‹ Les émotions et la volontéChapitre 105 sur 194 · EXPRESSION MIXTE DES EMOTIONS · texte numérisé non relu

EXPRESSION MIXTE DES EMOTIONS

6. — L'expression vraie des émotions, c'est le sourire, le froncement des sourcils, le rire, le sanglot. Ce sont des manifestations qui naissent avec les états d'esprit correspondants ; ce sont les caractéristiques tangibles des sentiments. Ils n'ont aucun but, ils ne sont pas volitionnels, ils sont dépourvus de but conscient.

Cela importe peu que, à l'origine ils aient été volitionnels comme le suppose Darwin. Nous pouvons admettre qu'un cri de souffrance soit en premier lieu un effort de la voix fait en vue de demander assistance ; mais lorsque le développement du système est complet, ce cri n'est que l'expression sans but d'une émotion, bien que, sous l'influence d'une autre impulsion, l'animal puisse jeter ce cri avec intention. Un chien aboie simplement parce qu'il est gêné par sa chaîne ; l'espoir d'un soulagement lui fait trouver une mani-

festation nouvelle et distincte. Il se peut de même que le froncement des sourcils ait été d'abord un mouvement volitionnel, accompli pour protéger les yeux contre trop de lumière ; c'est maintenant un effet émotionnel, accompagnant la souffrance dans diverses circonstances. De même le sanglot est bien une expression émotionnelle, quelle que puisse être son origine.

Néanmoins, lorsque nous souffrons, nous faisons des efforts vraiment volitionnels qui s'ajoutent à ces expressions diverses et sont dirigés par le sentiment résultant du soulagement. Il y a donc des actes et des attitudes volontaires qui sont si fréquemment liés à certains états mentaux qu'on reconnaît qu'ils font partie de leur expression régulière. Je dois d'abord signaler les mouvements de défense, ordinaires en cas d'attaque. L'attitude d'un combattant sur la défensive est très expressive mais naît entièrement de la volonté agissant en vue d'une fin particulière. Lorsqu'on appréhende un danger on essaie de couvrir les parties susceptibles d'être endommagées ; les mains se lèvent pour protéger la tête, le corps se penche pour présenter moins de prise à l'assaut. Nous frémissons en prévoyant un coup terrible, et cela, même lorsque le danger est idéal, lorsqu'on nous présente soudain des possibihtés désagréables, ou qu'on nous rappelle des événements passés pénibles. Détourner la tête lorsque quelque chose nous déplaît est un geste d'origine volitionnelle. Regarder le sol est une variante de même acte fait pour éviter un objet désagréable. Un geste de dégoût a aussi pour intention de repousser l'objet de ce dégoût; on détourne la tête et on étend les mains pour éloigner l'objet. L'accusé qui se cache aux yeux de tous obéit à la même impulsion volontaire unie aux signes volitionnels. L'attitude du suppliant est également un composé mixte. Tourner sans relâche du même côté, se lever, marcher de long en large, ce sont encore des actes volontaires bien qu'ils expriment aux yeux du spectateur une lutte mentale. Les mouvements d'impatience sont purement volitionnels ; ce sont des tentatives faites pour nous délivrer d'une gêne organique, et spécialement du retard apporté dans la circulation du sang quand le corps est pressé par endroit. Se gratter la tête lorsqu'on est embarrassé, c'est soulager la tête par une sensation oui-

santé. Et ainsi do nirmo pour beaucoup de cas du môme genre. Lorsqu'on porte les doigts à la bouche, par exemple, c'est souvent pour adoucir une souffrance en jouissant du plaisir du toucher.

On retrouve pour le plaisir le môme mélange de mouvements émotionnels et volitionnels. Lorsque notre attention auriculaire ou oculaire est intense, elle est volontaire bien qu'elle indique le plaisir aussi bien que tout autre effet émotionnel ou vraiment instinctif comme le sourire. Empoigner une chose, tendre les mains vers elle, faire signe à quelqu'un à distance, indique que nous tirons un plaisir de ces actes. L'artiste reproduit toutes ces déterminations volontaires aussi librement que les expressions primitives et strictement émotionnelles. L'homme pieux lève volontairement le regard au ciel; l'expression solennelle de sa figure fait partie de son émotion proprement dite.

7. — Il a déjà été question dans l'examen de la loi d'association composée (§ 13), de l'influence exercée par la volonté sur les pensées ou idées. Nous pouvons, par un acte de volonté, modifier les images et les souvenirs qui se présentent à notre esprit, voilà qui est un fait. Quand je suis engagé dans une action je peux écarter toutes les pensées qui ne s'y rapportent pas, bien qu'elles puissent naître d'associations avec cette action. Mon pouvoir n'est pas illimité, pas plus que ma puissance de commandement sur moi-môme lorsque je veux réprimer une émotion ; mais je puis peut-ôtre le pousser plus loin que ne le fait un autre homme, ou encore, moins loin. Lorsque je cherche un passage dans un livre, que je parcours une table des matières, une grande activité intellectuelle se développe en moi, prôte à se répandre dans une foule de directions si je ne la contenais pas, si je ne la limitais pas au seul travail que j'ai besoin de lui voir accomplir en ce moment.

J'ai déjà dit aussi que cette influence pour être naturelle et réelle, n'en était pas moins indirecte. Ce que peut faire la volonté, c'est de fixer l'attention. De môme que lorsque nous avons pour cela un motif suffisant, nous observons un point

dans la scène qui se passe devant nous et nous négligeons les autres, de même que nous pouvons n'écouter qu'un son et être sourd pour d'autres, ne respirer qu'un parfum, ne sentir qu'une pression sur une partie du corps, de même lorsque nous sommes attentifs d'esprit, nous pouvons fixer une idée si bien que d'autres peuvent naître et mourir sans que nous nous en apercevions. Nous devons essayer d'expliquer cette exception à la règle que nous avons supposée : l'influence de la volonté est limitée aux muscles volontaires et aux parties qui leur sont liées. Il ne semble pas évident à première vue que la rétention d'une idée dans l'esprit soit l'œuvre des muscles volontaires. Quels sont les mouvements qui se produisent lorsque je me représente un cercle ou que •je pense à St-Paul? On ne peut répondre à cette question qu'en supposant que l'image mentale occupe dans le cerveau et les autres parties du système la même place que la sensation originale ; cette supposition a pour elle bien des raisons que j'ai exposées dans mon volume précédent [Contiguïté, § 10). Comme il y a un élément musculaire dans nos sensations, spécialement dans nos sensations de l'ordre le plus élevé — toucher, ouïe, vue, — cet élément doit, d'une façon ou d'une autre, trouver sa place dans la sensation en idée, dans le souvenir. Le cercle idéal rappelle ces courants qui engageaient les yeux à parcourir un cercle réel; la différence entre les deux états est dans leur terminaison, le mouvement actuel accompli par l'organe s'arrêtant court. Nous pouvons diriger les courants nécessaires à la représentation d'un cercle imaginaire, comme nous le faisons pour comprendre un diagramme d'Euclide. Ce n'est pas que nous puissions assurer d'avance que la volition agira de même ; mais comme c'est un fait, nous traitons cette action de la volonté comme s'il s'agissait d'attention volontaire fixée sur des réalités présentes. Cette aptitude n'est ni primitive ni facile à acquérir ; mais lorsque le temps est venu de posséder des idées des choses bien formées, la sélection volontaire devient possible ; un acte spontané s'accomplit dans une bonne direction; il est conservé sous la pression de quelque émotion actuelle. On peut à l'école, dresser un enfant à fixer son regard volage sur l'alphabet qui est devant lui ; plus tard le maître fixera l'esprit de l'enfant sur une somme qui sera la base de petits calculs mentaux. Il faut forcer l'en-

fant à la concentration d'esprit ; cela peut être long et pénible, mais 1(^ maître y arrive avec le temps. L'attention se développe lorsqu'elle est exercée et arrive à se fixer d'elle-même. Il n'y aurait qu'un idiot (et pas toujours peutêtre) qui pourrait être complètement incapable d'attention ; car il faut de l'attention pour écouter, pour répondre à la plus simple question, pour donner dans des termes convenables les informations les plus ordinaires. Le savant, l'homme qui manie des affaires compliquées, celui qui travaille de tête, ont besoin de faire des efforts d'attention d'un ordre plus élevé ; chez eux, l'élément volitionnel et l'élément intellectuel se confondent. Une grande profusion d'images, de souvenirs, d'idées aurait peu de valeur pratiquement si nous n'avions pas la faculté, purement volontaire originairement de choisir. Sans elle nous aurions le luxe de détails de la rêverie ou du rêve, mais nous ne pourrions ni suivre un plan d'opérations, ni obéir aux règles de la composition (1).

Une autre opération de la volonté qui ne consiste pas aussi clairement en mouvements musculaires idéaux, fixe l'esprit sur une qualité d'un objet plutôt que sur une autre. Un objet concret, une rose par exemple, outre l'étendue a d'autres propriétés qui lui sont également inhérentes, la couleur, la douceur au toucher, l'odeur. Pour passer de la contemplation de l'une à la contemplation de l'autre, nous ne prenons pas une nouvelle attitude musculaire comme lorsque nous passons de l'examen de la fleur à celui des

(1) Une remarque sur la puissance d'attention volontaire que l'on prête habituellement à l'homme très travailleur, est ici à sa place. Quand on dit d'un homme qu'il est laborieux, appliqué, sérieux, on fait nettement allusion à l'énergie de la volonté commandant aux facultés intellectuelles. Une personne qui par nature a peu de mémoire pour les langues par exemple, peut, par un travail assidu et en y appliquant toute sa force de volonté, arriver à les apprendre et à les retenir. 11 en est de même pour les aptitudes qui dépendent de notre système émotionnel : on peut remarquer la même différence entre deux acteurs dont l'un a des aptitudes naturelles de comédien, l'autre un jeu acquis à force d'étude. Nous avons un acteur né, comme Kean, lorsque l'expression primitive et naturelle des sentiments coïncide presque exactement avec le maximum d'effet qu'on peut obtenir au théâtre. Quand une personne beaucoup moins bien douée veut absolument devenir acteur ou orateur, il faut qu'elle « méprise le plaisir et vive dans le travail » ; il faut qu'elle fasse appel à toute sa force de volonté pour réformer les parties défectueuses de son organisation.

feuilles ; nous conservons au contraire la même attitude, concevons les mêmes points (dans l'espace), et cependant passons d'un effet mental à un autre. Et nous le faisons volontairement, lorsque nous avons des motifs qui nous y engagent. C'est ainsi que nous pouvons nous en tenir à la considération d'un seul effet — l'odeur — et n'être pas distrait par les autres.

Les sons qui n'ont rien à voir avec l'étendue ont des effets concurrents très importants. La hauteur, la douceur, l'intensité, le timbre d'un son, tout cela affecte l'oreille mais n'affecte pas également l'esprit au même moment. Nous pouvons avoir conscience d'une de ces qualités et être relativement inconscients des autres. La volonté peut nous faire changer le point sur lequel nous sommes attentifs et passer de la hauteur à l'intensité.

Ainsi quand nous écoutons des accords musicaux nous n'avons pas conscience de toutes les notes qui les forment, notre attention va de l'une à l'autre, parfois sans aucun motif apparent, parfois en vue d'un but bien déterminé. Lorsque nous écoutons un orchestre complet, la complexité est encore plus grande, l'effort de l'attention pour faire un choix est encore plus grand. Cependant un changement de l'attention n'implique en apparence aucun mouvement musculaire même idéal. Si nous regardons les exécutants nous pouvons en remuant les yeux aller de l'un à l'autre, et concentrer notre attention sur l'effet que produit celui que nous fixons, Mais, si nous le voulons nous pouvons en regarder et en écouter un autre ; et lui accorder la préférence sans connaître la situation locale de l'instrument.

Quand nous donnons librement cours aux impulsions spontanées sans chercher à choisir parmi elles, la marche naturelle des choses semble être celle-ci : ces impulsions donnent des résultats plus ou moins agréables ; d'après la loi primitive qui régit le travail de la volonté, ce sont les impulsions les plus agréables qui attireront notre attention aux dépens des autres. Après un temps, la sensation s'affaiblit, l'attention diminue ; ce sont alors les autres résultats des autres impulsions qui deviennent prédominants et une circonstance quelconque donne à l'un d'eux une importance telle qu'il impressionne à son tour l'esprit. Ce n'est pas! seulement le plaisir qui donne cette prédominance aux

sensations ; l'intensité d'une sensation suffit encore pour lui donner plus de prise sur l'esprit ; il en est de même pour la souiïrance, mais h cause d'une autre raison, de l'intérêt ({u'on a à l'éviter.

L'élément intellectuel de la sélection par l'attention est comme on le sait l'identification du présent avec le passé. Nous pensons à la forme ronde du franc quand un franc nous rappelle les impressions collectives passées des choses rondes. Lorsque à côté du franc nous voyons une autre chose ronde, une bague par exemple, cela détermine une tendance à ne considérer que la 'rondeur du franc et non sa couleur ou son poids. Voilà une détermination purement intellectuelle, mais qui cependant peut fixer notre attention sur une qualité de l'objet plutôt que sur une autre. S'il n'y avait pas identification de cet effet présent avec un effet j passé, nous ne fixerions pas notre attention sur une propriété spéciale de l'objet. Quand une préférence volontaire détermine l'attention, elle détermine aussi par effet de la similarité, la renaissance de l'impression passée accumulée. Ainsi d'un côté une suggestion intellectuelle peut être la cause immédiate de la sélection par l'attention, et de l'autre la cause réelle peut être une impulsion volitionnelle excitée par une sensation.

Enfin, nous avons la faculté de passer par dessus tous ces motifs d'attention, — plaisir, intensité, souffrance, coïncidence intellectuelle, — et de nous arrêter à quelque propriété n'ayant rien en elle-même qui puisse forcer notre attention. Cette faculté en réalité, n'indique pas autre chose que la présence d'autres motifs ayant une force supérieure , un motif par exemple de grande utilité ; ainsi nous regardons un poste d'où doit partir un signal et nous ne faisons attention qu'à une chose, au mouvement spécial, au signal.

Réduire ces passages d'esprit d'un objet à un autre, à des changements musculaires, voilà une des difficultés du cas étudié ; et généralement parlant, ce que nous avons à démontrer, c'est que dans le choix d'une qualité au milieu d'un effet d'ensemble complexe, dans l'attention que nous fixons de préférence sur une ou plusieurs images, en un mot dans tout le contrôle qu'exerce la volonté sur l'inteUigence, il y a une intervention musculaire.

En supposant une intervention musculaire, nous la sup-

posons souvent indirecte. Ainsi lorsque nous contemplons une rose, nous devons penser à sa forme en nous réprésentant l'effort musculaire nécessaire pour en déterminer le contour. Penser à sa couleur, c'est diminuer cet effort musculaire et mettre les yeux en mouvement. Penser à la douceur qu'elle présente au toucher, c'est se représenter les mouvements de la main et des doigts pour toucher, ce qui est bien une impulsion musculaire (en idée). Penser à son odeur, c'est nous supposer en quelque sorte la sentant, ce qui devient alors aussi une conception musculaire.

C'est lorsqu'il s'agit des sons que la difficulté est la plus grande. Penser à la douceur, intensité et hauteur à part, passer de l'une de ces propriétés à l'autre, cela n'implique pas à première vue exercice musculaire, parce que cela ne nécessite pas évidemment le mouvement d'un organe, le commencement ou la suppression d'un acte musculaire. Ce que nous pouvons faire c'est de travailler sur la condition intellectuelle de la préférence. Quand nous voulons penser à la douceur d'un son, et négliger ses autres qualités, nous engageons notre attention à la recherche de sons remarquables par leur douceur, et nous faisons de cette douceur, en accumulant les impressions passées, une impression prédominante. Il y a donc place pour un mouvement idéal, dans notre recherche idéale des sons déjà connus ; un mouvement dans un cercle , dira-t-on, mais qui cependant peut rapidement s'accomplir. Ainsi, au milieu du tapage d'un grand orchestre, nous sommes attirés par un son puis parmi autre, parles causes déjà citées — douceur, intensité, souffrance, — par l'épuisement de la sensibilité, par les suggestions intellectuelles. Quand nous passons de la douceur à la force, il peut y avoir absence totale de volition, nous n'avons donc pas besoin de supposer un mouvement. Il en serait encore de même si à un son fort venait brusquement s'ajouter un son également fort ; il y aurait dans ce seul fait une cause de prédominance, et l'intervention de la volonté, d'un mouvement, serait par conséquent inutile. Si un son mélodieux se produisait soudain, il détournerait le son précédent. Ici nous devons retrouver l'influence de la volonté mue par le plaisir, et par conséquent découvrir an mouvement musculaire. L'expérience prouve qu'il est très difficile de penser à un son doux alors qu'on entend présen-

teiiicnl un son fort ; c'est à i)eino si la volonté est de force à. rester maîtresse de la situation. Je ne crois môme pas que l'on puisse ainsi s'isoler par la force de la volonté, il doit falloir avoir recours à la méthode de sélection intellectuelle, se souvenir de sons doux passés. Nous nous trouvons fréquemment dans une situation analogue ; lujtre attention (ist surpassée par la véhémence d'une impression, bien ({ue nos désirs soient de la fixer sur une autre impression.

8. — Nous pouvons maintenant voir comment le contrôle de la volonté sur la pensée fournit une pierre de touche pour juger du développement général de la volition dans le caractère individuel. La force de la volonté agit ici contre une force d'un autre ordre, contre la puissance des associations intellectuelles. La contiguïté et la similarité rappellent des états passés avec une certaine énergie ; l'attention volontaire les combat en ne se fixant que sur l'un d'eux, et la suite prouve qui est-ce qui est vainqueur. Je regarde attentivement la contenance d'une personne à laquelle je parle soit pour prendre des informations, soit pour en donner ; l'aspect de cette personne tend à me rappeler d'anciennes associations ou d'autres personnes ayant avec elle des points de ressemblance. La fermeté de mon dessein c'est-à-dire la force des motifs tirés d'un plaisir ou d'une souffrance présente ou appréhendée, combat vigoureusement la renaissance de ces associations ; c'est la force de la volonté qui se développe. Si, dans les expériences de chaque jour, je peux réprimer le flot des idées associées, en ayant toujours devant les yeux le but que je poursuis, on dira que j'ai une grande force de volonté.

9. — Dans mon précédent ouvrage j'ai affirmé que, dans le procédé intellectuel qu'on appelle « l'association constructive », rien n'indiquait la présence d'une nouvelle loi d'association ; qu'oïî^y trouvait seulement un fait additionnel, l'exercice de la volonté mue par un but à atteindre. Quand je veux émettre une phrase différant de toutes celles que je connais, je procède d'après une forme connue de langage, j'élimine ou j'ajoute des mots jusqu'à ce que le résultat réponde à mon attente. Si je suis encore sous la direction d'un maître d'école sa désapprobation ou son approbation sera comme un aiguillon qui tiendra toujours mes facultés éveillées ; je travaillerai, j'essaierai, je tâtonnerai ; et lorsque

au milieu du flux d'idées provoquées par des associations, émergera une combinaison correspondant aux conditions imposées, mon esprit y adhérera, et j'arrêterai tous les autres courants de la reproduction des associations. Voilà dans quelle direction tend le mécanisme volitionnel si souvent décrit ; nous adhérons à ce qui soulage nos souffrances ou augmente nos plaisirs dans l'actuel, et nous oubhons les objets et les mouvements qui ne produisent pas cet effet ou en produisent d'autres. Dans les plus hautes constructions du génie intellectuel, le début est aussi difficile chez l'homme fait que chez l'enfant ; les mouvements nécessaires ne sont pas déterminés d'avance ; il faut donc faire une série de tentatives, soutenus seulement par cette certitude, que si nous tombons sur le bon mouvement, notre instinct naturel et primordial s'en emparera et le fixera. Quand Watt, inventa son « mouvement parallèle » appliqué aux machines à vapeur, son intelligence et sa faculté d'observation travaillaient sans cesse dans toutes les directions, espérant ainsi tomber enfin sur une heureuse combinaison ; le sentiment qu'il avait de la chose précise nécessaire, était la pierre de touche de toutes les combinaisons qui se présentaient ; il accueillait ou repoussait tout ce qui approchait ou différait de sa pierre de touche. Cette admission ou cette répulsion étaient des effets purement volitionnels ; c'étaient des manifestations de la môme énergie qui lui faisait chercher le sein de sa mère lorsque tout petit, il avait faim, le lui faisait quitter lorsqu'il était rassasié, ou encore lui faisait garder un morceau de sucre dans sa bouche et rejeter un morceau amer. La promptitude avec laquelle nous mettons de côté ou nous ignorons ce qui ne répond pas à nos besoins présents est de la volition pure. Nous n'avons pas absolument besoin d'une résolution formelle de l'esprit, prise après délibération, d'une intervention de 1' « ego », de la personnalité pour repousser d'une main, accueillir de l'autre ce qui concorde oui ou non avec les sensations ou les nécessités du moment. L'inventeur découvre aussitôt qu'ils se présentent, les inconvénients d'une combinaison, et oublie immédiatement cette combinaison. Des considérations d'un ordre particulier peuvent l'engager à conserver le souvenir de cette combinaison en dépit de la tendance qu'a la volonté de la repousser, mais cette tendance n'en subsiste pas moins

dans Tesprit, ainsi que rinstinct qui nous dit qu'une autre combinaison est la bonne. Dans toutes ces constructions, qu'elles soient mécaniques, littéraires, scientifiques, pratiques ou esthétiques, la marche première de l'esprit est toujours confiée au hasard ; le but seul est ce qu'on voit clairement, de façon à percevoir immédiatement la valeur de toutes les combinaisons et suggestions. L'énergie volitionnelle soutient l'attention ou recherche active, et se précipite, comme un animal sur sa proie, sur tout ce qui passe dans l'esprit. Je pourrais étudier toutes les variétés de l'effort créateur qui sont soumises à la loi de l'association constructive, mais je n'aurais, pour chacune, qu'à répéter ce que je viens de dire. 10. — Revenons mahitenant à la division première du présent chapitre, et examinons rapidement la puissance additionnelle que nous pouvons gagner sur nos pensées et idées, en essayant de commander à nos émotions. Nos diverses émotions naissent dans des conditions déterminées, sont causées par la vue d'un objet distinct, c'est un fait; nous pouvons donc, jusqu'à un certain point, provoquer ces émotions en dirigeant l'esprit sur leurs objets, leurs causes. Nous pouvons faire naître en nous une certaine tendresse en forçant notre attention, nos idées à se fixer sur le souvenir de toutes les affections que nous avons expérimentées dans le passé. De même, toujours par une impulsion volontaire, en choisissant les images voulues dans le courant de la reproduction intellectuelle, nous pouvons faire revivre tous les torts qui nous ont été^ faits, et exciter en nous une violente indignation. De même, en feuilletant le catalogue de nos bonnes actions nous nourrissons notre complaisance pour nous-mêmes ; de même encore lorsque nous sommes envahis par une émotion nous pouvons détourner notre attention de la cause excitante, forcer nos pensées à prendre une autre direction; ainsi, lorsque nous sommes dans un accès de tristesse, nous pouvons forcer notre esprit à considérer le côté favorable de notre position (1). Nous faisons

(1) Le D"" Chalmers dans différentes parties de ses œuvres, a analysé en détail et avec des exemples, cette branche de la puissance volontaire. Beaucoup d'écrivains y ont touché : l'homme s'en sert à chaque instant pour échapper à l'influence trop forte des émotions prédominantes. Pour le D' Chalmers le grand spécifique contre les mauvaises dispositions d'esprit, c'est ce qu'il appelle « la puissance expulsive d'une nouvelle

alors nous-mêmes ce que des amis, un prédicateur ou un moraliste essaieraient défaire pour nous c'est-à-dire que nous nous disons les pensées, les réflexions, les faits qui sont en faveur de la disposition d'esprit que nous désirons voir triompher. Cette opération, bien que souvent couronnée de succès, est ordinairement très pénible, elle dépasse même de fait la force de volonté de la généralité des gens. Ce n'est pas une raison pour l'oublier dans la liste de tout ce qui tombe sous le contrôle de la volonté; les quelques rares exemples de manifestation de cette sorte de puissance sont précieux et dignes d'être aimés.

11. — La répression ou l'évocation d'une manifestation émotionnelle est praticable, comme nous l'avons vu, par une action directe sur les organes affectés ; le contrôle de la volonté sur les idées peut encore y aider. Il peut être très difficile de supprimer un violent éclat de rire en n'agissant volontairement que sur les muscles; mais si l'on reporte son esprit sur un sujet sérieux, on calme l'émotion centrale, on coupe l'émotion à sa racine. Quand nous voulons calmer une violente agitation, nous employons généralement les deux méthodes ; nous réprimons directement les mouvements musculaires, et nous faisons passer l'attention mentale d'un sujet à un autre sujet, son contraire si possible. C'est une excellente habitude que celle qui permet de commander ainsi aux idées et à l'attention, elle est bonne au point de vue intellectuel et au point de vue du gouvernement des émotions. Lorsque nous voulons faire revivre quelque état émotionnel passé, avec ses propres manifestations, le commandement des idées est plus important que celui des mus-

affection ». C'est ne s'occuper que d'un cas plus facile à résoudre que celui auquel j'ai fait allusion ; une émotion peut disparaître si l'émotion contraire naît spontanément (c'est-à-dire provoquée par une occasion naturelle) sans l'inicrvention de la volonté (de même qu'une pensée se produit indépendamment de la volonté, suggérée seulement par le souvenir de quelque événement passé, ou par une lecture, une conversation) Quand, intimidée ou effrayée, une personne se présente devant un étranger, si l'étranger lui parle avec un accent qui inspire confiance et aisance, elle sentira le premier sentiment disparaître devant le second. Mais lorsque nous supprimons un violent courant émotionnel à cause de la souffrance qu'il nous cause, ou du plaisir que nous procurera sa suppression, c'est un effet purement volontaire. Et l'énergie nécessaire pour accomplir cette répression doit entrer dans la colonne en tête de laquelle est inscrit le mot « Volonté ».

des, car si nous arrivons à ressusciter le sentiment lui-même, nous sommes sûrs que ses manifestations ordinaires l'accompagneront. Cette manière d'agir demande une plus grande dépense de volonté. Mais si un acteur ne peut arriver à se rendre la personnification de la terreur ou de l'indignation en agissant par la volonté sur ses traits, sa voix, ses gestes, tout ce qui fait partie de la manifestation extérieure, il peut en cherchant dans ses souvenirs personnels déterminer l'état réel avec toutes ses manifestations collatérales.

12. — Mais en parlant de l'influence des idées sur les émotions, il ne faut pas oublier d'étudier l'influence contraire, celle de nos émotions sur nos idées. Il est reconnu que rien n'est plus difficile que d'introduire dans l'esprit occupé dans une direction, des pensées et des considérations contraires. C'est reconnaître avec quelle force nos émotions gouvernent nos croyances ou nos convictions. Lorsque nous sommes engagés dans un courant de réflexions tristes ou indignées, notre volonté, pour opérer une diversion, doit combattre les autres grandes puissances naturelles liguées contre elle ; le courant des associations, ou l'intelligence et le flot furieux de l'émotion provoquée en même temps. On peut ici proposer un problème intéressant : cette puissance de l'émotion sur la pensée ne serait-elle pas en partie et même dans beaucoup d'occasions un effet volitionnel? Quand un sentiment de plaisir très intense fixe exclusivement l'attention sur un objet, quand par exemple nous écoutons de la musique, quand nous regardons une chose du plus haut intérêt, ou que nous nous souvenons et que nous faisons renaître idéalement ces états de conscience, je crois que cela est dû à une influence purement volitionnelle ; n'y a-t-il pas là le stimulant véritable de la volonté qui conduit à des actes volontaires. Une souffrance qu'il s'agirait d'éviter serait également un énergique stimulant de l'attention corporelle et mentale. Les choses se passent-elles autrement quand une violente émotion, l'amour, l'admiration, l'orgueil de soimême, la vengeance, s'empare de l'esprit ? Est-ce que nous ne nous attachons pas à tout ce qui conserve le charme du moment (ce qui n'est pas autre chose que delà voUtion),etne fuyons-nous pas tout ce qui peut l'altérer ou le détruire? Il est clair que lorsque un état émotionnel est purement agréable, Bain. — Émotions et Volonté 24

la volonté a de fortes raisons de le conserver (l). Cependant ces considérations ne peuvent s'appliquer à tous les modes d'excitation. Nous voyons parfois qu'une émotion très pénible opère de façon à ce que les causes mêmes du mal persistent. La peur est un exemple de ce cas. Le malheureux sous l'empire de la peur, serait bien heureux si l'excès même de son mal pouvait chasser de devant ses yeux terrifiés les images et les objets origines de sa frayeur. Ici la marche naturelle de la volition est manifestement altérée et paralysée par quelque influence étrangère. Il en est encore de même pour la colère. Je suis convaincu qu'on éprouve du plaisir à donner libre cours à son ressentiment, mais l'énergie de la vengeance est souvent hors de proportion avec la souffrance écartée ou le plaisir cherché. Je ne parle pas du calcul des conséquences futures de la vengeance ; dans la grande majorité des cas ce calcul montrerait que pour ce qui a rapport au bonheur de l'individu, la colère est une faute, une méprise; car même dans le moment précis, les actes accomplis ne sont pas mesurés d'après l'estimation naturellt de la souffrance ou du plaisir. En résumé, il y a dans l'excitation des émotions violentes une puissance autre que celle de la volonté, et qui exerce cependant aussi un contrôle sur les actes et sur la pensée. Ce n'est certainement pas à cause d'un stimulus agréable que toutes les pensées que nourrie l'esprit contre la personne qui la met en colère, sont défavorables. C'est là une propriété du sentiment dans son caractère strictement émotionnel, et nullement volitionnel.

Une émotion persiste dans l'esprit et y exerce une influence prépondérante non pas seulement parce qu'elle est agréable ou pénible, mais parce qu'elle est forte. C'est l'effet de ce que nous appelons « l'excitation » de l'émotion. La puissance nerveuse est accumulée dans quelque coin du cerveau et en connexion avec une classe de pensées; toutes les idées qui appartiennent à cette classe ' s'éveilleront facilement tandis que d'autres dormiront. Dans un état d'exaltation, de joie, les pensées sont aimables et ar-

(1) Lorsqu'une émotion est agréable, l'émotion et la volition travaillent dans lamêmedirection.Lorsquel'émotion est pénible elles agissent en sens contraire surtout pour le contrôle sur l'attention, et la suppression ou la diminution des idées et pensées pénibles.

dentés. Quand l'excitation est mélancolique, les pensées ont une teinte correspondante. Quand cette joie ou cet abattement ont pour causes des objets sans intérêt spécial, les pensées qui naissent de préférence sont celles qui ont rapport simplement au sujet.

Dans cet état d'esprit, on perd tout calme, tout équilibre; les jugements et les convictions sont troublés et faussés. Pour décider sagement il faut que toutes les considérations se présentent avec leur force naturelle, ce qui n'est possible que lorsque les courants nerveux ont partout la même énergie et que le système nerveux et le système intellectuel sont en balance parfaite. Le trouble qu'apporte une émotion, une excitation spéciale, une idée fixe, empêche les considérations diverses de se faire également jour, et la décision prise alors est dite partiale (1). Dans le chapitre suivant nous reviendrons sur la perversion émotionnelle et sur son influence sur les motifs de l'action volontaire.

Ainsi dans l'exercice du contrôle de la volonté sur la pensée nous trouvons souvent deux forces contre une : la tendance qu'a l'inteHigence à suivre la direction où l'entraînent les plus fortes de ses associations, et la tendance émotionnelle qui fait que, sous l'influence d'une excitation présente nous caressons une classe de pensées et bannissons les autres. Ce n'est pas la première de ces deux tendances qui rend si difficile le contrôle de la volonté sur la pensée, mais bien la seconde, qui par l'intermédiaire d'une émotion, rend une classe de considérations toute puissante sur l'esprit.

(1) M. Spencer a heureusement rendu le côté physique de cette situation d'esprit [Psychologie) .

Page 1