CHAPITRE V
1. — Éprouver de la sympathie, c'est entrer dans les sentiments d'un autre être et agir pour cet autre comme pour soi. C'est l'impulsion du sacrifice de soi-même en opposition avec l'impulsion égoïste. Celui qui satisfait sa propre faim, allège ses propres maux, flatte ses propres sens, cherche sa vengeance personnelle, étanche sa curiosité propre, ne se préoccupe que de ses besoins futurs, est occupé de ses intérêts, agit comme s'il n'y avait que lui d'intéressant dans le monde. Celui qui, sans penser à une récompense, prend soin des plaisirs et des besoins des autres, sympathise avec eux, on dit qu'il répand sa tendresse, se sacrifie pour son prochain.
2. — Dans les relations forcées de société, faire une faveur procure si souvent une faveur en retour qu'on a pu argumenter d'une façon plausible contre l'existence d'une conduite purement désintéressée en disant que ce n'est que de l'égoïsme déguisé. Les faits qui se refusent à cette interprétation sont ceux-ci : Les impulsions de pitié instantanées, irréfléchies, pour les êtres malheureux, que ce soient des étrangers, des ennemis, des criminels, des bêtes même ; l'absence de toute balance entre une perte immédiate et un gain futur ; la suppression de services que l'on saurait être payés de retour. L'égoïsme le mieux entendu ne saurait expliquer la conduite du bon Samaritain. Les êtres humains qui dans tous les âges ont volontairement donné leur vie pour leur patrie ne pouvaient être influencés par des considérations égoïstes. Beaucoup sans doute ont vécu avec l'es-
poir d'une vie future, mais cette croyance n'est nullement universelle ; et pour la masse des esprits ce n'est pas absolument certain que celui qui abandonne cette vie, recevra pleine compensation dans une autre.
3. — En remettant à plus tard l'examen du fondement suprême, dans notre constitution, de cette tendance à sortir de nous-mêmes, j'essaierai d'abord de définir avec précision les conditions du développement sympathique tel qu'il nous est révélé par l'observation. Généralement parlant, il y a association entre certaines manifestations des sentiments et les sentiments eux-mêmes, rapport que nous connaissons par l'expérience. Là où l'on donne les manifestations, les signes d'un état de sentiment, le sentiment sera éveillé ou tendra à s'éveiller. Les circonstances qui favorisent cette association, celles qui aident à son rappel ont été discutées ailleurs. (Voyez Contiguïté. — Objets et sentiments. — Émotion idéale.) La circonstance dont on doit tenir le plus de compte en étudiant la sympathie, ce n'est pas la résurrection du sentiment, mais l'attacliement de ce sentiment à une autre personnalité et l'effet des conséquences dans ce caractère. Envoyant un autre homme en danger, nous pouvons nous rappeler les dangers semblables par lesquels nous avons passé, et nous sentir effrayés, mais si nous en restons là. nous sommes purement égoïstes et nullement sympathiques.
4. — Nous connaissons la sympathie d'abord par notre propre expérience de ce sentiment à l'état actuel. Chaque liomme a une certaine expérience des sentiments humains, cette expérience est seulement plus ou moins étendue suivant les individus. Nous connaissons tous une grande variété de sentiments, les plaisirs et les souffrances des sens, les émotions les plus simples. Les gens âgés ont naturellement plus d'expérience que les jeunes gens, l'homme civilisé et élevé plus que celui qui ne l'est pas . A chaque situation sont attachées des expériences caractéristiques et particulières. La maternité donne naissance à un groupe spécial d'émotions que ne peuvent connaître ceux qui n'ont pas d'enfant.
Parmi les efforts de l'intellect constructeur il y en a qui tendent à concevoir de nouvelles émotions encore inexpérimentées. Tant que ces efforts existent, la base de notre caractère émotionnel s'élargit ainsi que notre faculté sympathique.
Ce n'est pas assez d'avoir d(ï rexpérience émotionnelle, il faut encore pouvoir se rappeler cette expérience, se la représenter effectivement dans l'esprit. Cela snppose, entre autres choses, une répétition considérable du sentiment. Un malade par accident quoique ayant souffert beaucoup peut ne conserver de son état qu'un souvenir trop faible pour exciter la sympathie, il n'en est pas de même d'un malade toujours souffrant. Nous avons souvent remarqué dans le cours de cette étude sur l'esprit que pour les idées de prévoyance aussi bien que pour la sympathie le souvenir effectif des plaisirs et des souffrances est nécessaire.
5. — A côté de l'expérience des sentiments il y a l'expérience des manifestations extérieures, des signes, c'est-à-dire les expressions reconnues des sentiments des êtres vivants, la voix, le mouvement, les gestes, les démonstrations de toute espèce.
Parmi les signes associés au sentiment on donnerait probablement la première place à la voix, par la raison que nous sommes toujours affectés par notre propre voix, au lieu que nous ne voyons pas nos propres traits ; puis par la raison que le choc du son formant une brusque transition après le silence, impressionne plus qu'une simple variation dans l'extérieur sur lequel nos yeux sont déjà ffxés, enfin parce que l'émission du son est le plus profondément significatif de tous les signes de l'état mental des animaux ou des hommes.
Les mouvements visibles impressionnent suivant leur brusquerie, leur rapidité, leur durée. Nous sommes suffisamment conscients de beaucoup de nos mouvements pour les lier à nos états de sentiment. Nous sentons distinctement le choc, l'élan que nous éprouvons avec les émotions de la joie subite, de la colère, de la frayeur, et nous les associons à ces sentiments de façon à ce qu'ils puissent ensuite nous donner la clef des états émotionnels des autres hommes. Ce que nous considérons le plus, c'est l'expression des traits avec ces changements de couleur, d'attitude qui accompagnent les états mentaux.
Nous sommes encore aidés par une autre classe d'indications de sentiment qui ne sont pas à proprement parler les expressions du sentiment, mais qui sont pourtant encore un moyen de connaître les états des autres. Ce sont les causes
coimues, les collatéraux et les conséquences de nos différents plaisirs et souffrances, avec les agents extérieurs et la conduite qu'ils provoquent. La vue d'un charbon chaud en contact avec la peau fait penser à la souffrance d'une brûlure ; et quand ce fait se passe en notre présence nous connaissons la souffrance aiguë du brûlé ; en voyant les mouvements des traits à ce moment, nous avons les moyens de savoir quels sont les signes exprimant une souffrance aiguë. Nous interprétons de même les effets du plaisir ; nous connaissons le plaisir de la douceur qui est lié à un morceau de sucre ; nous remarquons les altérations dans la contenance d'un enfant qui jouit de ce plaisir et nous obtenons ainsi directement la connaissance de la liaison qui existe entre le plaisir et le mouvement du sourire.
C'est seulement par cette méthode détournée que nous pouvons interpréter les changements dans l'extérieur des individus, la rougeur, la pâleur, l'éclat ou le trouble des yeux.
A partir du moment où nous lions les sons vocaux à des sentiments, nous pouvons user des indications que nous donnent les sons pour apprendre les signes additionnels de l'expression extérieure. Un cri de souffrance appelle notre attention sur l'individu souffrant; nous connaissons déjà l'état d'esprit, nous remarquons ensuite les mouvements et gestes, et nous apprenons à associer ceux-ci avec le même état.
La situation grégaire des animaux sociables donne encore un moyen de connaître les signes du sentiment. Des êtres qui vivent ensemble sont affectés par les mêmes causes et éprouvent les mêmes sentiments. De cette façon, chacun pendant qu'il est conscient du sentiment, est témoin de son expression dans toute la troupe. Les plaisirs d'une nourriture abondante, l'excitation de la chasse, la crainte de devenir une proie, sont ressentis et exprimés de compagnie ; la coïncidence entre le sentiment et son expression ne peut être mal comprise, et il s'ensuit inévitablement une association entre les deux.
Le degré des croissances d'association entre les sentiments et leurs manifestations variées suit les lois applicables au cas. A côté de la répétition on doit tenir compte de l'intensité des sentiments d'un côté, et de la puissance des signes.
de l'autre. Pour les signes, ils doivent en tant que signes, faire impression sur les sens, et de plus être très distincts. On sait que la toux avec le son déchirant qu'elle produit, le parler rude à l'excès sont contagieux ; la raison probable de cet effet est leur intensité ou leur puissance. La contagion du bâillement doit être due à quelque cause semblable. Le rire est le plus puissant des contagieux parce qu'il unit les sensations fortes de la vue et de l'ouïe (l).
6. — La liaison entre les sentiments et leurs signes dépend toujours des forces intellectuelles. Une faible intelligence succombe ici comme dans toutes les autres branches d'acquisition. De là une raison pour que l'homme soit supérieur en sympathie à la brute, raison qui plaide aussi en faveur du caractère plus sympathique des races élevées et des individus les plus intelHgents. Cette règle est tempérée, mais non annulée par les cas où les forces intellectuelles sont concentrées sur d'autres objets, un homme peut avoir une grande intelligence et cependant ne pas l'employer à multipHer ou à renforcer les associations avec les sentiments.
7. — Lorsqu'on est sensible aux impressions des sens en général, on doit avoir une tendance à la sympathie. Une des plus grandes distinctions entre les êtres humains vient de ce qu'ils sont plus ou moins impressionnés par l'extérieur. Quelques hommes sont tout yeux, tout oreille, tout sens; ils sont au plus haut degré susceptibles de recevoir des impressions. Le tempérament contraire montre une activité spontanée très vive et paie le minimum d'attention aux choses extérieures. On doit supposer que la base physique du premier des caractères est une grande richesse des centres des sens, que celle du second est une faiblesse comparative des sens qui donne plus de liberté aux centres du mouvement. Que cela s'explique ainsi ou non, la distinction entre les deux tempéraments est fondamentale et profonde, tout en prenant
(1) La contagion du rire, suivant M. Spencer, est un exemple de la situation primitive qui a donné naissance à la sympathie, l'état grégaire où tous les membres du troupeau étaient soumis à des influences communes, et les exprimaient en commun. Une cause de plaisir opérant sur tous, était reçue et manifestée par tous : Il pouvait se former ainsi une habitude de manifester leurs sentiments à l'unisson, de façon à ce que l'individu soit disposé à faire chorus avec la masse sans être influencé par le même stimulant original.
des formes spécifiques variées très nombreuses. Etre plus occupé de sensations que de mouvements, c'est recevoir une grande variété d'impressions, et quand l'action commence elle est plus prudente, c'est-à-dire mieux accommodée aux cir contances. Pour que les sympathies soient larges et promptes, il faut d'abord une grande vigilance des sens, puis, comme complément, de la vigilance dans un sens particulier et non dans tous les autres. La décadence des sens, causée par l'âge ou par autre chose, contracte singulièrement la sympathie et augmente l'égoïsme d'un caractère ; les personnes sourdes deviennent déplus en plus personnelles. Une activité excessive diminue la faculté de recevoir les impressions extérieures qu'elles soient sympathiques ou autres.
Toute circonstance qui réprime la disposition à l'activité ouvre une plus large carrière à la susceptibilité passive. La mauvaise santé peut avoir cet effet, et l'influence apaisante de l'âge peut être, à ce point de vue favorable à la sympathie. Le tempérament féminin comme moins énergique, a encore au même point de vue un certain avantage. C'est par excès morbide de susceptibilité sympathique, résultat d'une mauvaise santé sur un esprit naturellement susceptible, que John Sterling se donna lui-même le coup de la mort. Voyant une servante qui essayait de tirer une table, il voulut l'aider et par un violent effort causa un mal irréparable à ses poumons très faibles.
Le raffinement adoucissant des manières, les occupations qui n'exigent pas un grand déploiement d'activité, peuvent aussi agir et augmenter la sympathie et la susceptibilité. Cet effet est caricaturé dans V Athénée, par Sir A. Grant. Un Sybarite déclare que « de voir des hommes bêcher la terre, cela lui donne un coup ». A quoi son ami répond « que la seule mention de ce fait le fait souffrir dans le côté ».
Le sommeil mesmérique est l'exemple extrême de la susceptibilité poussée au degré le plus exagéré. L'activité est alors supprimée et l'esprit ne travaille que dans un sens : tout ce qu'on lui suggère en ce sens est immédiatement saisi; les pensées sont alors à la merci du souffleur.
8. — La relation qui est établie entre la personne qui sympathise et celle avec laquelle elle sympathise, est une question vitale. Il est certain que nous sympathisons rapidement avec les personnes auxquelles nous sommes attachés, et
plus difficilement avec des indifférents, et pas du tout avec ceux que nous n'aimons pas. La sympathie et l'amour sont donc intimement unis, et il faut beaucoup d'attention pour montrer que malgré leur alliance, ce sont deux aptitudes distinctes. La communauté d'opinions, de sentiments, de situations, de fortunes, crée ce qu'on appelle la sympathie proprement dite, qui devient assez souvent de l'affection; mais pour cela il faut qu'il y ait au-dessus et en plus des conditions originales de sympathie, quelques causes qui engendrent l'amour positif.
C'est une question ouverte et qui doit être étudiée que celle de savoir si la nature essentielle de la sympathie est ou non la conséquence de nos sentiments tendres ou sociaux. La théorie de l'évolution appliquée à la sympathie répond par l'affirmative.
9. — D'après ce qui précède nous sommes préparés à faire la somme des obstacles à la sympathie; l'absence de ces obstacles est une des conditions du développement de la sympathie.
Premier obstacle: Le tempérament énergique ou actif rend le système plus actif que sensitif. On n'a pas besoin d'en dire plus long à ce sujet.
Deuxième obstacle: La prépondérance ou la force des sens animaux les plus bas, des plaisirs qui ne peuvent se partager. Dans les jeunes surtout, dans quelques constitutions particulièrement, les plaisirs animaux sont très forts. Les plaisirs de la table, les stimulants, le sport, et même la passion sexuelle sont égoïstes au plus haut degré.
Troisième obstacle : Parmi les émotions premières, la colère est par sa nature antipathique. La manifestation de la colère suppose habituellement, pourtant, quelque blessure faite à une partie sensible. Il doit y avoir au fond une masse d'égoïsme enflammé, source réelle de l'énergie destructive. Le côté méchant des animaux suppose qu'ils doivent chercher leur vie, satisfaire leurs appétits violents, et qu'ils ont un penchant acquis pour la chasse.
En opposition nécessaire à la sympathie est l'amour du pouvoir ou de la supériorité qui ne subsiste que lorsqu'on foule aux pieds l'individualité du prochain au lieu de la chérir.
L'état d'esprit qu'on appelle l'aversion ou l'antipathie et qui est de nom et de fait le grand ennemi de la sympathie, Bain. — Émotions et Volonté. 8
est une combinaison de colère et de crainte fondée "sur l'irritation de sensibilités nombreuses et vives.
La renommée ou la gloire sont égoïstes par nature, mais ont un côté sympathique. Elles impliquent la supériorité au reste de l'humanité mais demandent que nous fassionisi pourtant attention aux sentiments de ceux que nous surpassons.
L'avarice étant un produit naissant des sources du plaisir, mais spécialement des modes de jouissances coûteux et qu'on ne peut partager, la sensualité, le luxe, la puissance, est hostile dans la majorité des cas à la sympathie.
Comme conséquence évidente de l'énumération précédente, nous sympathisons plus facilement avec les plaisirs et les souffrances quise rapprochent des nôtres. Notre propre expérience est la seule base de notre conception de l'expérience des autres. Donc un obstacle à la sympathie est la différence de constitution, de tempérament, d'éducation. L'homme timide ne peut pas comprendre l'assurance de l'homme courageux en face du danger ; celui dont la nature est froide ne comprend pas les souffrances d'un amour ardent ; l'esprit prime-sautier ne sympathise pas avec celui qui délibère prudemment. Quand nous sommes très éloignés par notre constitution, nos habitudes, nos associations, d'un autre esprit, et que cependant nous désirons posséder les émotions appartenant à cet esprit, comme lorsque l'historien essaie de comprendre le héros d'un âge passé, ou qu'un poète présente un idéal bien recherché à notre point de vue, nous devons faire des efforts constructifs très considérables, dont il a été fait mention ailleurs. Cet exercice est très bon, très instructif; la sympathie nous rend capable de connaître les autres hommes comme la conscience nous permet de mettre en pratique le précepte : « Connais-toi toi-même. »
10. — Je remarque ensuite la valeur de l'effet de la sympathie sur la personne avec laquelle on sympathise. La sympathie a d'abord pour effet de prolonger la sensation que cause chaque émotion agréable. Aristote observe qu'il n'est pas facile de soutenir par soi-même une flamme dans l'esprit, tandis que de compagnie avec d'autres, en relation avec eux, c'est beaucoup plus facile. (Éthique, livre IX , 95.) Rencontrer une personne qui donne une puissante impulsion à nos sentiments, à nos vues générales, c'est une trouvaille qui a un charme spécial. On peut en donner beaucoup d'exemples.
Le prédicateur, le poète, racteur, ont le pouvoir de faire revivre dans l'esprit des hommes des émotions qui leur plaisent spécialement, et les moyens qu'ils emploient sont ceux que nous discutons maintenant. On introduit une aide étrangère pour allumer une flamme que l'individu seul n'entretiendrait pas au même degré et pendant le même temps. Ce rôle d'aide est joué par le prédicateur, par la foule de ses admirateurs, par la présence, la représentation symbolique des objets en vue. Quand l'esprit est las de s'être longtemps ap'pesanti sur un objet d'étude favorite, l'entrée d'un ami ardent et vigoureux semble verser de l'huile nouvelle dans la lampe prête à s'éteindre. Il arrive souvent alors que nous trouvons du plaisir dans un mode de sentiment qui nous semblait difficile à supporter quand nous en étions réduits à nos forces seules, comme lorsqu'on trouve un charme dans la science sans posséder la force, la culture scientifique. Dans ce cas nous aimons à subir l'influence d'une personne qui manie facilement les objets et les émotions de la vérité scientifique, et nous pouvons alors jouir des deux. C'est de la même manière que les sentiments qui agitent une assemblée, un parti, une nation, ont une force qui vient de l'accumulation ; et que ce soit pour nous encourager dans les luttes ardentes, ou pour nous plaindre dans le malheur, nous sommes toujours très sensibles à la valeur des démonstrations d'un grand cercle d'amis.
11. — C'est un fait d'une grande importance pratique que la sympathie nécessite d'abord de notre part une certaine considération pour notre bonheur. Si notre lot ne renferme qu'une petite somme de plaisirs, ou si par une culture ascétique nous avons appris à faire peu de cas des jouissances de la vie, nous manquons de la base même de la sympathie. Ainsi pendant que l'égoïsme excessif exclut la sympathie, l'abnégation de soi-même et le malheur l'éteignent. Il y a entre les deux extrêmes un point moyen bien plus favorable à l'épanouissement de la sympathie.
Dans le service militaire chaque homme risque sa vie dans les batailles et personne n'a un grand désir de servir de paravent à son voisin. On montre de la sympathie au blessé avant tout. Dans les grandes calamités publiques, la peste par exemple, la sympathie pour les autres s'éteint. James Mill a remarqué que les hommes ont besoin d'être eux-mêmes
IIG SYMPATHIE
dans le confortiible , pour entrer dans le malheur des autres : la vertu et l'infortune sont incompatibles. Une quantité modérée de propriété donne de la sympathie pour la propriété et pour les droits des propriétaires. En supposant la présence d'un élément sympathique, pour le mettre en activité, il nous faut aussi une poursuite mesurée et heureuse de notre propre bonheur. Parmi les plus grands défenseurs des abus on trouve souvent ceux qui en ont le plus souffert ; il faut une puissante impulsion de bienveillance, ou encore quelque espérance d'une grande importance personnelle pour vouloir exempter les autres des misères que nous avons souffertes. C'est ainsi que l'on a de la répugnance à abohr les fuggs (souffre-douleur) dans les écoles et les épreuves de l'apprentissage dans le commerce (1). \2. — Nous sommes maintenant en état de poser cette question : quelle est l'origine ou la source première des impulsions sympathiques ou désintéressées de notre nature ? Nous avons vu que ces impulsions sont au plus haut degré intellectuelles, qu'elles s'appuient sur des opérations intellectuelles. Elles supposent Fexpérience de différentes formes d'émotion,
(1) <* Tout senliment d'altruisme nécessite le sentiment égoïste correspondant comme facteur indispensable. « (Spencer.)
« Les situations, dit Adam Smith, dans lesquelles la douce vertu de l'humanité peut être heureusement cultivée, ne sont pas du tout les mêmes que celles (|ui sont favoral)les au développement de la vertu austère du commandement de soi-même. L'homme qui lui-même est à son aise peut mieux assister la misère des autres. L'homme qui lui-même est exposé au malheur peut mieux veiller, contrôler ses propres sentiments. Dans la lumière sereine delà parfaite tranquillité, dans le calme de la retraite philosophique, la douce vertu de l'humanité fleurit facilement et c'est là qu'elle peut arriver au plus haut développement. »
« Mais la force delà papauté était dans son énergie et son activité. Elle avait des armées à ses ordres plus puissantes que les chevaliers d'Alva ou des Guises. Pour le service intérieur ou extérieur elle avait ses forces appropriées et effectives. Elle avait sa police dure, sans remords avec les Dominicains qui dirigeaient l'Inquisition en Espagne et en Italie, hommes au cœur de fer dont l'imposant et singulier fanatisme côtoyait le bord du sublime terrible, car ils avaient acquis la pleine conviction que Ihumanité était un crime quand elle mettait en danger des âmes immortelles ; amants du cilice et du fouet, des veilles glacées au milieu de la nuit, des jeûnes austères et desséchants, ils étaient ua exemple de cette grande vérité : les hommes qui .se refusent le bonheur inPigent la souffrance avec moins de scrupules. Une sombre pensée les captivait, faisait qu'ils étaient prêts à sacrifier leur propre vie où à enlever celle des autres. »
(Mjlman.)
avec la l'acuité de se les rappeler par le souvenir ou en idée. Elles supposent de plus la connaissance exacte des signes (lu sentiment qui font appel aux sentiments eux-mêmes. Tout cela est entièrement dû à rintelligeuce alliée avec notre expérience personnelle des dilTé rentes sensations et émotions. Mais c'est alors qu'on arrive au point diUicat, au moment caractéristique : comment sommes-nous saisis, pén(Hrés par ces sentiments en IidiI. cpias^oclés à nno autre j)erso7ine? ('omment cette personne s'empare-t-elle de notre esprit au point d'en chasser notre propre personnalité? Les étapes antérieures préparaient ce résultat, mais ne renfermaient pas, ne garantissaient pas nécessairement cette transaction finale. Je puis traverser tout le domaine intellectuel et user de tout ce qui ne constitue pas la sympathie ; je puis faire servir cette partie do l'intelligence à des fins pratiques, pouc gouverner les hommes et devenir un orateur et un politicien; je puis essayer de la reproduire en vue d'effets artistiques en étant auteur, étudier scientifiquement ses lois comme psychologue. Mais être susceptible de sympathie, voilà une nouvelle phase de la vie intellectuelle, un fait nouveau qu'il faut évaluer.
J'ai toujours été disposé à regarder la sympathie comme un exemple remarquable et décisif de l'idée fixée qui en fait un fait intellectuel, ou y tend autant que le peut une émotion. Elle a cela de commun avec l'idée fixée, qu'elle heurte les manifestations régulières de la volonté en faveur de nos plaisirs. Cependant cette question subsiste toujours : qu'estce qui donne à l'impression des souffrances et des plaisirs d' autrui un degré de fixité tel que nous sommes forcés d'y faire autant d'attention que s'il s'agissait des nôtres ; qu'estce qui nous force à mettre pour un temps nos propres plaisirs de côté, pour accomphr des sacrifices plus grands que les satisfactions que pourra nous apporter la sympathie ?
13. — Je crois que l'hypothèse de l'origine grégaire de l'impulsion sympathique lève toutes les difficultés du problème et exphque, de la façon la plus satisfaisante, comment nous sommes arrêtés, retenus, fascinés par les états d'esprit d'autres personnes. L'ancienne habitude d'agir avec d'autres, l'idée préconçue très forte de la personnalité font prendre de l'intérêt atout ce qui touche les personnes; un plaisir ne s'en suivra pas dans toutes les circonstances, il pourra
bien être remplacé souvent par tout le contraire, et cependant, à une époque ou à une autre, il y a toujours eu une grande quantité d'expériences de plaisir ou de soulagement de souffrances qui en somme laissaient une impression de jouissance et en outre l'habitude bien établie d'exprimer nos sentiments à ceux qui nous entourent. L'habitude une fois contractée, l'effet s'en suivra souvent sans aucun plaisir conscient, ou avec un plaisir plus que neutralisé par les conséquences pénibles de la sympathie.
Les faits, les apparences sont, autant que je puis en juger, en faveur de cette explication ; et, jusqu'à ce qu'on en trouve une meilleure, j'y acquiesce. Le développement de la situation présumée sera résumé et amplifié dans le chapitre sur les émotions tendres.
Cette hypothèse est en accord marqué avec une condition spéciale de la sympathie, notre affection pour la personne avec laquelle nous sympathisons.il semble que cette condition rende impossible que nous sympathisions avec ceux que nous n'aimons pas ; cependant l'aversion quoique étant un obstacle sérieux pour la sympathie ne la détruit pas.
14. — L'influence de l'habitude est suffisante pour nous aider à surmonter cette difficulté. La tendance sympathique fut d'abord engendrée puis continua à exister grâce à la satisfaction de la coopération avec autrui; mais son effet ne fut pas limité aux occasions où cette satisfaction était ressentie. L'augmentation sensible de son intensité lorsqu'elle a pour objet des êtres que nous aimons montre combien elle dépend des plaisirs sociaux ; cependant il y a dans notre constitution une pression constante des sentiments sympathiques qui nous fait passer parles souffrances, les sacrifices, nous fait surmonter nos répugnances, et nous enlève toutes considérations de récompenses personnelles (1).