‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 13 sur 91 · TOME VI · texte numérisé non relu

TOME VI

ment transporté au nord-est, avait à faire non seulement avec les Prussiens sauvages, mais, sur les bords de la Baltique, avec le duc de Poniéranie, contre lequel les margraves de Brandebourg, de bonne heure protecteurs et alliés de ÏOrdr'e, étaient obligés de les défendre.

A l'Orient de l'Allemagne, dans la Bohême', érigée en royaume par Frédéric 1" Barberousse et par Frédéric II, la dynastie des anciens ducs, passés rois, les Premyslides, paraissait avoir grandi de tout ce que perdait celle de Hohenstaufen et la vieille province allemande de Souabe qui leur avait donné naissance. On ne leur montrait plus, à leur avènement, comme souvenir de leur humble origine la chaussure et le sac du laboureur Premysl, le fondateur de leur dynasitie. Les deux premiers princes de race bohémienne, décorés enetïetdu titre de rois, Oltokarl" et Venceslos !«'■ (Vacslas l"'), trouvant à se marier dans la fam'ille impériale et dans les familles ducales, avaient fait une loi de l'hérédité de la couronne et s'étaient agrandis du duché de Moravie etde quelques villes delaMisnieavec expectative de la Silésie. Tout en relâchant leurs liens de vassalité envers l'empire, ils s'étaient civilisés en favorisant l'augmentation de la population et de l'influence allemandes dans leur royaume Slave. Le règne du second, Venccslas I*"' prince galant et prodigue, avait été même un véritable âge d'or pour les Allemands qui y avaient obtenu d'élever des châteaux forlsdécorésde noms germaniques, poussaient àla cour les Minnesœnger en même temps que lesmoinesmendiants et y multipliaient les commanderies des ordres religieux et militaires, non sans mécontentement cependant des vieux Tchèques. Mais l'annexion de l'Autriche, après la

* Histoire de l'Auiriche-lIongrie, par Louis Léger,

iDort du dernier prince de la dynastie des Babenberg, Frédéric le Batailleur, mort en combattant les Hongrois, avait fait surtout de ce Vencesias [" le souverain le plus puissant surla frontière orientale del'Allemagne entre la vieille Germanie et le monde Slave et Hongrois qui pesait sur elle.

C'était enetïetun état considérable que celui que les derniers princes de la famille des Babenberg avaient fait de l'ancienne marche de l'Autricheétablied'abord contre lesSIaves du Sud-Est de l'Allemagne, comme la marche de Brandebourg avait été établie contre ceux du Nord-Est. Non seulement ces Babenberg étaient parvenus, en y attirant des colons allemands, à germaniser l'Autriche, mais il s'étaient rattachés par conquête la Styrie, la Carinthie, la Carn-iole, provinces Slovènes et y avaient fait prédominer la langue allemande contrairement à ce qui était arrivé en Bohème où malgré l'intrusion germanique dominait encore, comme en Moravie, le Tchèque-Slova(iue. Il y avait là par la ferme autorité qu'exerçaient les Babenberg sur les seigneurs et ceux-ci sur la population une cohésion qui n'existait pas ailleurs.

Aussi, quoiqu'il eût épousé une nièce du Batailleur mort sans enfants, Vencesias avait-il eu beaucoup de peine à s'emparer de ces provinces contre la volonté des derniers Hohenstaufen qui s'y étaient fait représenter successivement par le margrave de Bade ou par le duc de Bavière, commlieutenants. Mais les Prémyslides avaient pour eux le saint siège, qui tenait beaucoup à mettre entre les mains d'une de ses créatures cet état qui par le Tyrol et le haut Frioul tenait le passage de l'Italie, et le prince ecclésiastique, le plus puissant de la contrée, Tarchevêque de Salzbourg, Philippe de Carinthie, qui voulait s'agrandir d'une partie de la Styrie, sur un seigneur puissant Meinhart de Gœrtz. Aussi le successeur de Vençesla-s, Ottokar II, était-U

parvenu à réunit" les Étals autrichiens à Brunn et, favorisé par les évèquesmùmedePassau et de Freisingen, à se faire proclamer dans Vienne qui avait été comblée cependant de privilèges par Frédéric H. A la mort même de son père, en 1253, couronné à Prague roi de Bolième il avait affermi son pouvoir nouvellement acquis en Autriche en légitimant ses droits par son mariage, à Tàgc de vingt-trois ans, avec une nièce du dernier des Babenberg, Marguerite, veuve du malheureux fils rebelle de Frédéric II et en prêtant au pape « comme son vassal, son serviteur et son porte bouclier obéissant » le serment d'être à son service avec son pays, ses villes et ses châteaux.

<c [1 n'y avait plus un coin du pays, de l'Autriche, ou Ottokar II ne fut maître. » Mus il n'avait pas été si facile de s'emparer de la Styrie où il trouva un nouveau compétiteur dans la personne de Bêla IV, roi de Hongrie, époux aussi d'une nièce de Frédéric le Batailleur, Gertrude. Ce roi des Magyars envoyait depuis deux ans ses hordes de cavaliers enMoravieeten Autriche, jus([u'à Vienne, et en Styrie jusqu'à Salzbourg et àGralz dont il s'emparait. Mais le saint siège avait aussi en prédilection particulière la Hongrie où l'Église était très riche, comme dans tous les pays récemment convertis, et les successeurs de saint Etienne qu'elle avait faits rois. Oltokar pour faire cesser ces ravages était arrivé avec une armée sur les bords du Danube et voulait con^battre, (luand le pape Innocent l\', qui posait en protecteur des rois, envoya sur le terrain un de ses plus habiles légals Bernard, évèiiuede Naples. Au lien d'une bataille, dans une entrevue, les deux concurrents font à Ofenun traité de partage qui, au désespoir des Styriens dont la chronique rimée dite d'ilornek exprime ladouloni-, partage entre' eux la Sly-

rie par une ligne qui suit le cours de la Mur, et ensuite la crête du Sommeringet des montagnes de l'Ouest.

Ollokar est alors, pendant que l'Allemagne a deux empereurs ou plutôt n'en a pas, un prince tout puissant sous la protection du pape Iieui'eux d'avoir comme vassaux deux princes rivaux. Il ne fait pas sentir seulement sa force sur le Midi, mais sur le Nord auquel confinait ses possessions en Silésie, jusqu'à la Baltique. Là, en effet, l'ordre teutonique, qui, enPrusse, se trouvait, depuis la chute des Ilohenstaufen, sous la direction de la cour de Rome, s'était non seulement assuré la possession de Culm, de Thorn et de Marienwerder, mais même du cours inférieur de la Vistule et des rivages du Frischehaff, surveillés maintenant par la forteresse d'Elbing, après une lutte des plus sanglantes. Il fallait un nouvel etïort pour assurer à l'entour l'établissement de l'ordre teutonique jus([u'à la Memel et tenir en respect l'Estlionie et la Livonie.

Les prédications ordinaires faites par les ordres mendiants dans les pays allemands voisins ne suffisaient plus. Le grand maître Poppo von Ostern^ appelait les chrétiens à la rescousse. Le pape Alexandre IV ne se contente pas de solliciter par ses envoyés le zèle des chrétiens. Pour donner plus d'unité et de force à une grande entreprise de ce côté, il s'adresse à Oltokar 11 de Bohème et à l'évèque d'Olmutz Bruno son conseiller. Ottokar n'avait rien à refuser au Pape. Il convoqua en 1254, les chevaliers de Bohème et d'Autriche, au nombre de 20,000; il entraîna le margrave de Brandebourg, Otto son parent et allié, celui de Misnie Henri, et, après avoir pris ïroppau et Breslau, par Elbing, il pénèli'e avec 40,000 hommes au milieu d'une forêt de chênes sacrés pour les barbares. 11 en tue un grand nombre, arrive

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jusqu'à la Prégel et envoie peut-être les siens reconnaître l'emplacement de Kœnigsbergd'où il répand la terreur dans la Samogitie. Les légendes ont beaucoup exagéré les exploits d'Oltokar dans cette expédition. Il n'en avait pas moins attaché à son nom une assez retentissante gloire puisque en 1256, après la mort du fantôme d'empereur Guillaume de Hollande, la cour de Rome, les archevêques, quelques princes allemands paraissent avoir songé à le désigner, entr'autres concurrents, comme le margrave de Brandebourg ou le duc de Saxe, à l'empire. Mais Ottokar, comme les autres princes allemands même, était assez indifférent à cette couronne impériale qui passionnait autrefois toute l'Allemagne; ilnedésiraitguèreenAllemagnequele trouble et la faiblesse pour obtenir l'investiture de la couronne de Bohême et la conservation de l'Autriche.

Assez détaché de l'Allemagne, quoiqu'il en parlât la langue, en pratiquât les mœurs et atlirit aussi beaucoup de colons allemands en Bohême, il voulait fonder une puissance indépendante et la transmettre. Ce double désir s'affiche sui'tout dans la peine qu'il se donne pour se faire couronner en Bohême, n'importe de quelle manière, et pour obtenir de la cour de Rome le divorce contre sa première femme Marguerite qui ne lui donnait pas d'enfants et épouser la princesse Cunégonde, iille d'un prince russe et petitetille du roi de Hongrie Bêla. Il se fut volontiers contenté, pendant une vacance de l'archevêché dcMayence, d'obtenir du saint siège l'autorisation d'être coui-onné par l'évêque de Prague ou l'évêque d'Ollmutz. A royaume national, sacre national. Il obtint enfin d'abord l'investiture de Richard de Cornouailles, puis après le départ de sa première femme dont il tenait ses droits sur l'Autriche, il alla à Presbourg prendre sa nouvelle épouse Cunégonde et la ramena pour

être coiironnéfi comme lui le 25 décembre 1261 à Prague. Le pape Urbain IV approuva le tout, divorce et nouveau mariage, bien qu'il put y avoir à l'un et à l'autre des empècliements canoniques, parce qu'il voyait dans l'événement la confirmation de la paix entre deux rois qu'il favorisait. L'opinion populaire n'en tint pas moins rigueur à Ottokar. Dans la chronique rimée, la répudiée Marguerite en le quittant lui prédit ses malheurs futurs et voit dans Cunégonde sa seconde femme le mauvais génie qui les prépara.

A cette époque, on peut dire seulement que ce souverain entreprenant et ambitieux plus que politique habile, se mettait trop d'affaires sur les bras. 11 parvenait en Bohème et en Moravie à dompter sa petite noblesse, à détruire ses châteaux, au moment où partout les autres princes luttaient difficilement contre elle. Ce n'était pas une possession bien tranquille pour Ottokar que l'Autriche et surtout la Styrie, même après son mariage avec Cunégonde. Le roi était obligé de maintenir l'archevêque de Salzbourg, Philippe, contre les ennemis qu'il s'était faits et il n'était maître de l'église dans ce pays, qu'à la condition d'accepter à Salzbourg etPassau les créatures du pape. Le partage de la Styrie avait froissé dans le pays le sentiment national ; les habitants se révoltaient surtout contre la domination hongroise qui était très dure. Il était difficile à Ottokar II de ne pas les défendre. Un instant le roi Bêla avait voulu appeler à son aide les Mongols qui étaient sur ses frontières ; le pape l'en avait empêché. En juillet 1262, Ottokar, avec ses Bohémiens et Moraves, quelques secours de Brandebourg et de l'ordre teutonique, les Styriens, l'archevêque de Salzbourg et Ulrich, duc de Carinthic, rencontra Bêla avec des Hongrois, et quelques Mongols sur la Morava pour vider leur que-

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relie. Les Hongrois passèrent les premiers la Morava pour vider leur querelle. Ottokar, selon la légende, donna l'exemple de leur tenir tète, et, au bout de trois heures, après un terrible engagement, près de Cressenbrunn les Hongrois s'enfuirent laissant un grand nombre d'entr'eux dans le courant de la rivière.

Le traité de Vienne qui suivit laissa toute la Styrie, réunie de nouveau, tout entière à Otlokar. On comparait déjà le vainqueur à Alexandre le Grand. Il n'était pas éloigné luimême de croire à sa fortune. H aurait volontiers attaqué le duc de Bavière, allié et parent aussi de Bêla; de Passau où il avait fait nommer un évèque par le pape, il menaça un instant Ratisbonne, il ne put cependant encore entamer la puissance des deux fils d'Olton l'illustre, Louis et Henri, alors unis par un partage équitable de la succession de leur père. Un peu plus tard, en 1266, plus heureux contre le duc Henri, il s'empara d'Egra qui avait appartenu jusqu'alors à la Bavière et qu'il rattache à la Bohême dont elle dépend pliysiijuenient. Mais, bientôt, emporté par son ambition et par le succès, ne voulant plus obéir ni à pape ni à empereur, tentant une nouvelle croisade dans le Nord en faveur de l'ordre teutonique, héritier de la Carinthie et de la Carniole, après la mort d'Ulrich désireux de mettre la main, en y poussant une créature, sur le patriarchatd'Aquiléeetrecommençant une nouvelle lutte en Hongrie contre le successeur de Bêla, Etienne V, fier d'étendre son ambition de la Baltique à l'Adriatique, et rêvant d'affranchir son église de l'archevêché de Mayence, pour s'affranchir lui-même de l'empire, par l'érection de l'évôché d'Ollmutz en xMétropole de ses états, il dépassera le but. Les prédictions de sa première femme Marguerite s'accompliront au moment où un petit seigneur de la Suisse, bien moins puissant que lui, Kodolphe

de Habsbourg, se fera décerner la couronne impériale et fondera une puissance qui avec le temps dépassera de beaucoup la sienne en étendue et en durée.

État social, condition des personnes dans les principautés

La chute de l'empire et le morcellement des anciens duchés en principautés plus ou moins considérables a eu aussi une influence sur l'état social et la condition des pei^sonnes dans les états. Le morcellement y ayant été plus complet au xiii« siècle que celui de la France au x% et la confusion des pouvoirs administratifs, militaire et judiciaire dans les mêmes mains y étant plus enracinée, plus nationale, le nombre des petits nobles, décorés des titres de comtes (Grafen), parce qu'ils ont juridiction sur leur territoire, y a été bien plus considérable et plus considérable près d'eux le nombre des chevaliers, milites (Ritter), des serviteurs armés de cour, désignés sous le nom de ministériaux [ministeriales). Aussi l'Allemagne, de l'Elbe au Rhin est et resta-t-elle vouée pour plus longtemps à ce morcellement, à l'indépendance locale, féodale, surtout depuis qu'on ne put plus en appeler au souverain absent, éloigné ou faible. Dans ces conditions nouvelles, il n'y a plus de hiérarchie. Il y a des classes de personnes qu'on peut ranger, mais d"une façon tout à fait générale, en ditïéi^entes catégories qu'il est difficile de distinguer toujours parce qu'il n'y a pas encore de constitution qui règle les droits du roi, des princes, des nobles, des libres et des non libres.

Au-dessous du roi ou de l'empereur qui ne prête serment

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à personne, il y a en première ligne les princes ecclésiastiques, archevêques, évêques ou abbés, avec des propriétés plus ou moins continues, souvent même dos comtés, quelquefois des duchés. Ils ne dépendent que du roi et prétendent quelquefois même ne pas lui prêter serment de fidélité; ils font exercer la justice et commander leurs hommes par des avoués (adrocaii), des baillis. Propriétaires souvent de régions entières, ils ont les régales. Après eux, les princes laïques occupent le second rang, de droit sinon toujours de fait ; ils prêtent le serment au roi, figurent aux diètes générales et en tiennent de particulières chez eux. Ils sont investis par la bannière, le Vexillum, et jugés seulement par le roi. Ne sont princes que ceux qui ont fief d'empire, ducs, margraves, landgraves. Ils ne peuvent être vassaux les uns des autres. En troisième lieu, sont les libres sires, comtes ou barons ifreiherren), enWestphalie surtout: propriétaires libres immédiats, ils ne sont pas princes; ils tiennent leurautorité de leur propriété, peuvent comme échevins [Sehœffenbaren) juger souvent sans seigneur; simples chevaliers, châtelains, ils sont jugés par l'empereur ou par les princes auxquels plusieurs prêtent serment. Sur leurs terres allodiales ou sur terre affermée, relevant d'un seigneur ou quelquefois sans seigneurs; traités quelquefois de libres et nobles hommes (Freien Edelmœnner), sont en quatrième lieu, les hommes libres ordinaires, du commun, demi-libres (Mittelfreien) ; ils sont jugés par les tribunaux publics dont ils ne peuvent faire partie ou par des comités Uberorum. S'ils prêtent serment quelquefois à des princes, ils sont alors soumis à la justice de cour du seigneur (Hofreclil), c'est-à-dire au droit que le seigneur leur donne. Au cinquième et dernier degré sont les hommes tenus aux services de cour et d'ost, les

minislériaux [ministeriales). Chevaliers, vassaux, sont sous le droit féodal, sous [qjus curiis, hofreclit, à quelque degré qu'ils appartiennent, car il y a plusieurs degrés parmi les chevaliers, selon leur indépendance et leurs biens. Quand ils possèdent des fiefs de chevaliers, ils forment, après la classe supérieure, la chevalerie qui a son apprentissage et qui est une distinction; c'est la petite noblesse. Les ministériaux sont les privilégiés de la famille seigneuriale ; ils doivent le service militaire (Jure solito); ils prêtent l'hommage [hominium] et le serment de fidélité (Treue) ; ils défendent leur seigneur contre tous ; ils remplissent les offices du seigneur, lui font escorte, sont nourris, habillés, armés par lui et bientôt pourvus de fiefs. Les Meisters(enger sont des ministériaux.

Auprès des rois, des princes laïcs et ecclésiastiques, même dans les châteaux des riches seigneurs titrés, les ministériaux forment la vie de cour à laquelle se prête si bien l'obséquiosité germanique. Ils mènent la vie commune, pêle-mêle dans le château, à la cour; ils prennent les mêmes couleurs, mangent ensemble, ils ne se battent point entr'eux ; ils se jugent entr'eux selon le droit de cour (Hofrecht) donné par le seigneur à ses hommes, jusqu'au jour oi\, pourvus souvent d'un fief, ils s'éloignent, prennent un nom de terre, tiennent cour à leur tour et parfois guerroient leurs anciens seigneurs. Au xvi« siècle, les chevaliers et les ministériaux seront confondus.

Les liens de vasseiage établissent une certaine cohésion entre les différentes classes nobles, grâce à Ihommage, au serment prêtée grâce à la justice rendue en commun par les pairs à différents étages, au service militaire requis de haut en bas et aux différents droits, aux obligations imposées sur les successions, les mutations, les droits de réquisition

et de gîte, etc. On ne peut point dire qu'il y ait là, en prin' cipe, une hiérarcliie, mais en réalité celle-ci existe. La liaule suzeraineté de l'empereur qui peut semondre toute sa féodalité pour aller se faire couronner à Rome ; l'institution du ban de justice, de haut en bas, les associations de paix, que le clergé essaie d'établir et aux(|uelles il donne sa sanction, forment un lien, une subordination dans celte société à droits si divers. Néanmoins, c'est presque l'état de guerre. Un couvent, un chevalier ont guerre pour une coutume, pour un lopin de terre, une récolte ; deux ecclésiasti(iues propriétaires se disputent, les armes à la main, la dîme d'un château.

Au-dessous de ces classes qui forment la noblesse, il y y a encore dans les campagnes quelque liberté, par exemple dans les villages où, comme en Suisse, en Frise, en Carinlhie, en Tyrol, en Frise, dans les pays de montagnes ou de marais, les manants, les paysans, les rustici ont gardé des débris d'anciens usages communs. Là, comme dans la vieille Germanie, la province se divise en cantons (Gauen, pagi); ceux-ci en villages. Chaque village a son juge choisi parmi les libres propriétaires, et ses échevins. Il y a au-dessus des cantons, pendant longtemps, une assemblée, un tribunal général pour les grandes affaires. Des réunions d'hommes libres, guerriers, propriétaires, particuliers, (Hot'herren, Grundbauern), ayant maison au village et terres arables dans les champs, avec la propriété en commun, au moins pour les bois et pâturages, et formant village (Dorf) libre, avec un droit commun, avec des maisons en bois à une seule cliambi'C, entourées de haies, plus tard de murs, éloignées ou rapprochées, font aussi corps qucl- (luefois, même dans les plaines centrales de l'Allemagne, en Westphalie, en Bavière. La terre arable n'atlient pas à la

CONDITION DES PEUSONNIÎS DANS LES PRINCIPAUTÉS io

maison, mais passe entre lesmains de plusieurs propriétaires dans le même territoire. Cependant, au xiiretauxiv siècles, les maisons en pierre elles terres arables du village, en se réunissant, commencent à dépendre d'un plus grand propriétaire (Frohiihof). Il y en a quelquefois un seul, quel- ([uefois plusieurs dans le village. Qu'un de ces propriétaires fortifie sa maison, en fasse un châleau (Burgl, et qu'il s'entoure d'hommes d'armes, il passera seigneur. Aussi ces libres paysans (rustici), sous la juridiction directe du roi ou de son délégué, diminuent: soit contraints, soit volontairement, ils ontaliénéleurpropriétépouravoir protection sous un maître, proprium non habent sed in terra dominica résident; tenanciers ou tributaires, co/o/h', censuales, libertin aerarii, ils cultivent une terre qui ne leur appartient pas ; payant une redevance et faisant corvées, ils sont soumis an tribuna. des hommes libres (Mundeleute), que préside le bailli du roi (Vogt) qui, selon les anciens usages, tient quatre plaids par an. Quelquefois, un simple villicus leur rend la justice- Les redevances sont acquittées en nature, sur les domaines laissés en usufruit aux paysans; les corvées sont faites par eux pour cultiver les domaines réservés au seigneur ; ils sont soumis au droit de réquisition, de gîte. Ils détiennent presque toujours héréditairement la terre; on ne peut la leur enlever; mais ils dépendent du seigneur qui, par la main morte, en cas de décès du vilain leur revient. Au xur et au xiv« siècle, le nombre des hommes libres diminue parce que les uns deviennent serfs, s'attachent à la terre, et que les autres, en se mettant au service des grands comme ministéi'iaux, hommes d'armes, chevaliers, aliènent leur liberté. La liberté a été diminuée en haut par le vasselagc, en bas par le servage.

Au naufrage du vieil empire une seule classe ne gagna

point, perdit au contraire, celle des serfs. De toutes les nations européennes, l'Allemagne était celle qui, n'ayant guère subi de conquête complète ou durable, avait à l'origine le plus compté d'hommes libres, le moins de serfs dans les campagnes. Mais la chiite des anciens comtés, puis celle des duchés, de la vieille et libre organisation germanique, la naissance des nouveaux états, de la chevalerie, la chute de l'empire enfin, tout tourna contre eux. La liberté personnelle ou communale ne se conserva plus au milieu du débordement de la féodalité allemande que sur quelques sommets, ou dans des coins obscurs, au milieu des Alpes de la Suisse et du Tyrol , au fond de quelques vallées du Wurtemberg et de la Saxe, sur le rives de la Frise et chez les Dithmarses. Les hautes montagnes des Alpes avec leurscrêtes neigeuses, leurs pentesrapides, leurs affreuses gorges, leurs inacessibles rochers, leur pauvreté surtout, n'étaient guère faites pour tenter ou accueillir la domination féodale. L'empereur seul, maître souverain de la terre, atteignait jusquelà, mais sans tenir à ce que son autorité y prît des racines bien profondes. Sous cette protection éloignée et peu pesante, soustraits aux tentations des serviteurs zélés ou de princes ambitieux , les vieux propriélaires d'un sol conquis sur le roi, aux bords du torrent ou au milieu des forêts de sapin, isolés dans leurs clairières, ou réunis dans une petite vallée qui avait un lac pour fond et une enceinte de rocherspour couronne, conservèrentlibres leur personnes et leurs biens. L'empereur dont leur parlait le voyageur égaré dans ces solitudes et Dieu dont les entretenait le missionnaire étaientleurs seuls maîtres, (irâce à des conditionsàpeu près semblables, et à la conservation de la vieille constitution germanique, avec ses comtes et ses dizainiers, magistrature

des anciens jours, quelques parties de la Saxe et du Wurtemberg avaient garde le même privilège. L'ingratitude du sol de la Frise orientale et du pays desDitlimarses coupé de tourbières, de sables et de marécages, menacé des débordements fréquents de la mer du Nord, avait rendu aux habitants de ces contrées les mêmes services. Quand le sol rendu plus enviable grâce à des travaux de terrassements et de digues tenta les comtes de Hollande, l'évèque d'Lîtreclit et quelques autres princes, ils surent même retrouver poui' le défendre le courage et la patience qu'ils avaient eus pour le conquérir. Ils vivaient encore à cette époque libres et heureux sous leurs juges et tribunaux populaires dressés à côté de l'Église, sans craindre les contlils du temporel et du spirituel, sauf la malheureuse affaire des Slédinger, qui avait coûté la vie et la liberté à une partie d'entre eux. Les différents cantons pour mieux se défendre et s'accorder s'étaient même confédérés par députés sous l'ombrage du vieil arbre d'Upstal et avaient rédigé là un code, qui avait force de loi dans tout le pays et établissait la facilité et l'égalité des rapports civils et commerciaux le long de cet heureux rivage.

L'exempledesvilles jouissant d'une certaine liberté après tant d'etïorts et la possibilité de s'y réfugier, de s'y cacher pendant un an pour échapper aux misères du servage, restait seul comme espérance, ou comme refuge, au reste des paysans de l'Allemagne, qui avaient perdu plus ou moins complètement la propriété de leurs personnes ou de leurs biens. Encore les seigneurs voisins des villes réclamaientils souvent à temps et même obtenaient-ils au-delà du temps légal leurs fugitifs ; et les villes elles-mêmes n'étaientelles pas toujours disposées, quand elles étaient un peu

iS LE GRAND INTERRÈGNE

populeuses, à recevoir de nouveaux habitants, dans leurs faubourgs, et à la condition qu'ils possédassent un certain pécule.

Le servage avait cependant ses formes et ses degrés qui, selon les contrées ou selon les ressources des paysans l'éloignaient plus ou moins de la liberté. Quelques paysans, ayant gardé la possession de leurs terres comme alleux et pouvant entretenir des chevaux, fournissaient des charrois et payaient une certaine redevance contre la protection seigneuriale ; d'autres, tenant leurs terres en tiefs et entretenant des bœufs devaient, en certains temps de l'année, des services personnels, outre les tailles; les plus malheureux, serfs véritables attachés à la glèbe, ne possédaient rien en propre. Le bailli du seigneur faisait justice haute et basse sur tous; les plus belles bêtes du troupeau, les primeurs de la saison, la cave la plus grande étaient pour le patron ou le maître. L'oiseau dans l'air, la bête au taillis, le poisson dans le courant relevaient directement du seigneur. Seul il avait droit au pigeonnier, et le paysan ne pouvait toucher un chien de lameute qui brisait dans sa course la moisson sur pied. En général le servage en Allemagne fut cependant moins dur peut-être qu'en France ;i la même époque et la vie des paysans fut assez douce jusqu'à la fin duxv<= siècle; plus douce dans le sud-ouest où le paysan avait une certaine bonne humeur qui se retrouve dans ses légendes et dans le type narquois de l'Eulenspiegel (espiègle), il devenait lout à fait odieux quand on approchait de la frontière slave du nord-est. Là continuait à régner le proverbe : « Quand le « paysan obéit, il faut lui donner à manger du foin comme " à un bu.'uf, quand il résiste des coups commeàunàne. »

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