LES EMOTIONS DE L'INTELLIGENCE
1 . — Les opérations de l'intelligence donnent naissance à des sentiments choisis qui sont liés à nos plaisirs et à nos actions. L'étude de l'intelligence m'a conduit, dans mon précédent volume, à observer un grand nombre de ces sentiments ; il n'est donc nécessaire ici que d'en faire un résumé ordonné et caractéristique.
Les séries d'associations que l'on trouve dans la mémoire, l'habitude, ne présentent pas de stimulants émotionnels particuUers. Ce sont de simples exercices qui satisfont ou peinent l'individu suivant que celui-ci a l'esprit plus ou moins vigoureux. C'est sous la loi de similarité que sont placées les situations qui provoquent l'émotion. Les identifications, les ressemblances d'objets éloignés, et en apparence étrangers entre eux frappent l'esprit. La faculté d'identification n'agit pas précisément de même pour tous les sujets différents ; les découvertes scientifiques originales ne nous affectent pas de la même manière que les comparaisons poétiques heureuses et nouvelles : le sentiment de la proportion que peut éveiller une œuvre industrielle n'est pas le même que celui que provoque un dessin. L'inconséquence, le manque d'unité, la discordance positive sont des formes de souffrance qui influent sur nous au plus haut point, et qui sont importantes parce qu'elles nous inspirent l'amour du vrai, de l'intègre, du juste ; c'est-à-dire les vertus qui, en somme, sont les éléments constitutifs du sens moral.
2. — L'émotion, le sentiment excité par la similarité ou identification de choses que l'on n'avait jusqu'alors jamais
Bain. — Émotions et Volonté 1^
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considérées comme semblables, produit en général une agréable surprise, puisqu'en fait c'est le produit de la nouveauté. Lorsque nous découvrons soudainement une ressemblance entre deux objets séparés et qu'on n'avait jamais considérés comme appartenant à la même classe nous éprouvons un étonnement agréable. Lorsque nous voyageons dans des pays étrangers où tout, climat, végétation, vie animale, est différent dans la nature, une coïncidence inattendue nous arrête, quand par exemple, nous reconnaissons des genres, des espèces déjà connus, sous des formes diverses. La similarité dans les manières nous frappe lorsque les bases de la société sont distinctes ; c'est ce qui a lieu lorsque nous étudions l'histoire des âges passés ou les habitudes des peuples étrangers. Un trait caractéristique de notre humanité commune nous frappe lorsque nous sommes en plein extraordinaire, surnaturel ; l'antiquité poétique et mythique nous ménage de ces surprises. Accoutumés comme nous le sommes par nos premières impressions à trouver une grande diversité dans les choses qui nous entourent, toute identification nouvelle est pour nous un agréable stimulant. Quand nous voyons unejeune plante croître avec tous les caractères des anciennes, quand nous retrouvons dans un enfant les traits et les goûts de ses parents, ou des ressemblances entre des individus étrangers les uns aux autres, notre attention stimulée s'arrête comme fascinée sur les objets en vue. Des formes semblables dans les animaux, les plantes, des répétitions dans la structure ou la stratification du globe, provoquent des excitations analogues.
3. — Les surprises agréables varient avec leurs objets, je dois donc indiquer de nouveau les différentes classes d'identifications que j'ai déjà décrites dans mon étude sur l'intelligence. Dans les identités que découvre la science, généralisations, abstractions, classifications, inductions et déductions qui constituent les découvertes scientifiques, le choc soudain de la surprise est accompagné d'une façon très marquée, du plaisir de la réaction (rebound)^ du soulagement que donne la disparition d'un fardeau intellectuel, ou la solution d'une difficulté. J'ai déjà appuyé sur ce fait. Le travail intellectuel qu'il faut accomplir pour comprendre est bien réduit par la découverte d'identités ; et cette découverte provoque d'abord un sentiment de joie semblable à celui que nous éprouvons
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lorsqu'on nous délivre de quelque lourd fardeau, d'une obligation absorbante. Le même sentiment naît de la solution de contradictions apparentes qui nous embarrassaient. Les grandes généralisations, la théorie atomique de Dalton, par exemple, nous donnent le sentiment d'une augmentation de puissance en rapport avec la multiplicité de la nature, c'est quelque chose de plus que la simple surprise momentanée.
Quand une nouvelle connaissance a une portée pratique, l'émotion produite est celle que donne l'accomplissement plus facile de fins pratiques, la diminution de travail ou l'agrandissement des résultats. L'invention d'un engin à vapeur, outre le plaisir de la nouveauté, enlève des épaules de l'humanité un nombre incalculable de fardeaux et augmente considérablement le total de travail. Voilà à la lettre le fait qu'exprime l'apophtegme — science est puissance.
Des comparaisons à l'aide d'exemples procurent le même soulagement intellectuel lorsqu'elles rendent facile et claire une chose obscure.
Les plaisirs de la connaissance comprennent encore quelques autres formes de satisfaction. La simple nouveauté d'impressions est un des grands facteurs de ce total de jouissance ; et plus grand est le nombre des faits observés, plus grande est la facilité de les condenser, de les simplifier en d'heureuses généralisations.
Les émotions de la science, deviennent plus hautes à mesure qu'elles prennent le nom de curiosité, recherche des causes des choses. C'est là une aptitude émotionnelle complexe et vague. Nous pouvons trouver en elle, outre la nouveauté d'impression et la simplification de ces impressions, la satisfaction de soumettre l'inconnu au connu en ramenant à notre type de causation ce qui est encore inexpliqué. Voilà une addition à notre sentiment de puissance, une émotion que l'on trouve sans cesse dans l'analyse du plaisir de la connaissance.
Le sentiment agréable de l'étonnement, de la curiosité, arrive à sa plus grande puissance lorsqu'il donne carrière aux suppositions de possibiUtés grandes, vagues, indéfinies Nos aspirations sont stimulées par l'anticipation de quelque chose de plus grand que ce que nous avons jamais accompli. C'est là le secret de cet enthousiasme, de cette exaltation
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d'esprit que les hommes ont si souvent ressentie dans la poursuite de la science ; de ce moment de bonheur intellectuel, splendide illusion qui se réalise juste assez pour pouvoir se continuer.
4. — En remettant à plus tard (au chapitre sur les beauxarts) des observations plus complètes, nous devons encore ici dire quelques mots de la contradiction dans les opinions, les jugements, les manières ; la contradiction est pénible pour l'intelligence qui cherche toujours à opérer la réconciliation entre deux opinions, deux récits contradictoires alors qu'il s'agit du même fait. Ce désir de l'esprit est d'autant plus grand que l'intelligence est plus élevée, plus développée ; en réalité, pour la plupart des hommes les contradictions ne sont importantes que par rapport aux conséquences. Il suffit que l'esprit soit violemment ému pour qu'il tombe facilement dans la contradiction ; mais celui qui est habitué à peser ce qu'il dit, éprouve une sorte de répulsion intellectuelle pour les doctrines opposées, contradictoires. Cette sensibilité intellectuelle conduit ordinairement à choisir un des contraires, ou à suspendre son jugement, c'est-à-dire à rester pour un temps en suspension entre les contraires.
Ce n'est pas seulement de cette façon que la contradiction froisse la susceptibifité de notre intelHgence.Lemal est plus grand lorsqu'il a des conséquences pratiques. Le voyageur qui croit suivre la bonne voie et qui après avoir consulté de bonnes autorités, croit devoir prendre une direction tout opposée, éprouve une souffrance qui est quelque chose de plus que la souffrance du conflit intellectuel. L'obligation d'agir et l'incapacité de se décider, amène un conflit de volitions opposées qui est une des souffrances les plus fortes qu'on puisse endurer. C'est ce qui donne tant de valeur à la vérité et à la sûreté de jugement aux yeux de l'humanité. Cette valeur vient non pas tant des angoisses de la contradiction pour un esprit susceptible, mais de la nécessité de la constance, de l'assurance pour que les relations de la société et la vie individuelle soient possibles.
L'amour de la vérité qui renferme l'attrait positif des grandes découvertes qui pénètrent l'infini et illuminent l'obscurité de la nature, est encore augmenté pour deux raisons : la vérité a une influence en rapport avec la prédominance de l'inteUigence ; elle a une grande action sur tous