CHAPITRE XIV
LES ÉMOTIONS ESTHETIQUES
1. — J'entends par émotions esthétiques le groupe des sentiments que font naître les beaux-arts, et qui constituent une classe de plaisirs assez vaguement définis mais cependant tout à fait distincts de nos autres plaisirs. On a toujours admis qu'il y avait contraste entre le beau et l'utile. Et nous pouvons dès maintenant chercher en quoi semble consister la différence. Les satisfactions que l'on appelle sensuelles, le boire et le manger, par exemple , doivent être exclues de la classe des émotions que nous allons étudier, elles leur sont même souvent opposées. D'abord, suivant notre constitution, ces fonctions corporelles, bien qu'elles puissent accidentellement servir nos plaisirs, sont avant tout faites pour conserver notre existence; et, comme elles agissent d'abord pour cette fin spéciale, on ne peut dire qu'elles donnent ce qu'on appelle des jouissances proprement dites. Puis, elles sont liées à la production de ce qui est répugnant et cela corrompt leur pureté en tant que sources de plaisirs. Enfin leur influence est limitée à un seul individu, car la sociabilité à table est un élément qui est loin d'être constitutif. Deux personnes ne peuvent jouir du même morceau de viande ni boire à la même coupe. Ainsi les fonctions qui remplissent une ou plusieurs de ces trois conditions peuvent faire partie de la liste des utilités ou servir aux fins industrielles , mais elles ne peuvent se ranger parmi les émotions esthétiques. Enfin, toutes nos mesures de précaution contre la souffrance, la maladie, la mort — nos vêtements, nos maisons, nos murs protecteurs, nos digues, nos notions conductrices physiques
OU médicales, sont des choses qui n'ont en elles-mêmes rien d'agréable, et qui appartiennent à la catégorie de l'utile. La culture corporelle ou mentale n'est pas agréable en ellemême, elle est même souvent tout le contraire. La richesse ne peut entrer dans la catégorie, but de notre étude, parce qu'elle est entachée par la troisième condition, car en tant qu'argent le plaisir qu'elle donne est limité au seul propriétaire. On peut dire la même chose de la puissance , de la grandeur, dont la jouissance ne peut être divisée ni diffuse (1) à moins qu'elle ne se présente sous un aspect que nous devons ici faire remarquer. L'affection est presque dans la même situation par la difficulté où l'on est de l'étendre à un grand nombre de personnes. Tout ce qui est assez restreint comme sphère d'action pour constituer une propriété individuelle et être une occasion de jalousie ou d'envie, n'est pas un plaisir que convoite l'amant des beaux-arts. Car il peut trouver des objets qui en eux-mêmes sont agréables, qui ne sont pas accompagnés de choses désagréables ou révoltantes, et dont la jouissance n'est pas restreinte à un seul esprit; de tels objets sont donc évidemment d'un rang très élevé dans l'échelle de nos plaisirs. Quoiqu'ils ne produisent pas des jouissances aussi intenses que d'autres plus restreintes en action, leur diffusion les rend précieux comme l'air libre et la lumière du ciel.
2. — Les yeux et les oreilles sont les grandes avenues par où pénètrent jusqu'à l'esprit les influences esthétiques ; les autres sens servent plus ou moins les intérêts égoïstes. Le ciel bleu, les bois verts, toutes les beautés du paysage peuvent remplir les visions d'un nombre illimité d'admirateurs. Il en est de même des sons agréables ; on peut artificiellement les monopoliser, mais par nature ils sont appréciables par un grand nombre. Autres choses sont celles qui ne périssent pas avec l'usage, mais qui cependant ne peuvent agir sur plusieurs esprits à la fois, comme tous les instruments de nos plaisirs. Ainsi un fauteuil est un objet d'une application trop limitée pour être esthétique.
(1) On peut cependant jouir de la puissance nationale comme d'un sentiment collectif, c'est-à-dire qui approche de la condition qu'implique tout sentiment esthétique. Il en est de même de l'orgueil de famille ou de l'orgueil de position.
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3. — On peut introduire des éléments sensuels et musculaires dans un art si on les contemple en idée au lieu d'en jouir en réalité. Un peintre ou un poète peut peindre une fête et cette peinture peut être considérée avec plaisir. Contemplés à une distance suffisante, les objets de plaisir sensuel peuvent prendre un aspect esthétique. Ils ne sont plus soumis aux conditions dégradantes spécifiées plus haut. Ils ne répondent plus à des nécessités de notre nature ; leurs accompagnements désagréables n'ont pas besoin d'être représentés en peinture ; ils ne sont plus limités au consommateur individuel (1). Il en est de même des éléments, richesse, puissance, gloire, affection qui dans l'actuel manquent du caractère libéral qui fait la vraie jouissance artistique. Pourvu que nous puissions éprouver du plaisir à les voir entre les mains d'un petit nombre de propriétaires choisis, ils deviennent pour nous une jouissance que nous pouvons partager avec la multitude. Et, en réalité, c'est un fait que l'humanité trouve un certain charme à contempler la richesse, la puissance, la gloire, la grandeur, et s'intéresse à la manifestation de fortes affections où elle n'a nulle part. En général, le plaisir que l'on prend à contempler la grandeur d'un souverain est plus fort que Vinvidia qu'excite tant de puissance donnée à un simple mortel ; et nous ne savons si pour beaucoup, l'histoire ne perdrait pas la moitié de son intérêt s'il n'y avait pas de rois.
4. — Dès l'aurore de la spéculation philosophique, on a discuté sur la nature du beau. Dans les conversations de Socrate et dans les dialogues de Platon, cette discussion avait sa place à côté de celles qui avaient pour objet le bon, le juste, l'utile. Beaucoup de chercheurs partaient d'un point de vue faux ou illusoire, qui rendait la discussion sans importance au point de vue des résultats analytiques ; ils croyaient qu'on pouvait trouver un élément unique commun
(1) Ces trois conditions sont les seules vraiment distinctives que je puis citer pour séparer les plaisirs esthétiques des autres. Je n'affirme pas qu'elles renferment tout ce qui rend un plaisir « élevé » et rafiEîné, tout ce qui l'oppose aux plaisirs sensuels et « dégradants » ; parce que souvent la convention la plus arbitraire crée toute la différence. La représentation idéale des plaisirs sensuels appartient à l'art; mais, pour des raisons de prudence et de morale, elle est enfermée dans des limites plus ou moins étroites qui varient avec les âges et les pays.
à toutes les choses qui appartiennent à la classe du beau. Et cependant, sauf peut-être le sentiment provoqué qui a un certain caractère d'uniformité à cause de l'emploi exclusif d'un même nom pour le qualifier, il n'existe pas une chose commune à tous les objets beaux. Si cette chose existait, nous la connaîtrions depuis deux mille ans qu'on la cherche.
5. — Sublime, beauté, grâce, harmonie, mélodie, idéal, pittoresque, proportion, ordre, convenance , accord, voilà des noms qui bien qu'ils ne soient pas tous relatifs au beau, sont néanmoins compris dans le cercle de plaisirs que nous allons maintenant étudier ; il est bien évident qu'on ne doit pas s'attendre à retrouver le même fait sous ces désignations si variées. Il doit y avoir une grande multitude d'agents pour produire les différentes impressions désignées par ces termes, agents qui ne sont liés les uns aux autres que parce que tous concourent à former les plaisirs de classe esthétique. Sans doute plusieurs de ces termes peuvent être en partie synonymes, comme beauté et grâce, proportion et ordre, mais au fond il n'y a pas deux termes absolument synonymes, tous sont des conceptions distinctes impliquées dans le sublime, la beauté, le pittoresque, le convenable, le risible.
6. — Dans ce volume et dans le précédent j'ai déjà parlé des éléments divers qui entraient dans l'art, des sensations, des associations intellectuelles, et des émotions spéciales. La première chose à faire maintenant est de réunir ces anciennes indications et de voir jusqu'à quel point elles épuisent le catalogue des effets esthétiques.
On a dû d'abord supposer les lois du plaisir. La nature du sujet demande qu'on expose ces lois avec plus de détail. La loi première de vitalité n'est pas spécialement applicable aux beaux-arts. La loi de la stimulation alternée et proportionnée est toute influente sur l'ensemble des productions de l'art. La loi de relativité est comprise ici dans la loi de stimulation, mais lorsque le plaisir est cherché comme réaction après la souffrance, elle a une application indépendante et d'une finesse particulière. On doit aussi étudier les lois du plaisir idéal, afin, par exemple, de déterminer la juste proportion entre l'idéal et l'actuel. De plus, comme l'art tout en cherchant l'agréable aspire aussi au noble, on doit apprécier avec précision quelles sont les conditions du plaisir sympathique.