‹ Les émotions et la volontéChapitre 35 sur 194 · SEXE · texte numérisé non relu

SEXE

15. — La spécialité de l'amour sexuel est suffisamment résolue. L'embrassement mutuel se montre là à sa plus haute puissance. L'œuvre de la passion est alors comparativement simple pendant que les ondes collatérales d'émotion sont difficiles à atteindre et peut-être inscrutables.

L'émotion de l'amour sexuel qui prend naissance dans les appétits implique des éléments surajoutés.

En premier lieu, les simples associations de ce nouveau plaisir ajoutent à l'intérêt de la personnaHté, telle que nous l'avons établie. Le fait qu'une autre personne est du sexe opposé suffit pour évoquer cette contribution additionnelle à l'intérêt fraternel.

Ensuite, la conformation différente des deux sexes augmente le charme que l'un trouve dans l'autre. L'analyse de cet effet est très subtile? elle nous conduit à la question de la beauté personnelle modifiée par le sexe. Je supposerai ici, ce qui est le plus probable, en somme, que la beauté personnelle relève de qualités et d'apparences qui augmentent l'expression de l'affection et de la bonne volonté, et aussi de qualités et d'apparences qui suggèrent l'embrassement caressant. Cela s'applique également à l'amour fraternel et à l'amour sexuel. Pour ce qui regarde la question des sexes différents, nous devons en séparer les deux aspects. Les rapports de l'homme avec la femme, et les rapports de la femme avec l'homme.

16. — Il doit y avoir un rapport senti entre la forme des deux sexes et la part qu'accompKt chacun dans l'acte sexuel, de sorte que la conformation caractéristique des deux côtés suggère faiblement et vaguement la satisfaction des appétits. De plus les différences entre les deux conformations sont de nature à donner carrière à chaque individualité sans qu'il y ait obstacle de la part de l'une ou de l'autre. Il y a un genre de dissemblance qui repousse, un autre qui attire, l'un qui tend à amener la rivalité, l'autre à conduire à l'amitié. Quand deux personnes désirent une même chose et qu'une seule

peut la posséder, le gagnant est détesté par le perdant quand les buts du désir sont différents, il y a compatibilité entre les deux personnes. De plus, si l'une possède une chose que l'autre n'a pas mais qu'elle désire, il y a dans ce l'ait le point de départ d'un charme positif. Dans l'amour le charme de la disparité (comme on l'appelle), va au-delà des différences fixes de sexe, c'est ainsi que s'explique l'attrait des contrastes de tempérament, de stature.

Jusqu'à présent, la différence de mode dans les rapports entre les deux sexes est limitée à la différence de participation dans l'acte sexuel. L'élément de disparité agit également sur les deux sexes. On découvre une différence plus grande lorsqu'on envisage les sexes au point de vue de l'inégalité des facultés ou capacités physiques ou mentales, inégalité qui fait que l'un acquiert de l'ascendant sur l'autre et qui crée ainsi entre les deux des relations de protecteur et de protégé. Ceci complique la situation et introduit le type nouveau du parent : nous en étudierons les différents aspects. La Femme-Enfant de Dickens est le type exagéré du protégé; pendant qu'en afïirmant la parité et l'égalité des sexes on se dispense de rendre compte des faits.

Bien qu'il y ait une forme de l'amour qui ne fasse pas appel aux appétits, nous ne sommes pas disposés à en conclure que les appétits n'ont pas été le point de départ de l'attrait. Comme l'intérêt social ou fraternel peut être expliqué en dernier lieu par l'embrassement, quoiqu'il n'agisse alors que comme une simple poignée de main, de même les manifestations de l'appétit puissant des sexes sont nombreuses et diverses. L'intérêt qu'éveille un sexe pour l'autre précède la satisfaction de l'amour et continue en l'absence de cette satisfaction; mais nous n'avons pas besoin de supposer que ces deux modes d'amour aient été indépendants l'un de l'autre pendant toute la durée passée de l'espèce.

17. — Pendant que l'appétit et le charme personnel sont les éléments constitutifs de l'amour des deux sexes, les autres sentiments importants jouent aussi leur rôle lorsque l'émotion se manifeste dans toute sa puissance ; ainsi l'admiration manifestée et reçue, la propriété, tous les autres plaisirs de la vie viennent se placer comme un tout autour du sentiment dominant. Et tous ces plaisirs augmentent de force grâce à cette particularité de l'amour — la concentration de l'atten-

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tion i:<\\v nu individu. — Etre capable d'expliquer cette étranf2;e disproportion entre les différentes sortes d'intérêt que l'on prend aux personnes ce serait la meilleure manière de prouver que nous comprenons l'œuvre subtile de l'amour. L'intérêt social par nature est diffus; le sentiment maternel lui-même admet la pluralité des objets; la venL!:eance s'attaque souvent à plus d'une victime; l'amour de la domination s'étend à bien des sujets ; mais l'intensité bien plus grande de l'amour limite cette passion à une seule personne.

L'intensité et l'unité dans l'objet sont associées, c'est ce que montrent les faits suivants. Premièrement, une personne ne peut exciter vivement certains sentiments sans que l'on suppose ou que l'on rende cette personne très supérieure aux autres. Les commencements d'une affection spéciale relèvent avec de petites différences, de l'amitié. Mais de telles différences s'exagèrent facilement; le sentiment et l'estime agissent et réagissent jusqu'à ce que la distinction soit absolue.

En second lieu, ceci suppose une tendance positive à rendre plus intenses, à rétrécir les rapports d'amour. Il semble aussi que cette condition d'intensité et de concentration est le signe d'un état émotionnel plus élevé, d'un bonheur bien plus grand, que celui que donneraient des sentiments fail)les et diffus. On dirait que l'esprit doit saisir l'opportunité de s'élever à ce mode de sentiment intense et concentré. Devonsnous prendre ceci comme une loi suprême de l'émotion, ou en trouvons-nous les traces correspondantes dans d'autres faits ? Il y a là une circonstance favorable considérable, naissant de notre constitution intellectuelle, la prise bien plus grande qu'exerce sur notre imagination une seule personne. Ce fait est d'autant plus important que les moments imaginatifs de l'amour sont plus faciles à susciter.

Le mode concentré du sentiment est le mode favori du roman, celui qu'il nourrit de préférence à tout autre idéal. Le sentiment politique de la loyauté lui-même est i)lus naturel et plus facile lorsqu'il n'a qu'une seule personne pour objet.

La passion absorbante pour une personne, n'est pas soustraite à la lutte pour l'existence. Les influences hostiles n'ont pas qu'une petite importance, souvent elles annulent le sentiment et dans beaucoup de circonstances montrent au moins leur pouvoir. La satiété produite par l'uniformité, la différence entre la conception idéale et la personne actuelle,

l'effort nécessaire pour soutenir l'émotion, sont des agents formidables pour renverser ce qui n'est souvent que le produit d'une excitation passagère ou de l'imagination.

On a plus insisté sur les sentiments qu'éveillent les relations de l'amour que sur tout autre, ce qui montre la place qu'ils occupent en idée et en réalité dans la vie de l'homme, la facilité avec laquelle ils se prêtent aux combinaisons artistiques. On ne doit pas cependant mesurer leur puissance réelle d'après le langage poétique. Nous pouvons mettre de côté les modes d'expression exagérés suivant l'habitude, et en appeler au critérium de la conduite, aux travaux, aux sacrifices auxquels l'amour donne naissance aussi bien qu'aux satisfactions évidentes qu'il fournit. L'excitation de l'amour à son plus haut degré, au milieu du torrent des sensations de la jeunesse, avec ses désirs non satisfaits, est probablement l'expérience la plus forte, la plus étourdissante que puisse faire l'homme. D'après tous les témoignages appliqués à l'évaluation de la force du sentiment on peut juger de son importance. Même dans une période plus avancée, alors que la familiarité, les faits, les discordes momentanées ont fait sentir leur influence, une somme d'intérêt se maintient entre les sexes opposés et montre mieux que toute autre circonstance la force qui les pousse l'un vers l'autre.

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