CONFLIT DES SENSATIONS ACTUELLES
quelle est la sensibilité relative de deux personnes soumises aux mômes influences.
De même, lorsque deux sensations présentes dictent deux conduites opposées, ce n'est que par l'expérience qu'on peut déterminer la force relative des deux. La volition découvre quelle est la plus forte, et juge en dernier ressort. Une créature à laquelle on laisse sa libre volonté, et qui est sous l'empire de deux influences, décidera évidemment en faveur de la meilleure pour elle. J'entends par Hbre volonté, qu'il n'existe pas en dehors des deux influences émotionnelles d'autre cause de mouvement. Donnez de la nourriture à un oiseau dans une cage, et en môme temps ouvrez la cage et la fenôtre, et le choix qu'il fera entre le repas et la liberté montrera de quel côté est pour lui le plus grand plaisir. Lorsqu'il nous faut traverser une rue boueuse nous sommes solicités par deux motifs : l'un nous pousse à nous diriger directement vers notre destination, l'autre à éviter de nous crotter. L'enthousiasme pour le sport, en nous faisant oublier fatigue, faim, froid, nous prouve qu'un plaisir peut contrebalancer bien des souffrances. C'est par de semblables observations que nous arrivons à connaître une région importante de notre être intime, à connaître les goûts et les antipathies, en un mot à comparer la force des influences qui agissent sur la volonté. Lorsque les circonstances sont favorables à l'expérience, c'est-à-dire lorsque l'individu est dans de bonnes conditions moyennes, et indépendant de toute idée fixe ou de toute autre influence extraordinaire, on admet que le résultat obtenu est concluant, et n'a besoin que rarement d'être revisé ou annulé ; tant est grande la constance du caractère mental. Chaque animal a ses exercices favoris, ses odeurs, ses goûts, ses plaisirs préférés. Des tribus se fondent pour satisfaire ces goûts en commun. De même pour les souffrances qui se dressent contre des jouissances ou contre d'autres souffrances, nous mesurons l'intensité par les impulsions qu'il a fallu surmonter. L'animal qui chasse malgré une extrême fatigue et des dangers à courir atteste par là qu'il est affamé au plus haut point.
4. — Si nous comparons dans différentes occasions, la stimulation volontaire agréable ou pénible, nous pouvons être trompés par la condition changeante des organes actifs. Parce qu'une chose éveille l'activité pendant la matinée et
qu'une autre n'y réussit pas pendant la soirée, il ne s'ensuit pas que la première soit propre à faire naître une émotion plus forte que ne le fait la seconde. Il y a des moments où les parties qui exécutent les décisions de la volonté sont prêtes à répondre à la stimulation, d'autres moments où c'est tout le contraire. Nous devons donc faire nos expériences autant que possible lorsque les conditions physiques et mentales sont les mêmes, ou bien les faire dans toutes les circonstances afin d'avoir des moyennes. Lorsque nous avons constaté que l'effet produit un plaisir donné dans des circonstances assez diverses pour éliminer toutes les différences qu'il peut y avoir entre les activités individuelles, nous jugeons du rang que doit occuper ce plaisir dans l'échelle de la sensibihté du sujet. Certains organes, les mains, les membres, sont plus actifs que d'autres ; mais la volonté n'en reste pas moins une, tandis que les sensibilités sont multiples ; notre puissance executive est soumise à toutes les stimulations celle qui la fera agir à un moment donné, sera celle qu'on estimera la plus forte pendant ce temps.
La comparaison entre une personne et une autre fait découvrir un élément de variété dans la volonté elle-même ; ce qui fait que deux hommes peuvent ne pas être également mus par la même sensation, la même émotion sans pour cela différer quant à leur constitution émotionnelle. L'activité volontaire est souvent plus développée chez une personne que chez une autre. Nous jugeons qu'il en est ainsi lorsque nous remarquons une disposition à entrer en activité pour tous les motifs indifféremment ; la disposition contraire est une inactivité générale malgré tous les genres possibles de stimulation. Un homme peut agir, se lancer dans les affaires sans pour cela que ses sensations de froid ou de faim soient plus fortes et même aussi fortes que celles d'autres hommes ne faisant aucun effort. Nous ne pouvons donc juger les plaisirs et les souffrances d'une personne, les comparer à d'autres, tant que nous ne connaissons pas les différences d'énergie volontaire chez les personnes à comparer. Nous pouvons évaluer ces différences en établissant des moyennes ainsi qu'il a été dit plus haut. Une activité également manifestée lorsqu'elle est sollicitée par tous les motifs indifféremment, est la preuve d'un grand développement de la volonté ; dans un esprit aussi actif, un rien peut provoquer
l'action comme le ferait un violent coup d'éperon pour un esprit d'une trempe différente.
5. — Dans les exemples que je viens de citer, j'ai toujours supposé que le conflit était entre des impressions actuelles. Passons maintenant au conflit des motifs idéaux et des motifs actuels. Nous aurons ici un champ d'observations encore plus vaste. La longue liste de nos souffrances et de nos plaisirs est plus ou moins gravée dans notre mémoire; elle inspire des actes volontaires afin de ramener ou de prévenir le retour de la réalité ; un stimulus contraire, une sensation actuelle, peut aussi être présent et rivaliser d'influence avec les motifs ou fins en idée. Je me rappelle les souffrances d'une fatigue musculaire excessive et en même temps je jouis de l'excitation produite par un jeu, une partie de chasse; il y a là deux motifs hostiles en contact; si le plaisir de la chasse est le sentiment le plus intense, c'est lui qui l'emportera; si la souffrance dont je me souviens est très forte et si son souvenir est assez frais, assez vivant pour me représenter toute sa force dans la réalité, il est probable que par une détermination volontaire, j'abandonnerai le plaisir -présent. Par une comparaison, qui n'est pas toujours juste, on cherche la force relative des impressions contraires au moment où elles sont produites par la réalité ; la reproduction idéale d'une impression peut être mauvaise et ne pas donner une idée juste de la force dans l'actuel ; c'est ainsi qu'une chose qui a paru très pénible lorsqu'elle s'est produite peut ne pas être assez appréhendée lorsqu'on ne la ressent que par anticipation. Les souffrances que causent des excès de jouissances sensuelles sont souvent grandes, aiguës et parfois abattent, affaiblissent toute la masse: mais si le souvenir de ces souffrances s'évanouit avec la réalité, rien ne pourra empêcher le stimulant agréable qui est au début de ces excès, d'accomplir son œuvre. L'homme dont l'éducation est complète sur ce point est celui qui estime toujours exactement ce qu'il a souffert, la somme de plaisir dont il a joui, qui sait lier ses souffrances ou ses plaisirs aux objets qui les ont amenés, et qui, en cas de conflit, peut présenter à l'ennemi une résistance aussi forte que s'il était soumis à une impression actuelle. Voilà une supériorité de résistance, que donne l'âge; mais, comme je l'ai déjà fait remarquer, la mémoire peut être particulièrement développée sur ce point, et
l'on peut être d'une sagesse pratique précoce comme il y a des mathématiciens, des peintres, des poètes précoces. Quand nous rencontrons une personne qui manifeste une volonté énergique de conserver la santé, nous pouvons interpréter sa conduite de plusieurs manières. Elle peut être d'une constitution très-sensible à tous les genres de dérangements, si bien que sa volonté est fortement sollicitée dans le sens de la précaution et de la prévoyance; cet excès de sensibilité fait aussi que les souffrances à éviter se gravent mieux dans le souvenir. Si avec cela cette personne a une tendance à être prudente, on peut être sûr qu'elle fera tout pour se protéger contre les maladies, et que toute nouvelle expérience de mauvaise santé ajoutera à la force de la représentation idéale du mal. Dans un tel état de chose, il faut un plaisir bien fort pour faire oublier les mesures de prudence, car plutôt que de le faire, on laisserait naître des souffrances réelles sur d'autres points. Prenons un autre cas. La pauvreté entraine après elle un cortège de souffrances et de privations dont souffrent tous les hommes, mais plus ou moins à cause des différences de sensibilité entre les constitutions. Une nouriture insuffisante et médiocre, des vêtements pauvres, un logement misérable, l'absence de jouissances, une position incertaine, voilà des malheurs sentis de tous, mais qui, dans l'actuel, n'opèrent pas également à tous les moments. La volonté de sortir de la pauvreté par le travail, la tempérance, et tous les autres moyens pour parvenir à la richesse, est parfois annulée par la pression de l'actuel, tandis qu'après un temps, c'est le souvenir de ces misères qui doit être l'aiguillon de la volonté.
Si le malheureux est jusqu'à un certain point insensible à ses maux, si un travail régulier lui fait horreur, il finira par tomber dans la dégradation et la paresse incurable des races inférieures. Il peut cependant avoir très bien conscience sur le moment où il a faim ou froid, de ce qu'il souffre, et avec cela manquer absolument de la mémoire nécessaire, pour aiguillonner la volonté par l'image de ses misères. En conséquence ses efforts préventifs seront faibles, incertains et par conséquent insuffisants. Celui qui serait doué d'un autre genre d'intelhgence aurait sans cesse sa misère devant les yeux de l'esprit ; il combattrait sans cesse les motifs qui l'y
CONFLIT î:ntre l'actuel et l'idéal 393
entraîneraient davantage, et on reconnaîtrait en lui un homme laborieux et persévérant.
(). — Les plaisirs de l'airection sont parmi ceux qui influent le plus sur notre activité volontaire. Certaines personnes y sont plus sensibles que d'autres. Lorsque ces plaisirs ont beaucoup d'iniluenco, ils annulent beaucoup d'impulsions égoïstes et suppriment les transports trop prompts qui troublent les relations amicales.
Bien que ces plaisirs comptent parmi nos impulsions les plus nobles, ils ne mènent pas à une conduite purement désintéressée ; nous devons cependant constater, dans les esprits bien constitués, l'existence du désintéressement pur en conflit perpétuel avec toutes les impulsions égoïstes. Ce conflit rappelle la lutte également éternelle du devoir et de l'intérêt. C'est en observant le développement de la sympathie que nous pouvons découvrir les circontances qui augmentent la force des motifs désintéressés (V. aussi chap. x\
7. — Je viens de parler du conflit entre l'idéal et l'actuel, entre une jouissance actuelle des sens, et une jouissance future contraire, telle que me la représente mon intelligence. Nous pouvons facilement faire appela d'autres exemples. Les motifs en lutte peuvent être tous deux idéaux, lorsque par exemple la perspective d'un jour de plaisir est liée à celle de souffrances subséquentes. Notre décision dépend alors premièrement de l'intensité comparative des deux motifs telle qu'elle a été expérimentée dans l'actuel, secondement de la fidélité du souvenir. Si la mémoire ne se rtippelle que le plaisir dans toute sa vivacité originale, pendant qu'elle se souvient à peine des souffrances qui l'accompagnent, nous pouvons être sûrs que nous céderons aux sollicitations du plaisir, bien que dans un même conflit, mais actuel, la souffrance eût pu être le motif déterminant. Bien souvent, le souvenir de la souffrance étant plus vif que celui de la jouissance, c'est lui qui l'emporte dans cette lutte. Je peux refuser le plaisir que je prendrais si je me joignais à une joyeuse partie, parce qu'une expérience passée ne m'a pas laissé le souvenir d'une grande jouissance, tandis que j'ai le sentiment très vif du temps que je perdrais, du retard que j'apporterais à l'exécution de quelque autre détermination de mon esprit. C'est ainsi que nous sommes souvent les victimes de comparaisons imparfaites. L'image bien nette de
quelque plaisir familier peut nous faire rejeter une jouissance bien plus grande mais dont la conception idéale n'est pas égale à la réalité, parce que cette réalité n'est pas souvent expérimentée ou qu'elle l'a été dans un temps lointain. Celui qui n'a joui que rarement du plaisir si excitant du sport ne peut pas rendre justice à ce plaisir en tant que motif. Il est néanmoins possible de suppléer au manque de répétition dans l'actuel par la répétition idéale; c'est ainsi que nous nous souvenons pendant de longues années d'une ou deux journées où nous avons joui d'un bonheur sans mélange.
8. — Nous n'avons pas besoin de nous étendre davantage sur les fins agrégées, propriété, richesse, avantages sociaux, relations du monde. Leur force dépend des plaisirs futurs qu'elles assurent, des souffrances qu'elles éloignent, et du sentiment plus ou moins vif que nous avons des avantages qu'elles nous procurent; il faut encore tenir compte delà tendance qu'ont quelques-unes de ces fins à revêtir un charme particulier et indépendant à cause de leur caractère même d'agrégat. Nous pouvons être trop influencés par ces grands motifs d'action comme nous pouvons ne pas l'être assez. Une personne peut dédaigner -d'acquérir la richesse, non pas parce qu'elle est insensible aux jouissances et aux avantages qu'elle en retirerait, mais parce que son intelligence n'a pas été assez impressionnée par ces avantages pour les avoir toujours devant les yeux même lorsqu'ils sont absents. C'est là une des erreurs de la jeunesse, comme l'avarice est un vice de vieillesse. Il en est de même pour la science et pour bien des acquisitions de valeur. Les plaisirs qu'elles procurent, les conséquences fâcheuses qu'entraînent leur absence peuvent être vivement sentis sur le moment ; mais, par défaut de répétition dans l'actuel, l'esprit ne les a pas assez présents pour empêcher la volonté de les oublier lorsque se pressent chaque jour des motifs contraires.
9. — Les fins exagérées, par leur nature môme, enflamment l'imagination pour un objet, si bien que tous les intérêts opposés perdent de leur influence. Il faut que le souvenir d'une peine aiguë, soit bien fort pour lutter contre l'attente passionnée d'un plaisir. L'esprit excité comme il le serait par l'orgueil, la crainte, l'antipathie, devient incapable de considérations autres. Une souffrance, un plaisir actuel même ne pourraient luttercontre le torrent de la passion ainsi excité, à