches.
On ne pompait toujours pas, et Teau montait sans cesse dans la cale. Moins bons marins que les Chinois et les Malais, les matelots portugais de la jonque furent effrayés à la fin du sort qui nous menaçait tous. Ils parlèrent de relâcher. Les Malais et les Chinois s'y opposèrent. Leur volonté remporta. Cela sulflt pour me confirmer dans la pensée que je ne m'étais pas trompé en les considérant comme d'anciens pirates, à ce titre, peu jaloux de se montrer dans quelque port soumis à une police régulière.
D'ailleurs, où relâcher? où nous trouvionsnous, d'abord? étions-nous en deçà ou au delà de Téquateur? courions-nous dans la direction du détroit des Moluques ou de celui d§ Macassar ?
Oe n'est pas maître Ming-Ming, plus fort sur l'art de fumer de Topium que dans celui de conduire un vaisseau, qui nous eût répondu. Le ciel était noir, le vent nous arrachait par lambeaux nos grandes voiles de bambou, et nous descendions de plus en plus sous l'eau.
C'est quand il ne fut plus possible de vaincre le danger, que ce ramassis de matelots croisés de forbans commença à se raviser. L'instinct de conservation s'éveilla. Il était trop tard. Ils tentèrent de vider Teau amassée dans le ventre de la jonque : les pompes ne purent plus fonctionner. La peur saisit alors ces bandits à la gorge, et tous, Malais, Portugais et Chinois, cherchèrent avidement une terre à Thorizon, dussent-ils y être pendus comme pirates en y posant le pied. Pendant ce temps-là, que faisais-je moi? Je continuais de mettre à Tabri de l'invasion de l'eau mes bonnes armes de chasse, mes filets, et les nombreux engins avec lesquels j'avais quitté Macao, dans Tespoir de remonter ma ménagerie. Au fond, à quoi bon tous ces soins? Étais-je destiné à sortir de la position critique où j'étais ?
Le vingt-huitième jour de navigation, nous
n'eûmes plus d'autre ressource que celle de nous livrer corps et biens à la discrétion de la tempête. Maître Ming-Ming abandonna la jonque à elle-même. Je ne crois pas, quoique j'aie assisté à bien des ouragans sur les côtes du Japon, pendant que je voyageais avec mon père, que jamais le ciel et les eaux aient été plus effroyablement remués. La vieille jonque bondissait sur la lame comme une balle élastique &ur le parquet.
Après trois journées d'angoisses passées entre la vie et la mort, nous aperçûmes un point noir comme de Pencre, qui se détachait sur la bande livide de Thorizon. Les Malais, dont les yeux ont une pénétration infaillible, affirmèrent que c'était la terre. Nous y courions de toute la violence d'un vent infernal. La nuit étant presque aussitôt survenue, nous n'eûmes pas le temps de calculer si, lorsque la lumière du jour reparaîtrait, nous aurions atteint ou dépassé cette terre. Quelle nuit ! Nous n'avions plus ni voiles, ni mâts, ni gouvernail, et la jonque se fendait de toutes parts.
Naufrage. — J^y échappe seul. — lie inconnue. — Une forme humaine m'apparaît. — Une pluie de singes. — Je reçois une grande volée de coups de rotin, que les Indiens appellent rotang. — Par qui m'est-elle donnée? — Danger que court un être intelligent. •— H est sauvé par sa cravate. — La soif me dévore. — Je trouve de l'eau. — Nous sommes quatre mille à boire. — Moyens ingénieux de cueillir des fruits à la cime d'un arbre de cent cinquante pieds de haut. — Deux valets de chambre comme il y en a peu à Paris. — J'échappe par miracle à leurs bons soins. — Une nuit entre un boa et une chauve-souris de plusieurs pieds d'envergure. — Esprit de« huîtres, génie des singes.
Enfin le jour paraît! Nous regardons !... la terre n'était qu'à un quai^t de mille. Mais ce quart de mille était une chaîne d'écueils tout blancs de l'eau qui s'y brisait comme du verre, s'y pulvérisait avec furie, et se vaporisait en-
suite dans l'espace avec la ténuité de l'éther. Impossible de ne pas se briser comme elle sur ces pointes couvertes d'écume et toutes barbues de longues algues échevelées. Nous n'eûmes pas le loisir de réfléchir bien longtemps sur le sort qui nous attendait. Deux secousses brusques, effroyables, deux coups de talon, pour nous servir du langage des marins, fracassèrent les reins de la pauvre jonque, dont la dunette fut en même temps enlevée par une lame foudroyante, qui emporta aussi cinq hommes de l'équipage. A peine entendîmes-nous les cris qu'ils poussèrent en disparaissant dans l'abîme. Les autres matelots cherchèrent à s'emparer de la chaloupe suspendue le long du bord, afin d'essayer de regagner le rivage. Tant bien que mal ils parvinrent à la descendre à fleur d'eau; mais une lutte épouvantable éclata quand il fallut savoir quels seraient ceux qui l'occuperaient les premiers. Elle ne pouvait guère contenir plus de six personnes et quinze se présentaient pour l'envahir. Les couteaux furent tirés. Un égorgement commença ; mais le théâtre de la lutte allait disparaître sous les pieds des vainqueurs et des vaincus.
Resté à récart, j'avisai dans ce moment suprême une de ces bouées qui se lient par une corde au câble qui retient lui-même Tancre, et qui servent à marquer le point perpendiculaire où elle est mouillée. J'ouvre rapidement mon couteau, je coupe la corde à une certaine distance du câble, et saisissant ensuite la bouée à deux bras, je me précipite avec elle par-dessus bord au milieu des vagues. Un instant enseveli sous l'eau, je remonte bientôt à la surface. Je retourne la tête, afin de savoir quel parti ont pris mes compagnons... Eux et les derniers débris de la jonque ont disparu I
Pendant trois heures je luttai avec la mort. Quelle agonie ! Chaque fois que je cherchais à m'accrocher aux branches des madrépores qui dardaient entre Técume et la mer, j'étais repoussé, chassé parle ressac: mes mains ensanglantées se détachaient de ce douloureux appui ; les forces me quittaient. Je n'en avais plus assez pour saisir la corde attachée à la bouée. J'avais perdu toute énergie, tout sentiment de Texistence, quand une dernière lame me couvrit, m'enveloppa et me roula au fond de l'eau, ainsi que ma bouée. Je me sentis défaillir et
j'eus froid; puis je n'éprouvai plus rien.
Quand je rouvris les yeux, j'étais étendu sur une plage couverte d'algues et de plantes marines. Il me semblait que des arbres n'étaient pas loin de moi. Mon étonnement était celui d'un homme ivre après un long sommeil. Je manquais de force pour me lever.
La tempête ne grondait plus. Le soleil, à ma vue encore bien faible, parut avoir atteint une certaine hauteur. Il répandait une grande chaleur autour de moi. Le sable chauffait sous mes deux mains ouvertes; la conscience de la vie revenait peu à peu. Je me cherchai ; je me demandai si c'était bien moi, et dans quel endroit je me trouvais. J'acquis la certitude qu'il y avait des arbres, une forêt à une petite distance. Ma léthargie se dissipait comme un nuage. J'essayai ensuite de me lever et de faire quelques pas ; mais, fuyant sous moi, mes jambes avaient la mollesse du coton. Pourtant je me tins debout. Le soleil, qui avait encore marché, frappait maintenant d'aplomb sur le paysage. La chaleur répandue dans l'air augmentait tellement de minute en minute, que je tombai d'épuisement au pied d'un palétuvier
dont Tombrage sombre et plein de fraîcheur ne tarda pas à communiquer à tous mes membres un bien-être général. Peu à peu mes yeux s'appesantirent, le sommeil me gagna, je finis par m'endormir. J'ignore combien je demeurai encore de temps plongé dans cette seconde et bien plus douce léthargie ; mais, quand je m'éveillai, je jugeai à Tinclinaison du soleil qu'il était environ deux heures de l'après-midi. A m'en rapporter au délassement que je ressentais, j'avais peut-être dormi huit heures. Je ne puis rien préciser à cet égard, ma montre s'étant arrêtée par suite de toutes les secousses que mon corps avait éprouvées depuis la veille.
Afin de dissiper la douleur laissée dans tous mes sens par le somme prolongé dont je sortais, je me levai et fis rapidement quelques pas en allant devant moi. J'avais parcouru à peu près une vingtaine de mètres en me dirigeant du côté opposé à la mer, quand je vis comme une forme humaine se dessiner au bout de la longue perspective d'arbres ouverte à mes regards. Ma première pensée fut de croire que cette apparition était celle d'un habitant de l'île sur laquelle mon malheureux naufrage m'avait jeté. Je me
réjouissais déjà de cette rencontre, quoique au fond du cœur je ne fusse pas sans quelque inquiétude secrète sur la nature d'ami ou de compagnon que le sort m'adressait. J'allai droit vers cet être, quel qu'il fût ; mais après avoir encore marché pendant cinq ou six minutes dans la direction du point où je l'avais aperçu, je ne vis plus rien... M'étais-je trompé? Les nombreux mirages du soleil avaient-ils causé chez moi une hallucination? Je ne savais comment expliquer mon erreur ; mais elle me contraria beaucoup. Je continuai à marcher devant moi.
Quand je fus sur le terrain même où cette vision m'avait frappé, un autre horizon s'ouvrit naturellement à ma vue ; et aussitôt, à ma vive satisfaction, le même être déjà aperçu se montra. Ah ! je me sentis vraiment bien heureux ! je pus même le distinguer beaucoup plus nettement que la première fois, quoique la distance fût encore grande entre lui et moi. Je Tobservai avec une extrême attention. Il me sembla que ses mouvements étaient excessivement vifs et rapides. Je fus poussé à porter ce jugement sur lui en le voyant paraître et disparaître, passer
comme Téclair d'un point à un autre. J'eus comme idée qu'il m'avait aperçu et que je lui faisais peur. J'avançai alors avec plus d'assurance. J'allais me trouver à l'endroit môme où il m'avait apparu, quand du haut d'un arbre quelque chose d'indéfinissable au premier coup d'oeil, une espèce de corps velu et nerveux s'abattit à mes pieds a-vec des ricanements bruyants, gutturaux et sauvages auxquels répondirent à toutes les distances des ricanements absolument pareils. C'était un singe. D'un bond il se releva, s'abattit de nouveau, et il finit par se placer au milieu du chemin comme pour m'interdire le passage. La prétention n'étant pas tout à fait de mon goût, je cassai la première branche d'arbre que je rencontrai sous ma main : c'était, je crois, une baguette de rotang, et j'en menaçai mon animal. Mon action apparemment lui déplut. A un second ricanement qu'il poussa en manière d^appel, je vis accourir des quatre coins de l'horizon, à travers toutes les éclaircies du bois, des nuées de singes de toutes formes, de toutes nuances et de toutes grandeurs, qui, en un instant, grimpant sur les arbres, s'enroulant aux branches comme des
écureuils, s'emparant de tous les accidents de terrain qui étaient autour de moi, se mirent à me regarder avec des clignotements d'yeux rapides, précipités, menaçants, et m'enveloppèrent de sifflements et de grincements tellement criards, tellement aigus, tellement assourdissants que j'en fus étourdi. Je fus obligé de plaquer mes mains contre mes oreilles pour ne pas perdre la conscience de moi-même au bruit de cette tempête d'un nouveau genre. Rien de pareil, je crois, n'a jamais été entendu dans les forêts de TOcéanie.
Comme j'avais fait longtemps à Macao, ainsi que je l'ai déjà dit, le commerce des singes, je reconnus aisément, malgré mon trouble, les espèces différentes auxquelles j'avais affaire en ce moment. J'apercevais des doues à la queue longue, à la face plate, aux pieds noirs, aux oreilles rouges ; des ouanderous, singes si méchants qu'on est obligé de les tenir dans des cages de fer ; des lowandos à la face sans poil et <ie couleur de chair jusqu'au bas du visage, où elle devient noire ainsi que le nez, ayant des ongles longs et en gouttière, portant sur la tête une large perruque de président faite de poils
grisâtres, touffus et serrés. Je voyais des guenons à la face pourpre, aux mains violettes, traînant une queue terminée par une houppe de poils blancs; des guenons à camail, couvertes d'un duvet flottant jaune mêlé de noir, qui leur forme en effet une sorte de camail ; des mones au ventre blanchâtre, ouvrant des yeux entourés de cercles noirs, noirs comme leurs pieds, noirs comme leurs mains, noirs comme leurs poignets ; puis des coaïta, puis des exquimia, puis des ouarines,puis des centaines de mangabeys, espèces de guenons ou singes à longue queue, autrement appelés singes de Madagascar ; je les reconnaissais à leurs paupières nues, d'une blancheur frappante, à leur museau gris et long, à leurs sourcils d'un poil rude et hérissé; comme je reconnaissais aussi les sombres macaques, les turbulentes aigrettes, les malbroucks et les bonnets chinois qui gambadaient, folâtraient, dansaient, piétinaient, trépignaient, cabriolaient, caracolaient sur ma gauche, devant moi et derrière moi. D'autres, et par centaines encore, étaient accourus pour me voir ; mais ils étaient trop éloignés pour que ie pusse les reconnaître aussi distinctement
que ceux dont je viens de parler. Connaissant par expérience la méchanceté de ces animaux lorsqu'ils sont en nombre, je résolus de battre en retraite. Il était trop tard.
Derrière moi je vis étroitement pressés, sur huit ou dix rangs, d'autres singes dont quelques-uns me parurent si vigoureux que toute tentative de fuite eut été une grave imprudence de ma part. Je demeurai donc en place, mais non sans anxiété. Tous ces singes, qui me cernaient, se mirent à s'agiter avec une vélocité de plus en plus hostile autour de moi, quoique je n'eusse plus à la main depuis plusieurs minutes la malheureuse baguette de rotang ou de rotin qui avait causé leur profonde et furieuse irritation. Pour me faire prendre en patience cette contrariété, dont je ne voulus pas cependant m'exagérer la portée, pensant bien que dès qu'il me serait permis de faire quelques pas de plus dans l'intérieur de l'île, quelque habitant, ami ou ennemi, civilisé ou sauvage, viendrait me dégager de cette insultante population des bois ; pour me faire prendre un peu de patience, dis-je, je me plus à me rappeler les ennuis de toutes les couleurs
dont VOUS accablent à Londres, dès que vous débarquez, les mille serviteurs du fisc, houprables gens que je suis très loin de vouloir comparer à des animaux malfaisants comnie les singes, mais bien tyranniques parfois aussi. Je me plus encore à me rappeler qu'un jour en revenant de Calcutta, ils me percèrent à Oustom- House, avec leur sonde de fer, vingt châles de cachemire qui furent complètement perdus et dont ils ne me firent pas moins payer les droits.
Cependant, comme la chaleur était excessive, accablante à l'endroit découvert où j'étais, je tentai, après un intervalle de temps qui me parut avoir modifié à mon avantage les dispositions de nies surveillants, de faire quelques p^§ en avant. D'ailleurs, j'avais horriblement faim, et la soif me dévorait ; mais je n'eus pas seulement fait mine de changer de place, que ces groupes de singes importuns rassemblés autour de moi recommencèrent de plus belle leurs menaces, leurs cris, leurs grimaces, leurs froissements de lèvres. Ils firent mieux : ils se massèrent en bataillon carré, et quand ils eurent pris cette position stratégique dont j'oc-
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cupais le centre, un d'eux se détacha des groupes et vint résolument à moi. Il ramassa la baguette de rotang que j'avais laissée sur le sable, et avant même que j'eusse pris le temps de me mettre en défense, il m'envoya une volée de coups aux jambes, sur les bras, sur les pieds, sur la tète, sur le dos, au visage, partout ; et ses coups étaient si vifs, si rapides, si multipliés, que je me mis à bondir sur moi-même, ne pouvant courir, cerné comme je Tétais, et à sauter comme si j'avais eu des charbons ardents sous les pieds.
Je le confesse ici avec franchise, je souffrais autant de honte que de douleur. Un vil singe me battait, un abominable singe me châtiait en plein soleil ! les autres misérables singes, témoins de mon abaissement moral, riaient, batifolaient, s'amusaient à se tordre. C'est pen- (Jant que je leur donnais ainsi la comédie et qu'ils me fournissaient l'occasion de les voir de plus près, que je fus frappé d'un doute singulier; mais rémotion du moment ne me permit pas de m'y arrêter. Ah ! oui, cette émotion était forte : flagellé par des singes devant une assem^ blée de singes ! IJ n'y a que le§ aniniaux pour
apporter tant de raffinement dans la cruauté. Je sais bien qu'à Londres, ville extrêmement policée, on s'écrase devant la porte de Newgate quand on va pendre un criminel, afin de lui voir tirer une langue d'un demi-pied de long; je sais bien qu'en France, autre pays très policé, on paye encore assez cher les places pour voir exécuter un homme, et qu'il en est de même à Bruxelles, capitale de la Belgique ; à Vienne, capitale de l'Autriche, berceau de Joseph II, le roi philanthrope ; à Berlin, capitale de la Prusse, royaume non moins civilisé; mais enfin nous n'exécutons pas les singes, nous autres, et le droit qu'ils s'arrogeaient sur moi de me battre me parut... mais pour le moment ils étaient les plus forts ; il fallait céder : je cédai. Et ce qu'il y a de mélancolique à penser, c'est que je n'entrevoyais pas de fin à ce supplice ; mon bourreau ne se lassait pas, il frappait toujours. Certes, avec l'un des deux pistolets que j'avais sur moi et dont je n'avais jamais eu l'imprudence, on l'a vu, de me séparer pendant la traversée, j'aurais pu facilement casser la tête à cet impudent animal; mais pour tenter un pareil coup, je connaissais
trop raccident arrivé à ce président de la compagnie des Indes, un jour que le célèbre voyageur français Tavernier raccompagnait dans une excursion à travers une grande forêt située au bord du Gange. Je n'avais pas oublié, qu'étonné du grand nombre de singes dont il s'était vu, comme moi, tout à coup entouré, il avait fait arrêter sa voiture et prié Tavernier d'en abattre quelques-uns. Aussitôt les gens de sa suite, très au courant des mœurs vindicatives de ces animaux, Pavaient engagé à n'en rien faire. Le président avait insisté... Tavernier avait alors fait feu : il avait tué une femelle chargée de ses petits. A l'instant même, tous les autres singes s'étaient précipités avec des cris de désespoir et de fureur sur la voiture du président. Ils avaient envahi le cocher, le laquais et les chevaux. Ils auraient étranglé Sa Seigneurie, ils l'auraient écorchée, mise en lambeaux, si les stores n'eussent été rapidement baissés, et si les gens de sa suite n^eussent livré un combat en règle aux assiégeants, dont ils ne se débarrassèrent qu'avec une peine infinie. Ce terrible exemple m'empêcha donc de décharger mes armes dans le ventre de cet horrible animal,
dont les coups ne ralentissaient pas, malgré ma colère, ma rage et les gestes que j'employais pour me défendre. Hélas I rien n'y fit. Je fus fouetté par lui, fouetté jusqu'au sang... à la vérité sur mon pantalon et sur mon habit, mais, pour cela, l'outrage n'était pas moins commis. J'aurais assurément fini par périr sous les coups, car la ruse et la méchanceté de ces animaux allèrent, le croira-t-on? jusqu'à relayer mon bourreau quand il se sentit fatigué de me battre; oui, j'aurais succombé sans une idée... une admirable idée... mais qui, malheureusement, vint bien tard... comme toutes les excellentes idées. L'excès de la douleur exaltant mes souvenirs, je me rappelai que des voyageurs, qui s'étaient trouvés dans ma position fâcheuse, s'en étaient tirés à l'aide d'un moyen que je résolus d'employer sur-le-champ. Je dénoue ma cravate et je la lance aussitôl toute déployée au milieu des singes; une superbe cravate rouge achetée au Bengale l'année précédente. Les singes n'ont pas plutôt aperçu cette étoffe chatoyante, qu'ils fondent dessus avec des grincements de curiosité et de joie. Mon bourreau suit leur exemple, et moi, pendant que lui
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et les autres se disputent cette proie que je leur ai livrée, je m'esquive de toute la vitesse de mes jambes, je m'avance de toutes les forces qui me restent, dans l'intérieur de Tîle, où je compte à coup sûr rencontrer quelques naturels et, peut-être, avant ce moment, un peu d'eau pour éteindre mon intolérable soif. Mon espoir ne fut pas complètement trompé. Après une course hors d'haleine de cinq ou six cents mètres, je retournai la tête et j'eus la satisfaction bieu grande de voir que je n'avais pas été suivi par les singes. Pendant une heure je continuai à courir ainsi sans obstacles sur un sable doux, à travers des groupes d'arbres qui tantôt se réunissaient pour former des massifs éblouissants de couleurs diverses, et qui tantôt se voûtaient jusqu'à terre, comme pour m'indiquer un ravin où je devais trouver de l'eau. J'étais accablé, la sueur m'enveloppait d'un brouillard de feu. AUais-je découvrir cette eau si ardemment désirée?
Au détour d'un coteau couvert d'une mousse argentée^ je fus soudainement frappé par la vue d'un lac d'un mille d'étendue au moins, bordé de hauts arbres qui s'élevaient en gradins
comme s'ils eussent été ainsi rangés par des hommes habiles dans l'art des plantations de luxe et de fantaisie. Une pente molle, revêtue de ce même gazon d'argent que je venais de fouler, me conduisit au bord d'une eau blanche et transparente, fraîche à vous enivrer par sa saveur primitive, comme Peut fait du vin en fermentation. Je m'agenouillai pour en boire, et ma joie d'y poser mes lèvres desséchées fut si vive, si prolongée, que je dus demeurer, sans mentir, près d'un quart d'heure ainsi courbé sur cette suavité vivifiante. Mon bonheur tenait du rêve, tant il était concentré et silencieux. Mais le cri qui m'échappa en relevant la tête ne fut pas tout à fait celui de la reconnaissance pour le ciel, à qui je devais la joie délicieuse d'avoir ainsi rafraîchi ma bouche et ma poitrine. La surprise me l'arracha.
La rive du lac était couverte, sur l'étendue entière de ses bords, par ces mêmes singes qui m'avaient si impitoyablement harcelé, raillé et battu. Tous avaient pris mon attitude accroupie, tous se relevèrent en même temps que moi, le museau mouillé et pailleté de l'eau qu'ils avaient bue; tous, lorsque je croyais les avoir
perdus, m'avaient donc suivi en silence par les épaisseurs latérales du bois, par le chemin aérien des branches, de feuille en feuille, pour ainsi dire, et m'avaient imité en me voyant boire. Quoique mes membres fussent roués par la fatigue et les innombrables coups de rotin que j'avais reçus de la tête aux pieds, quoique je commençasse à ressentir une inquiétude fort sérieuse de me trouver constamment, depuis mon naufrage, au milieu de cette troupe de plus en plus grossissante de singes, je ne pus retenir une explosion de fou rire en voyant avec quelle fidélité burlesque j'étais reproduit dans mes moindres gestes, mes plus fugitives attitudes et mes plus involontaires mouvements. Stupéfaction nouvelle et à me renverser 1 mon éclat de rire est immédiatement répété par cinq ou six mille autres éclats de rire stridents, exactement semblables au mien. Je ris plus fort ; eux, à leur tour, de rire plus fort aussi. Cette comédie menaçait de ne pas finir. Ne sachant ce que voulait dire ce trouble inaccoutumé, les oiseaux cachés dans leurs retraites de mousse, épars dans les hautes fougères, fourmillant dans les lacis de lianes, en-
dormis sous les feuilles, les grands, les moins grands, les invisibles ; des oiseaux dont le créateur seul sait le nom, et dont les langues humaines les plus colorées diraient difficilement la forme ; des oiseaux vêtus de brocart comme les anciens doges, d'autres portant de triples collerettes brodées, ainsi que les princesses de la maison de Valois; d'autres dont les plumes de la queue sont autant de rayons volés au soleil, s'enlevèrent, battirent des ailes, partirent à ce tonnerre universel de rire, et panachèrent l'air de leurs courbes effrayées. Les singes eux-mêmes, quoique habitués à ces émeutes d'oiseaux, furent tout étonnés de la bizarrerie et de la nouveauté du spectacle. Ils se mirent debout pour en jouir. C'est alors que je remarquai ce qui m'était échappé jusque-là: beaucoup, parmi mes persécuteurs velus, portaient une sorte de collier rouge, étroit, dont il me fut tout d'abord impossible de me rendre compte. Une courte réflexion vint tout m'expliquer. Chacun de ces colliers rouges était un fragment de la cravate que je leur avais abandonnée, et qu'ils avaient noué sous leur menton. Je n'ai rien vu de plus bouffon que cet
ornement de toilette avec lequel quelques-uns s'étranglaient, en cherchant à le nouer davantage à mesure qu'ils le sentaient se défaire, ou que leurs camarades jaloux essayaient de le leur prendre. Ces singes cravatés me donnaient un spectacle dont j'aurais été ravi dans toute autre circonstance.
J'avais sans doute calmé ma soif, mais la faim ne s'était pas apaisée. Bien loin de là ! car la satisfaction accordée à un sens avait rendu l'autre plus impérieux. Ma faim était d'autant plus exaltée que depuis un quart d'heure environ j'apercevais dans les arbres placés au bord du lac des fruits d'un jaune d'or, des fruits délicieux à voir, plus délicieux encore à manger sans doute, mais placés si haut, si haut, si près du sommet, que jamais homme, fût-ce un matelot de Java, ne serait parvenu, sans une échelle, à les cueillir. Des arbres de cent quatre-vingts à deux cents pieds de hauteur^ sans écorce, sans branches, sans aspérités, sans un point d'appui quelconque jusqu'à leur plus grande moitié. Mes yeux convoitaient ces fruits, mon estomac les appelait de ses élans les plus tendres ; mais comment les avoir? L'im-
possibilité était là. Je tentai cependant, après bien des calculs stériles, de lancer de toute la puissance de mon bras un caillou tranchant sur l'un de ces fruits perdus dans les airs, afin de voir si je pourrais le détacher de l'arbre. Je me savais assez adroit; aussi dus-je atteindre le fruit que j'avais visé, mais pour cela il ne se détacha pas. Le caillou, après Tavoir heurté, tomba par son propre poids de branche en branche avec un grand bruit ; — tout produit un grand bruit dans ces îles dont les hommes n'ont pas encore usé le silence ; — et il entraîna dans sa chute à travers la plus forte épaisseur du branchage une certaine quantité de larges feuilles mal retenues au corps de l'arbre même par leur pédoncule laiteux. Les singes, qui avaient suivi avec avidité tous mes mouvements, comme quand je m'étais incliné pour boire, avaient à peine attendu la chute delà pierre pour ramasser autant de cailloux qu'ils l'avaient pu, et les lancer contre les branches supérieures des arbres. Ce fut à la fois le bruit, le pétillement de la grêle et de la mitraille. Ah I il fallait les voir à l'œuvre, ces rudes abatteurs I La destruction n'a rien imaginé
d'aussi rapide dans ses allures. Ils faisaient la chaîne, ils se passaient les pierres de main en main afin que ceux qui les jetaient n'attendissent pas. On parle de champs entiers de maïs anéantis en quelques heures par les sauterelles voraces venues de la Libye. En quelques minutes, fruits, feuilles, branches furent détachés du groupe d'arbres au milieu duquel mon caillou avait fait son inutile percée ; et ces milliers de fruits, ces jonchées de feuilles, ces brassées de lianes, ces amas de branches tombées sur la rive du lac, la couvrirent au point que je n'eus plus qu'à tendre la main pour saisir ces fruits dont j'avais tant envie de me rassasier. C'est ce que j'allais m'empresser de faire, on le suppose ; mais voilà que dès l'instant où les singes, à qui je devais cette abondante moisson de fruits, me virent faire le geste d'en porter un à ma bouche, ils me copièrent sur toute la ligne. Mille bras se portèrent à mille bouches. La manœuvre s'exécuta comme à la voix d'un commandement militaire et avec la rectitude de la discipline prussienne. Je levais le coude, tous les coudes des singes se levaient; je rejetais un pépin, l'air était criblé de pépins.
Les échos du lac ne répétèrent plus bientôt que le cliquetis risible et bruyant de leurs mâchoire?, et sa surface disparut presque entièrement sous les débris d'écorces de tous ces fruits déchiquetés et dévorés avec cette burlesque unanimité et cette imperturbable imitation.
Quoique je fusse livré maintenant à toutes les chances du hasard et destiné peut-être à n'échapper à un danger que pour tomber dans un autre danger plus grand, je désirais néanmoins sortir de l'odieux emprisonnement où me tenait cette compagnie immonde. Ce n'est pas sans effroi surtout que je voyais pâlir le jour et venir la nuit. Je redoutais de me trouver au milieu de Tûbscurité avec ces légions de démons dont les surprises fantasques n'ont pas môme pour limites celles de l'imagination humaine. Car notre imagination n'est pas l'ombre de Iq, leur. Notre impossible est la réalité pour eux. Ce sont des fous éternels auprès desquels notre folie est la raison pure... Qu allait-il donc m'arriver? La nuit et euxl Sans doute le jour du lendemain me montrerait quelques naturels, car cette île n'était pas déserte ; sans doute jo parviendrais au centre de l'île même, oii pro-^
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bablement s'élevaient leurs habitations ; mais, en attendant, il fallait traverser cette nuit redoutée. Dans ma fiévreuse anxiété, accrue par la connaissance que je possédais de tous ces mauvais génies, l'idée me vint, puisqu'ils s'acharnaient à être si exactement la contreépreuve de moi-même, de faire semblant de dormir. Si j'étais assez habile pour les conduire au sommeil par voie d'incitation, je profiterais de leur léthargie pour me délivrer de leur surveillance et pénétrer au cœur de l'île, J'eij ignorais, il est vrai, l'étendue et la configuralion ; mais dans une nuit de marche je ferais infailliblement assez de chemin pour mettre di^ ou douze lieues au moins entre eux et moi. I^e moyeu me parut bon. Je passai sur-le-champ à l'exécution.
Je commençai par ramasser des brassées de feuilles sèches^ et j'afi'ectai dans ce travail préliminaire de les remuer avec le plus de bruit possible, afin de provoquer l'atteation imitatrice de mes espions. Et en efiet, tou^ aussitôt accoururent, s'agitèrent avec une précipitation des plus comiques pour ramasser des feuilles sèches de tulipier et les étendre en
litière sur le sol, ainsi qu'ils m'avaient vu faire. Ravi de ce début, j'amoncelai ensuite une certaine quantité de ces débris végétaux au pied d'un arbre que j'avais choisi pour dossier : eux d'en faire immédiatement autant. Ceci accompli de part et d'autre, je m'étendis sur mon lit de feuilles et j'observai. Cette fois mes plagiaires ne bougèrent pas. Mauvais signe 1 il y avait un point d'arrêt dans le développement du calcul que j'avais combiné pour les faire tomber dans le piège. Les pattes fourrées dans les feuilles, l'échiné tendue, le museau tourné de mon côté, les yeux dardés sur moi, ils m'examinèrent, suivirent les moindres oscillations de mon corps, mais aucun d'eux ne se coucha. Commençaient-ils à se défler? Poursuivant mon projet afin de savoir au juste ce que je devais en attendre, j'allongeai les bras comme un homme qui ne va pas tarder à s'endormir, je bâillai à pleine bouche, et je fermai enfin les yeux. De ces trois choses ils n'en imitèrent qu'une : ils bâillèrent à se démonter la mâchoire : ce fut tout.
J'eus beau continuer à garder les paupières abaissées, ils tinrent constamment les yeux ou-
verts ; j'eus beau pousser le mensonge du sommeil jusqu'à ronfler, rien n'y fit : aucun singe, grand ou petit, jaune, noir ou vert, ne donna dans le panneau.
Eux et moi nous nous tenions en arrêt.
C'est à ce moment que le doute dont j'avais été préoccupé pendant ma bastonnade me revint encore. Je crus distinguer, parmi cette foule de singes si attentive à épier mes mouvements, certains visages qui ne m'étaient pas inconnus; mais je passai comme la première fois à côté de cette perception étrange, qui ne pouvait résulter que du trouble de mon cerveau et de la ressemblance qu'ont entre eux ces animaux, informes ébauches de l'homme.
Depuis un quart d'heure, et de pareils quarts d'heure sont des siècles, je jouais cette comédie du sommeil, qui, à mon désespoir, ne faisait pas la moindre dupe, quand, de mes yeux faiblement entr'ouverts, j'aperçus deux des plus gros singes de la bande venir de mon côté ; et ils venaient, non pas en marchant à quatre pattes sur le sable, mais comme ils le pratiquent toujours dans leur vie errante et vagabonde au milieu des bois, en s'élançant d'arbre
en arbre, de branche en branche et sans faire beaucoup plus de bruit qu'un oiseau. Arrivés au-dessus de ma tête, et Dieu sait si je les avais perdus un seul instant de vue, ils se laissèrent couler sans bruit jusqu'à terre, et passèrent ensuite, toujours avec les mêmes précautions veloutées, Tun à ma droite, l'autre à ma gauche*
Ils restèrent immobiles pendant quelques minutes.
J'avais affaire à deux hideux orangs-outangs, et tous deux accusaient leur force prodigieuse et leur agilité par un corps trapu, ramassé et des membres nerveux. Je jugeai à ces marques caractéristiques qu'ils viendraient aisément à bout de dix hommes qui ne seraient pas armés» Après m'avoir observé, étudié, et, pour ainsi dire, parcouru avec une gravité à la fois bouffonne et magistrale, comme pour s'assurer que j'étais réellement endormi, l'un des deux orangs-outangs alla se placer à mes pieds.
L'orang-outang qui était à ma droite commença par me flairer sous le nez à la manière des fauves, puis il m'écarta les cheveux attentivement, curieusement, aux tempes, sur le
sommet, avec des soins minutieux, délicats, excessifs, et surtout avec des intentions que ma propreté anglaise rendait tout à fait illusoires. L'enfant du sublime et repoussant tableau du Murillo m'eût remplacé avec avantage. Ah 1 combien j'eusse désiré le voir à ma place 1 Car cette absence absolue de tout résultat promis à la peine que prenait mon orang-outang me laissait craindre que, changeant tout à coup de conduite, il ne m'enlevât, d'un revers de ces terribles mains armées d'ongles d'acier, les cheveux et la peau tout entière, qu'il ne me scalpât enfin à la manière des sauvages, ces frères aines des singes.
Tandis qu'un des orangs-outangs me procurait cette périlleuse émotion, Tautre m'enlevait mes souliers et s'amusait, avec la naïveté d'un enfant qui veut à tout prix savoir comment et pourquoi sa poupée à ressort lève ou abaisse le bras, à plier et à relever mes doigts du pied, paraissant fort étonné et presque indigné qu'un homme fût aussi bien machiné qu'un singe. Malheureusement pour moi, il prit tant de plaisir à ce jeu, qu'il finit par me retirer mes bas, qu'il essaya tout de suite, mais sans grand
succès, d'employer à sou propre usage. Ah ! je l'avoue, ces deux terribles valets de chambre appliqués aux soins de ma personne me causaient d'affreuses angoisses. Elles redoublèrent quand Torang-outang qui était à mes pieds, mis en goût sans doute par mes bas, voulut me retirer le pantalon. Je l'aurais bien laissé faire, moi, mais Torang-outang placé à ma tête s'y opposa de toutes ses forces en voulant retirer le pantalon de son côté, côté par où jamais n'est sorti un pantalon. Il y eut de sinistres tiraillements. La lutte, peu à peu, devint sombre et acharnée ; elle allait devenir terrible, je le sentais à Tarrachement successif des boutons, je le sentais au frémissement central du pantalon. Il craquait déjà sous les efforts des deux formidables antagonistes dont le champ de bataille allait dans peu d'instants être mon propre corps ; mon corps, qui allait infailliblement se trouver nu sous leurs dents d'acier, sous leurs griffes de harpies, et en proie à leur impitoyable instinct de destruction. C'était ma mort.
Avant de mourir, je voulus me défendre; je glissai une main dans Tune de mes poches,
Tautre main dans la seconde poche, et je m'emparai de mes deux pistolets sans éveiller le moindre soupçon. A Tinstant même, car les choses allaient très vite, je dirigeai le canon de Tun vers mes pieds, le canon de Tautre vers ma tête, et me disposai à tuer cette fois mes persécuteurs dont la mort, du reste, serait immédiatement suivie de la mienne : le sort qui m'attendait n'était pas douteux après ce double meurtre. Les deux ou trois cents singes qui assistaient comme acteurs et comme témoins à ce spectacle allaient me déchirer en plus de morceaux qu'ils n'avaient déchiré ma cravate. De minute en minute le moment suprême approchait, il arrivait, il était venu ! Le fond de mon pantalon crie... J'appuie mon doigt sur chaque détente... Un coup de sifflet part, un coup de sifflet comme une locomotive seule avec son haleine de feu peut en faire jaillir un de sa poitrine cerclée de fer ; ce coup de sifflet, dont l'air dut saigner, se prolongea d'écho en écho comme le tonnerre au fond d'une vallée. J'ouvre les yeux... plus un singe, plus un seul dans l'espace que j'occupe. Je les vois fuir avec rapidité, avec la rapidité d'une balle, fuir vers
le même point, fuir à ne me laisser voir bientôt que des milliers et des milliers de queues badigeonnant l'horizon, purgé enfin de leur abominable présence. Tous ont disparu. J'entends s'éteindre de seconde en seconde les grincements nerveux avec lesquels ils semblent s'exciter à tripler de vitesse. Oe bruit diminue encore, ce n'est plus que le tintement qui meurt en spirale au fond de l'oreille quand le sang a couru vers le cerveau. Tout murmure cesse enfin. L'air est libre, la terre a repris sa sérénité comme après la disparition d'un brouillard fétide. J'étais déjà debout, je respirais, je renaissais ! Mais d'où était parti ce formidable coup de sifflet? quelle poitrine infernale l'avait donné? Était-ce un léopard blessé à mort? était-ce un tigre amoureux? était-ce un homme? Quel appel exprimait-il? que voulait-il dire, puisqu'il avait été si généralement compris? Comment le savoir? à qui le demander? La, solitude et le silence avaient fait place en un clin d'oeil à l'affreux tumulte des scènes sauvages et grotesques dont ce coup de sifflet marquait le dénoùment ou l'entr'acte. Etait-ce, en effet, une fin ou une suspension
DE ÎOLYDORE MARASQUIN 71
momentanée que cette disparition spontanée de tous ces monstres qui s'éloignaient de moi par le bonheur providentiel d'un miracle?
La nuit.venait ; elle était venue. Qu'allais-je faire, qu'allais-je devenir au milieu des peuplades éparses dans le milieu de cette île, hordes d'autant plus effroyables dans mon esprit qu'elles tardaient davantage à se montrer ?
Je serais bien resté jusqu'au lendemain à la place où j'étais ; mais n'avais-je pas à craindre de voir revenir mes ennemis et de les voir reparaître plus déterminés encore qu'auparavant à me tourmenter de leurs inépuisables méchancetés, maintenant surtout qu'ils savaient combien ils m'étaient supérieurs par l'audace el par la force? D'un autre côté, où aller sans m'exposer à périr dévoré par les milliers d'animaux dangereux répandus dans ces labyrinthes
de bois, de bruyères plus hautes que ma tête, de racines colossales, et rampant, gonflés de venin, sous toutes ces végétations monstrueuses comme eux? Mes fluctuations d'esprit me donnaient la fièvre chaude, et cette fièvre battait |à coups pressés dans mon cerveau comme le
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bourdonnement d'une grosse cloche, comme le ronflement des vagues quand on approche de la mer. Le tumulte du sang me faisait croire aussi, par moments, que j'entendais réellement les voix lointaines qui sortent des grands centres de population, comme je les entendais quand j'errais dans la campagne de Goa ou de Macao. Les naufragés ont de ces hallucinations de malade. Ils sont aussi comme les pendules qu'on déplace : elles vont encore, Taiguille marche sur le cadran, mais elles ne marquent plus l'heure exacte, elles sonnent au hasard.
Dans cette minute de délire où j'étais, une ligne rouge teignit tout à coup l'horizon en le partageant : on eût dit la coupure faite avec un couteau dans Técorce d'une grenade. Puis un renflement se fit vers un point de cette bordure sanglante, et un globe de feu parut et monta avec majesté dans le ciel. C'était la lune qui se levait ; sa face enflammée était presque pleine. Je crus qu'elle se levait pour moi seul, tant elle m'apporta de calme en m'inondant de sa belle clarté. Ses rayons furent pour mon âme un espoir, et pour mes yeux un sourire du ciel. Je repris courage. Mon sang descendit dans mes
veines. Je raisonnai avec suite et lucidité ma situation. Je me démontrai alors que je n'avais aucun motif sérieux pour demeurer plus longtemps dans l'endroit où j'étais. Ma résolution fut prise. Je coupai sur-le-champ, avec mon couteau, au bord même du lac, la plus forte tige de bambou que je rencontrai pour m'en faire une arme défensive, et je me mis en quête de savoir si cette vaste pièce d'eau limpide avait, comme c'était présumable, quelque dégagement extérieur,
Oe fait géologique était d'une bien haute importance pour moi à éclaircir.
Les grands cours d'eau, quoiqu'il y ait quelques exceptions notables dans TOcéanie, aboutissant tous à la mer, si le lac, sur les rives duquel j'étais, avait une fuite importante, j'étais certain, en la suivant pas à pas, de me rendre à la mer. Et comme il est rare que les bords mêmes de ces courants d'eau ne soient pas la ligne terrestre sur laquelle les habitants, conduits par l'instinct du besoin, élèvent leurs huttes ou leurs villages, j'étais pareillement certain de rencontrer sur mon chemin ces villages, ces huttes et ces habitants. Je m'appli-
quai donc, dans le but de découvrir cette fuite d'eau, à parcourir sans déviation la circonférence du lac, malgré les jungles qui auraient voulu m'en écarter. Au bout d'une heure de course, un bruit confus m'arrêta ; j'écoutai mieux ; je marchai à ce bruit ; il se fit plus distinct. Je redoublai d'attention, et enfin je fus attiré presque en droite ligoe par la grande fraîcheur et le grand murmure d'un épanchement assez considérable. C'était là ce que je cherchais. Les eaux du lac se déversaient dans un second bassin inférieur qui, se rétrécissant un peu plus loin, devenait le large ruisseau ou la rivière sur laquelle j'avais compté. Je suivis ce canal naturel, mais non sans me heurter à d'étranges difficultés. Oh ! non, ce n'était pas chose aisée, on doit me croire, de continuer longtemps son chemin sur une berge, tantôt uniquement formée de dépouilles végétales si spongieuses, qu'il était tout à fait impossible, parfois, d'y poser les pieds sans enfoncer jusqu'aux genoux; tantôt entièrement cachée à la hauteur d'un demi-mètre, par un réseau de fibres de pandanus, de bambous et de mimosas, tissues, croisées l'une sur l'autre avec tant de
ténacité depuis des siècles, que ces fibres allaient d'une rive à l'autre, formant une voûte sous laquelle je ne pouvais passer qu'à plat ventre. C'est dans l'un de ces cheminements sombres que je sai'sis, en plaquant mes mains sur le sol afin de me soutenir, un rouleau froid comme un glaçon, tandis qu'un battement d'ailes, au même moment, me souffletait au front et au visage. Double sensation, double horreur ! Mon cœur parut ne pas suffire à tant de répulsion. Le rouleau glacé, c'était un serpent ; le soufflet, le choc horrible d'une chauvesouris aux ailes visqueuses de trois ou quatre pieds d'envergure. Mes nerfs se crispent rien qu'à la pensée de cette affreuse rencontre.
Pendant dix heures je m'avançai ainsi vers un but inconnu, mais persuadé de plus en plus, en m'avançant, que la partie de l'île déjà parcourue par moi, dans les conditions périlleuses que je viens d'essayer dédire, n'était pas habitée ; à moins, toutefois, qu'elle ne renfermât d'autres lacs et d'autres cours d'eau, éventualité fort douteuse à cause du peu d'étendue des groupes d'îles au milieu desquels j'avais naufragé. Et si j'en concluais qu'aucun habitant ne
devait se rencontrer à quelque distance de ce ruisseau privé de huttes, car j'en aurais vu les traces, j'en concluais aussi, avec la même autorité de raisonnement, que l'île ne renfermait pas non plus beaucoup de bêtes fauves, car elles fréquentent de préférence, on le sait par le témoignage des voyageurs et des naturalistes, les bords limoneux des rivières, où elles sont sûres de trouver, pendant les ardeurs du jour, de la fraîcheur, de l'ombre, surtout de nombreuses proies à guetter, et, la nuit, des retraites
inviolables.
Quand j'aperçus le ciel à découvert et quelques lieues d'espace libre à ma droite et à ma gauche, le jour commençait à poindre. Le violent exercice que j'avais fait, joint à la vivacité soudaine de l'air, joint encore à la légèreté du repas que j'avais pris, car les fruits, quelque bons, quelque savoureux qu'ils soient, ne soutiennent guère nos estomacs civilisés, avaient allumé en moi une faim de tigre. Je n'ai jamais tant regretté que la Providence ne nous eut pas réservé, pour les occasions difficiles, les moyens de vivre d'herbes comme les animaux, ou gratifiés, comme eux. de la faculté de saisir notre
proie à Taide de nos mains. Peut-être avonsnous eu autrefois, aux temps primitifs du monde, une organisation moins exclusive ; quoi qu'il en soit, je mourais de faim au milieu de ce paradis de plantes, de fougères et de magnifiques racines dont un cheval ou un bœuf eût fait ses délices. Tandis que je me livrais à ces réflexions, le jour grandissait, s'élargissait sans cesse ; les objets commençaient à se détacher avec vigueur de ce fond violet tendre, teinté de jaune, précurseur de Taurore dans l'Océanie et la Chine méridionale. Un vent frais rasait la terre : à son tranchant et à sa trempe, s'il est permis d'employer cette image, je sentais qu'il avait passé sur la mer. La mer, je l'eusse parié, n'était pas loin. D'autres signes me le disaient : les arbres étaient moins touffus, moins spacieux ; les bruyères, plus ramassées et plus courtes, devenaient aussi plus rares. Quand le soleil se montra, je n'avais plus qu'à m'écrier : « Voici la mer ! » C'est ce que je dis bientôt.
La mer n'était guère qu'à deux cents pas de moi quand je vis ses petites vagues, les mêmes vagues hier si furieuses, blanchir un arc en-
tier de la côte. En supposant quelque régularité à la forme de Tîle, cet arc indiquait, selon mes calculs, une circonférence de trente lieues. En outre, en admettant, ce que j'admettais moimême par l'observation, que le chemin que j'avais fait dans la nuit était la moitié du diamètre de l'île entière, c'est-à-dire cinq lieues, la circonférence devait être forcément encore de trente lieues, ce qui est, du reste, la moyenne en étendue des îles sur l'une desquelles j'avais échoué. Après m'être assuré que cette moitié de Pile n'était pas habitée sur toute la surface traversée par la rivière, il me restait encore l'espoir cependant qu'elle pouvait l'être sur le littoral de la mer, surtout si les naturels étaient ou pêcheurs, profession commune en Malaisie, ou livrés au petit commerce des échanges^ profession plus rare, ou pirates enfin, profession qui accompagne toutes les autres dans ces contrées violentes.
Mon excursion au bord de la mer commença : elle commença, malgré la fatigue dont j'étais brisé; je n'avais pas de temps à perdre, car une fois le soleil lancé dans le ciel, sa chaleur intense rend tout travail de corps impossible
SOUS la voûte de cette zone chauffée à blanc.
Si pendant les trois premiers milles je ne vis pas plus d'habitants que je n'en avais vu jusque-là, je ne pus guère mettre en doute que mes bons amis de la veille, les singes, ne visitassent souvent cette côte. Voici à quels indices je le reconnus. Des milliers d'huîtres étaient éparses sur la grève, et les deux tiers au moins de ces huîtres étaient ouvertes, non pas naturellement, mais à l'aide d'uj;i petit caillou placé entre les deux coquilles. Qui les avait ainsi entr'ouvertes ? c'étaient mes singes. On sait que les huîtres sont un précieux régal pour eux. Mais il leur faut user de beaucoup de finesse pour se procurer cette douceur, qui a pour eux ses dangers. Que font-ils? ils lancent une pierre entre les deux coquilles au moment où rhuître bâille, et de cette manière ils sont sûrs de la savourer sans s'exposer à voir leurs mains ou leurs museaux pris par une malice de l'huître, qui a la faculté conservatrice de se refermer au moment d'être saisie.
L'huître étant un mets beaucoup plus substantiel que les fruits, et mes pillards et gaspilleurs de singes en ayant plus ouvert qu'ils n'en
avaient consommé, je m'en donnai à cœur joie. Cinq ou six douzaines descendirent dans mon estomac reconnaissant. Comme l'eau douce en ce moment ne me manquait pas, je complétai mon déjeuner par de larges rasades bues dans le creux de la main. Une fois mon appétit rassasié, mes préoccupations d'esprit revinrent. Allais-je enfin me trouver face à face, sur cette grève, avec les naturels de Tîle, soit au détour de quelque baie, soit derrière quelque rocher? Emu de cet espoir et de cette crainte, j'entrepris mon exploration. Mais, après avoir visité bien des criques, bien des petits golfes jusqu'au bord desquels les banians laissent pendre leur chevelure verte, non seulement aucun habitant, noir ou cuivré, bistre ou safran, ne s'était encore montré à mes yeux ; mais je ne vis sur le vaste parcours que je mesurai depuis cinq heures du matin jusqu'à midi, heure à laquelle Tor fondu versé sur ma tête par le soleil allait me forcer de m'arréter, je ne vis, dis-je, aucune jonque, aucune pirogue, aucun débris d'ustensiles, enfin aucun fragment d'objets ayant servi à des êtres intelligents : nulle trace d'homme. Cette partie de l'île n'était donc pas habitée sur
le rivage de la mer ni sans doute beaucoup plus
au loin. Cependant rien ne prouvait absolument que Tautre moitié de Tîle, ou ce qu\ m'en restait encore à connaître, ne fut pas habité.
Impossible de demeurer plus longtemps, à cette heure du jour, sur cette côte déserte brûlée par le soleil. Je jugeai prudent de m'en éloigner. Mon cerveau n'y aurait pas tenu : il était déjà en pleine fusion. Mais avant de la quitter, j'allai arracher à quelque cent pas plus loin une tige de bambou aussi droite et aussi longue que je pus la rencontrer, et, après l'avoir dépouillée de ses feuilles, j'attachai à son extrémité un des deux mouchoirs blancs que j'avais sur moi en abandonnant la jonque. Si quelque vaisseau, quelque barque, apercevait ce signal, chose assez peu probable, l'île où j'étais n'étant entourée que de récifs, on serait prévenu de la présence d'un malheureux naufragé, et peut-être tenterait-on quelque moyen de le délivrer.
Les rudes secousses de la veille, les fatigues extraordinaires de la nuit, les accablements d'esprit de toutes sortes sous lesquels je ployais
depuis trois jours devaient me rendre facile un sommeil que j'allai goûter sous les tamarins plantés entre la mer et la partie plus boisée de rîle. Mes yeux se fermèrent avec un bonheur indicible. Mon assoupissement fut quelque chose de doux comme un voyage dans Pair. Le vent de la mer passait à longs effluves dans mes cheveux, après avoir couru sur ma poitrine, rafraîchi et vivifié tous mes membres. Le mélange des fortes odeurs végétales de la plage et de Pair salin de la mer, tout chargé des exhalaisons mystérieuses des grandes profondeurs de l'océan Indien, formait un bouquet si agréable et si enivrant que je le sentais même dans mon sommeil.
Je dormis longtemps, car, chose étrange, le soleil, qui était arrêté au zénith quand je me couchai, occupait à mon réveil exactement le même point du ciel. J'avais donc dormi vingtquatre heures. Ce réveil ne s'efTacera jamais des souvenirs de ma vie, tant il se lie pour moi à une circonstance particulière de douleur, de regrets et même de remords.
Je m'endors et j'ai un rêve fort agité. — A mon réveil je commets un meurtre. — Une sinistre apparition au milieu d'un bois. — Que signifie-t-elle ? — J'aperçois dans les airs une immense clarté. — J'avance à cette lueur qui me donne l'espoir que des hommes ont allumé du feu.
— Elle disparaît. ~ Le jour revient. — Un spectacle inouï frappe mes regards. — J'assiste à une cour martiale formée de membres à quatre pattes. — Corruption de la justice parmi les singes. — Parodie risible des institutions humaines au point de vue de la morale et des pantalons. — Je distingue quelques maisons sous les arbres et je me crois enfin parmi mes semblables. — Je retrouve Saïmira et Mococo. — Captivité de ce dernier. — Ce quêtait le chef de la cour martiale dont je n'avais pas admiré la tenue. — Je reconnais en lui un de mes deux babouins de Macao, celui que j'ai rossé tant de fois et vendu à lord Campbell. — Cette rencontre ne me cause aucune joie, — Karabouffi règne sur l'île où je me trouve.
— Je me cache dans une grotte, prévoyant les effets de sa reconnaissance si j'étais découvert. — Je suis visité par Saïmira. — Sensibilité merveilleuse de cette charmante créature. — Épisode d'une mandarine. — L'ennui
l'emporte sur la peur. — ^ La clarté déjà vue reparaît. — Est-ce un volcan ? — Est-ce un festin d'anthropophages ? — Pourquoi la curiosité me fait-elle sortir de ma retraite !
J'eus un rêve pendant mon sommeil. Dans ce rêve je me voyais au milieu de ces mêmes singes maudits auxquels j'avais si miraculeusement échappé dans la journée de la veille. J'étais encore en leur pouvoir I Rien n'était changé : ni le lieu de la scène, ni les personnages. Le lac s'étendait à mes regards ; les arbres s'élevaient et se balançaient autour de l'eau ; les feuilles et les fruits dont on les avait dépouillés à coups de pierre jonchaient la terre. Mais deux redoutables orangs-outangs non plus ne m'avaient pas quitté : l'un était encore à mes pieds, l'autre à ma tête. Ils continuaient les persécutions dont mon infortuné pantalon était le théâtre. Après l'avoir déchiré en deux parties à force de le tirailler en sens contraires, ils avaient mis à découvert mon corps, particulièrement le ventre et la poitrine ; puis, de l'examen attentif de ma peau, ils étaient passés à celui de mes cotes, qu'ils paraissaient vouloir ouvrir afin de voir ce qu'elles renfermaient.
Pour parvenir à leur but, chacun d'eux s'était emparé d'une grosse pierre et se préparait à me briser l'estomac. C'est là le procédé auquel ils ont ordinairement recours quand ils veulent manger l'intérieur d'une tortue ou d'une noix de coco. Les deux pierres étaient déjà soulevées sur ma poitrine. Mon salut avant tout ! je fais feu sur l'un des deux orangs-outangs, et je le tue; je vais faire feu sur l'autre... Le bruit du premier coup que j'avais réellement tiré en dormant m'avait éveillé... Mais en m'éveillant je me trouvai hors de moi, furieux, fou de rage et l'autre pistolet à la main. Un groupe de singes était devant moi'; j'ajuste mon second coup, je lâche la détente, un singe est frappé, il tombe. Que Dieu, dans sa bonté, préserve à jamais moi et les miens d'un pareil spectacle ! Le pauvre singe, qui n'était pas un épouvantable orangoutang comme ceux de mon rêve, mais un gracieux sajou, se traîna jusqu'à mes pieds en perdant son sang. Je l'avais blessé mortellement au-dessous du cœur. Ne voulant pas le faire longtemps souffrir, je le saisis par la queue, et après l'avoir agité circulairement comme une pierre au bout d'une fronde, je lui cognai la tête
contre un arbre. Mon malheureux sajou vivait encore. Avec quel air touchant il me regardait ! comme il me léchait les mains pour que je ne le fisse pas mourir! comme il me priait et me suppliait avec ses petits cris plaintifs que j'entends encore. Pour Tachever plus vite, je courus au rivage et le tins plongé dans la mer jusqu'à ce qu'il fût noyé. Pendant ce temps, qui me parut aussi long que si Ton eut exercé sur moi les mêmes tortures, ses charmants petits yeux mourants continuaient à suivre les miens; ses regards étaient un reproche et une prière. Quelle déchirante agonie ! Je la subis, je la partageai jusqu'au bout. Vivrais-je cent ans, ce tableau, où la souffrance avait élevé l'instinct de la bête au niveau de la cruelle intelligence de l'homme, demeurera sans fin dans ma mémoire. Et ces lignes, que je n'ai pas écrites sans me sentir remuer tout le cœur et les larmes me mouiller les yeux, sont le châtiment de mon meurtre inutile, car ce pauvre singe ne m'avait rien fait.
Plus tard je me souvins de ce que Buffon dit du sajou : « C'est un des animaux de la plus vive et de la plus amusante espèce des singes :
il est à peu près de la grosseur d'un chat ; il a le corps brun, la face et les oreilles couleur de chair. Ils sont fantasques dans leurs goûts et dans leurs affections; ils paraissent avoir une forte inclination pour de certaines personnes et une grande aversion pour d'autres, et cela constamment. »
Je demeurai d'autant plus consterné de ma mauvaise action, quoique la réflexion n'y eût été pour rien, puisque j'avais tué le sajou quand j'étais encore sous l'hébétement du sommeil et le vertige d'un rêve, qu'il arriva ceci quand je fus revenu à la place où j'avais tiré le coup de pistolet : je reconnus que ce coup avait été si malheureux, qu'en tuant un sajou j'en avais blessé un autre dans le groupe au milieu duquel j'avais si brutalement fait feu. Tous les autres singes, et la plupart appartenaient à son espèce, s'étaient rassemblés autour du compagnon blessé, mettaient leurs doigts dans sa plaie et faisaient comme s'ils voulaient la sonder. Quelques-uns tinrent ensuite la plaie par les bords, tandis que d'autres apportaient des feuilles qu'ils mâchaient et poussaient délicatement dans la plaie même. Ce dernier trait
dérangea toutes mes idées sur Tintelligence de ces animaux, si maltraités par quelques naturalistes qui ont confondu des espèces inférieures avec des espèces très rapprochées de la nôtre, comme celle des sajous, tombant dans l'erreur énorme que commettrait l'observateur ignorant qui placerait sur la même ligne, sous prétexte qu'ils, sont hommes tous les deux, le crétin des Alpes et l'habitant si admirablement organisé de Tltalie et de la Grèce. Depuis, l'exemple de singes se prêtant un mutuel secours dans le danger et se soignant à l'aide de remèdes spéciaux connus d'eux seuls, se renouvela si souvent à mes yeux, que j'ai cité celui dont j'ai été témoin, autant avec la certitude d'être cru qu'avec l'espoir de faire partager Tétonnement et l'intérêt qu'il me causa.
Mes pauvres singes se retirèrent ensuite, emportant avec eux leur cher blessé, et me laissatit une tristesse de plus à ajouter à toutes les inquiétudes que j'avais déjà. Ma journée fut mauvaise. Je ne pus en écarter l'obsession. Je ne parvins jamais à échapper aux remords de mon détestable meurtre. Il y avait en outre, dans la physionomie désolée de ces animaux ,
une empreinte si particulière de bonté, de douceur, de souffrance et de résignation, un caractère si distinct de celui des autres singes, qu'ils m'en parurent tout à fait séparés, non par Teffet seul du hasard, par la démarcation mise entre eux par la nuance des genres, mais par un fait particulier dont la cause m'échappait et ne me serait jamais révélée.
Je me trompais sur les deux points : une cause existait à cette mélancolie qui les rapprochait tant de notre espèce, et il m'était réservé de la connaître.
Quand la nuit vint, j'avais déjà laissé bien loin derrière moi les acteurs et le théâtre de ces petits événements, pas si petits toutefois, convenons-en, pour celui qui, comme moi, marchait en plein inconnu. J'étais si agité d'ailleurs par le dernier, que j'avais oublié de charger de nouveau mes pistolets. Ce ne fut que vers minuit, en entendant bruire tout près de moi, dans un massif de mimosas, un frémissement indéfinissable, un cliquetis sec comme celui que produisent les gousses desséchées du caroubier secouées par le vent, que j'eus l'idée, avant d'avancer un pas de plus, de couler de la
poudre et des balles dans mes armes. Une fois mes pistolets chargés, j'allai avec précaution à l'endroit où j'avais soupçonné le bruit. J'appuie à peine sur la pointe des pieds; je retiens mon haleine au fond de ma poitrine qui bat, qui bat beaucoup, j'écarte doucement, bien douce*ment les branches épineuses des mimosas, je les relève avec la même prudence, j'allonge le cou, et à la clarté de la lune, aussi lumineuse que la veille, j'aperçois un squelette pendu à une branche. Un squelette ! il était d'une grandeur démesurée. Ses os étant d'une blancheur d'ivoire, il se détachait sur le vert sombre des feuilles avec une puissance de relief à doubler la terreur mate de son aspect. Le vent le faisait flageoler. La sensation fut poignante pour moi, je l'avoue; j'eus un frisson nerveux dans tous les membres. Pourtant je me raisonnai; je m'efforçai de ne tirer aucune conclusion trop sinistre d'un fait dont la cause n'était pas aussi atroce peut-être que mon imagination le voulait.
Je marchai hardiment à mon squelette. Je vais le prendre par un pied... ce pied était une main. Le squelette blanc était celui d'un singe :
encore un singe ! un singe de la grande espèce, un mandrill colossal. Oui, un mandrill, cet ennemi du babouin avec lequel il partage Tempire de la férocité et de la terreur. Je jugeai, à la dimension de son squelette, qull avait du dépasser en hauteur et en force tous les individus connus de cette formidable espèce. Mais pourquoi était-il pendu? Bizarrerie sinistre! Une autre bizarrerie que je ne m'expliquai pas plus que sa pendaison, ce fut de voir que sa peau tout entière avait été enlevée. Je n'en apercevais pas le moindre fragment au pied de l'arbre. Avait-il été écorché après avoir été pendu ? Mais alors sa mort prenait tout de suite le caractère tragique d'un supplice.
Comme toutes mes réflexions à Pombre de ce gibet n'auraient amené aucune solution, je me hâtai de m'éloigner du squelette blanc.
Mais étais-je donc condamné à voir des singes sous toutes les formes avant de me rencontrer avec un homme?
Dans quelle proportion les singes et les hommes occupaient-ils ce morceau de terre au milieu de la mer? Ou comprendra que mon incessante préoccupation, que mon éternelle pen-
sée fût de savoir quel genre de population habitait décidément cette île.
Tandis que je m'adressais pour la millième fois cette question, il me sembla, tout en marchant toujours devant moi, c'est-à-dire sans savoir où j'allais, que la clarté de la lune subissait depuis quelques minutes une notable diminution. Quelle était la cause de cet affaiblissement? Je levai la tête... son disque était en effet voilé d'un brouillard rougeâtre, légèrement marbré de gris. Ce brouillard n'était pas un nuage. D'ailleurs, par un temps aussi pur, un nuage, signe de vent ou de tempête, eût passé plus haut dans le ciel ; il n'eût pas rasé comme celui-là la cime des arbres. Il descendit même si bas un instant qu'il me vint à la pensée que ce n'était pas même un brouillard, mais une exhalaison du lac, une vapeur produite par les vastes amas de détritus végétaux entassés dans l'île; que c'était... Pour mettre un terme à mes doutes, je m'élançai sur un arbre, je grimpai aux plus hautes branches, et de là je vis... Victoire et résurrection! c'était la fumée d'un feu allumé dans l'île. Du feu ! L'île était donc habitée, habitée par deSj hommes 1 car
Thomme seul sait se procurer du feu, rhomme seul sait en faire, rhomme seul en a besoin. J'étais donc parmi des hommes : j'étais sauvé... ou perdu peut-être; mais enfin j'étais avec des hommes. Je glissai une seconde balle dans chacun de mes pistolets.
Dès ce moment je concentrai avec énergie toutes les puissances de mes facultés ; je leur imposai de me diriger le plus rigoureusement possible du côté où je supposais qu'était le foyer dont j^avais aperçu la haute clarté. Maintenant quel était l'objet qui produisait cette clarté? Indiquait-elle un de ces incendies extravagants comme en allument souvent les sauvages de rOcéanie, sans avoir d'autre intention que d'anéantir en quelques heures de vastes lambeaux de forêt, afin de réjouir leur vue? Trahissaitelle le passage violent d'une poignée de pirates descendus le soir dans l'île, et partageant entre eux leur butin aux lueurs d'un embrasement assez dans leurs habitudes de destruction? Désignait-elle l'emplacement principal occupé par la population, qui se livrait, en ce moment de silence universel dans toute la nature, à quelque réjouissance, ou consommait quelque sacrifice
nocLurne à Ja face mystérieuse des étoiles? Ces questions restaient toutes sans réponse pour mon esprit, qui se les posait avec un intérêt dont on pèsera l'importance, si Ton s'est identifié avec ma position isolée, privée de toute défense au milieu du vaste inconnu où je flottais. Cependant le même espoir soutenait toujours mes doutes à fleur d'eau. J'allais dans quelques heures, dans quelques heures ! m.e trouver parmi des hommes ! Sans doute ces hommes ne m'offriraient pas des modèles achevés de civilisation; sans doute beaucoup d'îles de l'Océanie, je ne l'ignorais pas, sont depuis la création du monde et seront longtemps encore des nids d'anthropophages, et rien ne me disait que celle où j'avais été jeté par la tempête n'était pas de ce nombre; mais on n'est pas toujours mangé par les anthropophages, pas plus qu'on est toujours piqué par les serpents. Donc une chance sur beaucoup de très mauvaises pouvait m'être favorable, et c'est après celle-là que je courais. D'ailleurs, l'espoir ne se raisonne pas plus que la crainte. On sent surtout bien plus qu'on ne raisonne quand on est tout à coup, comme moi, replacé par la secousse d'un
accident extraordinaire au milieu d'une nature primitive, de celle, après tout, d'où Ton est sorti, et qui vient, au bout de plusieurs siècles de transformations, rendre à Tinstinct tous ses droits, droits compromis par l'éducation et les préjugés.
Sans m'arrêter aux magnificences d'une fort belle nuit, fort belle même pour moi, blasé sur les nuits incomparables du monde austral; sans prêter l'oreille à des harmonies toutes formées de notes d'un caractère inconnu, même pour moi, dois-je encore ajouter, car il ne faut pas oublier que- chaque île de TOcéanie est un monde à part, un univers complet en lui-même, ayant souvent ses fleurs, ses plantes, ses oiseaux, ses reptiles et ses hommes différents des hommes, des reptiles, des oiseaux et des plantes de l'île voisine ; sans m'arrêter, dis-je, à ces rencontres pleines de surprises qui
Ht
effrayent et ravissent tout ensemble, je continuai à me porter avec la plus invariable rectitude vers le point de l'île où je soupçonnais qu'était le feu dont j'avais aperçu de loin la flamme.
Au bout de trois grandes heures de marche,
je reconnus que, pour parvenir à ce but si énergiquement désiré, la lâche n'était pas aussi aisée que je me Tétais figuré. Le sol de Tîle n'étant pas égal sur toute son étendue, quand je descendais dans un creux ou dans quelque ravin formant le coude, je perdais immédiatement de vue la bienheureuse lueur qui me servait de phare. Plusieurs fois j'avais pu la retrouver en m'élevant au sommet d'un arbre et reprendre ainsi la bonne direction ; malheureusement, le feu d'où jaillissait la clarté conductrice ne s'était pas toujours maintenu au même degré d'intensité. Il arriva même un moment, moment critique, où j'eus beau grimper sur les plus hautes branches des plus hauts arbres, je ne le distinguais plus que comme une pâle étincelle. Mes vœux les plus vifs étaient qu'il ne s'éteignit pas tout à fait avant la venue du jour, qui ne l'affaiblissait déjà que trop par son éclat. Ils ne furent pas exaucés. La lueur blanchit, se dissipa, Tétincelle ne fut plus qu'un point, le feu s'effaça ; il était éteint, éteint ! Situation atroce, alarmante ! Une heure avant le jour, je ne me guidais plus que sur des indices incertains et des à peu près au milieu des
torrents de lianes dont le sol était tapissé, et à travers des chevelures de bambous souvent impénétrables sur une surface de quarante pieds. Et alors quels longs circuits n'étais-je pas obligé de décrire !
Une découverte que je fis presque au moment même vint fort à propos contrebalancer le découragement auquel j'allais m'abandonner en ne voyant plus briller la lueur bénie que j'avais poursuivie jusque-là avec tant de ténacité. Cette découverte me frappa et m'émut profondément.
Au delà de la plaine marécageuse de bambous dont je venais de sortir, mais non sans laisser comme trace de mon passage quelques morceaux de mes habits et de ma peau, je me sentis soutenu par un terrain plus solide. C'est en passant entre les nombreux arbustes qui le couvraient et en faisaient une espèce d'immense verger naturel, que quelques fruits m'étaient tombés sous la main. Je goûte par hasard à ces fruits, et je reconnais à leur saveur qu'ils proviennent d'une culture perfectionnée. Ils n'avaient presque plus rien de l'âpreté primitive dont, en général, sont frappés tous les fruits
auxquels rhomme n'a pas encore touché. Cette remarque devenait pour moi une preuve non moins convaincante que celle du feu, que Tîle était habitée. Elle me rassura beaucoup ; elle m'encouragea d'autant plus à persister dans mes espérances que je pus m'affirmer, sans redouter une déception, que non seulement Pile était habitée, mais encore qu'elle l'était par des hommes déjà fort avancés dans Pagriculture, et par conséquent assez haut placés sur Téchelle de la civilisation.
Enfin l'aube du jour paraît : le ciel s'éclaire à peine de ses premiers rayons, que les rumeurs que j'avais entendues trois jours auparavant s'élèvent et déchirent l'air. Oe sont des bruits effroyables, indistincts d'abord ; puis mes oreilles insultées saisissent des cris qui parcourent toutes les gradations données à la voix des animaux sauvages, depuis le miaulement hypocrite et nerveux du tigre, le hurlement guttural de l'hyène, jusqu'aux sifflements les plus perçants. Je reculai d'effroi à l'explosion de cette infernale cacophonie partie du fond d'une vaste clairière tout à coup ouverte à quelques pas de moi par la diffusion de la lu-
mière. Ce fut comme une batterie soudainement démasquée, déchargeant toutes ses pièces à la fois. Je n'eus que le temps de me jeter à droite, sans trop savoir cependant ce que j'évitais, et de me cacher derrière un tronc d'arbre fortement incliné et couvert d'un épais manteau formé de toutes sortes d'efflorescences végétales, de mousses grasses et de feuillages.
Le jour, qui ne vient pas par degrés, mais qui éclate l'été, dans ces zones inflammables, foudroya la clairière de ses clartés éblouissantés ; et par les nombreuses ouvertures
laissées entre les arbres, je vis Voici ce que
je vis. Oe que je vis semblerait tout à fait invraisemblable, si je ne prenais soin d'appuyer plus loin mes paroles du témoignage scientifique d'un des plus célèbres naturalistes allemands.
Dans une arène assez vaste, des personnages vêtus d'habits rouges, coiffés du chapeau à plumes de coq que portent les officiers anglais, formaient, assis gravement sur un tertre, une espèce de cour martiale au milieu de laquelle était un autre personnage pareillement vêtu de rouge. La tête de ce dernier était couverte d'un gigantesque chapeau d'amiral.
On va partager à coup sûr ma surprise. Ces juges étaient des singes. Oui, des singes. Encore et toujours des singes I Mais pourquoi ces singes avaient-ils ces coiffures et ces habits sous lesquels on a peu l'habitude de les voir dans l'état de nature? Où les avaient-ils pris? Questions vraiment impossibles à résoudre avant que le cours des événements ait apporté lui-même une explication.
Ces singes étaient des ouarines : les ouarines, espèce redoutable, qui sont, comme dit BufTon, les plus grands animaux quadrumanes et qui approchent de la grandeur des babouins.
Ces ouarines étaient présidés par le grand singe chargé du chapeau dégénérai. Et celui-là était un babouin. On ne pouvait pas s'y méprendre, moi surtout. Karabouffi second, Karabouffl l'incendiaire n'était-il pas un babouin? Pourquoi le souvenir de ce monstre m'apparaissait-il en ce moment?
te L'orang-outang, dit encore BufTon dans son admirable histoire, l'orang-outang, qui ressemble le plus à rhomme, est le plus intelligent, le plus grave, le plus docile de tous les singes ; le magot, qui commence à s'éloigner de
la forme humaine et qui approche, par le museau et par les dents canines, des animaux, est brusque, désobéissant et maussade ; et les babouins, qui ne ressemblent plus à Thomme que par les mains, et qui ont une queue, des ongles aigus, de gros naseaux, ont Tair de bêtes féroces et le sont en effet. »
Autour de ce hideux tribunal et rangés en triples et quadruples cercles, je voyais une foule d'autres singes de divers genres, mais tous de la pire espèce et tous également vêtus, si l'on peut dire vêtus, ou parés, si Ton peut dire parés, de quelque fragment de costume d'officier anglais soit de terre, soit de mer. Oelui-ci avait un- chapeau supérieurement monté et empanaché, mais il n'avait pas d'habit rouge; celui ci avait un habit rouge, mais il n'avait pas de pantalon ; celui-ci, au contraire, avait un pantalon blanc, mais il n'avait ni habit rouge ni ceinturon ; celui-ci avait un ceinturon, mais il n'avait qu'un ceinturon ; celui-ci ne se distinguait que par une paire de gants jaunes dans lesquels, faute d'habitude, il fourrait tantôt ses mains, tantôt ses pieds, ou ce qui représente les pieds chez un singe ; celui-ci avait
passé seja bras dans les manches d'une tunique bleue de midshipman, mais avec si peu de bonheur que le devant était derrière; celui-ci brillait par un hausse-col énorme qui lui faisait tenir la tête en Tair comme celle d'un officier instructeur de la landwher, tandis que son voisin, plus favorisé ou peut-être plus gradé, car j'ignorais encore ce que signifiaient ces insignes militaires portés par tous ces êtres dont la gravité m'étonnait cent fois plus en ce moment que ne m'avaient effrayé les extravagances de leurs confrères, tandis que son voisin, dis-je, portait des épaulettes d'or sur un habit de colonel de cavalerie. Et ce costume ne lui aurait pas trop mal convenu si, beaucoup trop large pour lui, cet habit n'eût pas du contenir la valeur de six colonels. Il complétait l'uniforme par des gants blancs et une ceinture à longs effilés de soie et d'or. Si aucun de ces singes n'étalait sur lui, on le voit, un échantillon entier du costume militaire, beaucoup, du moins, en offraient un fragment spécial, et tous d'ailleurs portaient un grand sabre ou une épée. Comment les portaient-ils? Là n'est pas la question.
Très certainement je resterais à mille pieds au-dessous de la vérité, si je tentais de dire les impressions que je ressentis à la vue de cette insultante parodie d'une des plus nobles classes de la société ; à la vue de ces arlequins d'officiers qui, tous, laissaient passer ou traîner une queue plus ou moins comique sous leurs longs habits écarlates; à la vue de ces généraux qui s'occupaient bravement à chercher des puces sur le dos de leurs collègues, tandis que leurs collègues leur rendaient le même service.
Cependant toutes ces incongruités cessèrent au cri affreusement guttural qui partit de la poitrine du singe, plus grand que tous les autres, qui occupait le tertre de la présidence.
Un grand silence se fit pendant quelques secondes. Je voulus en profiter pour mettre un peu d'ordre dans mes idées, furieusement brouillées par tout ce que je voyais se dérouler sous mes yeux ébahis. Mais comment? C'est en vain que je m'interrogeai pour savoir quelle était l'étrange société réunie devant moi, si toutefois je ne rêvais pas comme la veille, quand j'avais cru en dormant être assassiné par les deux orangs-outangs.
Et mon plus grand étonnement encore n'était pas de voir régner une sorte d'ordre parmi tous ces singes réunis en cour matiale, car je me souvenais de ce que dit Marcgrave et que je vais rapporter, mais c'était de voir tous ces chapeaux d'oiflciers, tous ces habits sur leurs têtes s^ns cervelle et sur leurs dos ridicules.
Etaient-ils tout simplement des bouffons donnant à leurs maîtres, cachés comme moi, le divertissement d'une comédie extraordinaire? Un instant je m'arrêtai à cette supposition ; ce ne fut qu'un instant. Pouvais-je admettre qu'il se rencontrât à la fois tant d'esprits excentriques capables de livrer comme un jouet frivole, à tant d'êtres extravagants, le noble uniforme militaire, si digne, si glorieux à porter? C'était impossible. Alors comment expliquer?... mais hâtons-nous de citer l'illustre naturaliste Marcgrave, dont nous avons promis le témoignage, pour bien établir et parfaitement éclaircir un point qu'il importe d'abord de mettre hors de toute contestation.
« Tous les jours, dit-il dans son Histoire naturelle (page 226), matin et soir, les ouarines s'assemblent dans les bois ; l'un d'entre eux
prend une place élevée et fait signe de la main aux autres de s'asseoir autour de lui pour l'écouter. Dès qu'il les voit placés, il commence un discours à voix si haute et si précipitée, qu'à l'entendre de loin on croirait qu'ils crient tous ensemble. Cependant il n'y en a qu'un seul pendant tout le temps qu'il parle : tous les autres sont dans le plus grand silence. Ensuite, lorsqu'il cesse, il fait signe de la main aux autres de répondre ; et à l'instant tous se mettent à crier ensemble, jusqu'à ce que par un autre signe de la main il leur ordonne le silence. Au moment même ils obéissent et se taisent. Enfin le premier reprend son discours ou sa chanson^ et ce n'est qu'après l'avoir écouté bien attentivement qu'ils se séparent et rompent l'assemblée. »
Le chef des ouarines, le grand babouin, orné du chapeau d'amiral ou de général, fit avancer, sur un signe de sa main, une vingtaine de singes enchaînés avec des liens faits d'écorces filamenteuses, et quand ils furent rangés devant lui comme des criminels, il les apostropha dans une succession de cris analogues à ceux qu'il avait déjà fait entendre, mais modulés
comme s'ils eussent exprimé des idées. Ces malheureux tremblaient de tous leurs poils et cherchaient désespérément par où ils pourraient s'enfuir. Vaine illusion! d'autres singes, armés de bambous noueux, gardaient les issues.
Il me fut facile, au bout de quelques minutes d'attention suivie, de reconnaître dans ces singes mis en jugement la même espèce que celle parmi laquelle j'avais fait la veille une si douloureuse victime. C'étaient des sajous. Ils tranchaient sur leurs juges par des membres plus délicats, par une conformation de crâne plus intelligente," et surtout par un caractère particulier de grande honnêteté, si l'expression est ici admissible.
Un peu de réflexion me fit comprendre qu'ils représentaient, en zoologie, une classe antipathique à celle qui Pavait vaincue.
Mais quels affreux drôles, bon Dieu ! que tous ces juges formant la cour suprême du babouin! Comme ils cherchaient à lire dans ses yeux l'opinion qu'il leur était permis d'avoir ! Quoique quelques-uns eussent déjà sur leurs têtes la calvitie de la maturité ou les poils blancs de la vieillesse, par conséquent les signes naturels
de la prudence et le caractère du respect, ils n'en rivalisaient pas moins d'aplatissement afin de parvenir à se faire remarquer de leur maître. Si celui-ci poussait un hurlement, c'était à qui parmi eux hurlerait le plus fort ; s'il se grattait la cuisse en signe de méditation profonde, ils s'empressaient de s'écorcher la jambe au tranchant de leurs ongles.
De son côté, touché de tant de bassesses, l'auguste babouin saisissait parfois dans Tune des poches placées aux deux côtés de sa bouche les noyaux ou les fruits qu'il avait mâchés, et il les leur jetait à la face, cadeau royal qu'ils dévoraient avec mille contorsions de plaisir pour montrer combien ils étaient sensibles à cette auguste saleté. Il faut descendre aussi bas sur l'échelle des êtres pour rencontrer une pareille dépravation.
Ils devraient rougir jusqu'au fond de leur âme gangrenée par le paradoxe, ceux qui ne craignant pas de mettre en parallèle l'indépendance éclairée de l'homme et les vagues sentiments d'équité que la philosophie du dix-huitième siècle s'est efforcée de concéder si gratuitement aux animaux. On voit ce qu'il faut
attendre des plus intelligents en matière de justice. On va le voir mieux encore par la justice distributive qui fut rendue sous mes yeux à tous les sajous traduits à la barre de la cour suprême des singes pour un crime que nous ignorons encore.
c D'anciens orangs-outangs qui avaient vécu autrefois en communauté d'idées ou plutôt d'habitudes avec les sajous incriminés, tout me le faisait croire, étant sur le point de s'attendrir aux souvenirs du passé et peut-être de prononcer un arrêt favorable, que fit le babouin, qui vit venir de loin cette pitié déplacée ? il roula son œil de vautour sous ses paupières plissées, montra ses gencives sanglantes derrière un sourire formé de deux rides : il eut un nasillement féroce, et la clémence des orangs-outangs s'envola.
Le babouin jeta ensuite son bâton de justice au milieu de l'arène. C'était un signal. Aussitôt, les singes faisant les fonctions de sbires s'abattirent à coups de bambou sur les condamnés et les rouèrent avec une dureté inouïe. Tout en les battant, ils les refoulèrent hors de l'enceinte et les chassèrent enfin dans les pro-
fondeurs des bois. Il me sembla qu'où les envoyait là où j'avais vu la veille végéter mélancoliquement tant d'autres sajous leurs confrères, coupables sans doute des mêmes crimes qu'eux.
Ce grand acte de justice me parut, à certaines allures, que j'interprète peut-être un peu trop à ma fantaisie, une espèce de consolidation dont avait besoin le babouin pour augmenter son autorité ; car tous ces ouarines, ces magots, ces talapoins, la séance finie, coururent le féliciter, le peigner, le lécher, lui bondir respectueusement sur le dos et le saluer avec un respect mêlé de crainte. Mais ce qui me parut encore plus vraisemblable que tout ce que je suppose ici en dehors des faits matériels, c'est qu'ainsi que je Tai déjà dit, cette farce de singes en habits d'officiers généraux anglais avait infailliblement pour témoins des spectateurs cachés comme moi, et qui s'amusaient à coup sûr plus que moi, car ils étaient évidemment dans le secret de la comédie.
Suivi majestueusement de toute sa cour, le babouin se leva et se mit en marche pour sortir du prétoire pittoresque où il venait de trôner avec tant d'éclat.
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Pouvant suivre mes personnages, je ne dirai pas sans danger, car, bon Dieu! où étais-je au juste? je les accompagnai prudemment, pas à pas, d'arbre en arbre, ce qui me permit d'examiner Tendroit où la justice venait d'être rendue, et d'apercevoir non loin de là, par une déchirure fort large dans les arbres, une foule de petites maisons peintes formant village, construites point par point dans le goût indien, comme j'en avais vu beaucoup à Java, à Bornéo, et en général dans l'Océanie civilisée. Des maisons ! J'allais donc me trouver, non parmi une peuplade plus ou moins anthropophage, mais chez un peuple très avancé, au milieu sans doute d'une colonie européenne, anglaise à coup sûr, puisque les habits portés par ces légions de singes étaient, tous, de coupe, de couleur, de nationalité anglaise. Je marchai donc avec une pleine confiance derrière tous mes singes vêtus de haillons bleus et rouges, et qui me servaient d'éclaireurs en ce moment. Maintenant et désormais je n'avais plus peur d'eux. Volontiers je les aurais tirés par les fils de leurs haillons et par leurs queues méprisées pour m'amuser en chemin. Des malsons ! un
DE polydOre marasquin Hi
bourg, des hommes comme moi ! Allons I place ! vils drôles I étais-je sur le point de leur crier.
Afin de les voir une dernière fois avant qu'ils rentrassent dans leurs cages sous le fouet de leur maître, qui ne pouvait être loin, je me jetai sur le Las côté du chemin, dans une espèce de hallier. De cette cachette, ine disais-je, je vais donc voir défiler cette procession diabolique, à commencer par le chef, le grand babouin ! Je me cache, en effet, je regarde, ils passent ; et que vois-je ? qui crois-je reconnaître sous le chapeau caparaçonné de tant de plumes de coq et dans cet habit rouge qui m'incendiait les yeux, qui? mon épouvantable babouin de Macao, celui que j'avais tant de fois rossé, battu, que j'avais vendu il y avait un an au viceamiral Campbell, la veille de son départ, Karabouffi premier enfin ! Karabouffi ! mais c'est tout à fait impossible pourtant ! Le vice-amiral l'aurait donc débarqué dans cette île? Luimême, lord Campbell, y serait donc descendu? Il y serait donc encore ? Son équipage s'y trouverait donc aussi? Ohl mais encore une fois, je me trompe, j'ai mal vu... Je me sens au mo-