ÉLÉVATION ET AFFAIBLISSEMENT DES SENTIMENTS
tre émotion, qui ait un certain rapport avec le cas, à l'orgueil par exemple.
37. — Il y a un second fait que l'on observe en étudiant le développement du sentiment, c'est la périodicité. Ce fait ne se retrouve pas dans tous les modes du sentiment; nous allons expliquer pourquoi. Les sentiments les plus strictement périodiques sont les appétits, qui sont gouvernés, comme on sait, par des états périodiques du système physique. Puis viennent certaines satisfactions habituelles, comme celles des goûts acquis, l'occupation routinière du corps et de l'esprit; et lorsqu'on ne répond pas en temps opportun à ces besoins, on éprouve un sentiment de trouble, il semble que quelque chose manque. L'homme religieux, dans les caractères de Théophraste, allait tous ^les mois, avec sa famille visiter les prêtres d'Orphée.
La longueur du temps que peut durer un sentiment dépend d'abord de l'intensité et du total d'excitation, puis de la capacité subjective du système affecté par une espèce particuUère d'émotion, en tenant compte des interruptions antérieures dans l'exercice.
Ainsi les alternances d'exercice et de repos, qui donnent un caractère périodique à la vie corporelle extérieure étendent leur influence jusqu'aux profondeurs les plus intimes de la vie mentale. Chaque émotion exerce et épuise à la fois quelque partie delà charpente physique de l'esprit. Certaines circonvolutions du cerveau, certains muscles ou certains organes ont dans tous les cas leur rôle à jouer ; ils s'affaiblissent dans l'exercice, puis à la suite d'un repos ils repartent chargés d'une vigueur nouvelle. C'est ainsi que chaque partie qui a été vigoureusement occupée, finit par cesser d'être le support de la condition mentale qui lui est associée, et que chaque partie qui a été longtemps inactive est prête à obéir au premier stimulus. Nous connaissons tous la jouissance que procure un sentiment dont on avait été longtemps privé ; les plus tristes émotions peuvent produire un moment d'extase quand on leur a permis de s'accumuler au lieu de les dépenser à mesure. Un total très ordinaire d'affection pour le pays où l'on est né peut arriver à produire un éclat de bonheur lorsqu'on y retourne après des années d'absence. On apprécie rarement le total des sentiments que l'on dépense jour par jour ; mais le mince courant barré pendant
des semaines et des mois déborde un beau jour ! Les moments de joie les plus intenses sont la conséquence de longues privations.
38. — En troisième lieu les sentiments opposés ou même différents s'excluent les uns les autres.
La plus grande des oppositions est celle du plaisir et de la souffrance. Ces deux sentiments ne peuvent pas plus coexister que la lumière et l'obscurité, le froid et le chaud. Si nous sommes dans un état, agréable par exemple, une stimulation pénible détruit notre plaisir en totalité ou en partie, son pouvoir destructif étant en rapport avec son intensité.
Donc tous les couples opposés dans lesquels on retrouve comme antagonistes le plaisir et la souffrance sont incompatibles : ainsi la douceur et l'amertume, le mélodieux et le rude, l'orgueil et l'humiliation, l'approbation et le mépris, la bonne conscience et le remords.
Quand nous sommes sous l'influence de deux stimulants différemment localisés, l'un agréable, l'autre désagréable, le plaisir de satisfaire sa faim, uni à une démangeaison très vive, par exemple, nous avons conscience de ces deux stimulants, séparément ; la distinction que nous faisons entre leurs localisations d'un côté, leurs caractères distinctifs de l'autre, les empêche de former pour nous un seul état composé. La fusion est plus complète entre deux ondes émotionnelles, d'origine interne, l'une excitante, l'autre déprimante.
Mais dans tous les cas où le plaisir et la souffrance seront en concurrence, il en résultera un son total qu'auront formé les deux stimulants en se neutralisant l'un l'autre suivant leur intensité respective.
Une autre opposition est fondée sur la différence qu'il y a entre les conditions actives et passives et les modes de l'esprit. Nous ne pouvons être actifs et passifs au même moment ; nous pouvons seulement passer d'un état à l'autre avec plus ou moins de rapidité. Donc une émotion basée sur l'activité ne peut coexister avec une émotion essentiellement passive. L'émotion du pouvoir est unie à notre énergie active; la tendresse est une émotion passive. Toutes les deux peuvent être agréables et cependant elles sont jusqu'à un certain point incompatibles, moins cependant que le plaisir du pouvoir et la peine de l'impuissance. Il y a encore une