B. — SIGNIFICATIONS DU MOT CONSCIENCE
La grande erreur que l'on fait à propos de la conscience me semble avoir rapport à l'attribut delà connaissance. « La conscience, dit Hamilton, est la connaissance qu'a l'esprit de ses propres actes et de ses propres affections », ce qui revient à la définition étroite de Stewart de l'étude de notre propre esprit. Un plaisir dont on jouirait seulement, mais qu'on n'étudierait pas, ne serait donc pas- conscient. Hamilton ajoute : « Il est évident que tout phénomène mental est un acte de connaissance et n'est possible que par un acte de connaissance ; car la conscience c'est la connaissance ; c'est en partant de ce principe que bien des philosophes, Descartes, Leibnitz, Spinoza, Wolf, Platner, et d'autres, ont été conduits à regarder la connaissance, ou la faculté représentative comme ils l'appellent, comme la faculté fondamentale de l'esprit, et dont dérivent toutes les autres facultés. » Il croit que c'est pourtant aller trop loin. « Ces philosophes ne remarquent pas que bien que le plaisir et la souffrance, le désir et la volition, ne soient que ce qu'on les connaît être, il y a cependant dans ces modifications, une qualité, un phénomène de l'esprit absolument nouveau qui ne faisait pas partie de la faculté de connaître, qui ne pouvait donc en sortir. La faculté de connaître est sans doute la première, et la condition sine qua non des autres facultés ; nous pouvons concevoii' un être qui posséderait la faculté de connaître et qui cependant serait entièrement privé du pouvoir de souffrir ou de jouir, de désirer ou de vouloir. » [Métaphysique, lect. XI.) Ainsi dans les trois grandes fonctions de l'esprit, c'est la faculté de connaître qu'on affirme être la première et la plus fondamentale ; elle est indépendante des deux autres pendant que les deux autres dépendent d'elle.
On peut donc dire qu'Hamilton affirme qu'un état mental
doit être à la base d'un état de connaissance ; qu'un plaisir n'est un plaisir et ne peut être un plaisir que lorsqu'il y a quelqu'un, nous ou une autre personne, pour noter que nous jouissons ; que ce n'est pas l'intensité d'un sentiment qui fait qu'il est conscient, mais bien l'opération par laquelle on reconnaît l'émotion comme un fait ou un phénomène de notre être. Ce n'est pas seulement Hamilton et ses disciples qui soutiennent cette théorie ; elle est très répandue en Allemagne. Pour moi je ne puis l'adopter, il me semble qu'elle pervertit les faits. J'admets pleinement que lorsque nous avons une émotion, que ce soit un plaisir ou une souffrance, il est en notre pouvoir d'étudier cette émotion, de la reconnaître comme un fait, delà comparer avec d'autres émotions, et qu'il n'y a pas d'état qui soit un état conscient si nous n'avons pas la possibilité de le connaître ; mais je n'admets pas que cette possibilité de le connaître soit le fait fondamental, la condition sine qua non de l'émotion. Une émotion très intense attire naturellement l'attention sur elle-même ; mais cette attention ne fait pas l'émotion ; si cela était, plus nous serions attentifs plus nous sentirions ; en fait, lorsque une émotion est très forte, son étude a un effet apaisant, toutes les forces de l'esprit se concentrent alors sur l'étude à faire, la connaissance à acquérir.
lime semble plus conforme aux faits de considérer l'émotion comme un élément conscient, qu'elle soit connue ou non, qu'on fixe sur elle peu ou beaucoup sa pensée. Les trois grandes fonctions de l'esprit s'entremêlent tellement qu'il est presque impossible d'en trouver une agissant absolument isolément des autres ; nous ne pouvons être tout émotion, sans un élément d'intelligence ; il est impossible d'être conscient sans que quelque élément intellectuel vienne nous instruire sur nous même, ou sur le monde extérieur. Nous ne pouvons ne faire que vouloir, sans sentir ou connaître. Et cependant Hamilton soutient que nous pouvons être tout connaissance, exister dans un état de cognition, non accompagné d'émotion ou de volonté. C'est cela que je refuse d'admettre. Nous pouvons avoir un état de conscience où nous connaissons sans éprouver ni plaisir ni souffrance, et par conséquent sans avoir de motif volontaire d'action, mais non pas sans une certaine somme d'excitation neutre que je regarde comme une nuance de l'émotion, comme un moment
accidentel où les éléments agréables ou pénibles de rémotion se neutralisent les uns les autres.
Le professeur ITlrici, de Halle, dans la critique qu'il a faite de mes deux volumes dans le Zeltschrift fur Pfdlosophie und })]iilQSophische Krilih i38'' vol. part. II, 18G1), me reproche d'employer le mot conscience comme synonyme d'émotion, parce que, dit-il, sentir est une chose, connaître que nous sentons, une autre, et que cette dernière seule peut s'appeler conscience. J'ai déjà changé ma manière de m'exprimer à ce sujet ; pour des raisons déjà exposées [les Sens et rintelligeiice) }e me sers du mot émotion (feeling ) pour désigner un genre dont en réalité la sensation [et sentiment musculaire) et l'émotion sont les deux espèces ; et du mot conscience pour désigner tout état de la vie mentale, subjective ou objective. J'ai essayé d'expliquer comment la conscience en tant qu'émotion était liée à la conscience en tant qu'intelligence ; je place comme transition entre les deux, l'excitation neutre.
Le contraste entre l'émotion et la connaissance que nous avons de l'émotion, tel que l'expose le professeur Ulrici, correspond à la différence qu'il y a entre ce qu'on appelle la stimulation réflexe et la sensation avec sentiment, au sens ordinaire du mot ; il attribue la première à l'animal comme sa seule vie mentale, il réserve la seconde à l'homme. Cette manière de faire est pour moi, d'abord une licence de mots, ensuite une supposition aussi gratuite qu'inadmissible. On se sert ordinairement du mot sentir pour signifier qu'on vit mentalement, qu'on est éveillé, ou conscient, qu'on jouit, qu'on souffre ou qu'on est simplement excité : le vrai problème à" débattre c'est celui que j'ai déjà signalé à propos de la théorie d'Hamilton : La conscience ffee/ùif/^ est-elle basée sur la coimaissance, ou la conscience et la connaissance sont-elles des fonctions égales mais inséparables de l'esprit ?