LES ÉMOTIONS DE L'ACTION. — POURSUITE
1. — Lorsqu'on agit volontairement, en vue d'une fin, on peut éprouver trois espèces de sentiment, — la satisfaction d'atteindre le but, le plaisir (ou la souffrance) de l'exercice, le plaisir que donne une puissance supérieure (ou la souffrance que donne une puissance inférieure). En outre, il faut tenir compte de la situation mentale en face de la fin à réaliser, et examiner ce qu'on appelle la poursuite, l'intérêt que l'on prend à un projet.
Le rapport entre l'attitude corporelle et l'attitude mentale, peut se conformer à l'explication donnée par l'hypothèse de l'évolution. Depuis le commencement même de la vie animale, la locomotion en vue d'une fin, la recherche de la nourriture ou d'autres objets désirables, est l'occupation et l'activité habituelle de chaque individu. Par une répétition incessante, cette activité devient une habitude du système animal, une seconde nature dans toute la force du mot. Cette tendance peut être si profondément enracinée qu'un animal qui en est doté, mais qui est privé du prétexte originel pourrait trouver que poursuivre quelque chose est nécessaire à son existence, est un besoin artificiel, un remède contre l'ennui et l'abattement. Si nous suivions M. Spencer dans son explication de l'amour de la nature par les associations formées chez les ancêtres entre les paysages et la chasse ou la pêche, nous pourrions attribuer une partie du plaisir que donne l'activité raisonnée aux lointains échos des plaisirs des générations sans nombre passées depuis longtemps et dont la vie était la chasse.
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2. — Pour que l'activité soit agréable, il faut que certaines conditions soient remplies. Il faut d'abord un but intéressant, l'emploi de toutes les facultés pour arriver à ce but, le rapprochement graduel et enfin la conquête de la fin en vue. Mais pour que la situation soit complète, il faut que ces conditions diverses forment un tout délicatement ajusté.
Pour que le but soit intéressant il ne faut pas qu'il soit trop trivial, trop insignifiant, mais il ne faut pas non plus qu'il dépasse nos forces ; car alors le moment de suspens entre le début de l'action et son couronnement n'a rien d'agréable. Ce moment est même absolument pénible lorsque l'enjeu est considérable, lorsque par exemple la situation d'un homme pour toute sa vie, dépend des chances d'une élection.
L'occupation doit convenir aux facultés de l'individu, la dépense être en rapport avec la force du système, c'est ce qui fait qu'une occupation est agréable, récréante et non pénible. Souvent, grâce à des transitions furtives, les moralistes décrivent l'exercice pénible avec des termes qui n'appartiennent qu'à la description de l'exercice agréable.
Le but doit se rapprocher graduellement, chaque effort étant un pas en avant. Ne pas faire de progrès visibles, c'est encourir la peine de l'action sans résultat, c'est une des souffrances attachées à la poursuite primitive. D'un autre côté, arriver trop vite au but, c'est clore la chasse alors que les forces sont encore égales à une dépense plus suivie. Nous avons à notre disposition une certaine force active, et une certaine force d'attente mentale, la poursuite doit continuer jusqu'à que ces forces soient épuisées et pas plus longtemps.
3. — Il doit y avoir, avant d'atteindre le but, un moment de suspens et d'anticipation idéale, qui fait que l'esprit est heureux de l'idée seule lorsqu'elle est associée à l'approche de la réalité. Ce serait un mauvais calcul que de ne pas mêler les occasions de réelle satisfaction, de jouissances idéales. Une poursuite régulière, durant un certain temps qui ne doit pourtant pas être trop long donne la satisfaction idéale sous sameilleure forme; le but se rapprochant stimule, et stimule à nouveau l'idée, donnant à l'esprit l'abrégé de la réalité. Souvent nous ne désirons pas voir nos souhaits instantanément réalisés , nous préférons tenir un certain temps le plaisir en perspective. Les besoins purement animaux
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sont ceux qui admettent le moins cette suspension, mais là encore nous passons agréablement par une série de situations nous rapprochant de la satisfaction finale (1).
4. — Un élément d'incertitude augmente l'intérêt de la poursuite en la rendant plus excitante. Mais il ne doit pas être trop considérable, car alors il pousserait à la peur. La certitude absolue relâche la tension corporelle ou mentale nécessaire pour atteindre le maximum de jouissance. Nous ne faisons pas usage de toutes nos ressouces pour obtenir des états de conscience agréable, sans effleurer bientôt le domaine de la possibiUté redoutable. Courir un danger momentané, c'est en revenir avec une jouissance enivrante. Enfin l'incertitude est le royaume de la possibilité idéale, des suppositions imaginaires. Pendant que rien n'est décidé, tout est admissible, et l'esprit se complaît dans les actions idéales qui lui conviennent le mieux. L'incertitude sous sa forme la plus achevée, c'est le mystère, dont tout le charme réside dans le libre champ qu'il laisse ouvert à toutes les suppositions. L'incertitude cependant a toujours son mauvais côté, c'est-àdire la terreur, la balance dans l'estimation des probabihtés penche alors vers les plus mauvaises. C'est seulement lorsque l'esprit est assez fort pour supporter des projets heureux que l'inconnu est pour lui un sujet de suspens agréable.
5. — Toute occupation, surtout lorsqu'elle a pour but le monde extérieur, nous sort du moi, de la subjectivité, c'est un
(1) « L'attrait d'un projet vient en grande partie de la curiosité qui met en jeu l'intelligence et la volonté, et de l'anticipation par l'imagination. Tout spectacle dont l'issue est très incertaine, et quel que soit le peu de valeur que puisse avoir cette issue, peut stimuler d'une façon agréable les activités de l'attention et de l'attente. Le plus haut degré de ce genre de satisfaction s'obtient quand l'événement n'est ni trop improbable, ni trop inattendu, ni trop certain. Dans le premier cas, il peut y avoir surprise agréable, mais l'esprit n'est pas encouragé à suivre la séquence des événements; il n'est que dérangé de sa position normale. D'un autre côté, si le résultat est trop certain, il n'y a pas de place pour l'attente, et par conséquent l'attention languit. Donc la forme la plus pure de cette excitation agréable est celle où, par un ensemble de circonstances, un certain nombre d'issues sont ouvertes sans que nous puissions déterminer pour cela celle qui est la plus probable. Cet attrait existe donc toutes les fois qu'il y a lutte entre des forces à peu près égales physiques ou morales. En observant un bateau se dirigeant entre des courants contraires, en regardant une grande bataille, le spectateur éprouve du plaisir à prévoir un résultat douteux et à suivre l'approche de l'événement conjecturé. » (Sully, Sensation et Intuition.)
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avantage que nous avons souvent fait remarquer déjà ; l'effort objectif qui existe surtout dans l'activité augmente d'intensité avec la valeur qu'on attribue au but d'action.
6. — Les plaisirs du sport sont basés sur un exercice agréable en vue d'une fin agréable ; l'intérêt de l'attente se rencontre encore ici. Une bonne course plaît au chasseur ; la recherche du gibier et l'incertitude sont pour lui un délai, une attente charmante.
On retrouve encore un faible degré d'attente dans certains plaisirs industriels. Mais dans la majorité des cas les conditions ici ne sont pas favorables. L'homme de peine essaie d'adoucir son labeur en pensant à l'approche du temps de repos, « comme le serviteur désire de l'ombre pour s'asseoir, et le mercenaire la récompense de son travail » .
Le riche ou l'homme inoccupé peut trouver agréable d'imiter l'industriel et de partager ses anxiétés et ses travaux. C'est ainsi qu'un homme très riche condescend à accomplir l'œuvre d'un fermier ordinaire pour montrer son adresse au travail et observer l'effet de ses opérations.
La poursuite de la science et de la vérité donne parfois le genre de jouissance que nous venons d'examiner. Pour sir W. Hamilton la poursuite de la vérité a plus de valeur que la possession. Ce jugement n'est applicable qu'à un petit nombre de sujets choisis où le travail pour les obtenir est naturel et dont les résultats ont une petite importance pratique. C'est le cas d'une certaine espèce d'érudition et d'un grand nombre de spéculations philosophiques; mais les recherches conduites avec une précision qui les fait nommer sciences «exactes» sont trop ardues pour être aimées en tant que simples exercices, tandis que comme possession elles ont une grande valeur intrinsèque. Les premiers philosophes furent enivrés des charmes idéaux de la connaissance ; Platon et Aristote, ne se rendirent pas absolument compte des difficultés des recherches scientifiques, et ils furent éblouis par la grandeur possible et entrevue de la connaissance philosophique.
7. — La même sympathie qui nous fait trouver du charme à constater les talents et les qualités de nos semblables, nous fait encore nous intéresser à leurs actions. Nous pouvons suivre avec attention les progrès d'un homme vers son but. C'est là un grand développement de nos plaisirs
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idéaux. Si notre intérêt est peu de chose comparé aux sentiments de l'homme qui agit actuellement, nous sommes délivrés de ces craintes de non-réussite. Cette situation est entièrement contenue dans ce qu'on appelle l'intérêt social. Les désirs, les travaux, les luttes, les succès, les défaites de ceux qui nous entourent, l'élévation et la chute des individus, des familles, des États, sont pour nous des sujets d'intérêt permanent. Le champ ouvert à cet intérêt s'étend encore par le récit, par l'histoire, par la poésie, la fiction, où les artifices et les conditions de l'activité volontaire sont étudiés de façon à produire le plus grand total possible de stimulation agréable.