‹ Les émotions et la volontéChapitre 116 sur 194 · MOTIFS DE DÉLIBÉRATION · texte numérisé non relu

MOTIFS DE DÉLIBÉRATION

OÙ l'on ne découvre plus aucune nouvelle circonstance ; les débats une fois clos, la crainte des conséquences fâcheuses d'une résolution hâtive cesse d'agir, et la volonté est libre de pencher pour les motifs qui semblent présenter la plus grande somme totale de puissance. Ne prendre que le temps exactement nécessaire à la délibération, et rien de plus, c'est faire preuve du plus haut développement possible d'intelligence et de volonté combinées ; c'est montrer qu'on comprend également les désavantages des conclusions irréfléchies, que par conséquent on lutte contre les impulsions les plus naturelles, et les désavantages des indécisions sans lin, qu'on surmonte donc cette faiblesse qui naît de la crainte de commettre des erreurs. L'un et l'autre défaut viennent de motifs naturels qui ont leur influence sur la volonté tout comme l'auraient d'autres souffrances expérimentées et redoutées. Ces motifs sont des souffrances idéales de leur nature puisque dans la majorité des cas l'intelligence se les représente non comme certaines, mais comme probables. En tout cas, quelque compliqué que soit un cas particulier, jamais il ne pourra cacher ce fait général, c'est que notre activité volontaire est mise en mouvement par les deux grandes classes de stimulants : il faut toujours qu'il y ait un plaisir ou une souffrance, présent ou à venir, au fond de toute situation active. Le moment de suspend, la délibération est née de la souffrance ; c'est aussi, stimulés par l'anticipation d'un mal, que nous terminons le débat en temps voulu ; et ce sont ces deux souffrances différentes ayant puissance de motifs, qui, dans toutes les occasions, permettent de résister au torrent des impulsions du moment, et d'augmenter ainsi la sagesse pratique, sauvegarde du bonheur de la vie (1).

3. — Nous pouvons encore remarquer que lorsqu'on s'impose de suspendre pour un temps son jugement, on découvre une foule de nouveaux motifs d'action. Malheureusement pour beaucoup d'esprits, le dernier arrivé est toujours le plus fort par ce fait seul qu'il se présente lorsque d'autres sont déjà relégués au second plan. De même qu'une souffrance actuelle a naturellement plus d'influence sur la volonté que la même

Voyez pour plus de détails les exemples donnés par Sir G. C. Lewis, Methods of Observation and Reasoning in Politics, chap. xxiii.

souffrance idéale, de même un motif est plus puissant au moment où il se présente à l'esprit et il faut une éducation particulière pour arriver à ne pas répondre, aux dépens d'autres motifs, à ses sollicitations. Il faut que le sentiment des conséquences fâcheuses soit ici notre conseiller. Bien des expériences pénibles nous ont appris que notre dernière idée n'est pas nécessairement la meilleure ; de là naissance d'un sentiment qui pousse la volonté à résister à la trop grande influence de la dernière de nos impressions. L'esprit petit à petit, se soumet à une sorte de discipline et apprend à mettre immédiatement une impression nouvelle sur le même plan que les anciennes. Prenons un exemple facile. On propose à un homme cette alternative : une vie libre avec des ressources médiocres, ou une vie de contrainte avec l'abondance, la richesse. Supposons que les deux sentiments excités soient également forts, que l'amour de la liberté soit aussi profond que l'amour de la richesse, il faudra, avant de prendre une décision que l'homme délibère un certain temps. Au bout de ce temps, un certain nombre de motih pro et cou se seront accumulés, et lorsqu'une première réflexion aura fait pencher la balance d'un côté, le débat est clos, et la résolution adoptée prouve quel sentiment est le plus fort. Il peut arriver qu'au moment du conflit, les circonstances donnent une puissance accidentelle soit aux souffrances de la sujétion soit aux souffrances de la pauvreté et fassent pencher la balance du côté du plus faible en somme. Une personne expérimentée connaissant ces circonstances particulières, remettrait la résolution finale. Nous avons sans cesse sous les yeux des exemples du danger de prendre une résolution dans ces circonstances. Il est si difficile d'acquérir sur soimême l'empire nécessaire pour réfléchir avant d'agir que souvent nous sommes obligés d'accepter comme excuse de quelque erreur de jugement cette raison : un événement imprévu a influencé d'une façon irrésistible l'esprit de l'agent en cause. Les Athéniens lorsqu'ils condamnèrent leurs dix généraux pour n'avoir pas, après la bataille d'Arginusœ, sauvé les marins pris par la tempête sur des vaisseaux hors de service, étaient dominés par des sentiments de famille que réveillait toujours la fête de l'Apaturia. Le grand historien delà Grèce, tout en réfutant les accusations d'inconstance et de légèreté portées contre les Athéniens, leur reproche leur

ALGÈBRE MORALE U) l

laiblosso, car c'est ]jicii du la faiblesse, que d'être toujours conduit par l'impression dernière du moment. Toute question un peu excitante les irritait, les montait au point où c'est la passion et non la raison qui parle ; de là bien des actes dont ils se repentirent souvent. (Grote, Uislolre de la Grèce^ deuxième partie, chapitre lxiv.)

•i. — En réalité il est très difficile, lorsque le cas est compliqué et que les arguments pour et contre se ])alancent, de donner aux considérations contradictoires leur juste valeur de façon à avoir de chaque côté, à la fin du débat, une bonne appréciation totale. Le grand génie du calcul prudent. Benjamin Franklin, a laissé une lettre remarquable adressée à Joseph Priestley et intitulée : Algèbre morale ou manibre de trancher de soi-même les questions douteuses ; il y est recommandé, d'user, pour résoudre les problèmes pratiques de la vie de chaque jour, de la méthode artificielle en usage pour résoudre les questions d'argent. Je cite la lettre entière :

« Pour cette affaire si importante pour vous, et pour laquelle vous me demandez conseil, je ne puis, n'ayant pas connaissance de la chose depuis assez longtemps, vous donner mon avis et vous dire ce qu'il faut décider; mais je puis dire comment il faut vous y prendre pour vous décider. Quand un cas compliqué se présente, il est difficile surtout parce que toutes les raisons jiro et con ne s'offrent pas sur le moment, et en même temps à l'esprit ; les unes se font jour les premières, d'autres les suivent qui relèguent les précédentes dans l'obscurité. De là les projets formés et abandonnés, les incertitudes et les hésitations pénibles.

« Pour sortir de cette situation désagréable, ma méthode est celle-ci : diviser une feuille de papier en deux colonnes, écrire d'un côté le pro de l'autre le cou^ puis pendant les deux ou trois jours d'hésitation inscrire sous ces chefs les arguments pour ou contre qui se présentent à l'esprit. Lorsqu'on les a ainsi réunis sous les yeux, essayer de les évaluer à leur juste poids ; puis effacer les motifs opposés (un pour un) qui semblent s'équilibrer. Si l'on trouve nue raison pro égale à deux raisons con effacer les trois. Si deux raisons con égalent trois raisons joro^ effacer les cinq. En procédant ainsi on doit trouver de quel côté doit pencher la balance ; et si aprèsun jour ou deux de suspend, aucune nouvelle consi- Bain. — Émotions et Volonté. 26

dération importante pour ou contre, ne se fait jour, la décision à prendre est tout indiquée. Bien qu'on ne puisse mesurer la valeur des motifs pour ou contre avec une précision algébrique, cependant je crois lorsqu'on a ainsi aligné, comparé, pesé toutes les raisons on doit être en état de prononcer un meilleur jugement ; de fait je me suis toujours trouvé fort bien de pratiquer cette espèce d'équation, et ce que 2'dbpi^e\[e Algèbre morale. >^

5. — Une telle méthode, si par certains moyens artificiels elle aide l'esprit à se former une opinion, n'est pas à dédaigner. Dans les affaires, dans la science de semblables auxilaires sont indispensables. L'esprit humain n'aurait pas accomph les progrès dont nous bénéficions aujourd'hui sans l'aide de procédés pareils. J'en suis si convaincu, que je veux proposer une autre méthode pour sortir des délibérations comphquées et difficiles. Elle est surtout appropriée à notre faiblesse, au trop peu de résistance que nous opposons aux sollicitations du dernier motif présent. Je suppose que nous avons un certain temps pour nous décider entre deux manières d'agir, disons un mois de trente et un jours, et que chaque jour nous sommes occupés par des considérations contradictoires. Nous pouvons employer ou non la méthode de balance de Franklin, elle a ses avantages particuliers indépendants de la méthode générale. Ce que je voudrais, c'est que chaque soir on se souvînt de l'impression dominante du jour, et que pendant toute la période de délibération on conserva ce souvenir. Il arriverait qu'à certains jours nous serions davantage pressés par certains motifs ; que les jours suivants d'autres raisons auraient la prépondérance bien que pour l'ensemble le total de souffrances et le total de plaisirs fussent à peu près égaux. En assignant un certain temps pour délibérer on réduirait le nombre des circonstances accidentelles qui pourraient influer d'une manière fâcheuse sur l'évaluation générale ; et à l'expiration du délai accordé on aurait seulement à faire la somme des impressions dominantes de chaque jour pour voir quel côté l'emporte. Si le résultat de nos comparaisons donne vingt contre onze, ou dix-neuf contre douze, notre décision, selon toute probabilité sera bonne ; mais si nous avons quinze contre seize, nous pouvons être plus indécis, bien qu'en décidant pour ou contre, nous ne puissions, en ce cas, commettre une bien

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