INFLUENCE DU SENTIMENT SUR LA CROYANCE
Il faut tenir compte, en second lieu, de l'influence des sentiments sur la suite des pensées. Quand nous sommes sous l'empire d'une émotion très grande, nous ne voyons que ce qui s'y rapporte. Une excitation volltionnelle très forte pourra subjuguer et remplacer un objet opposé actuellement sous le regard de l'esprit : mais un sentiment intense domine si bien les séries intellectuelles, que les considérations opposées ne pourraient même pas faire reconnaître leur présence. On pourrait penser que ce serait suffisant si les considérations faibles cédaient aux considérations nouvelles et plus pressantes de façon que le « video meliora « puisse demeurer à côté du « détériora sequor » ; mais en réalité le flot de l'émotion balaie parfois en un moment tout vestige d'une émotion autre, si bien qu'on pourrait croire que cette autre émotion n'a jamais existé. Nos sentiments ne sont pas seulement des révoltés, des innovateurs en guerre avec le passé, ils sont aussi comme les Vandales destructeurs qui rasaient et brûlaient jusqu'au souvenir de ce qui avait existé.U)ans un état d'excitation très forte, il ne se présente à notre esprit que les pensées ayant un rapport avec notre situation actuelle : les anneaux de l'association ne fonctionnent plus pour tout ce qui s'oppose à l'émotion dominante ; et c'est pendant cet arrêt produit dans le travail intellectuel ordinaire, que nous arrivons à nier, à ne plus croire, pour un moment, à ce que nous sentions auparavant, à ce qui nous faisait agir. Nos sentiments pervertissent nos convictions en nous frappant d'aveuglement intellectuel ; nous n'avons même pas besoin d'être tout à fait aveuglés, pour commettre des actions très imprudentes. Quelle est l'intensité d'émotion nécessaire pour nous enlever tout souvenir, pour nous ôter la vue de ce qui s'oppose à l'émotion régnante? Cela dépend de bien des circonstances. L'énergie naturelle du tempérament émotionnel d'un côté, la faiblesse de notre faculté retentive de l'autre, conspirent pour fausser les jugements formés sous l'empire d'une émotion violente.
21. — Les émotions intenses influent non seulement sur les actions et sur les acquisitions intellectuelles, mais encore sur le jugement du vrai et du faux. L'émotion de la peur prouve l'étendue de son pouvoir en conduisant aux croyances les plus irrationnelles. Sous l'empire d'une grande colère un bomme oubliera complètement ses plus familières expé-
riences de faits, et pour un moment niera ce, qu'en d'autres temps, il aurait défendu avec le plus de fermeté. Prenez la confiance en soi. La non réussite de plus de mille projets favoris, ne rendra pas plus pratique le rêveur endurci; il commence chaque nouvelle entreprise avec la même confiance que si les autres avaient réussi. Nous voyons tous les jours des individus promettre aux autres et à eux-mêmes, avec sincérité, ce qu'ils n'ont jamais su exécuter: Le sentiment de la confiance en soi prime ici toute l'expérience d'une vie. L'homme confiant en lui, ne sait jamais résumer en une proposition les résultats de ses expériences malheureuses, il ne sait même pas qu'il n'a jamais réussi dans ses projets. Les affections tendres ont la même influence : aveugle comme l'amour, c'est le plus vieux proverbe du monde.
Les erreurs, les méprises, les confusions sortent fatalement de cette propriété qu'ont les émotions fortes d'absorber complètement l'attention de l'esprit ; elle a par conséquent une grande influence sur les relations humaines. Je mets naturellement à part le mensonge conscient. Mais les vues faussées, les fables qui entourent un récit vrai en luimême, les prescriptions de la superstition ou de la foi aveugle, ont leur source dans ce pouvoir qu'a l'émotion d'intercepter les impressions de la réalité.
La corruption intellectuelle si profonde due à l'ascendant des sentiments a été un thème favori de réflexions pour bien des esprits déjà ; et cependant nous ne pouvons pas dire qu'on l'ait assez exploité. Le nuage de légendes et de fables que des siècles ont accepté comme T'histoire réelle des temps passés, commence seulement à se dissiper. Les premières pages de l'histoire grecque et de l'histoire romaine ont été remplies de récits ne reposant que sur la crédulité et le sentiment ; et lorsque forcé par l'évidence, on a voulu toucher même aux événements récents, on ne l'a fait qu'avec remords, comme une opération cruelle, parce que les sentiments les plus vifs, les rêves les plus caressés étaient coupés à la racine. Une émotion chaude avait nourri et bercé ces anciennes histoires ; et dans un âge peu inquisiteur, les réalités de la nature étaient méprisées par les esprits mêmes qui se trouvaient chaque jour aux prises avec les expériences de la vie, expériences qui ne pouvaient supprimer les créations d'une imagination sans règles,
les inventions les plus extravagantes reçues de tous sans difficulté.
Dans les sciences, les sentiments n'ont pas eu une influence moins pernicieuse. Il est dans la nature de la vérité scientifique, d'exprimer avec l'exactitude la plus minutieuse l'ordre et les séquences du monde, de façon à ce que ces expositions soient vraies dans tous les temps et pour tous les observateurs. L'esprit qui recueille les faits de la nature dans un but scientifique, doit être entièrement libre de toute influence émotionnelle, il ne doit avoir ni sympathie, ni antipathie pour les faits qu'il observe, sans cela il en garderait un souvenir particulier qui ne s'accorderait pas avec des observations nouvelles. Cette attitude de l'esprit dans l'observation qui permet de généraliser les phénomènes du monde, n'est pas naturelle à rinteUigence humaine, telle qu'elle existe dans les générations actuelles. Dans les temps primitifs, l'esprit scientifique n'existait pas. Les émotions fortes empêchaient toujours l'observation de la nature qui n'était pratiquée que d'une manière grossière et routinière pour satisfaire aux besoins de la vie. On laissait aux poètes et aux prophètes religieux qui suivaient ouvertement au lieu de s'y opposer, les courants dominants de sentiments, le soin de parler de la nature. Et même lorsque la réflexion froide commença l'examen de l'ordre du monde, les progrès furent lents. Il n'y a pas longtemps qu'est rigoureusement formée la mécanique. La chimie et la physiologie sont les sciences de ce siècle. Le premier livre du Novuni orgcinura de Lord Bacon, reste au milieu de ses autres œuvres si remarquables, comme un exemple de la corruption mentale qu'apportent les sentiments dans la spéculation scientifique.
22. — L'impossibilité d'estimer avec précision la quantité, est dans toutes les branches de la science, une défectuosité sérieuse : elle empêche de faire de cette branche une science exacte. « Mesurer avec précision et minutie, dit Sir William Thomson, c'est pour l'iïïiagination peu scientifique, un travail bien moins grand, bien moins digne, que de chercher à
découvrir du nouveau. Mais presque toutes les grandes découvertes de la science n'ont été que la récompense des recherches minutieuses et laborieuses de résultats numériques.» (Address to the British Association, 1811.) Aujourd'hui en philosophie naturelle et en chimie, toute autorité est en évaluations numériques. Dans les sciences biologiques on peut rarement atteindre la même exactitude. Le langage descriptif de la Botanique est très vague. Lorsqu'on parle du corps animal, les quantités sont quelquefois données en chiffres, mais le plus souvent par des adjectifs numéraux indéfinis : tête petite, grands yeux, poitrail moyen, larges épaules. On pourrait pourtant transformer ces adjectifs en mesures exactes ; il serait encore plus facile de mettre en chiffre les nuances qui existent dans la santé, la force de la constitution du corps ou des organes séparés'; les formules usuelles sont celles-ci : bonne santé, poitrine délicate, digestion facile, coeur bien réglé, foie paresseux, gorge détendue. Depuis quelques années il y a de grands progrès dans la précision quantitative des diagnostics médicaux ; surtout dans ce qui a rapport au pouls et à la respiration, et depuis l'application du thermomètre à la détermination de l'intensité de la fièvre.
23. — Passons maintenant aux qualités mentales. Ici. absence totale d'estimations numériques ou mesurées, emploi exclusif des adjectifs indéfinis, beaucoup, assez petit, très peu. Par exemple, Helps nous parle du plaisir extraordinaire que procure la lutte contre un problème scientifique, et il ajoute : « Nous n'avons pas besoin d'un Akenside pour savoir que les plaisirs de l'imagination sont tres-xnfs. » Ce qui rend pire la situation, c'est qu'il ne semble pas y avoir un principe permettant de fixer la signification exacte de ces adjectifs ; pour des personnes différentes : des degrés très différents sont indiqués par les épithètes : grand, modéré, petit.
Le manque de précision quantitative, rend très vague nos discussions sur l'intensité des sentiments humains ; en conséquence on doit s'attendre à une grande latitude d'appréciation dans tous les essais faits pour déterminer les degrés de bonheur et de malheur. Quand nous nous arrêtons comme le vieux Kephalos au début de la République de Platon, pour comparer la jeunesse et la vieillesse au point de vue du bonheur, nous avons besoin de découvrir des différences
bien tranchées avant de nous prononcer avec certitude : toutes les formes du langage, qui expriment la somme de bonheur qui peut être réalisée dans la jeunesse, et celle réalisée dans la vieillesse, peuvent ne pas avoir le même sens pour des personnes différentes. Le Kephalos de Platon insiste beaucoup sur l'affaiblissement des passions turbulentes dans l'âge mûr : mais qui pourra dire si la perte du feu de la jeunesse n'est pas plus grande que le gain ? Quand on est moraliste, il faut nécessairement vanter les délices de la vertu comme bien supérieures à tous les avantages du vice, et on le fait moins en s'appuyant sur un calcul que sur le caractère plus ou moins désirable de la chose en elle-même. Ainsi on essaie de décrier les plaisirs résultats de la bonne santé, de la puissance, de la réputation, en faisant appel par exemple à la loi de la relativité qui fait qu'un plaisir diminue de charme à mesure qu'on le possède plus longtemps. On ne doit accepter ces comparaisons qu'avec une certaine méfiance ; et cependant elles sont liées à la plus haute des questions, la question de savoir comment il faut vivre. Toute conduite raisonnable tend, en dernier ressort, à préférer le plus grand plaisir au jdIus petit, ou la plus petite souffrance à la plus grande, en ce qui nous concerne, et en ce qui regarde les autres.
La controverse métaphysique sur les éléments innés de l'esprit, devient pratiquement une question d'estimation de degrés. Nos notions de distance, d'espace, de cause, de bien et de mal, sont données par la nature ; dans le développement de chacune d'elles, il faut faire la part de l'éducation, mais la question importante est celle-ci : l'éducation faitelle tout ? Y répondre, cela suppose la connaissance de ce que peut produire l'éducation; et à moins qu'on ne puisse arriver à la précision dans cette connaissance, pour étabhr un pouvoir inné il faut constater que l'éducation n'a qu'une influence presque nulle. En suj)posant qu'un dixième des effets soit dû à l'instinct, si dans notre mesure de la force de l'éducation, nous nous trompons d'un cinquième, la tendance supposée instinctive est rejetée dans le domaine de l'incertitude.
24. — La position de l'observateur appréciant et estimant l'esprit est particulière. Je ne connais directement que mon propre esprit ; ma connaissance de l'esprit des autres est in-
directe, détournée, hasardée. Nous connaissons notre moi par notre conscience intime ; nous connaissons notre prochain par des signes objectifs, les gestes, la conduite, les informations communiquées. Sans doute ces indices objectifs font appel en eux-mêmes, à nos sens les plus élevés ; on peut les observer et les mesurer déhcatement ; ils ne fournissent pas des connaissances inférieures en degré, aux autres branches de notre science objective. En réalité ils sont souvent supérieurs aux observations de l'individu sur luimême ! Les dimensions d'un sourire, l'intensité d'un gémissement sont plus délicatement appréciées par l'observateur que ne le sont les émotions correspondantes par l'individu même qui les ressent; il en est si bien ainsi que la connaissance intime personnelle elle-même, est grandement facilitée par les observations objectives.
La grande difficulté est donc, lorsqu'il s'agit de l'esprit des autres, de ne jamais pénétrer dans l'esprit lui-même, quoique les manifestations des sentiments soient presque nettes. Chacun de nous doit se contenter de son propre et unique esprit comme de la clef de toute la race humaine, et encore plus, de tous les esprits supérieurs et inférieurs à l'homme. C'est une base d'observation bien étroite, lorsqu'il s'agit d'étudier une si vaste classe d'individualités. Que notre connaissance intime serait agrandie, si nous pouvions attirer à nous la conscience de cinquante ou de cent esprits, surtout de ceux dont la constitution ou les habitudes sont les plus différentes des nôtres ! Mais comme cela ne peut être, nous sommes obligés d'agir en nous appuyant sur cette hypothèse, que lorsque dans une circonstance donnée une personne se comporte comme nous nous serions comportés à sa place, cette personne sent intérieurement comme nous aurions senti. Lorsque quelque coup de fortune a donné à une personne toutes les apparences qui accompagnent un grand bonheur ressenti par l'observateur, on en conclut que la condition réelle ou subjective du bonheur est présente avec les apparences.
Notre expérience personnelle nous apprend que la même manifestation extérieure n'est pas toujours l'expression du même état intérieur. Pour être très démonstratif dans nos gestes, pour déployer une grande activité afin d'atteindre ou d'éviter une chose, il faut, non-seulement une certaine force
de sentiment, mais aussi une certaine vigueur dans les organes actifs, vigueur qui est indépendante de l'état actuel agréable ou désagréable dans lequel nous nous trouvons. Ainsi, même dans une seule personne, l'énergie de la manifestation extérieure n'est pas toujours la mesure précise du degré d'excitation mentale : elle ne fait que préciser la supposition qu'elle correspond à une énergie égale des organes physiques. Nous devons nécessairement avoir recours à la même supposition lorsque nous comparons différentes personnes. Un homme peut être par nature ou par habitude, plus expansif dans ses gestes, et plus énergique qu'un autre homme, dans ses actes ; la puissance des organes actifs peut être telle chez lui, qu'elle réponde mieux qu'un autre au même état subjectif ou mental. Voilà une cause d'ambiguité sérieuse dans notre étude des sentiments. Si nous n'avions pas les moyeuc^ séparés de constater les tendances à l'expression ou à l'action, notre incertitude serait irrémédiable. Mais, nous pouvons, dans la majorité des cas acquérir la certitude si oui ou non, la véhémence des manifestations est due à la force supérieure des organes actifs. Nous pouvons de confiance mettre la moitié de l'énergie de l'expression dans la jeunesse, comparée à celle de l'âge mûr, sur le compte de la vigueur et de la fraîcheur plus grande des organes. C'est ainsi que nous pouvons acquérir la certitude que chez quelques personnes, le rire exubérant et fréquent est une manifestation physique et non le signe d'une extrême gaieté de sentiments.
25. — Afin de connaître jusqu'à quelle précision nous pouvons atteindre dans l'estimation des états mentaux, nous devons d'abord chercher comment nous pouvons juger du degré de nos sentiments. Nous n'avons qu'à commencer par la méthode de la recherche personnelle : nous y ajouterons le témoignage des indications externes, seul témoignage qui nous mette en rapport avec les autres créatures vivantes.
Entre deux plaisirs, deux souffrances, deux émotions qui se succèdent sans intervalle, nous pouvons distinguer laquelle est la plus forte. Si l'une des deux est passée depuis quelque temps nous devons nous en rapporter à notre mémoire, et si celle-ci est fidèle faire encore la comparaison entre les deux émotions. La distinction cependant ne peut avoir la même précision, si nous prenons comme pierre de
touche la précision que peuvent avoir les sens, la vue et l'ouïe par exemple, dans la vue et l'audition de choses et do sons passés. Entre le zéro d'indifférence et le plus haut degré connu de chaleur agréable, celle d'un bain par exemple, personne ne s'engagerait à interpoler vingt gradations ; peut-être huit ou dix degrés seraient-ils tout ce que pourrait concevoir l'esprit. La description du plaisir produit par un goût, une odeur, la souffrance produite par leurs opposés, ne serait pas meilleure. Dans nos estimations grossières nous sautons d'un extrême à un autre sans nous "arrêter à plus de quatre ou cinq échelons. D'un autre côté, dans la mesure des propriétés des objets, nous pouvons (les moyens artificiels à part) interpoler le plus souvent un grand nombre de degrés; la grandeur visible, la forme visible, les nuances d'une couleur, l'intensité et la hauteur du son peuvent être évaluées par des centaines de gradations. L'étendue d'une ligne, la rigueur d'une courbe, l'éclat d'une teinte, sont plus faciles à apprécier et à se rappeler que n'importe quelle forme du plaisir ou de la souffrance.
26. — Cependant l'hypothèse que j'ai développée plus haut, ne tient pas exactement compte de notre pouvoir de fixer les degrés de nos états mentaux. Elle nous met dans la position la plus difficile, en face de la comparaison immédiate et directe de l'intensité de deux sentiments. Exactement comme dans l'étude des fonctions des sens, nous pouvons ici avoir recours à des modes indirects d'investigations, qui augmente ront beaucoup les moyens fournis par notre conscience.
Nous pouvons évaluer un plaisir par la souffrance qu'il détruit et vice versa : c'est un procédé d'une grande aide pour déterminer la force comparative des plaisirs et des souffrances. La valeur d'une société enjouée, d'un changement de pays, d'une heureuse aventure, est fixée par son action sur une personne affligée. Si l'emploi de cette méthode était systéma-, tisé, on arriverait par elle à plus de précision dans la mesure de nos plaisirs et de nos souffrances.
. Nous devons aussi tenir compte du temps ou de la durée d'un état d'excitation mentale. Le plus souvent l'accroissement de l'intensité d'un sentiment produit un accroissement de durée. La durée est susceptible d'une évaluation très précise ; la description subjective de la durée est déjà beaucoup plus précise que celle de l'intensité, et en employant les
moyens objectifs, en se servant des instruments qui mesurent le temps, nous pouvons rendre l'évaluation aussi exacte que possible. Bien des gens ont l'habitude de s'écrier longtemps après un choc qui les a surpris, et pour prouver sa force : « Je ne l'ai pas encore surmonté ». Une autre preuve de l'intensité de l'émotion, preuve du même genre, est tirée du souvenir longtemps très vif de cette émotion. Quand une émotion a atteint graduellement sa force extrême, on peut dire que le temps qu'elle a mis pour y arriver est le signe du degré de force qu'elle a acquis. Une grande manifestation naturelle de sentiment est donc mesurée non-seulement par ses effets, mais encore par la durée des causes qui l'ont provoquée. Le charme que nous font éprouver une œuvre d'art, un spectacle, une occupation, une personne aimée, peut-être évalué parla durée de l'intérêt. Ainsi, la mesure facile du temps est pour nous un moyen collatéral d'estimer l'intensité de la cause et de la durée d'un état mental.
L'emploi indirect des nombres, le plus exact de tous nos moyens d'évaluation, employé en dernier ressort dans la mesure du temps, est encore pour nous une aide non moins efficace. Il y a diverses manières de rendre numérique la différence d'intensité entre des états mentaux. En nous en tenant à la phase subjective de ces états, on doit noter la rapidité avec laquelle les pensées se succèdent, ou les transitions d'un degré à un autre. Le fleuve de la pensée n'est pas formé d'un courant continu, mais de séries d'idées distinctes, dont la succession est plus ou moins rapide ; cette rapidité est mesurable d'après le nombre de séries qui passent dans l'esprit, dans un temps donné. C'est par cette méthode que l'on mesure continuellement l'excitation mentale ; et si nous comptons les pensées, si nous enregistrons leur durée, nous pouvons augmenter la précision de notre estimation. C'est alors comme si nous comptions les pulsations du pouls, premiers signes d'après lesquels ont peut entrevoir la mort approchante.
C'est là le cas principal de raj)plication des nombres à la distinction subjective ; les autres sont des cas objectifs.
Nous faisons fréquemment usage d'une espèce de statistique, dans nos estimations de sentiments et de caractère ; cette méthode est parfaitement légitime et pourrait être plus employée. Nos plus violents désirs ne se transforment pas
toujours en actions, mais ils montrent leur force par la fréquence de leurs retours. C'est un critérium sûr de l'intempérance d'un homme que le nombre de fois qu'il s'est enivré. On peut prouver par la même api3lication du calcul, l'inexactitude. On montre son goût pour la musique ou le théâtre en le satisfaisant toutes les fois que l'occasion s'en présente. On mesure la sociabilité d'une personne par le temps qu'elle consacre volontairement au monde, par le nombre de clubs et de connaissances qu'elle fréquente. On juge de l'irascibilité d'une personne par la fréquence de ses accès combinée avec leur durée et leur intensité. La jouissance que procurent les scènes des Alpes est attestée par le nombre de voyages qu'on fait en Suisse ou seulement par le désir souvent manifesté d'y retourner. Nous comparons entre eux deux hommes de génie par l'abondance relative de leurs inventions originales si ce sont deux hommes pratiques, par celle de leurs combinaisons harmonieuses si ce sont deux poètes.
Toutes les statistiques sur la mortalité, les crimes, le paupérisme, l'émigration, les mariages, les naissances, les suicides ont une signification mentale précise et délicate. Si l'on n'oublie pas d'y ajouter les deux signes et causes connus de la conduite humaine. Quand nous connaissons les conditions d'existence dans un pays d'une population, nous jugeons de l'intensité de ses aspirations vers un lot meilleur, par le nombre d'émigrations ; nous pouvons par ce moyen comparer avec précision la puissance des motifs qui font agir deux peuples.
Il n'est pas de fait plus distinct à la surface d'un peuple que la force de la croyance sur une chose donnée ; elle se montre dans la conduite, dans le langage d'une façon évidente. Le critérium statistique est applicable à la force de croyance d'un individu sur une chose donnée ; un homme confiant en lui-même suit ses propres opinions neuf fois sur dix ; un homme se défiant de lui-même est entraîné hors de ses opinions à peu près dans la même proportion.
27. — Comme nous l'avons déjà fait remarquer nous n'en sommes pas uniquement réduits à la méthode introspective — d'examen intérieur ; — même dans l'examen de nos propres états de conscience nous pouvons étendre nos ressources par l'observation des signes et accompagnements objectifs de nos sentiments. Comme c'est notre seule méthode d'observa-
tion pour les autres êtres, nous allons en examiner une fois pour toutes, le but et l'étendue. Les adjonctions externes des sentiments peuvent être résumées sous ces trois chefs : le sentiment, la volonté, et la pensée. Le sentiment avec Fexpression proprement dite ; la volition avec la conduite, poursuite ou fuite d'un objet; Vintellect avec les pensées communiquées de l'individu.
On a déjà longuement parlé de l'expression ou enveloppe corporelle du sentiment ; dans le présent chapitre on a mentionné l'onde diffuse des influences physiques qui accompagne chaque excitation mentale comme en faisant partie. Maintenant quand un sentiment peut suivre librement son cours, il n'est pas difficile de jauger son intensité d'après l'énergie de ses manifestations. Nous pouvons estimer par des mesures objectives la véhémence et la rapidité des gestes ; nous pouvons juger de l'accroissement ou de la diminution de l'enthousiasme d'une foule, par l'accroissement ou la diminution de son agitation et de ses manifestations vocales ou autres.
On pourrait établir un grand nombre de nuances ou de degrés dans l'agitation en observant comment ses manifestations vont et viennent. De même, lorsqu'il s'agit d'individus, l'intensité de leurs amitiés ou de leurs haines, les fait passer par des phases distinctes d'approbation ou de désapprobation, qui marquent nettement que le sentiment est arrivé à un certain degré, de même que la gelée ou l'ébullition de l'eau donne sans plus de peine, le point précis de sa température. Une assemblée se levant d'un même accord pour applaudir un orateur, un homme quittant père et mère pour se dévouer à une grande cause, sont autant de preuves de l'intensité d'un sentiment qui n'est pas seulement observable, mais encore qui supporte l'estimation quantitative.
Chez les mêmes personnes, dans les mêmes circonstances, le degré de force des manifestations hbres, est un critérium du degré de force des sentiments ; quand nous jugeons notre propre cas nous avons en outre l'avantage de savoir si nous réprimons ou suivons librement nos impulsions, et si nous produisons ou non une manifestation, sans que nous éprouvions un sentiment correspondant ; nous savons encore si nous possédons toute notre vigueur physique, si nous sommes dans l'incapacité de produire la manifestation ordinaire répon-
dant à notre disposition mentale. Ces particularités sont cachées aux autres personnes, ou ne sont plus ou moins connues que par des j)rocédés indirects.
Dans la classe nombreuse des sentiments nés de causes définies et assignables, nous devons dès le début supposer que les mêmes agents, dans les mêmes circonstances opéreront de la même manière dans deux personnes ou plus. La nourriture pour une personne affamée, le sucre pour le palais gourmand d'un enfant, l'air frais pour une personne enfermée, la liberté pour le captif, la fortune pour le pauvre, produiront au premier moment, pouvons-nous supposer, les mêmes effets. C'est le point de vue économique-politique du bien être humain, la plus objective de toutes les mesures, que les moralistes méprisent trop facilement. On pourrait cependant en tirer beaucoup de choses. D'abord la nature de l'agent extérieur du plaisir ou de la souffrance nous montre si le sentiment est vif ou étendu. L'épreuve n'est pas toujours absolument vraie, mais elle contient une grande partie de la vérité, et ne devrait jamais être négligée. On doit seulement la contrôler par les manifestations du sentiment, ou signes variés de la sensibilité ; grâce à ce contrôle nos moyens d'inférence seraient élevés à la plus haute certitude possible.
Pour certains sentiments, l'expérience de l'humanité a établi des évaluations permanentes, que l'on applique àtous les cas jusqu'au jour où l'on trouve des exceptions. Tels sont les sentiments de la conservation personnelle, l'amour sexuel, la crainte de la censure pubUque. Pour eux comme pour les maux notables, la goutte, la névrose, la petite vérole, les différences individuelles sont moins importantes que la ressemblance générique.
28. — Signes volitionnels ou puissance motrice des sentiments pour atteindre ou fuir un objet. Toutes les autres circonstances étant les mêmes, un plus grand plaisir pousse à une poursuite plus active, une plus grande souffrance à des précautions plus énergiques. Nous usons constamment de cette façon de mesurer, et pour nous mêmes et pour les autres. Nous avons besoin de savoir s'il n'y a pas de motifs contraires présents ; et d'abord que les forces actives sont dans de bonnes conditions, car le même motif ne produira pas la même énergie d'action dans une organisation affaiblie. En étudiant les animaux inférieurs dont les organes exprès-
sil's sont peu nombreux, et les manifestations souvent peu compréhensibles, nous devons insister davantage sur les signes volontaires ou sur l'énergie de la poursuite ou de la résistance. On juge du désir de nourriture d'un animal par la véhémence de ses recherches et sa voracité en la dévorant. Le pas de l'écolier se rendant à l'école est l'indice de la faiblesse de son ardeur pour arriver au but. La répulsion qu'on éprouve pour un voyage en mer est une grande preuve de la souffrance du mal de mer.
Nous jugeons du plaisir que nous éprouvons au spectacle parce qu'il nous fait oublier, par le pouvoir qu'il a de nous absorber malgré des motifs contraires. Dans Alexandre et César on mesure l'intensité de leur ambition, de leur amour de la conquête, par l'énergie qu'ils ont montré dans leurs grandes entreprises, par l'audace avec laquelle ils ont défié des périls etdes risques que les hommes n'affrontent pas sans de puissants motifs. Nous entendons souvent gémir sur les misères de la fortune et du pouvoir, mais comme il est bien facile de s'y soustraire et que le remède est rarement employé, nous ne croyons pas beaucoup à ces misères.
29. — Les signes purement intellectuels d'un état de sentiment sont manifestés par le langage. Ils sont perçus directement par le moi. Le premier indice intellectuel d'un sentiment est la faculté de concentrer l'attention et les pensées, l'influence de l'idée fixée. Une excitation assez forte pour fixer l'attention sur la cause, empêche toute dispersion de l'attention sur d'autres causes ou l'apparition de toutes les pensées qui s'écarteraient de l'objet en vue : cette excitation produit donc ainsi des effets qu'on peut évaluer. Nous pouvons de plus constater ces effets dans l'esprit des autres. A moins qu'on ne veuille nous les cacher, nous pouvons discerner la cause de l'attention d'une personne, et la direction que suivent ses pensées ; que cette personne se livre librement dans la conversation et nous saurons à quoi nous en tenir sur l'intensité comparative de ses sentiments.
30. — Dans ces observations faites surtout pour arriver à estimer notre propre état mental, j'ai anticipé quelques indications pour l'estimation de l'état d'esprit des autres hommes. Il faut cependant traiter à part cette estimation si importante, montrer quelles sont ses difficultés spéciales et les moyens de les surmonter. On a déjà parlé de la difficulté Bain. — Émotions et Volonté . 3
34 DU SENTIMENT EN GÉNÉRxVL
principale : une expression, action ou suite de pensées, signifie-t-elle la même chose dans deux personnes différentes?
D'abord il faut que nous trouvions quelque moyen de voir clair au milieu des réticences, des réserves, des déguisements, de la dissimulation et [de l'hypocrisie, qui pour beaucoup de raisons sont si communs parmi l'humanité. Nous devons donc nous assurer qu'il n'y a pas de déguisement dans le cas particulier ; nous pouvons d'ailleurs tomber sur une manifestation spéciale où la dissimulation est impossible, ou bien encore, où nous savons quelle part il faut lui faire. Dans quelques cas un bon observateur sait qu'à cause d'une dissimulation habituelle, la connaissance précise d'un caractère est impossible. Mais de tels cas n'affectent que rarement les grands problèmes de la vie; c'est assez que nous puissions, faire la somme des sentiments — bonheur ou malheur — de ceux qui veulent bien que nous connaissions leur position.
Nous devons encore ajouter que chez quelques personnes l'habitude du contentement les empêche de nous donner toutes les indications d'un sentiment pénible, et en fait, leur apprend à regarder la misère comme non misérable.
En supposant que les obstacles nommés plus haut n'existent pas, nous devons encore tenir compte des inégalités dans l'expression, actions et pensées, d'un même état mental. Nous savons d'après notre expérience personnelle que ces inégalités existent, nous devons appliquer à l'observation des autres ce que nous a appris notre propre cas. Quand une personne est languissante, malade, fatiguée, vieille, nous ne disons pas qu'elle ne s'intéresse pas à une chose parce qu'elle en parle avec une animation modérée. Nous nous enquérons, si c'est possible, de la conduite de cette personne dans laplénitude de sa vigueur et de sa santé physique ; on ne juge du plaisir que trouve un homme au sport, au théâtre, à la géologie que lorsque son corps peut répondre aux efforts requis. De même, il y a des moments d'affaiblissement dans le cerveau et les fonctions intellectuelles, quand une excitation est extraordinairement forte pour l'esprit et quand celui-ci est la proie d'une idée ; on ne peut pas dans ces occasions juger de la force d'une cause excitante par ses effets. « La santé tient l'athée dans l'obscurité » (Health keeps an atheist in the dark).
Quand nous savons qu'une personne est dans des condi-
tiens moyennes d'énergie physique, nous n'avons plus qu'à surmonter l'incertitude que laissent toujours les hasards et les fluctuations inévitables : pour cela nous n'avons qu'à établir des moyennes, c'est-à-dire à nous servir de la méthode des statistiques. Les observations faites pendant plusieurs mois ou une année offrent toute la précision désirable. Par cette méthode on élimine les accidents, et les motifs accidentels ; et l'on étudie séparément les motifs à la fois permanents et importants.
Par exemple, on peut estimer le plaisir que cause la société à une personne dont nous connaissons les mouvements. Ainsi le nombre d'invitations pour une seule saison montre le plaisir qu'éprouve la jeunesse qui entre dans la vie joyeuse; la diminution de la vivacité dans l'âge mûr, apparaît aussi par la même méthode, en faisant une certaine part aux conditions et courants contraires.
r"31 . — Notre plus grand embarras vient des témoignages con- /traires que nous donnent l'émotion, la volition, l'intelligence, mais l'émotion et la volition surtout. Par exemple, d'après des démonstrations on peut supposer qu'une personne sent profondément une chose ; mais le témoignage de la vohtion ou la conduite prouve le contraire. Nous avons ici une réelle différence constitutionnelle qui peut être accentuée par l'habitude, et qui fait qu'il y a des races et des individus qui soumis au même degré d'excitation mentale, sont plus démonstratifs que d'autres.
On pourrait suggérer un moyen facile de sortir d'embarras : Les deux témoignages sont appuyés sur la conduite. Une surabondance de démonstrations et de protestations, sur l'agrément de cela, le désagrément de ceci, semble être au premier abord purement constitutionnelle, ou conventionnelle, si elle n'est pas feinte, et ne mérite pas qu'on s'en occupe. Le jugement est trop hâtif. Il y a une réelle différence dans la constitution des êtres humains, différence qui tient à à l'inégale prédominance des trois grandes fonctions maîtresses de l'esprit : émotion, voUtion, intellect. Comme, entre l'émotion et la vohtion quelques personnes sont plus disposées à s'adonner à l'expression du sentiment sans pour cela le transformer en action, d'autres plus disposées à l'activité traduisent davantage leurs sentiments en actions. La distinction la plus caractéristique entre ces deux genresi de tem-
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péraineiits se manifeste dans leur conduite pendant le malheur : pour Fun la souffrance est accompagnée de manifestations abondantes, variées, qui l'adoucissent ;pour l'autre, le refuge contre la souffrance est dans l'action volontaire qui pourra peut-être prévenir son retour. La compréhension nette de 'cette différence peut seule amener la conciHation des deux témoignages, émotionnel et volitionnel ; nous devons faire un diagnose préparatoire du caractère afin de faire un diagnose exact des sentiments. Il semble que c'est envelopper le problème d'un total d'incertitude qui le rendra irrésoluble : ce ne serait vrai que si la distinction faite était subtile, impalpable. Le problème n'est pas si difficile quand on l'aborde. La statistique appliquée à l'étude de la vie d'une personne démontrerait si elle a le tempérament émotionnel ou volitionnel. Le premier est essentiellement inactif, soumis aux mouvements émotionnels mesurés par la durée et la répétition, et par les caractères collatéraux delà sociabilité. Le second a vite épuisé ses facultés démonstratives pendant qu'il est énergique et persévérant dans l'action volontaire. Fox était un tempérament émotionnel, Pitt, un tempérament volitionnel.
On pourrait trouver superflu d'appliquer la même méthode au critérium intellectuel. En réalité, interpréter les signes intellectuels du sentiment, en tenant compte des différences intellectuelles entre les individus, c'est viser trop haut dans l'état actuel de notre savoir.
Lorsqu'il s'agit de personnes à peu près également douées des constitutifs émotionnels et volitionnels de l'esprit, il semble facile de comparer l'intensité de leurs sentiments, plaisirs ou peines ; entre des personnes inégalement douées la comparaison doit être plus difficile. Nous pouvons comparer, au point de vue de la gaieté, deux Irlandais nourris de pommes de terre et travailleurs insouciants ; mais comment comparer l'un d'entre eux avec un terrassier Anglais bien nourri et rude travailleur? On devrait, semble-t-il, laisser à part les deux types de la vie mentale ; mais les nécessités pratiques demandent qu'on les compare.
Nous pouvons naturellement épj'ouver chaque homme sur son propre terrain, l'homme émotionnel par l'explosion de ses manifestations émotionnelles, gaies ou pénibles et par leur degré de force, l'homme volitionnel par ses travaux
pour éviter ce qu'il n aime pas et pour atteindre ce qu'il aime. Mais nous tentons l'aventure quand nous essayons d'établir une équation entre ces deux hommes, d'appeler une certaine manifestation émotionnelle l'équivalent d'une certaine manifestation volitionnelle, autant qu'en affirmant l'existence d'un sentiment agréable ou désagréable.
32. — Ceci compris, le problème en revient comme avant, à l'observation des signes objectifs; et la dernière difficulté pratique réside dans le choix d'une unité de degré qui puisse toujours être comprise quand le langage est le même. Maintenant, si nous cherchons dans Tu sage spontanément adopté par l'humanité de signifier des différences de degré dans les qualités mentales , nous verrons qu'on a commencé par supposer une moyenne, par se servir de ces mots : moyenne, ordinaire, usuel, commun, et ainsi de suite. Tout en concevant une moyenne, on concevait aussi un maximum et un minimum et on interpolait quelques degrés entre ceux-ci et la moyenne. En principe ce procédé est bon ; et nous pouvons dès maintenant énumérer les conditions nécessaires pour le rendre suffisamment exact.
Pour que des observateurs différents puissent faire la même moyenne, ils doivent être dans la même sphère d'observation, en rapport avec les mêmes cas, et généraliser dans le même sens. La véracité de la moyenne est très différente en Angleterre et dans l'Inde. La signification des mots heureux, très heureux, dépend de la classe à laquelle appartient celui qui parle. Le plaisir extraordinaire d'un liomme extrêmement riche est à peine concevable pour l'imagination d'un pauvre homme.
33. — Notre problème n'est pas encore complètement résolu : il nous reste à examiner quelque chose de très délicat : comment rapporter les degrés des qualités mentales k une unité commune.
Pour essayer d'établir une unité ou principe de mesure commune, nous nous retrouvons devant la difficulté intrinsèque, l'impossibihté de comparer des états subjectifs. Nous pouvons comparer des unités de longueur ou de couleur, mais non des unités de douceur ou de souffrance. La seule solution possible de cette difficulté est celle qu'on a déjà mentionnée, Facceptation des marques objectives identiques, comme manifestant des états subjectifs identiques. La même mani-
festation, la même conduite, dans les mêmes circonstances, doit être acceptée comme prouvant les mêmes sentiments. On doit admettre pareillement, que les manifestations collectives sont les témoignages suprêmes de l'esprit des autres hommes.
Il y a un avantage évident à fixer la moyenne ou tout autre point de l'échelle, par une expérience individuelle bien connue, et que tous les observateurs puissent faire à peu près de la même manière. Comme on acquiert de la notoriété en s'éloignant de la conduite commune, de tels exemples sont souvent au-dessus ou au-dessous de la moyenne ordinaire. Le dévouement peut être évalué par un philanthrope ou un martyr, l'amour des aventures par un voyageur connu, l'ambition d'après les grands exemples historiques ; on attaque la précision de ces évaluations lorsqu'elles sont faites par de si grands personnages qu'on glorifie ou qu'on rabaisse suivant les temps, et il vaudrait mieux que les exemples de moyennes soient accessibles à tous. Tout cas sérieusement discuté et fixé pourrait servir de point de comparaison. C'est ainsi, qu'en fait, établir ce point de comparaison, c'est la même chose que fixer les degrés de deux ou plusieurs cas appartenant aux différentes classes de signes.
34. — Pour arriver à une solution pratique, on propose le plan suivant pour déterminer les sentiments d'un individu donné dans un cas donné.
I. — On doit d'abord observer la constitution physique de l'individu, ses modifications qui sont souvent l'indice des faits mentaux, ou qui, au moins, peuvent servir de guide et de contrôle des caractéristiques mentaux. Cette observation comprend l'indication de la race, du sexe, de l'âge, de l'état corporel, dont nous pouvons faire l'estimation plus ou moins précise. La valeur de ces faits augmente notre connaissance des rapports du physique avec le moral, et par conséquent les progrès de la psychologie considérée comme science à deux faces. Cette étude est le seul correctif de l'erreur populaire si répandue, la dépréciation des causes physiques par rapport aux effets moraux et intellectuels. On illustre cette erreur d'exemples en faisant allusion à la situation de l'esprit pendant la nutrition, la santé du corps en général et la satisfaction de l'appétit sexuel en particulier.
IL ■— Nous devons ajouter les moyens et les ressources
qu'a l'individu pour obtenir le bonheur et éviter les souffrances, aux causes extérieures. La dépense de ses richesses peut montrer quels sont les plaisirs et les souffrances de l'individu, ceux du moins qui sont sous le contrôle de l'argent.
C'est par un examen complet du caractère et de ses détails, qu'on peut arriver à faire la part de l'influence de la relativité, dont on doit toujours tenir compte quand on évalue des résultats mentaux.
La connaissance des circonstances extérieures doit être complétée par l'examen de la situation précise actuelle, au moment où nous faisons nos obser\ations sur l'état mental.
IIL — On doit ensuite procéder à l'examen des signes variés du sentiment, émotionnel, volitionnel, intellectuel. Les signes directs d'intensité sont contrôlables par les indications indirectes du temps, du nombre et des manifestations critiques.
Les signes émotionnels comprennent les gestes, mouvements, exclamations, et tous les autres symptômes qui excluent une conduite volontaire.
La conduite est une chose distincte qui est un critérium de plaisir ou de souffrance, et qu'on ne peut dissimuler comme l'expression émotionnelle.
En dernier viennent les témoignages intellectuels qui ont une plus grande valeur que les autres, en eux-mêmes, et comme contrôle de ces autres.
IV. — Le témoignage spontané de l'individu est complété par l'interrogation. Quand on a la possibihté d'interroger, il faut amener la personne à faire autant de comparaisons que cela est possible afin de dresser une échelle des degrés des sentiments. L'interrogateur en connaissant la valeur d'un point quelconque de l'échelle peut compléter le reste de l'échelle à partir du point connu.
V. — Ce que nous avons appelé les manifestations critiques, est d'un grand intérêt. Le point d'intensité d'une souffrance qui fait crier un enfant ou le met en rage, est très expressif, et est naturellement d'une grande violence et provoque l'attention. C'est comme lorsqu'on apprécie la sévérité d'une maladie en disant qu'elle est mortelle. Nous montrons nos craintes pour la sûreté d'un objet de valeur en le met-
tant sous clef. On constate définitivement qu'une tyrannie politique est trop forte lorsqu'elle provoque une révolution. Le suicide est un critérium sûr d'une misère insupportable.
Quand il s'agit de plaisir, l'amour, par exemple est attesté par une proposition de mariage. On témoigne du charme que vous fait éprouver une nouvelle résidence en rompant toutes les associations, toutes les habitudes qu'on avait dans l'ancienne.
VI. — Pour ce qui regarde l'expression des degrés de sentiment et le choix de quelque principe unique de mesure, nous devons adopter systématiquement, et en principe, les expressions qui sont passées dans le langage ordinaire de l'humanité.
Dans son traité célèbre sur les vertus, Aristote suppose trois degrés: la moyenne, l'excès, le manque. Un de ces trois degrés fixé, les autres en sont à une certaine distance également fixée. Nous pouvons étendre cette échelle, sans perdre sa précision, et former deux ou trois échelons en plus de la moyenne. Pour décrire la vertu d'un sacrifice nous pouvons dire qu'elle s'élève à deux ou trois degrés au-dessus de la moyenne ; étant capables de concevoir ces degrés dans l'acte et de les faire comprendre aux autres, nous n'avons plus besoin que de nous entendre sur le choix d'un point moyen dans l'échelle des actes vertueux.
Pour les degrés de plaisir ou de peine, d'excitement en général, nous ne fixons pas habituellement l'échelle d'après une moyenne. Nous commençons à zéro et nous donnons un nom au degré le plus bas que nous pouvons distinguer ; quand ce premier est augmenté d'une valeur distincte, nous créons un second nom distinctif, et ainsi de suite. Nous nous arrêtons peut-être à la plus grande somme d'intensité atteinte ordirairement, et nous réservons une épithète additionnelle pour les cas extraordinaires. D'après ce plan on pourrait concevoir et exprimer et faire accepter de tous cinq ou six graduations, pas plus, et ne dépassant pas le plus haut point d'intensité généralement atteint. Tout le monde serait d'accord sur le point le plus bas, le zéro, signifiant repos ou neutralité ; on pourrait encore s'entendre sur le premier degré en admettant qu'il signifie le point où nous arrivons à une puissance distincte, à un motif d'action; ensuite les opinions pourraient diverger; de là la nécessité de s'entendre pour
lilLÉVATION ET AFFAIBLISSEMENT DES SENTIMENTS \\
fixer le point le plus haut de l'échelle, qui pratiquement déterminerait les autres.
L'observateur a donc d'abord besoin de se fixer à luimême l'étendue des degrés de tout sentiment donné; ensuite de diviser cette étendue en autant de points qu'il peut en discerner; enfin de montrer par des épithètes de degré à quel degré s'est élevé le sentiment donné. Par des allusions ou des comparaisons avec des cas connus, il pourrait amener ses auditeurs à accepter son unité de mesure.
35, — Les difficultés que l'on rencontre lorsqu'on veut faire l'estimation des états mentaux, sont un aiguillon qui vous pousse à l'analyse mentale et à la généralisation. En assimilant des faits que l'on regarde comme différents, nous pouvons ne faire qu'un calcul qui servira pour tous. Qu'un degré de croyance, n'importe lequel, dépende d'une émotion donnée, l'estimation de l'émotion donnera toujours l'estimation de la croyance. Si la sympathie est un élément du sentiment moral, le degré de sympathie correspond au degré du sentiment moral. Si nous connaissons tous les éléments d'un sentiment composé, leur somme donne le degré de la composition.
L'incertitude quant aux degrés rend pratiquement sans valeur l'analyse des états compliqués. Si l'on peut assigner six ou sept éléments constitutifs, à une émotion donnée, ce que cette émotion doit à chacun de ces éléments, est entièrement incalculable. Ordinairement nous pouvons écarter comme insignifiants quelques-uns des éléments d'un composé complexe ; si nous pouvons réduire les éléments effectifs à moins de quatre, nous arrivons alors à évaluer la part de chacun dans le composé. Toutes les fois que nous connaîtrons qu'il y a un grand nombre d'éléments dans un conposé nous devrons au moins nous efforcer d'étabhr une division entre les éléments importants et ceux qui le sont moins, et d'opérer sur les deux ou trois que nous saurons les plus importants.
ÉLÉVATION {risC) ET AFFAIBLISSEMENT DES SENTIMENTS
36. — Chaque sentiment naît, croît par degrés, subsiste un certain temps, puis s'évanouit par degrés. Le temps qu'il
met à remplir son cours est en rapport avec son intensité. Le seul fait d'être conscient nécessite une certaine durée. Un frémissement ne durant qu'une fraction de seconde ne serait pas accompagné de conscience.
Nous subissons un grand nombre de chocs agréables, désagréables ou neutres qui sont conscients et rien de plus; ce sont des stimulants rapides qui, s'ils ne sont pas renouvelés, passent rapidement. Telles senties multitudes de petites impressions que font sur nos sens des scènes variées et bien remplies. Par leur nombre et leur réunion ces impressions fugitives éveillent encore une certaine énergie, un certain courant de sentiment, qui auront le même effet qu'une manifestation considérable de sensation ou d'émotion.
Le stimulus qui commence un état de sentiment doit donc avoir une certaine durée ; et comme l'effet de chaque stimulus s'évanouit rapidement, le seul moyen de provoquer un courant puissant, est d'opérer par chocs successifs, variés quant à l'incidence s'il est possible, mais en conformité avec l'effet suprême. Les états de sentiment sont, de leur nature, plus ou moins incertains ; le système nerveux ne supporte le passage continuel d'un courant qu'à cause du renouvellement constant des impulsions défaillantes.
La condition physique de la durée suivie des états mentaux est expliquée par les conditions de la durée des efforts musculaires. Un effort musculaire soutenu n'est possible que fait par différents organes ; aucun muscle ne peut être tendu au delà d'un temps très court. De même une émotion continue est, au point de vue physique une succession de manifestations ou de paroxysmes nerveux, avec des alternatives de repos pendant lesquelles l'énergie se reforme. Ce n'est pas seulement après quelques heures d'effort que nous avons besoin d'un repos correspondant: L'effort prolongé n'est lui-même qu'une série d'accès momentanés avec des repos momentanés.
Comme le temps est nécessaire à la formation d'un état d'émotion, de même il faut du temps pour qu'il disparaisse. Lorsqu'on nous a irrités par une série de provocations, nous ne pouvons pas subitement redevenir froids. Le courant doit être dirigé sur un autre sujet, ou bien on doit provoquer un nouvel excitement. Les sentiments d'un peuple en colère, ne peuvent pas être rapidement apaisés en l'absence d'une victime : on doit les détourner ailleurs ou faire appel aune au-