CHAPITRE XIX LE SENTIMENT RELIGIEUX
Je me suis déjà occupé du caractère et de la signification psychologique de la religion, je la considérai comme une manifestation pathologique de la fonction de protection, comme une déviation de la fonction normale développée dans la nature physique et organique, déviation causée par l'ignorance des causes naturelles et de leurs effets * ; je ne puis entrer ici dans de nouvelles considérations à ce sujet. J'ai dit aussi que la peur est le sentiment primordial de chaque religion, primitive ou évoluée, chez n'importe quel peuple de la terre : cette pensée, d'ailleurs, n'est pas neuve, elle est vieille comme l'espèce humaine elle-même, et tous ceux qui ont voulu faire des recherches sur les sentiments religieux et sur la façon dont ils se manifestent, l'ont formulée.
Toutes les divinités primitives sont plus terribles que bonnes, plus mauvaises que propices: ce sont elles qui ont la puissance du mal et qui en sont les auteurs. Les sentiments de ce peuple qui voit dans chaque phénomène naturel un dommage et un péril, le mal et la destruction, ne sont autre chose que la
I, L'origine dei fenomeni psichiciy cap. xiv.
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peur d'un côté, Fimpuissance de l'autre ; d'où il suit que chaque homme s'humilie par crainte comme devant un ennemi puissant, comme devant un vainqueur qui a le pouvoir de vie et de itiort, et il tente par tous les moyens d'adoucir la dureté de l'esprit en provoquant la pitié. Un peu plus tard, sont venus dans le culte religieux les dieux bons, favorables à l'homme, protecteurs, opposés et ennemis des dieux mauvais et destructeurs. De telle sorte que tandis qu'aux premiers degrés du culte religieux on trouve la religion des dieux mauvais et ennemis de l'homme, religion qui a pour but de rendre plus douce la puissance divine, on trouve plus tard la religion mêlée au culte des divinités bonnes et méchantes, et en même temps, la lutte que ces divinités engagent pour avoir la domination du ciel et de la terre, avec la victoire finale de la divinité bonne. Dans la religion chrétienne, le diable est un reste de la première manifestation religieuse de l'humanité, c'est un dieu malin qui n'a pas été complètement détruit, qui a encore de l'influence sur Thomme et sur ses actes, et cela malgré la puissance supérieure du dieu bon qui domine même le diable.
Mais dans ce même dieu bon du christianisme il y a une survivance d'un pouvoir malin et capable de nuire à l'homme. Cela est clairement exprimé dans le Pater où l'on prie Dieu de ne pas nous induire en tentation ; dans le peuple le plus dévot, le sentiment de cette pensée est très profond car, craignant Difeu plus qu'il ne le vénère, il croit que tout le mal et tout le bien viennent de lui ; il s'abstient, au moins en intention, de faire le mal par crainte de la ven-
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geance divine; l'enfer qui condamne les pécheurs à une peine éternelle est effrayant : le culte et l'observation des lois sacrées sont bien plus l'effet de la peur de l'enfer que du désir des jouissances du paradis ; et ce sont seulement quelques âmes élues qui se vouent au paradis pour lequel elles renoncent à toute joie temporaire.
Je ne vais pas discuter ici si c'est le culte des morts ou la personnification des forces de la nature qui forment l'origine des religions ; dans toutes les religions, on trouve aujourd'hui ces deux cultes mêlés, et dans les plus développés de l'époque historique, on trouve aussi une abstraction plus élevée d'entités et de forces qui est produite par le développement intellectuel des peuples. Lorsque Max Muller dans une série d'ouvrages très érudits s'occupe de la religion, sous toutes ses formes et ses manifestations, il considère cet immense phénomène dans ses phases si nombreuses et si variées, mais il ne va pas jusqu'aux origines propres, jusqu'à ses premières manifestations dans le sentiment humain. La base linguistique est encore plus périlleuse à interpréter à cause des diflércnlcs phases et des altérations que la langue subit dans son sens par rapport à l'espace et au temps. Il part d'une conception a priori qui est le type d'une religion développée et en apparence plus parfaite à cause des idées qu'elle suppose ^
I . Voir spécialement The Gifford Lectures : Natural Physical Anthropological Religion, vol. 3. Londres, 1889, 91, 9a. et Ilibbert Lectures on the Origiu and Growtth of Religion' Londres, 1878.
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Il place l'infini à la base de chaque religion ; son infini est, au sens propre, l'inconnu, il se présente obscurément et confusément dans les phénomènes qui, pour l'homme primitif semblent explicables de cette manière, en tout ou en partie, et qui sont à craindre à cause de cette même explication fantastique que la peur a suggérée. Que ce soit le culte des ancêtres dans les esprits, ou celui de la nature, tout est terrible,' tout est explicable et par conséquent évi table. On peut apaiser les ancêtres en les vénérant dans leur esprit; on peut éviter chaque phénomène naturel qui peut détruire comme la foudre et la tempête ; on peut éviter la montagne inaccessible, siège des esprits malins et puissants ; la source des fleuves car ce sont des êtres puissants qui versent cette grande quantité d'eau. Max Muller cite luimême deux vers du Rig-Veda : « Quand le fier Indu lance la foudre, alors, tous croient en lui ». Il ajoute : « Vous avez ici en une ligne tout le secret de la religion naturelle » et cela est rigoureusement vrai.
Le sentiment de la peur du divin est exprimé de toute façon et dans chaque document religieux, dans les hymnes védiques, dans le culte de la Grèce et de Rome : Jupiter tonnant sème l'épouvante ; Zeus, dans l'Olympe, fait treïnbler; il en est de même avec le druidisme dans les régions du Nord, germaniques ou Scandinaves ; dans le christianisme, quand Jésus meurt, la terre tremble et le soleil se cache. Le culte des morts prend sa source dans la peur que l'on a d'eux, dans la crainte de les voir errer la nuit, dans la crainte aussi de leur puissance nuisible. Le soin
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que Ton a de les ensevelir et de les vénérer les apaise et les rend favorables. Dans lés religions primitives, ce sentiment de peur est écrasant, il fait pâlir et trembler l'homme le plus brave de la tribu ; la terreur soumet à tout, l'on fait tout pour l'apaiser, la femme se prostitue même par terreur religieuse. Dans les religions élevées où le sentiment artistique a pénétré la peur est devenue le sublime ; c'est ainsi que se fonde un sentiment religieux accompagné d'un sentiment esthétique, et que l'on a le sentiment du sublime religieux, peur à forme d'admiration, inspirée par la puissance infinie, invisible, mystérieuse, qui annihile toute force humaine par sa puissance dépressive. Le culte religieux cultive le sentiment du sublime dans des temples immenses, grandioses, souvent à demi obscurs où la musique qui résonne sous les arcades sert à déprimer davantage encore afin d'augmenter le sentiment de la peur ou plutôt du sublime. Lorsqu'on assiste à une cérémonie religieuse dans la grande église de Saint- Pierre de Rome, si elle est presque déserte, ou qu'une lumière voilée tombe de la haute voûte, au moment où résonne la musique sacrée, presque toujours dépressive, nous frissonnons, les cheveux se hérissent, et nous restons silencieux, en extase, comme oppressés par l'immense temple mystérieux ; c'est le senlinienl de la peur transformée en sublime qui nous envahit et par lequel tous les sens de notre énergie individuelle sont annules : le milieu est sublime. Assistez au Faust de Gounod, au moment du Dies irae vous sentirez le froid de la peur : ici comme dans le cas précédent, il y a fusion entre
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l'esthétique et la Religion, et c'est toujours le sentiment du sublime que Ton éprouve.
Dans le culte catholique on arrive à inspirer la terreur et le sublime, spécialement lorsqu'on fait des représentations scéniques de la passion du Christ. L'église est presque obscure, on fait des commémorations émouvantes des souffrances de Jésus, qui à elles seules suffiraient à produire des émotions douloureuses, on y joint dans les intervalles une musique pathétique, instrumentale et vocale, et enfin on simule la mort, les signes de la colère divine et le bruit d'un tremblement de terre : la terreur ne peut manquer de se produire chez la plus grande partie des spectateurs, une émotion qui s'en rapproche se produira chez les personnes plus indifférentes et qui subissent l'illusion du spectacle.
Cependant un fait digne d'être noté, c'est que dans le culte catholique l'union et souvent la fusion de l'émotion esthétique et de l'émotion religieuse se produisent d'une façon sûre et inconsciente, surtout au moyen de la musique. Il suffit d'observer pour s'en convaincre que durant les fêtes de Pâques à Rome, non seulement les catholiques et les Romains sont désireux d'assister aux cérémonies religieuses, mais aussi beaucoup d'étrangers non catholiques, hommes et femmes, les recherchent comme s'ils assistaient à des représentations théâtrales émouvantes et grandioses. Une représentation évidente et même caractéristique, ce sont les sépulcres dans les églises le vendredi-saint; un grand nombre de personnes s'y presse pour jouir du spectacle qui est souvent fort beau.
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Mais la représentation la plus horrible pour le peuple entier fut celle qui eut lieu en i8i3 dans le cimetière de Santo-Spirito ; c'était le jugement dernier y les morts qui doivent sortir de leurs tombes au son de la trompette d'un ange étaient de vrais cadavres, à demi nus, morts dans la soirée précédente à l'hôpital de Santo-Spirito, ils étaient à demi dressés sur le bord des fosses, fixés en des attitudes variées comme s'ils allaient ressusciter*. Il paraît que jusqu'à l'année précédente, on représentait également la résurrection de Lazare avec un cadavre humain sortant du tombeau *. Ceci n'est pas esthétique, c'est simplement horrible, et n'a rien de sublime, cela exprimerait la décadence de l'art dans le culte religieux si ce monstrueux spectacle devait se renouveler.
L'on a des exemples analogues dans ces représentations de la descente de la croix que l'on a l'habitude de faire, et qui servent à terroriser le peuple. Un Christ articulé fixé sur la croix est peu à peu détaché, d'abord un bras, puis l'autre sont décloués, on l'arrange ensuite décemment ; et tout cela a lieu au milieu de descriptions passionnées et déchirantes qui ont pour but d'émouvoir les spectateurs. Ceux-ci sont véritablement émus, ils pleurent et crient, se frappant la poitrine et se repentant de leurs péchés.
L'art religieux a été créé avec des caractères propres et définis, afin d'inspirer la terreur, la douleur, la pitié pour les victimes de la foi, l'admiration pour leur courage et leur persistance malgré les tourments