CHAPITRE PREMIER
Dans mon précédent ouvrage j'ai esquissé rapidement ce qui me semble être, dans notre constitution mentale, le fondement ou le germe de la volition (Instincts, § 24). Plus loin [Contiguïté^ § 51), j'ai fait allusion au caractère acquis du contrôle volontaire de nos mouvements dans la maturité de la vie. Je veux dans le livre présent revoir sévèrement les opinions que j'ai déjà émises et examiner en détail les différentes classes de volition. J'étudierai d'abord dans ce chapitre préliminaire les deux éléments fondamentaux composants de la volonté. Voici ces éléments : premièrement, existence d'une tendance spontanée à exécuter les mouvements indépendants du stimulus des sensations ou des sentiments ; deuxièmement, existence d'un lien entre l'action présente et le sentiment présent qui fait que l'un est sous le contrôle de l'autre.
1 , — Le caractère de cette spontanéité et les preuves de son existence ont été présentés dans le livre I, chap. i du précédent volume. On y avançait que le mouvement précède la sensation et, à l'origine est indépendant de tout stimulus venant de l'extérieur ; et que l'activité est une propriété plus intime, plus inséparable de notre constitution, qu'aucune de nos sensations, et qu'en fait elle entre comme partie composante dans chacun de nos sens, leur donnant le caractère de composés pendant qu'elle même reste propriété simple et élémentaire. On peut produire à l'appui toute une série de faits : le fait physiologique d'une décharge centrale de l'énergie nerveuse qui n'est provoquée, causée, par aucun stimulus extérieur; — l'activité des muscles involontaires qui se manifeste dans la respiration, la circulation du sang, etc.. Lorsqu'on se réveille, le mouvement, en général, semble précéder la sensation ; le même fait se retrouve dans les premiers mouvements de l'enfant et dans ceux des jeunes animaux, dans l'activité déployée lorsqu'on est excité, ou qu'on a un tempérament plus actif que sensible. Ces faits conduisent nécessairement à conclure qu'il y a dans notre constitution une provision d'énergie nerveuse accumulée pendant que le système se nourrit et se repose, et entrant en activité sous l'influence ou non de stimulants extérieurs ou de sentiments. De fait, la spontanéité est la réponse du système à la nutrition, une dépense de puissance qui a la nourriture pour condition. De même pour expliquer l'acte final de la parturition nous n'avons qu'à supposer que les fibres musculaires arrivées à leur complète maturité se contractent d'elles-mêmes, et que, grâce à la puissance inhérente à l'organe, celui-ci se décharge spontanément de lui-même. Cette façon d'envisager une des manifestations de la puissance active animale, n'est contraire ni aux probabilités, ni à la raison. Les muscles, quand on leur donne raliment qui leur est propre, les centres nerveux lorsqu'ils sont chargés de la puissance qui leur est particulière, sont dans une condition qui les dispose à déployer leur activité. Et, bien que cette activité soit excitée et augmentée le plus générale-
ment par le stimulus de nos sentiments divers, il n'y a cependant pas de raison pour supposer que le calme mort régnerait, que l'énergie emmaganisée ne se dépenserait pas, si aucun agent extérieur n'intervenait. Les faits à l'appui de la supposition contraire sont tels qu'ils entraînent la conviction. Les plus frappants sont donnés par les mouvements initiaux de l'enfance et l'activité impatiente des membres jeunes et actifs du règne animal. Le besoin violent d'exercice est alors hors de proportion avec les stimulants extérieurs et ne peut être expliqué que par l'existence d'un feu central qui ne peut se consumer à l'intérieur. Dans le délire, les centres dépensent une force considérable d'énergie, pendant qu'ils sont à peu près insensibles à ce qui se passe extérieurement. La seule manière d'expliquer cette excitation maladive, c'est de supposer que le système nerveux est disposé, à un degré extraordinaire, à répandre son énergie vitale ; tout comme, lors delà bonne santé, il n'est disposé qu'à la dépenser avec modération. J'ai quelque difficulté à supposer un cas décisif s'opposant à cette théorie, et je ne puis découvrir aucun fait qui prouve que le système animal attend que quelque chose affecte ses sens et doit éprouver une excitation pénible ou agréable avant d'entrer en activité. Au contraire, l'expérience prouve que tant que la vie demeure, il n'y ajamais de temps d'arrêt absolu dans l'activité des membres de mouvement, et cela ni dans le repos, ni dans le sommeil, ni dans le plus profond des évanouissements. Nous devons donc admettre que l'énergie ou activité centrale est une propriété fondamentale et permanente du système; et, ceci admis, nous sommes libres de supposer que cette activité peut se manifester d'une foule de manières différentes.
2. — Ainsi, ce que j'affirme afin d'expliquer l'origine de la puissance volontaire, c'est que les différentes activités, les différents groupes de membres actifs, entrent d'eux-mêmes en mouvement tant que le stimulus central n'est pas épuisé, tant qu'ils ne reçoivent pas du dehors une nouvelle impulsion, une nouvelle direction. Le plus remarquable de ces groupes est l'appareil locomotif dont j'ai déjà fait remarquer la spontanéité. « Il comprend (en prenant les animaux vertébrés) les membres ou extrémités antérieures et postérieures avec leurs muscles particuliers, le tronc du corps qui, chez tous les animaux, suit plus ou moins les mouvements des
extrémités. Parmi les actions spontanées, l'effort locomotif (fait pour marcher, courir, voler, nager) .est un des plus importants parce qu'il a l'avantage d'occuper une plus grande partie du système musculaire et de donner ainsi passage à un courant plus considérable d'activité accumulée. » La force musculaire des bras et des mains de l'homme entre en action de la même manière, exécute différents gestes, aide le corps humain à prendre les positions les plus comphquées. Les mouvements du tronc, du cou, de la tête qui habituellement suivent ceux que nécessite la locomotion, peuvent aussi se manifester indépendamment. Le jeu de la mâchoire est une manifestation indépendante de la spontanéité. La bouche, les traits, avec leurs muscles si nombreux, peuvent se mouvoir sous une inspiration distincte ; les mouvements si importants des yeux auxquels est consacrée une large part de puissance cérébrale, sont parfois complètement isolés de l'activité générale du système.
« L'émission de la voix est parfois simplement due à l'excès d'énergie centrale, bien qu'elle dépende plus qu'aucun autre mode d'action des stimulants extérieurs. Les flots de parole, le chant chez l'homme; les aboiements, les braiments, hurlements chez les animaux, n'ont souvent évidemment d'autre cause que la « fraîcheur » des organes vocaux » (1).
3. — Voilà une des conditions du commencement du pouvoir volontaire ; les organes auxquels nous devons dans la suite commander séparément ou indiinduellement doi-
(1) Les muscles de l'abdomen qui forment un autre groupe, sont en relation avec le tronc et le canal alimentaire. « Quand le bassin et le thorax sont dans certaines conditions, les muscles abdominaux peuvent resserrer la cavité, comprimer les viscères, surtout si le diaphragme descend au même instant comme cela arrive dans les expulsions. » Ces actes bien que parfois automatiques sont aussi volontaires de leur nature, et peuvent être également pourvus du même élément original de spontanéité.
Pour étudier la question sous tous ces points de vue, la région du périnée nous fournit les faits nouveaux : Les mouvements sont ici volontaires en ce qu'ils servent les desseins de l'animal, mais il semble impossible de les commander séparément, sans affecter en même temps les muscles d'une autre partie ; ce fait paraît donc impliquer que jamais la chaîne des connexions primitives n'est brisée par une explosion de spontanéité. Il se peut cependant que cette spontanéité se manifeste à de rares intervalles ce qu'on parviendrait à savoir si l'on y appliquait son attention, mais ce que l'on n'a aucun intérêt à faire.
vent être susceptlblei^ d'être Uolés dès le début. Par exemple, je puis faire accomplir n'importe quel mouvement à mon index seul, ce que je ne puis faire avec le troisième doigt. Nous avons vu que dans l'organisation primitive du système, les muscles ont été groupés et unis en plusieurs classes, si bien qu'il est d'abord plus facile d'accomplir un ensemble de mouvements que de faire agir un membre pendant que tout le reste du corps est immobile. Mais, si le principe d'union était absolu, jamais une action isolée ne pourrait se produire ; il faut qu'il existe aussi un certain degré d'indépendance qui permette à un flux d'énergie d'affecter un muscle ou un petit nombre de muscles sans sa répandre ailleurs. Cette indépendance existe manifestement dans le système bien qu'elle soit inégalement répartie. L'index est un exemple de haute indépendance. Nous pouvons voir dans les gestes imparfaits de l'enfant que ce doigt reçoit des centres nerveux une impulsion indépendante pendant que les autres doigts agissent généralement ensemble. Il en est un peu de même, à moindre degré pourtant, pour le pouce. Les orteils agissent avec les autres doigts, cependant nous avons pu rencontrer des exemples d'hommes ayant perdu les mains et ayant appris à écrire et à prendre avec leurs orteils ; mais ces acquisitions sont très laborieuses et prouvent le peu d'indépendance qu'ont reçu primitivement ces doigts. Les quatre membres, surtout chez les quadrupèdes, sont groupés pour la locomotion ; mais leur structure est telle qu'il est possible d'isoler les mouvements de chaque membre, le stimulus central peut affecter l'un séparément des autres. Cette situation existe surtout pour les quadrupèdes et leurs membres antérieurs ; pour l'homme, les bras n'ont que peu de rapports avec les extrémités inférieures en mouvement, et sont extrêmement sensibles aux impulsions indépendantes. L'union primitive des deux bras fait qu'ils alternent ou qu'on les lève en même temps, bien que leur organisation nerveuse leur permette aussi d'agir séparément. La puissance cérébrale peut suivant l'occasion ne se répandre que là oii cela est nécessaire pour lever le bras droit seul ; si cela n'était pas ainsi organisé, nous n'arriverions jamais à commander séparément et volontairement aux bras .isolément. Le tronc et la tête peuvent se mouvoir de concert, mais on peut aussi les isoler, et leur faire accomplir à vo-
lonté les mouvements séparés ou combinés, ce qui implique l'existence de courants primitifs distincts partant du stimulus central. Les flexions, les extensions du tronc, les différents mouvements de la tête, ont, chez les animaux les plus élevés, ce caractère indépendant bien qu'ils fassent partie d'un système organisé d'action rythmique.
L'indépendance des différents groupes de membres actifs est très grande malgré la tendance du corps à agir tout entier. La voix, par exemple, est si indépendante qu'elle est le sujet d'une impulsion exclusive. On peut dire la même chose de la langue, de la bouche, de la mâchoire. La langue est un organe d'une activité naturelle très grande, parce qu'elle est douée d'un grand nombre de muscles et que son champ d'action est des plus étendus : les communications nerveuses entre elle et le cerveau sont considérables ; et l'indépendance de ses mouvements primitivement spontanés correspond à l'empire volontaire étendu acquis à la longue. Les mouvements des yeux arrivent rapidement à une semblable indépendance. Si ces mouvements étaient liés à d'autres comme les doigts de pied le sont entre eux, l'acte volontaire, commandé, de la vision serait très difficile. Nous trouvons cette unité d'action dans les deux prunelles; là, pas de courant nerveux particulier pouvant être dirigé sur l'une ou l'autre. Le cas est très différent lorsqu'il s'agit des sourcils et des paupières qui, bien que disposés à agir ensemble pour ouvrir ou fermer les yeux, peuvent néanmoins se mouvoir séparément. Les activités groupées sous le nom de traits de la figure sont à la fois liées et isolées. La bouche, les muscles du nez et les sourcils sont faits pour se mouvoir ensemble et les deux côtés correspondants ont une grande tendance à agir conjointement ; cependant il y a un nombre de cas occasionnels contraires, assez considérable pour prouver qu'on peut arriver par la volonté à commander à une partie plutôt qu'à une autre, comme cela se voit dans l'éducation de l'acteur.
Ainsi, voilà un fait manifeste, et sans lequel le développement de la volition semblerait presque inexplicable. Le cerveau peut diriger sa puissance dans des courants solitaires, en vue de mouvements isolés, et, alors que bien des issues semblent ouvertes, en préférer une à l'exclusion des autres. Cette propriété de choisir entre les courants nerveux est