CHAPITRE VII
1 . — La délibération est un acte volontaire fait en vue de terminer un conflit entre des motifs opposés ou mêlés. On peut d'abord supposer que deux sentiments sont opposés l'un à l'autre, et comme dans l'immortel exemple de Buridan, que ni l'un ni l'autre n'ayant la force de triompher de son adversaire, le conflit n'est pas suivi d'action. L'animal ne pouvait satisfaire sa faim, parce qu'il se sentait si également attiré vers les deux bottes de foin qu'il ne pouvait se décider à commencer par l'une plutôt que par l'autre. De même un plaisir et une souffrance opposés peuvent être équivalents si bien que nous n'agissons ni dans un sens ni dans l'autre. C'est ce qu'on appelle être indécis. Mais pendant le moment de suspend les courants de la pensée rapportent quelque nouveau motif qui, de tout son poids, fait pencher la balance d'un côté. Les deux motifs paraissent d'abord égaux, un moment de réflexion en plus, et l'un paraîtra supérieur à l'autre ; ou bien, dès le commencement, ils présentent une grande inégalité qui conduit à une décision immédiate : mais si l'action n'est pas aussitôt accomplie, des considérations subséquentes peuvent établir l'égalité et par conséquent l'indécision.
Nous savons tout cela par expérience ; nous savons combien il est dangereux de transformer en action le résultat du premier combat entre les motifs opposés ; et la crainte que nous avons des conséquences fâcheuses est pour la volonté un stimulant semblable à celui d'autres souffrances. Donc la délibération est pour moi une opération volontaire.
MOTIFS 1)K DKLIHÉllATION 397
L'idée qu'un iiuil probable résulterait d'une décision trop hâtive, empêche d'agir même lorsque les impulsions actives sont très fortes. Dans beaucoup de cas on constate l'introduction d'un troisième élément qui neutralise l'ascendant pris par le plus influent des deux autres. Ainsi, soit qu'il y ait équilibre parfait entre les motifs, soit qu'il y ait inégahté composée par l'introduction de nouvelles considérations, il y a dans la déhbération un moment de suspend pendant lequel l'esprit est ouvert à de nouvelles suggestions dues à la chaîne des associations, ou à de nouvelles obervations sur les motifs concluants ; dans ce délai voulu avant l'acte final, il n'y a rien que nous n'ayons déjà constaté dans l'opération de la volonté. C'est le souvenir de malheurs dus à une trop grande précipitation qui est ici le stimulus de la volonté. C'est le souvenir d'une nuit sans sommeil qui nous fait éviter de commettre à nouveau la méprise qui était la cause du mal. Le motif qui conduit une délibération volontaire est parfois exagéré ; car le mal d'une décision trop prompte étant seulement probable et imaginé, la peur peut intervenir, et par son influence exagérée sur la pensée, troubler l'exercice de la volonté ; dans ce cas le délai apporté avant d'agir ne ferait que rendre l'acte plus absurde. Une intelligence bien développée évalue tout de suite le temps nécessaire pour peser le pour et le contre d'une question et après ce temps raisonnable écoulé, se décide en faveur des motifs qui lui semblent les plus forts. Les hommes, bien souvent, ou prennent des résolutions prématurées ou se laissent balancer dans l'indécision. La difficulté de s'imposer un temps pour délibérer est très grande surtout si le motif qui pousse à l'activité immédiate est très fort. L'impétuosité de la jeunesse, le feu de la passion ne permettent pas d'observer le délai nécessaire ; si nous avançons en âge, ou si nous avons un tempérament lent, l'hésitation ne nous est plus aussi pénible. Nous pouvons cependant dire que les résultats malheureux de l'activité trop prompte sont des motifs de fuir la précipitation que l'on peut classer parmi les motifs intermédiaires qui, dans tout être humain bien constitué ont leur part d'influence sur la volonté. La sphère de l'activité volontaire se trouve ainsi singulièrement étendue. Un premier motif donne naissance à certaines impulsions qui préviennent beaucoup de conséquences fâcheuses
dont elles ne sont ainsi en vérité que le résumé, que les représentants. De là la nécessité de confronter en idée nos différentes sources de plaisirs et de souffrances avant de les laisser entrer en lutte dans l'actuel. C'est grâce à ce procédé que nous devenons, à mesure que nous nous développons, de moins en moins les esclaves des impulsions isolées et que nous passons, pour parler le langage courant, au rang « d'agents libres ». En délibérant, en suspendant pour un temps notre jugement, nos décisions finissent par être celles qui servent le mieux nos intérêts, ou notre bonheur en général.
2. — Prenons un exemple très simple. On nous demande soudain de prêter assistance à un parent, à un ami, à quelqu'un qui a notre sympathie ou notre estime. Nous nous trouvons alors entre un sacrifice qui implique peine ou privation pour nous, et une impulsion inspirée par notre affection pour une autre personne. Une décision instantanée montrerait quel est le sentiment qui a le plus d'influence au moment même. Mais l'expérience nous a appris combien sont souvent pénibles les conséquences d'une décision trop prompte ; et sans mettre pour cela en péril les intérêts qui peuvent être en jeu, nous nous arrêtons un instant afin que la thèse du pour et du contre soit également soutenue devant notre intelligence. Nous examinons sous tous leurs aspects les mérites et la conduite de la personne en question. Peutêtre l'assistance demandée serait-elle une prodigaHté sans aucun bon résultat, ce qui serait un motif de ne pas répondre à la demande. Peut-être avons-nous reçu nous-mêmes un certain nombre de bons offices de cette même personne, ce qui alors nous pousserait à faire quelque chose pour elle. Enfin, ce qu'on nous demande peut réduire de beaucoup nos moyens, nos forces et nous mettre sous la dépendance d'autres obligations ; un autre fait peut alors venir neutraliser l'effet produit par un fait antérieur et diminuer les forces de l'opposition. Toute nouvelle suggestion tend à ajouter ou à retrancher à la force de l'un ou de l'autre des arguments rivaux. Un motif peut sembler très pressant à un moment, puis, à cause d'une circonstance inaperçue jusque là perdre soudain la moitié de son influence. Pendant ce temps la volonté délibérative bien disciplinée résiste aux solUcitations des deux couples ennemis jusqu'au moment