DISSOLUTION DE L'ANCIENNE CONSTITDTION
du xiir siècle? un pêlc-nirle inextricable d'États encore infiniment plus nomiDreux et plus inégaux : des royaumes, des duchés, des margraviats, des landgravials, des comtés palatins, des comtés, vicomtes, bailliages, burgraviats, seigneuries; des archevêchés, des abbayes, puissances temporelles en même temps que religieuses, des villes impériales, princières, épiscopales ou libres et indépendantes qui formaient aussi autant d'états particuliers, et, dans ces états, des princes ecclésiastiques ou laïcs avec des vassaux, des libres seigneurs, des chevaliers, avec, ou sans fiefs, tenus ou soustraits au service de cour, de justice oud'ost, des hommes d'armes, autant de degrés dans la noblesse! dans les villes, des citoyens nobles ou non nobles, de hauts bourgeois et de petits bourgeois, des gros commerçants ou des gens de petits métiers, des patriciens et des compagnons, des serviteurs, des manœuvres, des soldats mercenaires, armés, payés et nourris; dans les campagnes entin, des propriétaires libres ou non libres, des usufruitiers et des métayers, des tenanciers, des manants, des colons, des censitaires, des serfs plus ou moins grevés de redevances et de corvées, qui formaient à leur tour tous les degrés delà roture et de la servitude. Et le tout était sans lien commun à tous, sans hiérarchie régulière, générale, faisant loi entre les états et les individus, puisque tous n'avaient entre eux que des rapports privés entre égaux ou inférieurs, et avaient moins encore, dans ce grand corps inorganique, su ou voulu s'entendre pour former une confédération.
On ne saurait se faire une idée de cette inextricable et puissante végétation féodale et municipale qui apparut tout à coup dans la variété et la diversité infinie d'essences et de formes politiques qui a longtemps fait son principal
caractère, qu'en revenant un instant sur les causes générales k toute TAUemagne qui ont amené cette évolution politique, avant de la poursuivre dans les détails spéciaux, individuels, de chacune de sespartie§ au xiii» siècle.
Ruine des anciens duchés elcomlés.
L'insufliance de léducalion politique des souverains allemands, qui se prétendirent les successeurs de l'empire non seulement chrétien mais germano-lalin de Charlemagne, dans une société relativement encore barbare, et l'inaptitude de la race germaine à concevoir sous une forme abstraite, générale un gouvernement qui accomplit sa tâche à l'aide de fonctionnaires ou d'officiers, avaient empêché les premiers rois et empereurs allemands d'affermir l'ancienne constitution en grands-duchés et en cantons [pagi, gauen) ou comtés, qui avait divisé et subdivisé originairement l'Allemagne arrivée au x" siècle entre leurs mains souveraines. Les rois et les ducs ou comtes à eux soumis, avaient, quoique d'un point de vue différent, envisagé également leurs rapports moins comme un fait politique, que comme un fait social, presque privé, et leurs devoirs et leurs droits réciproques, moins comme dérivant d'une délégation de la souveraineté ou de la terre, d'un office en un mot, que de la relation personnelle existant entre eux, en vertu de l'hommage et du serment de fidélllé cpii liaient les souverains, les maîtres ou patrons à leurs clients ou à leurs obligés.
Dans les anciens grands-duchés aliemancis, dans la
Saxe, la Bavière, !a Souabe, qui consliluaient poliliqucment des familles particulières (Slœmme) de la grande race allemande, dans le duché de Franconie, fragment détaché de l'ancien peuple conquérant des Francs, ou dans celui de Lorraine, simple création politique factice, les ducs recevaient l'investiture comme des délégués, pour maintenir la paix, la justice, protéger l'Église, gouverner la province; mais ils étaient aussi seigneurs héréditaires et, au milieu des vicissitudes de leur histoire si mêlée à celle des trois dynasties des empereurs Saxons, Franconiens et Souabes, ils avaient été par là pour ceux-ci moins des officiers, des délégués tenus à l'obéissance que des grands^ des fidèles [optimates, fidèles), sur lesquels les souverains pouvaient compter comme sur les comtes, les margraves qui étaient en dehors de ces duchés, en Thuringe, en Alsace, en Frise, etc. etc., et, même dans les duchés, sur les évêques et les abbés, dotés aussi de territoires ou même investis de fonctions particulières. Au-dessous de l'empereur roi, au regard de la fidélité, ils étaient donc tous sur le même rang, puisque le roi avait donné à ceux-ci comme à ceux-là le bannum (le ban), c'est-à-dire le droit de convoquer les tribunaux, de faire exécuter leur jugement et d'exercer certains droits financiers et militaires, dont l'ensemble formait le comté (comitatus), sur certains territoires déterminés.
Ajoutons que le roi, n'ayant jamais considéré l'office en soi comme distinct de la personne, avait bientôt, soit pour diminuer l'un et affaiblir l'autre, soit pour avantager d'autres fidèles, exempté quelques-uns de sesfavoris, sur les terres qu'il leur donnait, de la présence de tout juge ou officier public chargé de rendre en son nom la justice, d'y percevoir des amendes ou d'y accomplir un acte quelconque d'autorité. C'est ce qu'on a appelé ï immunité , Tome VI o
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donnée d'aboi'd aux évèciuos et aux ahbés, aux proprictaii'es occlésiastitiucs, puis bioutôl à des propriétaires, à des vassaux laïcs; habitude pratiquée sans doute par les souverains aux dépends de leui- autorité,' mais surtout de celle de leurs délégués ou oificici-s, et cpii contribua à diminuoi' ou à l'uiiier la puissance originaire des ducs ou des comtes dans leurs anciennes circonscri|ilions et à détruire toute l'organisation primitivement établie.
Archevêques, évètiues, abbés ou bénétlcicrs et vassaux soustraits à l'autorilé des ofiiciei's publics, ces immunitaires eux-mêmes sont en effet à leur tour comme des officiers de la souveraineté publique; mais à titre de vassaux et en véritables seigneurs, ilsjouissent des droits souverains sur leurs teri'es et dans leui's domaines au nom du roi, dont ils relèvent immédialoinent; et alors, comme les anciens comtes, d'abord ofliciers d'enijjirc, mais en général pris dans le pays, et possédant, outre les bénéfices rénumératoires attachés à leur fonction dans leurs propriétés héréditaires, leurs vassaux propres, leur personnel de Juniorcs, de ministeriales, de clients et d'hommes de service, ils font de leur office môme une propriété également héréditaire. C'est ainsi que la possession des bénédces a bientôt absorbé l'idée de rolïice, et ([ue le comté devient de plus en plus, d'une circonscription territoriale, un bien patrimonial, et le comte lui-même, d'un délégué du pouvoir royal, un seigneur qui attache son office à sa seigneurie, et étcnJ même souvent sa seigneurie au comté tout entier quand il ne rencontre pas un rival dans un évêque où un abbé également immunitaire.
Les souverains achèvent eux-mêmes crlle révolution qui sousti'ait tant de personnes à raulorité i)ublique pour les précipiler dans la clientèle d'un patron ou d'un maîti'e,
car ils donnent des comtés ou parties de comtés, comme des bénéfices, à des ducs ou à des évêques, parfois même des ductiés à des arclievèques, comme à ceux de Cologne qui ont été, à plusieurs reprises ducs, tantôt en Lorraine, tantôt en Westplialie. Dans le x« siècle, les évêques de Coire, de Magdebourg, de Passau, de Bamberg étaient investis, dans leurs villes, des pouvoirs de comte; au xi« siècle, des évêques ont un ou mêm.e plusieurs comtés, sans parler des abbayes auxquelles on accorde les mêmes faveurs. Remarquons en outre que ces archevêques et évoques, même les ducs, inféodent leurs comtés ou parties de comtés, pour avoir des vassaux personnels, et nous aurons une idée complète de la désorganisation du régime primitif. En elïet, les anciens comtés (Gauen) ne sont plus des circonscriptions administratives, les anciennes frontières sont déplacées, les divisions sont maintenant toutes seigneuriales, déterminées par les différentes juridictions des évêques, des abbés, des seigneurs ; le territoire allemand est tout décomposé et les dénominations antérieures toutes changées. Ainsi les archevêiiues et évêques, qui sont ducs ou comtes, prennent le nom de la ville où ils siègent; les comtes laïcs, au lieu de la dénomination de l'ancienne circonscription du gau, pi'ennent le nom du château, du manoir oîi ils résident; s'ils réunissent plusieurs comtés, ils se donnent le titre de comtes du pays, comtes de provinces [Landgraoes, comités proccnciœ) ; s'ils habitent un palais impérial ou ducal pour administrer de là les biens impéi'iaux ou ducaux, ils sont P/alsgraoes, comtes palatins; s'ils sont sur les frontières, ce sont des Margraves ; s'ils ont un simple château, des Burgraoes. Comtes de toute espèce, comme on voit, anciens comtes proprement dits qui survivent dans leurs anciennes circonscriptions ou dans des
fragments de ces circonscriptions et qui relèvent du roi immédiatement ; comtes qui relèvent des évêques ou des ducs et qui, vassaux seigneuriaux, ne sont que médiats; comtes de provinces, comtes de frontières, même comtes sans territoire, qui, sous le nom de libres comtes ou comtes des libres {liberi comités, comités liberorum) dépendent quelquefois de l'empereur, plus souvent de leurs seigneurs ecclésiastiques et qui jugent à leur tribunal, particulièrement dans la Westphalie, les propriétaires libres disséminés qui ont procès entre eux.
L'ambition universelle et l'impuissance réelle de l'empereur, au milieu des événements, ont favorisé cette révolution. L'union de la couronne impériale à la couronne d'Allemagne, de l'empire au royaume et surtout à l'Italie, a tout compliqué en détournant sans cesse les rois allemands de leur tâche indigène, nationale. L'empereur germain est-il occupé en Italie, on rappelle le roi en Allemagne. Point de politique suivie. Bien que trois dynasties se soient essayées dans l'empire, le défautde descendants, les circonstances, la politique pontificale, qui avait intérêt à ce que l'empire fût électif, ont empêché l'hérédité de la couronne : la royauté a été de la Saxe à la Franconie, de la Franconie à la Souabe sans se fixer nulle part, et, pendant ce temps, l'hérédité des duchés et celle des comtés est devenue un fait. Vainement, en Allemagne, les empereurs saxons, pour faire échec aux ducs, ont favorisé les archevêchés et évêchés, dont ils avaient d'abord la nomination, les ont comblés d'immunités et ont fait d'eux des puissances politiques. La jiapauté, à la suite de la querelle des investitures, leur a enlevé la disposition des fonctions ecclésiastiques; on ne leur en laissait que l'investiture par le sceptre. Alors, contre les ducs et contre les archevêques, ils ont favorisé les évêques et
les comtes qui étaient au dessous, en permettant à ceux-ci l'hérédité, en transformant ceux-là à leur tour par les immunités en seigneurs immédiats, par des concessions qui faisaient des comtés, comme des évêcliés, de véritables états politiques. Les grands-duchés ont ainsi succombé sous la coalition des rois, des évoques et des comtes. Mais les rois n'ont pas hérité pour cela de leur puissance; ce sont les évêques et les comtes qui, avec les immunités, ont ajouté à leurs territoires l'exercice d'une partie de l'autorité royale et impériale. L'anarchie, sous une constitution nouvelle s'est développée pendant la lutte du sacerdoce et de l'empire et pendant les expéditions italiennes.
En résumé, au commencement de l'empire, sous les Ottons, au XI- siècle, l'Allemagne semblait être une confédération de cinq grands états ou duchés, subdivisés chacun en évêchéset comtés, sous un roi commun choisi parmi les chefs d'un de ces grands états. Au xin^ siècle, au contraire, l'ancien roi de Germanie, passé empereur, ayant réuni d'autres couronnes commes celles d'Italie et d'Arles à la sienne et visé à la monarchie universelle, a vu se dissoudre, chez lui, les anciens duchés et comtés en principautés ecclésiastiques et laïcs, qui ont encore les titres mais non les territoires d'autrefois, et l'empereur est devenu le chef d'une république de principautés. C'est Frédéric II lui-même qui achève et légalise une révolution déjà faite par les constitutions de l'212, 1220 et 1235 qui investissent les principautés ecclésiastiques, et laïques de véritables droits régaliens.
Ainsi le pouvoir monarchique s'est émietté en même temps que les territoires des duchés et comtés entre les mains des princes qui relèvent immédiatement de lui. Jusqu'au xn« siècle, étaient appelés princes (Fûrsten) tous les grands,
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qui étaient au-dessus des simples nobles, qui avaient alleux ou fiefs, ou qui jugeaient dans le comté, sub banno régis. Depuis le xiu« siècle, sont princes seulement ceux qui ont un fief d'empire, une principauté composée d'alleux, de fiefs, déterres publiques, archevêques, évéques, abbés, anciens ducs, palatins, comtes de toute espèce, reconnus tels par l'empereur parce qu'ils relèvent immédiatement de lui.
Les mêmes noms de ducs et de comtes désignent tout autre chose que précédemment. Le titre de prince prévaut. C'est l'empereur cependant encore qui le donne le plus souvent. 11 y a des chartes de princes qui limitent le pouvoir royal, qui donnent le droit de battre monnaie, d'entretenir des hommes, etc. Le pouvoir du prince n'est cependant qu'une sorte d'agrégat de droits particuliers qui constituent ses rapports d'avoueries avec les églises, avec les villes, avec les hommes libres, avec ses proprii qui sont ses vrais sujets. Le pouvoir du chef de l'empire n'a t-ilpas lui-même de beaucoup changé de sens? Fîichardde Coruouaillos et .Alphonse de Castille sont-ils les vrais successeurs des Ottoniens,des Ilenriciens (Henri III, Henri IV), des Frédériciens, même de l'italique Frédéric II et du malheureux Co/var/mo? De rois allemands, les derniers empereurs du moyen âge s'étaient faits souverains universels, catholiques: dans leurs préoccupations, l'Allemagne ne tenait pas beaucoup plus de i)lace (pie l'Italie, le royaume d'Arles ou celui de Jérusalem. L'Allemagne, par ses dernières élections, avait pi'is ou rejeté leurs successeni's hors de l'Allemagne; elle les avait relégués, pour vivre sa vie nouvelle, dans cette universalité politique dont les plus ambitieux souveniins avaient fait leur vague et immense empire.
NOl'VHI.LES PRINGIPALTlls ECCt.ÉSIASTIOUliS ET LAÏQUES 23
Forraalion des nouvelle principautés eccîésiasliiiues el laïques
L'ancienne constitution allemande des duchés el comtés, ainsi dissoute en principautés nouvelles, ecclésiastiques et laïques, suivons ce morcellement dans ses principaux détails géographiques, c'est-à-dire dans les principautés nouvelles qui forment le caractère de rAUcmagne du xtu" et du xiv siècle '.
C'est h l'aide de documents nouveaux f|u'il faut le faire. Si l'Allemagne eu effet change, l'hisîoire change avec elle. Celle-ci devient moins universelle, plus germani((ue. Les chroniques ecclésiastiques ou impériales avaient été jusque-là rédigées en lalin et elles parlaient de tout. Les documenls de langue allemande commeiîcent et ils sont plus spéciaux, plus locaux. Leurs auteurs sont des laïcs. Les deux célèbres recueils de coutume. le Miroir de Saxe (Sachsen Spiegel) et le Miroir de Souabe (Schwaben Spiegel) qui accusent de grandes différences entre le Nord et le Midi sont du xi!i« siècle. Si la ville de Lubeck. rédige son droit en latin, les deux villes de Strasbourg et de Soest le rédigent en allemand. Au moment oi!i la poésie de cour que les empereurs avaient favorisée s'en va ou devient locale, les chevalii'i's font, en Autiietie, en Saxe ou ailleurs, comme Rodolphe von Lms et d'autres, des chroni(iues allemandes rimées (Reim Chronik) ; et les villes qiii ont une hisloire pnrticuliei'e. comme Lubeck, Strasbourg, Woi'ms, rédigent
1 Josi'ph Berchlold. Dio Ei'.lwickliing der Lamlesliolioil iii DoiilslilaïKl (Munich i86'J); Eiclihorn, Staals undi echls g^schiclite. Waller RechLsgcschihlc.
leurs annales où elles racontent leurs entreprises commerciales ou leurs guerres, et indiquent et supputent leurs finances. Il n'y a pas là beaucoup d'élévation ou de vie; mais c'est exact et pratique.
Dans cette Allemagne nouvelle, bien que l'alliance entre la royauté et l'Église ait été rompue, les principautés ecclésiastiques forment encore, par tradition, comme la première classe du corps germanique. D'abord les trois grands archevêques de la vallée inférieure du Rhin, à Mayence, à Cologne, à Trêves, conservent, même au milieu de la chute ou des schismes de l'empire, le privilège que leur a valu le rôle qu'ils ont toujours joué, récemment encore dans les élections impériales. L'archevêque de Mayence avait été un instant comme le grand électeur de l'empire. C'est lui qui avait fait Henri Raspon et Guillaume de Hollande ; on peut voir aujourd'hui encore dans le dôme de Mayence l'archevêque représenté, sur son tombeau, dans sa haute stature mettant des deux mains la couronne sur la tête de Raspon et de Guillaume de Hollande, petits comme des nains. Enévinçantdel'éleclionle puissant archevêquede Salzbûurg, qui aurait voulu y prétendre et malgré la coutume qui avait appelé à y assister, les évèque de Worms, Spire, Strasbourg, Muusler et autres, ils avaient augmenté leur importance. Leurs territoires se sont agrandis : par exemple celui de Cologne d'une partie de la Westphalie, après la chute du Welf Henri le Lion, avec le titre de duc cum oinni jure et benefieiis^ et celui de Mayence de parcelles assez considérables des duchés de Lorraine et de Fi'anconic. A côté de ces grands souverains ecclésiasli{{ues, l'archevêque de Salzbourg, pour n'avoir point de droit électoral, n'en est pas moins un prince considérable et fort intluent et remuant dans sa contrée.
Apres ces princes ecclésiastiques qui passaient justement pour les plus considérables, beaucoup d'autres évoques ou abbés pouvaient compter pour des chefs d'états importants. L'évêque de Wurtzbourg jouissait du pouvoir judiciaire dans toute la Franconie Orientale {postestate judieiaria in tota provincia orieniali) par la réunion de plusieurs comtés, sans compter l'abbé de Fulde et l'évêque de Bamberg qui avaient aussi recueilli de notables débris de ce duché. Bien des évèques avaient réuni aussi des comtés ailleurs par la dissolution des duchés ; c'étaient ceux de Ralisbonne, de Passau en Bavière, ceux de Metz, de Toul et de Verdun, en Lorraine, sans compter les abbayes de Saint- Gall, de Kempten en Souabe, les évèchés de Trente et de Brixen en Autriche, ceux de Munster, Paderborn et de Magdebourg en Saxe; sur les bords de la Baltique ceux de Lubeck, de Brème et de Hambourg. Tout en gagnant beaucoup à l'absence ou à l'abaissement des empereurs, ces principautés ecclésiastiques cependant perdaient à l'éloignement du pape, leur protecteur naturel; ils étaient seuls en face de la rivalité des princes laïcs, de l'avidité et de l'esprit remuant de la petite noblesse des campagnes et des tentatives d'indépendance des villes qui prétendaient alors aussi à jouer un nouveau rôle dans le corps germanique.
Ce qui semblait à cette époque encore émerger des ruines de la vieille Allemagne impériale, ducale et provinciale d'autrefois c'étaient sans contredit les principautés laïques. En très grand nombre aussi, quelques-unes surtout étaient toutes puissantes et auraient pu remplacer les vieux duchés, si l'habitude des princes allemands de partager leurs domaines entre leurs enfants et l'absence d'une loi générale de succession reconnue et indiscutable pour les femmes, les neveux et nièces, n'avaient encore contribué à
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ce mouvement de dislocalion ([ui créait de plus on plus en Allemagne de nouveaux et plus nombreux états immédiats.
L'empire annulé, l'ancienne constitution en duchés et comtés détruite, il n'y avait point (riionime noble et chevalier sur sa terre, n'ayant relevé jusque-là que de l'empereur, qui ne se crût l'égal en dignité des puissants princes et ne visât à la même indépendance. Parmi ceux-là même qui relevaient depuis longtemps des princes comme vassaux, un grand nombre chercha à détendre sa liberté, à augmenter son pouvoir contre ses nouveaux maîtres, comme ceuxci avaient détendu et augmenté l'une et l'autre contre l'empereur. De là des luttes perpétuelles dans lesquelles la petite noblesse ou la chevalerie réussit plus ou moins bien, et une véritable anarchie où le pouvoir fut au plus fort et où régna seul, comme on disait en Allemagne, le droit du pomr/. Époque aventureuse et turbulente qui vit de simples chevaliei's, possesseurs d'un manoir, défendre, comme les princes de Waldeck, de Reu^s, de Lippe, une indépendance qui s'est presque prolongéejusqu'ànos jours, ou jeter, comme les Nassau ou les IlolienzoUern, les bases d'une fortune qui ne s'acheva que sous une couronne de duc ou même de roi, tandis ([ue d'autres devaient se contenter de former la noblesse de cour et les vassaux de provinces des plus puissants, heureux encore de trouver ([uelques garanties dans la tenue de pciilcs dirtes pi'ovinciales instituées à l'imitation des grandes diètes de l'empire.
(var maintenant que, comme dit Walter de Vogelweide, le plus puissant de tous estadaibli et qu'il n'y a plus d'empereur, lous font leur nniin. Droits de seigneui'ie et de justice sur les petits seigneurs, laïcs ou ecclésiastiques, sur les boiu'geois et les paysans, dans les villes et les campagnes, commandement de l'heerbann, ils veulent tout prendre. Ils
ne se font même point faute de revendiquer, dans l'afTaissement impérial, les droits régaliens, les douanes, les mines, ce qui est sur la terre et ce qui est dessous, souvent même le domaine impérial. Les di'oits de l'empereur de présider des diètes et de rendre des jugements, de rassembler et de commander l'armée de l'empire, d'investir des fiefs; l'administration des alleux impériaux et des régales, l'avouerie de l'Église, le bailliage sur les villes et sur les paysans, tout cela est devenu illusoire pendant le grand interrégne et reprendra môme peu de réalité après. Les progrès même que quelques empereurs avaient fait faire à la justice en remplaçant par quelques pi-incipes du droit mosaïque ou romain, les vieilles coutumes germaines, ils les prennent, les tournent à leur avantage. Ils remplacent par des peines corporelles, par la mort môme, l'ancien ^Yel■geld de la Germanie; ils veulent substituer la preuve par écrit aux vieilles épreuves et au serment. Mais ils prélendent garder pour eux seuls les droits de défense personnelle et de guerre privée, quitte à les faire soutenir par quelques juristes comme faisaient les empereurs souabes. L'Allemagne n'est plus qu'une monarchie nominale à l'abri de laquelle une toute-puissante aristocratie princière n'a pas même Tintelligencede former de l'Allemagne un grand état fédératif. Ces princes inniiunitaires, exerçant des droits de comtes, des avoueries ou baillages sur les églises ouïes couvents allodiaux, et possesseurs d'alleux, de bénéfices, n'ont eu longtemps que des relations privées avec les vnssaux, les justiciables, les villes, les libres, les propriiijui dépendent d'eux; mais tous se confondent peu à peu dans la même principauté. On trouve dans les recueils des rois des chartes qui limitent le pouvoir royal, qui leur donne droit de battre monnaie, d'élever châteaux, d'y amener et d'y entretenir des
hommes,; l'agrùgation de ces droits particuliers exprimés dans l'investiture est la base des droits des princes. Eu fait, ils résident dans une ville ou un château, vivant de leur domaine, des droits de justice, des régales octroyées, du droit de monnayage, de leurs fiefs, d'aides extraordinaires pour la guerre. Dans leurs cours sont des officiers, des écuyers, des échansons, des camériers, des marescalcs et ceux-ci ont des ministériaux armés au besoin, avec leurs troupes soldées et les contingents des villes. Chaque cour nourrit son monde; le prince voyage de gîte en gîte, tient avec elle ses diètes particulières, ses tribunaux avec ses conseillers, sa chancellei'ie, ses plaids particuliers d'évêque et de clers, de chevaliers, de bourgeois, de libres, qui réunis forment la diète (Landtag; ou réunion des États [Stœnde). Dans chaque villa il a un vilUeus, dans les villes un seul' têtus, plus tard un bailli, avoué, adooeatus. Mais ces principautés sont de plus ou moins grande importance.
A commencer par tes principautés les moins considérables du Nord, on se rappelle que le Welf Henri le Lion, fils de Henri le Superbe, avait réuni dans sa famille la Saxe autrefois si puissante avec ses comtés nombreux, avec sa marche pour la défense de la frontière et ses évêchés, à la vieille Bavière qui avait été même un royaume et oîi les ducs avaient aussi conservé la présidence des évô(|ues et des comtes, et les marches ou frontières de Nordgau, d'Autriche et de Carinlhie. La victoire de Frédéric II sur ce rebelle avait non seulement séparé ces deux duchés; elle les avait morcelés, dissous.
Le fils du vaincu qui avait, au temps de sa puissance, forcé révêque de Brème à lui inféoder le comté de Stade, qui avait fondé le comté de Ratzebourg et celui de Schwerin, imposé sa suzeraineté au duc de Poméranie et fondé
trois évAchés chez les anciens Obotriteset la ville môme de Lnbeck, n'avait conservé, avecle titre de duc de Brunswick, que cette ville elLunebourgqui faisaient partie de ses alleux avec leur territoire. Une autre partie était retombée, comme un débris de cette vieille puissance, avec le titre vain de duc Saxon, sur un petit territoii-e encore en pays slave autour de Wittemberg, à un prince thuringien, Bernard d'Anhalt, qui avait secouru l'empereur. Le reste avait agrandi, outre les margraves de Brandebourg, les domaines des évêchés très nombreux de ce pays, plus un certain nombre de princes, comme le margrave de Misnie et plusieurs comtes, par exemple le Landgrave de Thuringe déjà ancien et plus tard en 1292, le Landgrave récent de Hesse, tous devenus par cette dissolution vassaux immédiats de l'empire.
Le duché de Bavière n'avait pas été peu diminué non plus en passant à ses nouveaux maîtres, les Wittelsbach ; les ducs de Carinthie, de Styrie, de Méranie, le Burgrave de Nuremberg, les évêques de Bamberg, d'Augsbourg et de Brixen en avaient retenu quelques bons morceaux, et encore plus, le puissant archevêché de Sai/bourg. Otton l'illustre de la famille de Wittelsbach^ l'avait, ilestvrai, arrondi et relevé de nouveau en y joignant la dignité et les domaines du palatinat du Bhin. Mais sa puissance avait été parlagée à sa mort entre ses deuxfils Louis etHenri. L'aîné, Louis II le sévère avait retenu avec le titre et les terres du palatinat la haute Bavière avec Ratisbonne etMunich, le second la basse Bavière. Ils étaient quelquefois en querelle parce que leui's limiles et leurs pouvoirs n'étaient pas très bien détinis, mais toujours d'accord quand rintérêt de la maison était en jeu. L'aîné, et le plus puissant, le comte palatin Louis II aurait pu jouer un grand rôle dans ces
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temps. Mais ses passions lui avaient fait commetlrc un crime qui pesa longtemps sur sa conscience et sur sa vie toute entière. S.ir un simple soupron de jalousie, en 1250, il faisait décapiter sa fenime, Marie, tille dit" duc de Brabant, après avoir tué de sa main deux personnes qu'il croyait ses complices. Après ce crime, ses cheveux, à l'âge de vingtsept ans, blanchirent en une nuit. Il resta sous le poids d'un repentir qui l'empccha de protiter de l'autorité que le titre de comte palatin gardé avec Heidelberg par lui seul et le droit d'administrer les biens de l'empire qui y était attaché, pouvait lui donner au milieu des désordres et du désarroi causé en Allemagne par l'éloignement des empereurs. Après lui ses fils Rodolphe et Louis se tirent souvent la guerre pour le partage des étals si considérables du père, et ne s'entendirent que pour laisser par un traité le titre de palatin à l'aîné.
Henri duc de Bavière son frère avec sa femme, unesd'ur du roi Bêla de Hongrie, était plusremuant; il eût volontiers cherché à s'emparer de l'Autriche , de la Slyrie, après l'extinction de la famille des Babenberg et il chercha plusieurs fois à troubler dans sa prise de possession le roi de Bohème Oltokar plus heureux que lui. Mais il avait affaire à forte partie et, n'étant pas secouru bien activement par ses parents, il vit sou l'Ival de Bohême s'emparer de Passau en y mettant un évèque, faire alliance avec lîatisbonne et s'emparer même d'Egi-a qui avait appartenu à la Bohême; et ses trois fils plus faibles tombèrent sous le protectorat du palatin.
La chute des Hohenstaufen ne laissa pas, même en l'amoindrissant, subsister le duché de Souabe. Déjà, quand les premiers princes de cet te famille l'avaient accpiis, l'Alsace, e^ d'autres parcelles aussi s'iMiélaient détachées. Devenus em-
pereurs les anciens ducs avaient encore, par des donations nombreuses, réduit leur patrimoine. A leur chute nul des vassaux médi;ils ne se crut assez })uissant pour s'en emparer entièrcnienl. Mais, outre les héritiers d"Otton de Wittflsbach, en même temps héritiers des Hohenstaufen, beaucoup devinrent imniédints par le fait de cette chute, et s'agrandirent de ses débris, enlr'autres la maison de Wurtemberg, qui fonda au centre un nouveau duché, le margraviat de Bade tenu par la famille de Zœringen qui s'agrandit à l'ouest des landgraviats d'Alsace, la maison de Habsbourg au sud, celle de Ilohenzollernet des Hohenlolie, au centre, comme plus au nord-est dans la vieille et grande Lorraine, les comtes de Limbourg, de Luxembourg, ceux de Gueldre, de Clèves, de Hollande, émergés en principautés du naufrage de l'empire.
La chute d'Henri Raspon l'anti-César, landgrave de Thuringe, comte palatin de Saxe et de Hesse, puissant seigneur comme on vcit, poussa aussi au morcellement, autant que la chute d'Henri le Lion dans le nord etlemidide l'Alleningne. Ses héritiers, en effet, n'avaient point voulu reconnaître la décision de Frédéric II, qui investissait Henri mai'grave de Misnie, l'un de ses neveux, de son héritage. La comtesse de Brabant, Sophie, nièce du défunt, avait réclamé et pris le titre de dame de Hesse et de Thuringe. Il en était résulté une guerre assez longue, qui se termina par un pai'tage plus favorable cependant au marquis de Misnie qu'à la comtesse obligée de se contenter de la basse Hesse et de huit villes sur la Werra, pour son lils qui deviendra, du reste, la tige des landgraves de Hesse. Henri de Misnie, au contraire, déjà margrave de Misnie et de Lusace, augmenta sa puissance du reste des possessions d'Henri Uaspon et y gagna, avec le surnom d'Illustre, l"2(t3, une puissance qui lui eut
permis même, de viser plus haut, sans des malheurs de famille. Son fils Albert avait épousé Marguerite, sœur de Conrad W, et celui-ci avait institué leur jeune fils Frédéric son héritier, en cas que Conradin mourut sans enfants. Le cas étant arrivé, quelques partisans obstinés des Hohenstaufen pressaient Henri l'illustre de couronner sa longue carrière, en revendiquant l'héritage de son petil-filsen Allemagne et en Italie; mais le fils du vieil Henri avait d'autres passions. Las de l'illustre descendante des empereurs souabes, il ne se contentait pas de lui donner des rivales jusque dans le manoir princier, il la maltraitait odieusement. Poussée à bout par ses mauvais traitements, menacée peut-être de la mort, la malheureuse mère prit le parti de s'enfuir par une nuit d'hiver; mais avant de quitter le château, avec l'aide d'un serviteur, elle monta auprès du berceau de son enfant, et, dans un dernier et douloureux baiser, lui laissa une cicatrice et le surnom de Frédéric le Mordu. Albert le cruel reporta sur l'enfant Frédéric, réservé à une vie orageuse, et sur son frère Dielzmann, la haine qu'il avait contre la mère. Toute pensée de revendiquer l'héritage des Hohenstaufen s'éteignit dans ces haines de famille; Henri l'illastre n'en avait pas moins fondé une nouvelle et puissante maison qui, plus tard même, devait reconstituer le duché de Saxe.
Parmi les anciennes puissances féodales disparues on pouvait compter encore celle des ducs de Méran, de la famille d'Andech qui s'était enrichie autrefois aux dépens de la Bavière. A l'extinction de son dernier représentant apparaissaient les comtes de Nuremberg, d'Orlamunde et du Tyrol, qui s'enrichissent de son héritage, comme pour compléter l'ensemble de ces innombrables petites principautés. j