CHAPITRE \U
1 . — Les émotions tendres dans toutes leurs manifestations sont parmi les premières, si elles ne sont pas les premières émotions humaines. Elles sont le plus grand intérêt de la vie, elles sont même à la base de tous nos plaisirs. Quelle que soit la chose dont nous jouissions (à peu d'exceptions près^, nous désirons en jouir en société, en d'autres termes, nous désirons les accoupler aux plaisirs de l'association.
Quelle est donc la base, le fondement de cette grande susceptibilité ? Est-ce simplement une grande agrégation de plaisirs des sens dont les créatures vivantes fournissent l'occasion sous bien des rapports ? Ou bien son origine estelle supérieure aux sensations proprement dites ?
2. — Dans un chapitre sur révolution,j'ai présenté la situation grégaire comme la source d'émotions spéciales, particulièrement de la sociabihté et de l'amour. M. Spencer a étudié les effets de cette situation afin d'expliquer la sympathie. Il n'a pas cependant pris en considération combien l'intérêt social, qui rend un être heureux de la présence d'un autre, malheureux de la solitude, est en substance, l'émotion chaude, tendre, la réalité de l'amour et de l'affection. Cependant quand nous étudions les effets de l'amour, nous voyons combien ils diffèrent de ceux de l'intérêt social, cette jouissance que fait éprouver la présence d'autres personnalités. Si le simple fait de se trouver constamment ensemble dans une masse d'individus se rendant des services mutuels pour satisfaire les premières nécessités de la vie.
CONSIDKRATIONS PRÉLIMINAinKS \'^\
développe une quantité do sentiments agréables l'un pour l'autre, il me sem])le que c'est un commencement suffisant de tout ce qu'on veut exprimer par amour, affection, tendresses
3. — M. Spencer croit nécessaire d'assis^ner une origine spéciale, séparée de celle du sentiment social, à ce qu'il regarde comme le fait central de la bienveillance, l'amour du faible. Nous devons admettre que le sentiment protecteur qu'éprouve le fort pour le faible est une forme bien distincte de l'intérêt alTectionné, et un des grands plaisirs qu'il fait naître. Ce qui n'est pas si évident, c'est qu'il soit un sentiment primitif de notre constitution, dû au basard, puis se perpétuant à cause des grands avantages qu'il conférait pour la bataille de la vie. Ce sentiment suppose une situation complexe ; il implique la connaissance de ce fait, être fort ou faible, la faculté de découvrir la faiblesse dans un autre individu, celle de répondre à cette faiblesse par la sympatbie. Quiconque remplit toutes ces conditions doit avoir déjà des sentiments sociaux très développés. J'ai de la peine à supposer que ce sentiment, résultat si complexe, soit né tout d'un coup dans une variété accidentelle du règne animal. M. Spencer explique de la même façon hardie, le sentiment maternel, puisque rien ne l'évoque dans le cours de la génération ordinaire ou de l'évolution. Les deux faits sont en somme un seul et même fait : le sentiment maternel n'est qu'ufi cas spécifique du sentiment protecteur. Si nous pouvons rendre compte de l'un, il est bien probable que nous expliquerons les deux. Le sentiment maternel en particulier conduit à l'amour des faibles en général, et réciproquement.
L'amour des faibles ne s'éloigne certainement pas des sentiments dus (comme nous le supposons) à la situation sociale. L'intérêt pour tout le troupeau, l'habitude de la coopération, de s'aider l'un l'autre implique a fortiori celle d'aider les nécessiteux et les faibles. Une intelUgence moyenne distinguerait la position de celui qui possède de celle de celui qui a besoin, et l'intérêt social général manquerait rarement de faire prendre quelque décision en rapport avec ces positions.
Dans la situation vorace, guerrière de ceux qui disputent leurs proies, les sentiments de la force et de la faiblesse pour- 1 raient être cultivés indépendamment. La présence d'un rival
d'une force dangereuse pourrait inspirer la colère et la crainte ; et la réaction extrême qui s'en suivra pourra atteindre une créature qui ne serait ni forte ni en rivalité avec l'individu ; jusque là nous pouvons accepter la loi de l'antithèse de M. Darwin. La disparition de la crainte est certainement un fait agréable ; la disparition de la colère, c'est-à-dire l'éloignement complet de la cause de cet état et la naissance d'un état tout opposé, peut éveiller un sentiment parent de l'amour. La pitié et le désir de la vengeance peuvent se développer ensemble comme un couple obvers. Quant à leur origine elle est à la fois aussi explicable et aussi inexplicable.
4. — Dans l'examen de la genèse des émotions tendres considérées dans tous ou presque tous leurs modes, j'incline à donner une importance première à la sensation du contact animal, ou au plaisir de Y embrassement , plaisir auquel M. Spencer n'a pas fait allusion. On peut produire beaucoup de faits pour montrer son intensité, la facilité avec laquelle il est ressenti et les nombreuses associations dont il est le point de départ.
1" Le toucher est le sens fondamental et générique, le premier-né de la sensibilité, duquel, d'après l'évolution, tous les autres sont sortis.
2" Même lorsque les autres sens sont différenciés, le sens premier continue à être la susceptibilité maîtresse de l'esprit. Le toucher doux et chaud a une influence de premier ordre. Les puissances combinées de la douceur et de la chaleur du contact donnent un degré très considérable de plaisir sensible ; elles peuvent s'élever jusqu'à l'extase avec l'aide toutefois de certaines sensations et idées. Entre le mâle et la femelle naît l'appétit sexuel. Une affection préparée d'avance par d'autres moyens, rend le contact plus pénétrant.
S"" Le fait important qui ne peut être expliqué c'est qu'avec les émotions tendres il faut toujours sous entendre le désir du contact. Entre les sexes il y a un appétit très fort : dans les émotions tendres simples et non sexuelles, il n'y a que le simple désir du toucher, à moins que nous ne supposions l'existence de quelque influence magnétique occulte.
De même que la colère s'éteint, atteint un terme satisfaisant, lorsqu'elle a terrassé quelque individu, de même l'amour se complète et se satisfait dans un embrassement. Cela semble prouver que l'émotion de l'amour quoique nourrie par
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les perceptions de la vue, de l'ouïe et même de l'odorat, n'arrive h son point suprême qu'avec le contact : et s'il en est ainsi on doit l'identifier avec le sens du toucher plus qu'avec tout autre. En un mot nos plaisirs d'amour commencent et finissent avec le contact sensuel. Le toucher est l'alpha et l'oméga de l'affection. Comme sensation finale, satisfaisante, comme nec plus ultra^ elle doit être un plaisir du plus haut degré.
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5. — La description générique appHcable aux nombreux sentiments compris sous le nom d'émotions tendres, est celleci : un plaisir sensuel naissant de relations définies entre des personnes ou des créatures qui sentent, et tendant à l'embrassement.
Si nous suivions l'ordre habituel, nous commencerions par décrire complètement les objets ou causes inspirant l'émotion. Il sera cependant plus profitable de donner ces détails séparément chaque fois que se présentera une nouvelle branche d'émotion. L'émotion, comme l'intérêt de la sociabilité en général, est stimulée par une classe d'objets ; de même l'amour sexuel est stimulé par une autre classe; l'amour paternel, la pitié par une troisième.
Nous pouvons sans plus de délai montrer certains faits sensibles, certaines apparences qui provoquent un sentiment tendre ; mais il est douteux qu'ils aient une autre influence que celle d'éveiller la personnalité. Le contact doux et chaud, les lamentations pathétiques, les couleurs et les formes qui inspirent un tendre intérêt ne sont effectifs qu'associés à une personne (1). S'il en est ainsi l'objet important et central doit être une personne ; et cette personne doit être entourée de certaines particulatités afin
(1) Les gémissements passiomiés sont des associations avec la souffrance, le chagrin, et ont une puissance primitive pour éveiller un sentiment. En voyant des larmes dans les yeux d'une personne on se sent entraîné à pleurer avec elle. Là encore il y a une liaison d'associations héréditaires profondément enracinée. La fascination qu'on éprouve pour l'eau claire et les objets transparents, tout en comprenant l'attrait de la beauté de l'éclat, peut avoir la même origine.
d'inspirer de raffection et non un autre sentiment, la colère, la crainte par exemple, ou de ne rien inspirer du tout.
L'examen des modes et des aspects de la personnalité qui appellent l'émotion sous une forme définie, prend alors un grand développement ; il ne peut s'arrêter court devant la grande question : qu'est ce que la beauté ?
6. — De grands plaisirs s'ils sont aigus ou considérables font naître l'émotion. Dans l'agitation d'une joie extrême les affections se manifestent avec chaleur et cherchent une chaleur correspondante. La remarque naïve d'un enfant citée par Darwin est profondément vraie. On lui demandait : « Qu'est-ce que cela veut dire être de bonne humeur ? » et il répondit : <( Cela veut dire qu'on rit, qu'on parle, qu'on embrasse. » On célèbre par des fêtes, des assemblées sociales, les causes de réjouissance.
C'est un paradoxe de la tendresse que de dire que la souffrance non moins que le plaisir opère comme cause éloignée. Un des traits les plus caractéristiques de l'émotion de la tendresse, c'est qu'elle est un moyen d'adoucir la souffrance et d'augmenter ]e plaisir. Ce n'est pas sans raison qu'une personne dans la peine recherche la société, trouve une consolation dans l'amour et la sympathie, mais bien parce que dans certaines formes de souffrance, le contact de la société fait naître un jet de nouveaux sentiments qui réconforte le patient. Pour cela il faut que la souffrance soit de celles qui ne trouvent pas de soulagement dans la volition ou dans la colère, qui sont liées à des infirmités, à l'impuissance, et non à l'énergie. Naturellement les souffrances de l'affection cherchent la sympathie, la tendresse.
Nous pouvons remarquer dans les plaisirs du corps une tendance à déterminer un sentiment tendre Tels sont les plaisirs que procurent les mouvements lents, le repos après l'exercice, une chaleur modérée, les odeurs douces, les sons qui ont de l'ampleur, la lumière tempérée du soleil. Ces plaisirs sont de l'espèce reposante, adoucissante, opposés aux plaisirs aigus, piquants ; il déterminent la tranquillité et inspirent la tendresse. Et cela probablement à cause du désir général de sociabilité, et aussi à cause de la convenance de l'état de repos pour le développement des jouissances de l'affection.
7. — he coté pJi yslrpte défi émotions tendres suscite une étude
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iiiléi'c:>^aiiU'. Nous civuiis déjà insisté sur le rôle du loucher. Laparticipation des organes lacrymaux, Irlande et réceptacle, se présente alors devant Texanien : ils sont afi'ectés par Tensemble des sentiments et combinent probablement leur scmsibilité propre aux autres. Nous connaissons les manifestations extrêmes de ces organes dans le chagrin, nous pouvons en déduire leur influence, à d'autres degrés, et dans d'autres modes du sentiment.
Tous ceux qui suivront M. Darwin dans son étude si sérieuse sur les causes des larmes, verront que le phénomène n'est pas lié à une émotion particulière de l'esprit. La première de ces causes semble être la souffrance, les larmes sont alors un vrai soulagement (parce que, suivant ce que croit M. Spencer, elles diminuent la congestion du cerveau) ; il estpourtant curieuxque les enfants pendant un certain temps ne puissent pleurer, ils ne peuvent que crier quand ils souffrent. Suivant M. Darwin une des conséquences éloignées des cris prolongés est de stimuler les glandes lacrymales. Le même effet suit le rire prolongé : la violence de l'émotion, quoique joyeuse, amène les larmes. En adoucissant ainsi la souffrance, en ajoutant au plaisn-, les larmes dont le but original était de conserver une certaine humidité dans les yeux et de les défendre contre les particules irritantes, ont de nouvelles fonctions plus importantes que les premières.
Si l'on considère les deux causes des larmes, la souffrance et le plaisir, pleurer est en somme plutôt agréable qu'autre chose. Mais l'eff'et des larmes est un eff'et de détente, de prostration, opposé aux manifestations énergiques. Quand nous sommes fatigués, abattus, délaissés, cet effet est cherché ; c'est la conséquence de la faiblesse, de la passivité, il est associé à une sorte d'indolence qu'on se permet à soimême, à une inactivité qui est le contraire de la domination de soi-même.
Maintenant nous pouvons demander quel est le lien qui unit ces circonstances au sentiment afl'ectueux en particulier? C'est par pitié pour les autres, plus encore que pour soimême, qu'on est prêt à pleurer. L'effet des larmes approprié aux souffrances des affections est comme avant inexpliqué. 11 semble pourtant qu'il y ait un point commun aux deux situations, les pleurs et les relations d'affection, c'est la passivité, le repos, en opposition avec l'activité et l'énergie, et là
seulement on peut pour l'instant, trouver la solution de la difficulté.
8. — A la suite des larmes viennent les sanglots, mouvement spasmodique de la glotte, et que les enfants acquièrent plus tard encore. Les sanglots arrivent (suivant l'avis de Gratiolet admis par Darwin) lorsque l'aspiration spasmodique franchit la glotte et que l'air se précipite dans les poumons. Darwin pense que les sanglots commencent chez les enfants parce que ceux-ci « ont une certaine puissance de commandement sur leurs organes vocaux et qu'ils peuvent arrêter leurs cris, tandis qu'ils ont moins de pouvoir sur les muscles respiratoires de sorte que ceux-ci continuent à agir d'une manière volontaire ou spasmodique après avoir agi d'une façon violente » (Expression). Il ajoute : « Les sanglots semblent être particuhers à l'espèce humaine. »
Comme les pleurs, les sanglots sont d'abord liés à la souffrance en général; mais ils ne sont pas les accompagnements primitifs des manifestations agréables. Dans leur développement final, ils se prêtent aussi à la naissance des sentiments d'affection. La contraction indescriptible de la gorge qui accompagne la manifestation soudaine d'une émotion généreuse, est un commencement de sanglots. La surabondance de pitié, de chagrin vient de la sensibilité très grande des larmes et des sanglots prêts à éclater. Ces deux expressions d'un même sentiment sont associées à la faiblesse ou du moins à l'abdication de toute énergie active. Quand notre ennemi accomplit un acte d'amitié inattendu, notre activité hostile se brise tout-à-coup et se change en un sentiment plus tendre approprié à l'action qui stimule spécialement ces deux expressions.
La sécrétion mammaire chez les femmes semble résulter de cette sensibilité qui entre dans la composition du sentiment tendre. La constitution féminine tout entière, certaines variétés de constitution mâle, sont favorables au développement de l'émotion ; circonstances qui tendent à montrer que les organes des sens par eux-mêmes, ne sont pas la base exclusive de l'émotion, et que les fonctions organiques internes participent à sa formation jusqu'à un certain point que nous ne pouvons absolument préciser. Les circonstances analogues qui influent sur le sentiment sexuel augmentent la probabilité de cette hypothèse.
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9. — Côté mental : sous ce rapport l'émotion tendre a déjà été caractérisée généralement et elle le sera plus spécialement dans l'étude des diirérentes espèces d'émotion. Dire que c'est un sentiment affectant toute la masse, c'est dire que c'est une émotion et non une sensation. J'ai déjà fait observer le rapport remarquable qu'il y a entre l'émotion et la passivité ou la faiblesse. Lacolère, la passion guerrière, est alliée à l'activité et à l'énergie ; l'amour, la passion bienveillante fleurit dans l'abdication des énergies actives et s'accommode des états de prostration, de faiblesse, les plus complets. C'est le refuge après la fatigue, la consolation près du lit du malade, l'émotion des années de déclin. Dans son développement, comme nous allons le voir, nous trouverons comme élément important la faiblesse, et comme unique manifestation de force, l'exercice du protectorat. Dans l'affection on rengaine l'épée, on met décote les énergies guerrières; l'attitude est celle de la confiance mutuelle qui dispense de la pensée même des précautions ordinaires à la guerre.
On ne doit cependant pas penser que l'émotion peut être soutenue comme jouissance de la vie sans l'aide de l'espèce de vitalité physique convenable au mode d'existence de l'émotion. A la vérité cette aide est indépendante de l'énergie musculaire et de l'énergie correspondante des centres moteurs ; mais dans d'autres organes, dans d'autres parties du cerveau, il doit y avoir une réserve de puissance en rapport avec les stimulations de l'affection. Il y a des faiblesses « trop profondes pour pleurer » ou la seule manifestation possible est un faible sourire répondant à un grand service reçu. Dans beaucoup de cas la perte de la santé tend à rendre irritable, chagrin, à supprimer la disposition à la tendresse, même lorsqu'on est l'objet des attentions les plus affectueuses.