‹ Les émotions de Polydore Marasquin (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · W LES ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

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ouvrir par mes sujets, des canons de fusil, des baïonnettes, des pommeaux dorés d'épée et des uniformes. Ces uniformes, qui se détachaient avec un grand relief sur les bandes de Thorizon, me parurent ceux de l'armée et de la marine anglaises.

Qu'on imagine si ma vue et mon âme s'attachaient aux moindres mouvements de cette masse d'hommes qui s'avançait avec tant de rapidité et tant d'ordre vers Tendroit d'où je la dévorais des yeux.

A un coup de sifflet, sorti, je n'en doutai pas, de la poitrine métallique de Karabouffl, mon premier ministre, et je crois un peu mon successeur, dans sa pensée, depuis que je m'étais dérobé à l'amour de mon peuple, tous les singes, les forts, les rusés, les plus audacieux, les plus lents, les plus vifs, les plus subtils, les plus tenaces, disparurent dans tous les sens ; ils s'évanouirent comme l'air par toutes les issues ; plus un seul! Un gaz ne s'échappe pas plus

vite.

Le vaste terrain étendu devant la vérandah

se trouva vide en un clin d'oeil. ' Un instant après, les troupes occupaient cet

espace laissé si rapidement libre par les singes.

Un officier supérieur se plaça au milieu de cette petite armée, qui se rangea circulairement et sur un développement considérable. Quelle joyeuse et inexprimable surprise pour moi ! dans cet officier supérieur je reconnus le brave vice-amiral, l'excellent lord Campbell lui-même. Je poussai un cri... mais j'étais trop loin pour être entendu.

Lord Campbell fit signe qu'il allait parler. On écouta, et il dit :

« Messieurs,

» Vous savez tous par quel piège indigne et criminel nous fûmes enlevés de cette île, il y a cinq mois.

» Vous savez le châtiment que nos braves compatriotes d'une escadre arrivée miraculeusement dans les niers des Indes six mois plus tôt qu'elle n'était attendue, ont infligé au sultan de Soulou. Sa capitale a été incendiée ; VHal^ clon a été reprise sur les pirates malais qui avaient osé traîtreusement l'enlever ; cent cinquante d'entre eux ont subi la peine réservée

aux pirates. Ils ont été pendus aux vergues de leurs jonques et de leurs champans. Des indemnités ont été payées aux familles des braves marins qui ont succombé dans cet attentat commis au mépris du droit des gens.

» Un dernier acte de réparation nous était dû.

» Aujourd'hui je viens avec votre aide, messieurs, reprendre possession de cette île au nom de notre gracieuse Majesté. »

Des hourras s'élevèrent et interrompirent le vice-amiral, qui reprit ainsi :

« Je plante ici le noble pavillon de l'Angleterre, et je vous invite, messieurs, à le saluer selon les usages militaires. »

Des décharges simultanées répondirent à cet appel du lord amiral, et le drapeau anglais se déploya dans toute la majesté de ses glorieuses couleurs devant la vérandah.

La cérémonie de la reprise de possession touchait à sa fin.

C'est à ce moment que je sortis des ruines de la vérandah, recouvert de ma peau déchirée, délabrée, usée, mais pas assez cependant pour

n'être pas pris pour un mandrill par tous les Anglais présents à ma grotesque apparition.

Ils restèrent frappés d'étonnement en voyant un singe de la grande espèce venir ainsi se jeter au milieu d'une réunion solennelle. Leur surprise tourna en fou rire, qui fut partagé par tout le détachement, quand ils m'entendirent parler anglais à lord Campbell, à qui je m'adressai le premier, tenant un drapeau blanc à la main. Un mandrill parlementaire 1

« Qui êtes-vous? me demanda Tamiral, singulièrement intrigué par la nature du personnage moitié homme, moitié bête qui lui parlait.

— Un chrétien, lui répondis-je, qui a vécu pendant trois mois parmi les singes.

— En seriez-vous un ?

— Non, milord. Cette peau n'est pas la mienne.

— Nous en sommes parfaitement convaincus, parfaitement surs, dit assez haut pour être entendu un jeune lieutenant irlandais placé derrière moi.

— Mais d'où vient que vous en êtes revêtu ? D'où vient que vous êtes ici, vous que nous

avons laissé marchand d'oiseaux à Macao, car je crois vous reconnaître ?...

— Milord, c'est une histoire bien longue, et que je n'oserais jamais vous raconter, tant elle est longue, si elle ne se rattachait intimement à la vôtre.

— A la mienne !

— Oui, milord amiral, à la vôtre. »

On se regarda, et les rires recommencèrent autour de moi.

c^ Je prendrai la liberté de vous la raconter, milord, quand je serai dans un état plus convenable d'esprit et de corps. Je n'en dirai qu'un seul mot à Votre Seigneurie afin de lui faire pressentir qu'elle est digne de son attention.

— Quel est ce mot?

— Milord, je suis le dernier roi de cette île. »

Cette réponse n'était pas faite pour arrêter la moqueuse gaieté de mes auditeurs, fort jeunes la plupart, et par conséquent fort peu portés à l'indulgence. Il faut convenir aussi que ce roi demi-nu, sous une peau de singe en guenilles, justifiait assez bien l'accueil qui salua mes paroles royales.

Lord Oampbell me demanda en riant, après avoir entendu ma réponse, si je n'apportais, puisque j'en étais roi, aucune opposition à la prise de possession par lui de l'île de Kouparou.

Je le priai de ne pas se railler d^un malheureux qui avait tout perdu par son naufrage.

Lord Campbell, en me tendant la main, me dit alors : « Monsieur Marasquin, vous n'aurez rien perdu ; l'Angleterre, je vous le jure, vous indemnisera. »

L'Angleterre a rempli les promesses du noble marin qui daigna écouter, peu de jours après son retour dans l'île de Kouparou, les nombreux et très sincères récits de mes émotions au milieu des singes. Il prit un si vif intérêt à mes vicissitudes de toutes sortes, qu'il m'engagea à les publier dans la forme sans prétention que je leur donne aujourd'hui; et je les publie moins par orgueil d'auteur, on peut m'en croire, que pour m'offrir en exemple aux infortunés qui seraient tentés de se laisser aller au découragement et au désespoir s'ils faisaient comme moi naufrage dans une île peuplée de singes.

Du reste, je n'attends gloire et profit que de ma profession naturelle.

Grâce à la bonté de lord Campbell qui me fit quelques avances de fonds, et à celle de ses officiers, dont la clientèle me fut plus que jamais acquise, je continue dans d'excellentes conditions, à Macao, mon commerce de bêtes féroces et privées.

Mettant le comble à ses bontés pour moi, lord Campbell a voulu qu'une des nombreuses îles de Tarchipel de Soulou portât sur les dernières cartes géographiques de cette partie de Tlnde : Ile Polydore Marasquin.

J'ai donc aujourd'hui argent, prospérité, honneur ; j'ajouterai même que j'ai trois enfants d'une femme qui m'adore.

Eh bien I le croirait-on? je me surprends parfois murmurant entre deux soupirs : « Ah ! quand j'étais singe I »

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