J'ai déjà fait remarquer que l'amour-propre etl'égoïsme
embrassent une quantité de sentiments bien plus nombreux que ceux que nous venons de discuter. (3n peut encore dire ceci : l'amour-propre est une espèce de contemplation, d'estime de soi-même qui fait qu'on considère les besoins et les plaisirs de l'existence comme un but, qu'on surveille avec sollicitude. Un être qui sent, non seulement souffre de la faim, mais encore s'en souvient. Cette souvenance d'états conscients et les actes qui s'en suivent, sont un mode de conscience de soi-même. La faim actuelle nous pousse à agir actuellement ; cela constitue un fait simple ou isolé de la conscience ou du sentiment de la vie animale. Cependant quand la sensation de la faim est notée et rappelée comme un appétit périodique, quand on assure pour plusieurs mois les moyens d'y répondre, cette sensation change d'aspect, de cours, et on a besoin d'un mot nouveau pour exprimer cet ensemble, ce total, d'après lequel agit alors la volonté. C'est ainsi qu'on use du terme « moi » et l'amour du moi devient identique à la prévoyance, à la .prudence. Un homme traite son moi, pris dans cette acception, comme il traite son enfant, son cheval, prévoyant ses besoins et y pourvoyant en gros. Nous voilà donc amenés à considérer une des phases très importantes de la conduite humaine, celle qu'on désigne par les mots « prévoyance » — « prudence » — « calcul » ; on admet que ce sont là des vertus essentielles de l'humanité, mais parfois on les stigmatise comme des vices. Le culte que l'on rend dans certaines occasions à l'abnégation aveugle du moi, ou même à l'aveuglement de l'abnégation du moi, montre que l'intérêt que l'on prend à tout sacrifice pénible fait oublier le mauvais calcul qu'est souvent ce sacrifice. Personne ne songe à reprocher à la tendre mère qui se dévoue tout entière à son enfant malade, l'oubH qu'elle fait d'elle-même et du reste de la famille ; et, cependant, avec un peu plus de calcul, peut-être pourrait-elle concilier tous ses devoirs.
19. — Quant à l'amour profond de soi-même qu'on appelle l'égoïsme, je crois pouvoir faire remarquer de nouveau, que rien ici ne vient favoriser la croyance qu'il peut y avoir des êtres entièrement libres de motifs égoïstes. Qu'un homme soit entièrement absorbé par ses affections, ses vues philanthropiques, son amour de la justice, et qu'il agisse alors en vue du bien des autres, ou bien, semblable à Howard, qu'il
fasse du soulagement de toutes les misères étrangères le but de sa vie, il sera encore évident qu'il suit les impulsions de sa propre personnalité, et cependant qu'il doit être placé au milieu des hommes les meilleurs et les plus nobles. L'égoïsme que nous trouvons mauvais, c'est celui qui non seulement exclut les autres hommes de notre cœur, mais encore leur vole ce qui leur appartient, le gain légitime, la liberté, les honneurs qu'ils méritent.