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LA SOUFFRANCE IDÉALE

nourriture, radoucissement d'un exercice sévère, l'interruption de la stimulation spéciale habituelle, sont les conditions préparatoires d'une manifestation agréable ; cène sont pas les conditions qui doivent précéder une manifestation pénible. Au contraire, lorsque le système général est tout prêt à répondre à un plaisir, si par hasard on lui présente au lieu d'un plaisir, une cause de souffrance, toutes ces conditions agiront pour résister, pour neutraliser le choc, pour l'écarter pendant un temps ; et c'est seulement lorsque les mots que nous avons employés plus haut cesseront d'être applicables, lorsque le système nerveux s'affaiblira et que la nourriture ne sera plus suffisante que la souffrance sera pleinement victorieuse.

La souffrance comme telle est un excitant plus grand pour le système nerveux que ne l'est le plaisir comme tel. Si au moyen d'une saturation ou d'une extinction mutuelle nous établissons l'égaUté entre un plaisir et une souffrance, nous trouverons que la souffrance éveille, stimule plus l'attention que le plaisir. En conséquence les souffrances se fixent mieux dans l'esprit avec leurs circonstances associées. L'éducation de la mémoire de la souffrance est donc plus rapide et plus facile que celle du plaisir idéal. L'une est la descente rapide de la colline, l'autre l'ascension pénible ; l'une se développe sans qu'on y prenne garde, l'autre a besoin d'être constamment surveillée. L'union la plus heureuse des expériences agréables ajoute peu de chose à la somme de nos plaisirs idéaux ; un seul accès de souffrance peut remplir la mémoire pour toute une vie, ou ruiner le travail de plusieurs années fait pour consolider un heureux souvenir. Une simple frayeur peut convertir une joyeuse confidence en un amer mécompte. Quelques suggestions de la jalousie, et une affection nourrie depuis longtemps sera brisée.

Les causes du plaisir sont (avec quelques modifications), les causes de la santé ; la souffrance est synonyme de maladie [desease). Cette comparaison, si l'on n'admet pas l'identité, est bien mise en évidencepar les modes respectifs de production des deux termes ; pour l'un, il faut multiplier les précautions, pour l'autre, il est abandonné au hasard ; pour l'un, on veille comme pour garder une citadelle, pour l'autre, on s'endort jusqu'au moment ou l'ennemi fait invasion. Et comme une défense de six mois est compromise par une négligence d'une heure, de même une suite soigneusement

entretenue de plaisirs idéaux, peut être rompue à cause du plus petit incident pénible.

Les circonstances et les événements de la vie amassent donc pour nous des plaisirs et des souffrances rétrospectifs ; avec un lot heureux et beaucoup de précautions nous pouvons aider au bonheur et repousser les misères. Quand un même objet a été mêlé à des expériences agréables et désagréables, comme cela arrive pour beaucoup de choses familières, la maison, la famille, la propriété, le plaisir ou la souffrance est rappelé suivant les modes, les circonstances de la résurrection.

IG. — Le courant de notre vie sensitive [sentante] pour ce qui regarde le plaisir et la souffrance, est un mélange d'actualité et d'idéalité. Comme l'actualité est supérieure par nature, nous la préférons dans toutes les circonstances, jusqu'à la satiété pourtant. Mais il y a en faveur de l'idéalité une circonstance qui la rend souvent préférable à l'actualité. Dans un sentiment idéal nous pouvons écarter tous les accompagnements désagréables. Le plaisir actuel d'une fête, d'un spectacle, d'un succès, est une situation concrète avec beaucoup d'effets secondaires rangés autour du principal, et dont quelques-uns sont le contraire de l'agréable ; ceux-là peuvent être oubliés dans la représentation idéale de la scène. Il est vrai pourtant que cette représentation n'est pas la reproduction exacte du fait ; et un esprit juste pourrait la repousser. Mais nous n'avons pas besoin d'être justes à ce point ; nous sommes heureux de pouvoir trier, d'écarter les circonstances désagréables, et d'appuyer sur le bon côté des choses. Si nous pouvons nous rappeler que les fragments choisis d'une scène ne sont pas toute la scène, nous pourrons vivre mieux avec l'idéal qu'avec la réalité. Ainsi, souvent nous préférons délibérativement un souvenir à une répétition de l'actualité qui lui a donné naissance ; après un grand voyage où nous avons éprouvé de grands plaisirs, mais aussi de grandes fatigues, des privations, nous prenons la résolution de nous contenter du souvenir rétrospectif, et de ne plus chercher les scènes actuelles. Le vieux soldat, l'homme d'affaires, ou le politicien retiré sont satisfaits du souvenir du passé. Le procédé est naturel ; et il est plus agréable d'avoir à l'employer, que ce ne le serait d'oublier les incidents heureux comme les autres, et d'être forcé de

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répéter l'expérience sans avoir le souvenir do ces incidents.

L'idéalité étant à meilleur marché et plus vertueuse que la réalité, les moralistes ont une tendance à la prescrire comme substitut quand il y a déficit de plaisirs actuels. Une telle tentative a des limites définies, ce sont les limites dé ce qu'on appelle les plaisirs de l'imagination. L'idéal est un papier courant qui a besoin de s'appuyer sur une base suffisante, sur le réel. Les considérations que nous avons déjà produites en sont la preuve. Les conditions de l'accumulation des souvenirs agréables, et de leur rappel avec une force et une fréquence suffisantes, sont incompatibles avec la conduite d'une personne insouciante, ou un tempérament froid, de même il n'est pas possible de soutenir un flot gai d'idées seules ; il faut, dans une vie heureuse alterner et mêler les plaisirs actuels. Une mère séparée de tous ses enfants est pendant longtemps en proie à des aspirations impatientes pénibles.

17. — La meilleure des conditions pour vivre heureux est d'avoir autant de plaisirs actuels qu'on peut en supporter, avec un mélange de satisfactions idéales; l'idéal embrassant aussi l'actuel. Il est bon d'être rassasié de la vie de la ville, de la vie de la campagne, d'un travail agréable, de récréations agréables, et au moment où les accompagnements concrets de l'une de ces choses sont désagréables, il est bon de penser aux autres en idée, sachant que nous pouvons les voir arriver actuellement.

Ces jouissances actuelles peuvent être d'un nombre plus faible que celui que nous serions capables de supporter, de sorte que nous devrons passer une bonne partie de notre temps avec de simples idées ; par exemple, une relation amicale peut être sujette à de longues interruptions, mais cette relation se renouant de temps en temps, on doit en tenir compte. L'idéal n'est pas ici le ressort unique; de plus, il est aidé puissamment par la croyance, c'est-à-dire par l'espérance. L'idéalité sous cette forme se soutient longtemps, c'est un des facteurs considérables du bonheur humain. Néanmoins il doit toujours s'appuyer sur l'actuel, non pas peut-être sur une grande masse de satisfactions extraordinaires mais sur un certain nombre de plaisirs bien assurés.

Sous sa forme inférieure le plaisir idéal ne correspond à

aucune actualité, même en supposant que les circonstances et l'éducation ont été favorables au souvenir idéal du plaisir, si celui-ci est formé de peintures n'ayant aucun correspondant dans la réalité, il peut donner par moments une lueur de satisfaction, mais jamais causer de profondes jouissances. Le chagrin causé par ce qu'on a perdu est de cette nature. Puis viennent les rêves de bonheur inaccessible, la contemplation d'une bonne fortune qui ne sera jamais la nôtre, la construction d'une jouissance future sans base réelle. C'est alors une culture mélancolique de l'imagination. Les Beaux- Arts vivent beaucoup d'imagination mais aussi de réalité. Nous avons besoin d'un fort tempérament émotionnel pour trouver toujours du plaisir à lire un roman. Le question est de savoir s'il ne serait pas également profitable d'insister sur les accompagnements de tout bonheur réel, et de nous arrêter là. Cette façon de voir serait également fausse ; mais elle serait presque suffisante pour notre dessein. Nous ne pouvons, rien qu'en pétrissant des idées faire sortir la richesse de la pauvreté.

Il appartient à la théorie des Beaux-Arts de retracer les plaisirs constructifs de l'imagination, la joie de représenter des situations originales de façon à fournir de nouvelles formes de satisfactions idéales. L'émotion idéale, telle que nous l'avons considérée dans ce chapitre, embrasse principalement les plaisirs de la mémoire ou de la mémoire convertie en anticipation. Au-delà et au-dessus de ces plaisirs sont les jouissances de l'imagination proprement dite, de la poésie, de la peinture, des autres Beaux-Arts , de l'esthétique. Les émotions idéales que nous venons de décrire sont les éléments de ces jouissances supérieures ; la faculté constructive doit servir les aptitudes émotionnelles.

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