SENS MORAL
fait dans la nature humaine, et cette puissance est très étendue ; elle modifie constamment les impulsions égoïstes proprement dites et même les détruit. Il n'est donc pas vrai que les hommes n'aient jamais accompli leurs devoirs que lorsque le moi étroit y était impliqué ; bien que naturellement, les autres impulsions de notre nature font encore partie du « moi » pris dans une autre acception.
La théorie de l'intérêt personnel est encore contredite par l'existence dans l'esprit humain, d'antipathies désintéressées qui nous poussent à infliger aux autres un mal dont nous ne retirerons pour nous-mêmes aucun profit. Nous aurons plus tard à mettre en évidence ces aversions sentimentales, qui ont pour sujets nos semblables, et qui nous font oublier notre propre intérêt presque autant que le font nos sympathies et nos affections.
Donc, nous pouvons dire que non seulement l'égoïsme n'a jamais été le seul fondement des idées de l'homme sur le bien, mais encore que si nous le proposions comme tel, il serait rejeté. Les sources ci-dessus nommées du désintéressement, nous lient si bien à nos semblables, que les fins que nous poursuivons dans la vie, 'renferment toujours plus ou moins quelques-uns de leurs intérêts, et que nous sommes disposés, dans certaines circonstances, à sacrifier tout ce que nous possédons, notre vie elle-même, au bonheur, au bien-être des autres. La force comparative des deux classes de motifs varie suivant les individus ; la direction prise par les motifs sympathiques peut également varier ; A peut être poussé par son affection pour B à tuer ou à blesser G. Mais nous pouvons être certains, que nous retrouverons les deux genres de motifs dans toutes les transactions de la vie humaine, règlements sociaux et moraux compris.
5. — La théorie la plus généralement admise est celle qui s'appuie sur le sens moral. Suivant cette théorie, il y a dans l'esprit humain une certaine faculté qui nous rend capables de définir ce qu'il est bien de faire dans tous les cas particuliers, et qui a fait naître les règles et maximes courantes de morale. Cette théorie affirme donc que la nature humaine est universellement dotée d'une puissance instinctive de déterminer ce qui est bien et ce qui est mal ; de là une uniformité prétendue de sentiments moraux, assez absolue pour constituer « une morale éternelle et immuable ».
Cette théorie, la plus généralement préférée, est sujette à de sérieuses objections qu'on a souvent émises sans jamais les réfuter complètement.
6. — Dans la manière d'envisager le sens moral comme étant comparable au sentiment du chaud et du froid, à la faculté de discerner le blanc du noir, on pourrait dire rigoureusement que le sens moral peut se passer d'éducation ; cependant on ne l'a jamais sérieusement soutenu, car on insiste universellement sur la nécessité d'éclairer la conscience par un enseignement religieux et moral. En conséquence, on peut prendre ce passage tiré des Elémeiits de Morale du docteur Whewell, comme exprimant parfaitement la théorie du sens inné de la rectitude :
« Il résulte de ce que nous venons de voir, que nous ne pouvons absolument en référer à notre conscience comme à l'autorité suprême et dernière. Elle n'a qu'une autorité intermédiaire, subordonnée, qui se place entre la loi suprême à laquelle elle est tenue de se conformer, et nos propres actions qui pour être morales doivent s'y conformer. La conscience n'est pas une règle personnelle à chacun, comme certains appétits corporels le soni. La règle morale de chacun n'est une règle morale que parce qu'on suppose qu'elle représente la règle suprême exprimée par les idées morales, bienveillance, justice, vérité, pureté, sagesse. De même que chaque homme a sa raison en vertu de sa participation à la raison commune de l'humanité, de même chaque homme a sa conscience en vertu de sa participation à la conscience commune de l'humanité qui reconnaît que la bienveillance, la justice, la vérité, la pureté, la sagesse, senties lois suprêmes de l'existence de l'homme. Comme l'objet de la raison est de déterminer ce qui est vrai, l'objet de la conscience est de déterminer ce qui est bien. Comme la raison de chaque homme peut errer et le conduire à se former une opinion fausse, de même la conscience de chaque homme peut le conduire à se donner un principe de morale faux. De même qu'une opinion fausse ne détruit pas la réalité de la vérité, de même les principes faux de morale ne détruisent pas la réalité de la règle suprême de l'activité humaine. »
Mais alors quelle est cette règle suprême? Où la découvrir? Jusqu'à ce qu'on la nous présente, nous n'avons rien à discuter, à affirmer ou à nier. Est-ce quelque conscience