Tome VI
besoin; et il était rare que le coupable ne fût pas trouvé peu de temps après pendu à quelqu'arbre du chemin ; un poignard laissé sur le cadavre, faisait connaître à tous qui en avait fait justice.
On comprend à quels effroyables abus une pareilel institution pouvait donner lieu. Si elle rendit au commencement, chose contestable, quelques services dans un t» mps d'anarchie, elle devint bientôt entre les mains de ceux qui en disposaient, un refuge pour l'impunité et un instrument de persécution. Au xv siècle, quelques empereurs tentèrent d'utiliser ces cours en les réformant. Mais l'organisation était défectueuse. On repoussa bientôt l'association de la Saint»^ Vehme comme on l'avait d'abord recherchée. Les villes défendirent à leurs magistrats de se faire initier. Les empereurs restreignirent le ressort et la juiidiction du célèbre tribunal, quand l'ordre légal fut un peu rétabli ; et la Sainte Vehme qui avait tenu quelque temps toute l'Allemagne sous une sorte de terreur et sous le patronage de laquelle on avait voulu mettre la paix fut enfin, après s'être enfoncée de plus en plus dans la bizarrerie et le mystère, poursuivie comme une conspiration coupable, contre la justice et l'ordre public.
Les licrues
Mieux avisée, la grosse bourgeoisie des villes allemandes trouva un meilleur moyen pour suppléer au défaut d'un pouvoir central et lutélaire, et assurer sur les routes
et dans leurs murs la sécurilé de leur commerce et de leur industrie. L'identité de leur position, la communauté de leurs intérêts, les nécessités même du commerce avaient établi de fréquents rapports entre les grosses maisons marchandes des différentes villes; elles possédaient les unes chez les autres des factoreries, des comptoirs; les n^archands avaient même entr'eux des liens d'hospitalité et de bons services. De l'union des grosses maisons marchandes, à l'association entre les villes qu'elles dominaient, pour atteindre tel ou tel but particulier ou général, il n'y avait pas loin. Le nom même de Hanse qui servait à désigner les diflféreutes catégories de marchands, dans une ou plusieurs villes, iinit par s'appliquer au fait même de l'association, de la ligue d'un certain nombre de villes, bien que la plus célèbre de toutes les ligues allemandes l'ait revendiquée toute seule. Déjà au commencement du siècle, en \îiQ, quelques villes de la Franconie s'étaient liguées contre les usurpations et la tyrannie de l'archevêque de Mayence; Hambourg et Lubpck, villes maritimes, dont la première commandait les villes de l'Elbe et l'auti-e, celles de la côte vendique, avaient déjà plusieurs fois réuni leurs navires pour réprimer la piraterie sur les cotes de la Balti([ue oi!i elles entretenaient un actif commerce. Sous la pression de l'anarchie toujours croissante, le fait se généralisa et s'étendit '.
C'est à l'année 1:241 que remonte le premier traité de ligue authentique, fait entre les deux villes de Hambourg et de Lubeck au nom de leurs associées et qu'on peut faire dater cette redoutable Hanse du Nord, cette Hanse teutonique par
' Sartorius, Gaschichle des hanseantisphen Blindes. Barphtold, Gesclùclilo der deulschen Uansa.
excellence qui arma les flottes les plus considérables, eut les relations commerciales les plus étendues du moyen ûge, fit trembler les rois de Danemark, de Suède, d'Angleterre, le grand maître de l'ordre teutonique, le grand duc de Moscovie, sans avoir recberché jamais autre chose, mais avec la plus jalouse ambition, que la domination et le monopole du commerce sur les mers du nord. En i253 les villes de Munster, Soest, Dormund, Lippstadl, deux episcopales, une impériale et une priricière, formèrent une ligue en Westphalie. En 12oi, un nommé Walpod qui, en 1247, avait proposé le premier d'établir une ligue entreWorms etMayence, {fœdus, eonnubium) chercha à y comprendre toutes les villes du Rhin pour assurer la libre navigation du fleuve, la sûreté des routes, y détruire tout droit de péage et conserver à l'aide de juges communs dans cette partie de l'Allemagne l'amour de la Sainte Paix. En Tannée 1^256, après deux ou trois réunions par députés, cette ligue fut scellée et comprit toutes les villes sises près du fleuve ou de ses affluents, par exemple Bâle, Strasbourg, Metz, Trêves, Heidelberg, Francfort, Wetzlar, depuis Constance jusqu'à Cologne. Les conditions jurées par serment solennel entre les confédérés étaient à peu près les mêmes dans les deux ligues. Unies dans le but d'assurer leurs propriétés, de réprimer le brigandage ou la piraterie sur les grandes routes, les fleuves ou les mers, de protéger les faibles, de secourirles pauvres et de maintenir la paix, les villes s'engageaient:
1° A attaquer en commun tous ceux qui rompraient la paix, par leur brigandage; au contraire, à ne jamais s'attaquer entre elles, mais à soumettre leurs différents à un tribunal d'arbitre constitué à cet effet;
2° A décider en conseil commun et ù la majorité des voix leurs entreprises militaires, et à ne jamais fournir
armes ou provisions à ceux avec qui elles se trouveraient en j(uerre ;
3° A entretenir chacune, proportionnellement à leur population et à leurs richesses, une force régulière, en vaisseaux, chaloupes, infanterie et cavalerie, sans préjudice des besoins éventuels do la guerre ;
4» A constituer en commun et proportionnellement, par des impôts versés à la caisse de certaines villes et centralisées dans une caisse commune, aux frais généraux de l'association, des guerres, et aux secours que des malheurs particuliers pourraient rendre nécessaires à quelques-unes d'entre elles;
5° Enfin, à se réunir régulièrement à certaines époques pour aviser au maintien, affermissement, à l'extension et amélioration de ladite ligue.
L'utilité pratique de cette institution qui prenait en main le maintien de l'ordre^ miraculose et patenter, fut si tôt reconnue qu'en peu de temps, les unes après les autres, déjà associées, tantôt seules, tantôt par groupes, toutes les villes de l'Allemagne septentrionale, des côtes de la Baltique et de la mer du Nord entrèrent dans la Hanse proprement dite, et celles de l'Allemagne de l'ouest dans la ligue du Rhin.
Au tempsde sa plus grande splendeur la Hanse, comptera jusqu'à soixante-dix villes, des villes ou comptoirs sur le littoral de la Baltique, de l'Océan ou à quelques distance des côtes. Lubeck en resta la véritable capitale ; là était le conseil directeur de la ligue, les archives, la caisse commune ; autour d'elle ses premières associées, Hambourg, Brème, Wismar, Kostock, Stralsund, Stettin; Brunswick dans l'intérieur des terres lui rattachera la Saxe et le cours de l'Elbe et de l'Oder par les villes de Halle, Goslar, Gœt-
tingue, Hanovre et Slade, de Magdebourg, de Francfort sur l'Oder, de Brandebourg et de Breslau; Dantzick, à l'est, lui rattachera les côtes de la Prusse et de la Livonie, la Vistulc et le Niémen, par Thorn, Kœnigsberg, Kulm, Riga, Uevel et même dans l'intérieur de la Moscovie la grande Novogorod; Cologne à l'ouest lui donnait Munster, Wesel, Osnabruck, Groningue, Ulrecht, Amsterdam etjusqu'à Bruges, toutes les côtes des Pays-Bas, d'où elle regardera en menaçant l'Angleterre et Londres où il faudra bien lui donner un comptoir. La Hanse plongera ainsi dans le centre de l'Allemagne, commandera toutes les embouchures du Nord, et de ses deux bras étendus, du fond du golfe de Bothnie à la Manche, étreindra les mers où elle régnera en souveraine et ne voudrait pas souffrir d'autres vaisseaux de commerce que les siens.
La ligue du Rhin n'avait point de capitale, de centre fixe comme la Hanse. Les députés des villes se réunissaient selon les besoins à Worms, à Strasbourg, à Mayence, à Cologne ou à Bâle, plus souvent cependant à 'Mayence, la ville la plus centrale et sur le cours moyen du fleuve qui servait comme de grande route au commerce de cette contrée. Par les nombreux affluents de cette magnifique voie, à gauche, la Linlh, flll, la Moselle, à droite, le Neckar, le Mein, la Lahn, la confédération n'en associait pas moins tout le commerce de ce spacieux et navigable bassin avec les villes de Zurich, de Colmar, de Metz, de Trêves, d'Aixla-Chapelle, de Fribourg en Brisgau, d'Heidelberg, de Francfort, de Marbourg, d'Frfurth, de Fulde, de Bonn, etc. et tout près de soixante villes. La Hanse, qui commandait les bouches du Utiiii, pouvait fermer et ouvrir à son gré cet immense débouché. Grâce à la ville de Cologne (\w'\ faisait partie des deux ligues et pouvait leur servir d'intcrmé-
diaire, elles vivaient toujours en paix; mais la ligue du Rhin, sous le rapport du commerce, était dans un élat inférieur et ne paraissait qu'une annexe de la grande Hanse maritime.
La Hanse visait à devenir une puissance politique dont la mer fût le domaine et à concentrer entre ses mains le commerce des denrées du Levant, pour les répandre dans le Nord et celui des pêches du Nord pour les répandre dans le Midi. Elle fut souvent agressive sinon conquérante. La ligue du Rhin resta toujours plutôt une association de commerce en vue de la paix et du bon ordre. Par là, seulement, elle toucha quelquefois à la politique, mais elle y joua rarement un grand rôle. Les députés de cinquante-quatre villes, en l'année 1o^6, après la mort de Guillaume, jurèrent de ne reconnaître et de ne prêter secours à aucun empereur lorsqu'il y aurait double élection. Soixante-dix se vantent un jour d'avoir fait régner la paix. Mais la paix, la protection de V honnête et commun commerçant allemand (der gi'meine deutsche Kaufmann) est surtout leur but. Pendant le grand interrègne, elles tiennent des diètes ad honorent Dei^ ad communem utHitatem. Il y a des concilia e/r/Ya^a/n et comi7iiuiitatum, des confédérations; elles traitent avec des seigneurs [domlni) avec des chevaliers [milites), elles ont des milices ; elles délibèrent entre elles. Elles so.it cha'^.une un État. Elles sont un organe du corps germanique; elles y tiennent un rang, mais c'est tout. Pendant le grand interrègne, elles conçurent l'idée de proléger les biens de l'empire tombés comme en déshérence, de protéger l'Église, les clercs, la malheureuse classe des paysans, et même les Juifs, en leur interdisant, il est vrai, l'usure; mais leur vue était bornée, elles ne persistèrent point. La mission de l'empereur, protecteur naturel de
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tous ces faibles aurait pu échoii* h la meilleure, à la plus active partie de la société allemande; ruais les villes ne virent pas aussi loin, et ne visèrent pas aussi haut. Satisfaites d'avoir la banlieue qui les entourait, elles ne s'allièrent point avec la démocratie des paysans en les protégeant contre la noblesse ; elles se contentèrent de rejeter celleci hors de leurs murs, parce qu'il s'ayissait de puissants, et d'admettre les faibles dans le corps des bourgeois. Elles évitaient, en général les guerres avec les princes. Isolées comme autant d'états au milieu de l'Océan féodal, elles jouent rarement un rôle important, elles sont faites pour conserver la paix, pro paee eonsercanda. On comptait cependant avec elles : les ducs de Brunswick, de Saxe et le margrave de Brandebourg veulent, en i!2o6, tâcher de s'entendre avec elles pour l'élection d'un empereur. Au moins, plusieurs grands princes parviennent-ils à entrer dans leurs ligues pour faire jouir leurs sujets des bénétices de leur secours.
Il était naturel au moins que les grands maîtres de l'ordre teutonique qui avaient commencé derrière ces hardis marchands la conversion de la Prusse et de la Livonie, tinssent à conserver avec la Hanse une alliance qui tournât au profit de ces deux puissances. Le margrave de Brandebourg, le duc deMecklembourg, le landgrave deThuringe, les petits évoques du nord comptent avecla Hanse Les rois de Suède et de Danemarck reçurent d'elle des lois pour leur commerce extérieur. Sur les bords du Rhin, les archevéi|ues de Cologne, de Mayence et de Trêves, les évéques de ^\orms, Strasbourg, Bâle étaient bien forcés de suivre dans la ligue leur cité épiscopale. L'archevè((ue de Cologne cherche à intervenir entre les nobiles cices, les patriciens, et les ouvriers de petit métier ; il
n'en profite guère ; mais les ducs de Bavière, le margrave de Bade et surtout les nombreux petits seigneurs, répandus dans les contrées baignées par ce fleuve, furent trop heureux de se faire agréger à la ligue, qui tendait à englober avec Ratisbonne les villes du Danube supérieur, et de jouir de sa protection sous la seule stipulation qu'on ne leur débauchât point leurs paysans, portés à se réfugier dans les faubourgs et la banlieue des villes.
On ne saurait s'étonner que l'Allemagne sans chef, et plus morcelée que jamais, pendant le grand interrègne, ait abdiqué alors et pour assez longtemps le rôle souverain qu'elle avait ambitionné au moyen âge. C'est parce que ses empereurs se croyaient les successeurs et les héritiers des Césars romains qu'elle avait paru vouloir dominer avec eux TEurope chrétienne tout entière. Elle laissa échapper sans résistance tout ce qui ne lui appartenait pas par des liens étroits d'origine ou de sujétion. La Lombardie au-delà des Alpes, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence, au-delà du Rhin, lui devinrent de plus en plus étrangères; les rois de Danemark, de Pologne, de Hongrie, à qui les plus puissants empereurs seuls avaient pu faire reconnaître leur suzeraineté, s'alï'ermirent dans leur indépendance ; les princes qui, par leur position, avaient comme la garde des frontières, ceux de Brandebourg et d'Autriche par exemple cherchèrent seulement à conserver les limites de l'Eyder au nord, de l'Oder et de la Leitha à l'est. L'Allemagne n'avait plus qu'une seule unité, l'unité chrétienne, elle ne reconnaissait plus de chef unique que dans les choses de la foi; aussi est-ce comme chrétienne seulement et sous l'impulsion pontificale, que fidèle à la politique impériale, elle cherche encore à étendre hors de ses limites l'influence allemande; par exemple, au nord-est, oîi
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le troisième grand maître de l'ordre teiitonique, Henri de Hûhenlohe, à rinstii,Miion des papes, -et surtout avec le secours du roi Oltokar il de Boliême, achève la conquête et la conversion de la Prusse idolâtre, l'onde les villes et évéchés de Gulm et de Kœnigsberi;, et, sous la protection des vaisseaux de la Hanse, répand avec des colons de la Saxe et des Pays-Bas, la langue, le commerce et la civilisation germaniques dans ces contrées sauvages.
Ce ne fut point cependant un mal sans compensation pour l'Allemagne que d"être forcée de renoncer, par l'absence de ses empereurs, à ses chimériques espérances de domination au dehors, bien qu'elle perdît avec eux une garantie d'ordre intérieur. L'avantage qu'il y eut, en etfet, pour elle, à ne point perdre ses forces tant de fois déjà dépensées au-delà des Alpes, compensa fortement le manque d'une autorité centrale d'ailleurs fort affaiblie. C'est justement à cette époque que, dans son esprit au moins et dans ses mœurs, sinon dans sa forme politique, l'Allemagne prit celte cohésion et celte homogénéité morale qui lui a permis de rester unie comme nation, au milieu des plus grands morcellements et des plus grandes vicissitudes comme État. Preuve évidente que l'habitude et la nécessité de compter sur soi, l'indépendance à ses risques et périls, les fortes traditions et les mœurs solides sont des appuis aussi sûrs de la nationalité que les institutions politiques les plus stables et les mieux combinées! Cette absence de gouvernement central, général, cette anarchie ne fut pas si défavorable cependant qu'on pourrait le penser à l'Allemagne; et l'exemple du grand interrègne aurait pu autoriser la célèbre théorie du publiciste Proudhon. Étals grands et petits, laïques ou ecclésiastiques; grosses villes et villages, corporations riches et pauvres dans les unes et dans
les autres; chevaliers dans leurs donjons sur la crête de leurs montagnes; communautés de paysans libres ou non libres, derrière leurs haies, palissades dans les champs et les marais, ne comptant que sur eux-mêmes, vivent pour eux dans leur indépendance, s'arrangeant à leur manière, croissent et multiplient dans leur force, leur originalité et leur indépendance locale et forment un tout original, à la fois multiple et unique, avec un caractère intéressant et une physionomie non sans valeur. Plus rien, il est vrai, de général; point de hautes et fastueuses visées. L'horizon de chacun s'est rapetissé; ie but de la vie est plus h portée. L'empereur, transportant sa cour, une véritable horde de princes, de seigneurs et de chevaliers, ne vient plus s'abattre dans une ville, Mayence ou Worms, pour y tenir une grande diète, célébrer aux environs des tournois où figuraient toute chevalerie et toute poésie, et surtout pour y. convier toute la noblesse ù une de cesexpédilions au-delà des Alpes, du Rhin et de l'Elbe, qui, pour satisfaire son orgueil et prendre une couronne de plus, épuisaient les forces de la nation sans profit pour elle. Chacun s'agrandit, s'arrondit, s'enrichit pour soi, se gouverne à sa façon.
Parmi les plus grands princes, le roi des Tchèques, le Bohémien Oltokar II, prend la Moravie, l'Autriche même et la Carinthie ; le margrave de Brandebourg, de l'Elbe et des rives de la Sprée, pousse jusqu'à l'Oler oii il fonde une nouvelle ville de Francfort; l'ordre Teutoni(iue, sur les rives de la Baltique, soumet et convertit les Prussiens sauvages h grands coups d'épée et fonde Kœnigsberg. D'autres, comme les gros archevêques du Rhin ou les plus riches évèijiies ou abbés du Neckar ou de Westphalie, le duc de Bavière ou le comte palatin du Rhin, le duc de Luxera-
bourg, s'annexent ou mangent et digèrent les petits territoires d'alentour ; le burgrave, près de son château, ajoute le champ au champ et augmente le noml)re de ses serfs. Les villes aussi prennent de l'embonpoint en admettant dans leurs murs bastionnés et derrière leurs fossés ou sur leur territoire des paysans (Pfahlburger) dont elles font des citoyens et elles s'enrichissent grâce à leurs entreprises commerciales. Et l'ordre, la paix, la prospérité, la joie même, dans les cours princières oîi les chevaliers vivent, mangent en commun et joutent à l'envi, et dans les villes où les maisons de bois s'accumulent dans les rues étroites, et où s'entasse une population drue et remuante, gagnent à ces groupements nouveaux des territoires et des hommes autour d'une puissance locale plus forte et plus protectrice. Enfin le prince laïc sous sa couronne de duc et de comte, révêque ou l'abbé sous sa mitre, le chevalier, le ritter^ la lance au poing, le moine pèlerinant sous son capuchon, le riche marchand bien escorté sur la grande route ou dans sa maison à tourelles; le compagnon faisant avec ses outils et son léger bagage sa tournée d'apprentissage, le paysan même sur son sillon moins souvent ravagé ou grevé, vivent dans une indépendance relative qui ne demande rien à une autorité plus haute et qui tourne au profit de tous.
Chacun s'efforce en eftet, à sa façon, du plus grand au plus modeste, de faire régner la paix autour de lui.
Le roi de Bohême Ottokar s'appuie sur les Allemands, qu'il favorise même un peu trop au gré des Tchèques pour dompter la noblesse et civiliser son peuple. Les margraves de Brandebourg et l'ordre Teutonique soumettent à un joug de fer, dans les pays slaves qu'ils teutonisenl, leurs chevaliers, leurs bourgeois et leurs serfs. Dans la maison de
Wittelsbach, le comte palatin et le duc de Bavière s'appuient sur la petite noblesse. Le prince de Zœringen, dans la vieille Souabe, au plus épais fourré de la Foret Noire, et la maison de Luxembourg, dans la vallée de la Meuse, comblent les villes de leurs faveurs : la maison de Wurtemberg protège même les paysans. Les princes ou seigneurs ecclésiastiques, ici, s'entendent avec les bourgeois des villes et se chamaillaient avec la petite noblesse, etlà, s'entourent des chevaliers pour mater leurs bourgeois. Enfin, dans les villes, les patriciens des grosses corporations font plusou moins place dans le conseil de ville aux artisans des petites; et, au village, l'égalité et la douceur ne sont pas identiques dans les relations des propriétaires, des métayers ou des serfs, entre eux. En somme, malgré ces différences, princes, évêques, seigneurs et villes se font moins la guerre que lorsque les Césars et les anti-Césars, ou les grandes factions gibelines et guelfes les poussaient les uns contre les autres ; les ravages dont souffre le pauvre peuple sont moindres. Il n'y a point de grande querelle comme celle des Investitures ou des impérialistes et des papalins, seulement des querelles de voisins; et les nouveaux maîtres de la vie politique en Allemagne essayent, chacun chez eux, pour établir la concorde et la paix, de réunir de petites diètes de provinces (LancZ^ap-) ou de créer des tribunaux, composés suivant les traditions qui régnaient dans la principauté ; et ils y réussissent mieux que les empereurs dans leurs grandes diètes ou sur leur haut tribunal.
Ce n'est pas un âge d'or; il s'en faut. Le Bohémien Ottokar II, de la dynastie dos Premyslides, fait la guerre au duc de Bavière Henri pour lui ravir Passau et Ratisbonne, ou au roi de Hongrie Bêla IV, pour s'emparer de la Styrie et joindre cette province à l'Autriche. Un archevêque de Salz-
bourg, une puissante métropole aussi, du nom de Philippe, frère d'Ottokar, guerroie le comte de Gœrtz et du Tyrol, et celui-ci se venge sur le patriarche d'Aquilée qu'il enlève un jour et jette sur un âne, la tête tournée vers la queue de ranimai, pour le conduire en prison, ce qui n'empêche pas,' son adversaire Philippe, l'archevêque de Salzbourg, de se rendre un instant maîtredupatriarcliatd'Aquilée. Comment en finir avec tous ces conflits particuliers! Les deux iiéritiersde la maison de Wittelsbach, deux frères, le duc de Bavière Henri et le comte palatin Louis se chamaillent pour les limites de leur territoire, les droits et privilèges dont ils ont hérité. Les princes ecclésiastiques sont aux prises avec les bourgeois des villes ou avec leur petite noblesse.
Tous ces princes, au moral, ne sont ni meilleurs ni pires pendant l'interrègne que sous les anciens empereurs. Ottokar II n'avait pas d'enfants de sa première femme, mais beaucoup de bâtards. On sait les crimes du comte palatin Louis, et d'Albert le Cruel, landgrave de Thuringe et comte de Misnie. Les turbulents chevaliers surtout, dont le brigandage était la vie, font quelquefois rage quand maigres sont les récoltes ou rares le gibier et les occasions de louer leurs bons services et en tous temps ils enlèvent les femmes comme des mécréants. On cite un chevalier de Steinach.dans la belle vallée du Neckar, qui ne quittait jamais son armure et ne baissait oncques sa visière; un comte de Katzenellenbogen qui, de son château de Rhinfels, ne laissait passer bateau sur fleuve ou convoi sur route sans exiger péage. Un jour quatre seigneurs brigands, introduits au milieu de la population d'une petite ville dans un immense tonneau à vin, en sortent la nuit comme du cheval de. Troie et prennent les pauvres bourgeois à merci. D'autres bi'l-
gands de même espèce, au nombre de plusieurs centaines, s'associent, se cantonnent dans une forteresse de la Forêt Noire et sont longtemps la terreur de tout le pays, jusqu'à ce quêtes voisins se réunissent pour faire main basse sur ce nid de vautours et sur toute la couvée.
Dans l'intérêt de la paix, d'ailleurs, les États voisins ou de même ordre ne restent pas dans un isolement complet. Le Bohémien Ottokar II s'entend avec les margraves de Brandebourg et avec l'Ordre Teutonique contre les Slaves du Nord-list et fait autant de traités de paix avec son voisin de Hongrie, par crainte des Mongols, la terreur de ce temps, qu'il tente de prises d'armes. Les deux frères du Palatinat et de la Bavière finissent souvent par tomber d'accord et assurer la paix de la contrée, quittes à recommencer à la troubler. Il y a entre les États ecclésiastiriues assez d'intérêts communs pour les porter à se rapprocher les uns des autres et à se faire respecter parles laïques ; et les princes laïques et les évèquesou abbés, qui résident dans les villes, ont trop d'intérêts communs avec leurs bourgeois pour ne pas s'entendre aussi et faire des conti-ats qui les accordent. Il n'y a point une confédération générale, mais des ligues particulières. Les remuants chevaliers de certaines contrées forment, de château à château, des associations, autant pour se défendre que pour attaquer et faire I.eurmain. Enfin et surtout, les villes qui ont rejeté hors de leurs murs l'autorité, sinon la personne de leurs seigneurs ecclésiastiques maîtres du territoire, ne sont pas toujours isolées comme des îlots au milieu des territoires princiers et de la population des campagnes; sous l'empire de certaines circonstances, elles se liguent entre elles afin d'échapper à la puissance féodale. Pour la sécurité des routes, le libre usage des fleuves et des rivières, elles entretiennent entre elles
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des liaisons d'hospitalité, fondent des comptoirs, factoreries, élèvent dans leurs murs des maisons de paix pour réunir et juger, ainsi qu'elles s'expriment, tout bon commerçant allemand.
Voilà la nouvelle Allemagne émancipée du grand empire allemand tombé. Les territoires des princes ecclésiastiques ou laïques, ceux des villes s'accoutument à une indépendance particulière. Chacun de ces états dispose pour sa protection d'une force militaire composée de chevaliers et de paysans armés, suffisante pour leur protection. De petits centres d'action, de vie, de culture s'élèvent autour du château héréditaire, ou de la maison de ville; autant de petites capitales d'état. La force, l'intelligence du corps germanique que les empereurs dissipaient avec une prodigalité inutilement superbe dans des expéditions lointaines d'ambition ou de mystiques croisades devenues promptement légendaires, ou qui s'évaporaient dans les annales béates des moines, dans les chants passionnément chevaleresques et les poèmes chimériques des Minnesœnger^ se ramassent, se solidifient maintenant sur certains points choisis de la terre allemande; les villes ont leur Meisiersœnger. En passant de la tête monstrueuse qui absorbait tout aux membres mieux nourris, la sève produit une nouvelle végétation matérielle et morale plus avantageuse à tous. Les principautés sont plus denses, mieux constituées; leurs petites cours plus fréquentées, plus vivantes ; les villes sont plus riches, plus industrieuses. Les différentes classes librement rapprochées se pénètrent plus les unes les autres, et cette pénétration mutuelle engendre des mœurs grossières encore mais plus égales, plus honnêtes et plus saines. Délivrée de l'empii-e universel qui était successivement saxon, franconien ou souabe, l'Allemagne devient
plus allemande. La patrie allemande, le Vaterland n'est pas mort; mais la force de l'Allemagne, au lieu de se concentrer dans l'Emporeur et de se dépenser inutilement à poursuivre un but chimérique, reste au moins au dedans, quoique divisée, entre lesmains des provinces et des villes; elle passe de la tête qui n'en tirait nul profit aux membres qui savent l'employer.
Les princes laïques et ecclésiastiques deviennent le centre de petits états oîi ils s'efforcent de faire régner l'ordre, groupent autour d'eux ou soumettent à leur autorité autant de petits seigneurs et de petites villes qu'ils peuvent. Ue petites cours princières, images affaiblies de la cour impériale, mais vivantes avec les chevaliers vassaux du prince qui mangent en commun, se réunissent pour quelques tournois, quelques passes d'armes ou pour vider une querelle avec un voisin rattachent la petite noblesse au service du maître. La grande école des Minnesœnger cesse en même temps que le haut empire. Le dernier, Henri de Misnie, surnommé Frauenlob (l'ami des femmes) par ce qu'il leur consacra les derniers chants de la poésie du moyen âge, est déjà singulièrement fade et pédant. Lorsque les dames de Mayence, en 1318, portent avec larmes son pauvre corps de sa maison à sa dernière demeure et font des libations de vin sur son tombeau, c'est le dernier des Minnesœnger qu'elles accompagnenL
Il ne faut cependant pas prendre à la lettre les plaintes que ces poètes font du monde parce que le monde les quitte :
« Plût à Dieu, disent-ils, (jue l'Allemagne eiit encore des « empereurs comme les Frédéric ;de leurs temps tlorissaient « les troubadours, les chevaliers, les conteurs ; de leur « temps les dames et damoiselles, cavaliers et écuyers se « rassemblaient avec autant de confiance que les oiseaux
To.ME VI. 6
8rî LK GRAND INTERRÈGNE
« qui mangent dans la main. Aujourd'hui on se fait honneur « de voler des bœufs et des brebis, l'hospitalité n'est plus « pratiquée, la liberté est détruite. Partout on aime la dé- « vastation, on ne voit que ruines en tout lieu. Comment un « noble peut-il déshonorer sa famille pour un misérable « intérêt d'argent? Comment peut-il sourire avec dédain « quand on lui rappelle ce vieux dicton, quHl n'y a pas de « noblesse sans magnanimité f » Les empereurs n'ayant jamais pu réussir à faire régner l'ordre en grand, il est heureux qu'il s'établisse en petit sous la protection des états; puisqu'il n'y a plus d'institution générale, centrale, il est bon qu'il s'en forme de particulières et de locales. La justice qu'essayent de faire régner les princes dans leurs judiela proome^a^/aremplacequelquefoisavantageuseraent la justice impériale, impuissante parce qu'elle avait trop à faire ; et les petites diètes que le prince composait de la noblesse et même de la bourgeoisie de son petit état ont plusd'eflicacité pratique que les anciennes diètes impériales.
Sans doute, cette politique est moins grande, plus étroite que celle des Hohenstaufen ;ilya même guerre encore entre les princes ou états rivaux; mais n'y avait-il pas eu souvent guerre enlre les plus puissants empereurs et leurs grands vassaux? La paix aux Églises, aux villes, aux routes ne règne non plus ni toujours ni partout, mais trop souvent le droit du poing, comme on disait alors. L'indomptable indépendance ou pour mieux dire le brigandage de la petite noblesse des burgraves n'a pas désarmé ; en avait-il été autrement sous la pompeuse et trop souvent vaine autorité des anciens empereurs? On pourrait peut-être soutenir qu'il y a moins de guerres faites et moins de sang répandu pendant le grand interrègne qu'il n'y en avait eu sous aucun empereur des grandes dynasties. Le brigandage des petits
seigneurs châtelains ou burgraves perd même du terrain; menacés par les grands princes ou les villes, ils jettent entre eux les fondements d'alliances, de confédérations devenues plus tard célèbres qui sont déjà un sacrifice h leur farouclie liberté. Les ligues des villes commencent d'ailleurs à abattre sur les hauteurs tous ces nids de vautours dont on trouve encore aujourd'hui tant de ruines que l'antiquité pare d'une certaine poésie.
Lettres et arts
A part ces exceptions, la société est en progrès malgré l'anathème que les derniers Minnesœngers jettent sur elle. 11 s'établit des liens solides et durables entre les nouveaux princes et leurs peuples heureux de se sentir protégés et d'appartenir à quelque chose de fixe et de réel. Princes laïques et ecclésiastiques s'accoutument à une liberté qui n'exclue cependant pas entr'eux toute solidarité d'intérêts; vassaux et sujets de toute contrée se plient à une dépendance particulière qui n'étouffe pas le sentiment d'une même origine et d'une pairie commune; et c'est ainsi qu'à défaut d'une institution concentrée qui égalise et unifie tous ses efforts et toutes ses ressources, l'Allemagne se fait une vie multiple, variée, diversement répandue sur tous les points de sa surface, sans cependant perdre l'homogénéité qui fait d'elle une nation.
C'est à cette époque que se développe, surtout avec les villes, le plus original et le plus puissant clément de cette
Allemagne nouvelle. Les villes de Strasbourg, de Cologne, d'Aix-la-Chapelle peuvent bientôt met're en bataille vingt mille hommes armés; Nuremberg compte cinquante mille habitants jouissant du droit de bourgeoisie. Le commerce, l'industrie jettent dans leurs murs d'immenses richesses. L'art, qui est le luxe des époques qui s'enrichissent, ne se fait point faute de fêter cette vie nouvelle. En attendant la maison de ville pour la réunion du conseil et les bureaux de l'administration de la cité, les contributions desévèques, des princes et des bourgeois, qu'une foi religieuse unit et rapproche plus étroitement que la foi impériale éteinte, élèvent, grâce aux loges allemandes des francs-maçons qui remplacent les anciennes confréries des moines bîîlisseurs, ces vastes nefs des cathédrales qui ne sont alors pas seulement des lieux de réunion pour la prière, mais comme autant de places publiques couvertes, des forum, des agora, pour la vie politique populaire. On peut le voir aux belles et riches églises, qu'élèvent alors les villes naissantes. Les chefs-d'œuvre de l'art vraiment gothique ou ogival en Allemagne datent de ce temps et sont dus aux bourgeoisies alors maîtresses. Le dôme de Cologne qui devait èlre la merveille du gothique en Europe pour la hardiesse et la grandeur est commencé en 1248. Le chœur qui a été longtemps à lui seul une église avec sa voûte et ses arceaux, si délicats, en attendant l'achèvement de l'édifice, est terminé au commencement du xiv siècle; l'archevêque Henri de Birnebourg le consacre; il confond déjà l'imagination parla hauteur de sa voiîle et la délicatesse des arceaux qui la soutiennent. Les tours qui n'ont pas atteint le tiers de leur élévation et les points d'appui intérieurs de la nef qui n'avait encore ni ses contreforts ni .<;a couverture, seront beaucoup plus longtemps à arriver oix ils en sont
restés longtemps. C'est le patriotisme unitaire de l'Ailemagne cependant qui achèvera au xix« siècle ce que la foi bourgeoise du moyen ilge avait commencé ! Plus heureuse, dans la ville de Strasbourg, grâce au maître Erwin de Sleinbach , chef de plusieurs générations d'artistes toutes dévouées au même art et fidèles au même plan, la cathédrale dresse les orgueilleuses ogives de sa nef à la suite du chœur byzantin des siècle précédents, projette pour former les deux bras de la croix, ses deux chapelles avec leurs portes latérales, élève enfin dans les airs, au-dessus des broderies de pierre de son portail, celte unique tour qui pour la hauteur fut longtemps sans rivale. Alors aussi la ville franconienne de Nuremberg, qui occupe comme le centre de l'Allemagne, se double en moins d'un siècle. L'enceinte qui entoure, sur-la rive droite de la Pegnilz, ses habitations groupées au penchant de la colline du Nord autour de l'église byzantine de Saint-Sébald, ne suffit plus; il faut construire une autre enceinte pour protéger, sur la rive gauche et sur la colline du sud, les bizarres pignons, les encoignures ouvragées qui pendent siir les façades des nouvelles maisons de bois surmontées de leurs immenses toits rouges percés de plusieurs étages de lucarnes. Pour les besoins de cette nouvelle population s'élève en peu de temps le portail de Saint Laurent formé d'une seule grande ogive encadrée de deux tours décorées à leur extrémité d'un treillage de pierre, et cette nef toute ornée de ces chefs-d'œuvre de la sculpture et de la ciselure sur bois que l'industrie particulière de Nuremberg y a coquettement étalés.
Ces chefs-d'œuvre ainsi que ceux qui s'élèvent à Ulm, Fribourg, Hatisbonne, elc, dus alors à celte puissante corporation des francs-maçons qui a émancipe l'architecture
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des confréries monacales en même temps que des principes byzantins et qui a, en Allemagne, sa maison mère à Ulm et ses loges principales à Cologne, à Strasbourg, à Vienne et à Zurick. L'organisation de cette vaste corporation, ses initiations, ses conditions sont, comme ses procédés mêmes, presque hiératiques, comme il convenait à un pareil art. Mais ce qui donne une certaine solidité, une vraie consistance aux mœurs bourgeoises de TAllemagne du moyen âge, c'est le sérieux qui préside à la formation, au maintien de toutes les alliances ou associations de marchands qui se sont formées de ville à ville, et même de ces nombreuses corporations de petits métiers, forgerons, charpentiers, etc., renfermées dans une seule ville. L'hospitalité, la fidélité aux engagements sont les conditions les plus sacrées des patriciens; une sévère hiérarchie entre les maîtres et les compagnons maintenue par des droits et des devoirs réciproques des patrons et des apprentis, des parrains et des tilleuls est la règle des seconds. La solidité des confédérations entre les villesdépend de l'observation de ces conditions entre les marchands et la prospérité paisible de l'industrie, de l'obéissance à ces règles entre les métiers. Ainsi, les villes s'entendent pour proscrire l'usure tout en prenant les Juifs sous leur protection et réussisent mieux que l'Église dans ces deux tentatives contradictoires ; ainsi les corporations se montrent très scrupuleuses, au commencement surtout, sur l'admission de leurs membres et sur le passage des degrés inférieurs aux degrés supérieui's de la hiérarchie; les enquêtes sur les mœurs du récipiendaire, les conditions qu'on lui impose, les recommandations qu'on lui fait et qui se retrouvent dans les curieuses et naïves formules qui plus tard, il est vrai* perdirent de leur efficacité, témoignent de l'influence morale que ces vieilles coutumes exercçnt
sur les mœurs en même temps que sur l'industrie. La poésie et la littérature en sont une preuve. Les chevaliers poètes, au lieu de répéter de banales pourparlers d'amour, échos des nations voisines, ou de ressasser les thèmes usés des légendes empruntées à la France ou à la Grande-Bretagne, présentent à leurs princes dans leurs chroniques rimées [Reimekronik) leur histoire d'hier : les villes écrivent elles-mêmes leurs annales ou rédigent leur droit en langue allemande. Les moines de Saint-Gall euxmêmes continuent, en allemand, le récit commencé en latin des querelles de leur couvent avec les évéques de Constance ou de Bâle et le seigneur Rodolphe de Habsbourg. Quelques livres ou quelques poésies populaires, fruits de l'école des maîtres-chanteurs (Meistersœnger), poètes bourgeois qui succèdent alors dans les villes, quoiqu'avec moins d'éclat, aux Minnœnger, aux poètes des châteaux, sont une nouvelle preuve de la forte honnêteté et de la verdeur morale de ce temps. C'est la sagesse pratique de Freidank (Freidanks Beschéidenheiten), recueil de sentences et de proverbes moraux à l'usage de la vie ordinaire qui rencontre alors en Allemagne le succès et l'influence d'une sorte de bible laïque;c'est Xa courrier de Hugo de Trimberg (Trimbergs-Renner), maître de l'école de Sainte-Marie à Bamberg, qui, chemin faisant, à travers l'Allemagne, corrige d'un ton satiri({ue et sous l'inspiration d'une morale qu'il emprunte aux livres saints, les défauts et écarts des différentes classes de la société, depuis ceux du seigneur ou du clerc qui oublient que leur premier devoir est de maintenir la paix et deprêcher d'exemple, jusqu'à ceux de l'échevin qui corrompt la justice ou du compagnon qui oublie près du pot de bière les recommandations du parrain au jour de la réception ^
* Gervinus, Gescliiechle der deutschen Dichtkunsl.
Spectacle intéressant, plein de vie, de variété et d'indépendance qu'offre l'Allemagne de cette époque! Le prince laïque sous sa couronne de duc ou comte, l'évèque-prince sous sa mitre, le noble chevalier plus fier dans son donjon que s'il était prince, le moine qui ne relève que du pape dans son couvent, le riche marchand dans sa maison à tourelles au milieu de ses meubles de Dois ciselés et plaqués d'argent, le compagnon qui va de ville en ville avec ses outils et son léger bagage, ça et là même le paysan maître de son sillon ou ne devant qu'une légère dîme, se croisent ou se meuvent dans le cercle d'obligations librement acceptées; ils n'ont de joug commun que celui de la foi, et d'autre seigneur unique que le pape qui a hérité souvent du pouvoir de l'empire en Allemagne après l'avoir détruit.
Mais le pape et le dogme sont encore tout-puissants dans le pays que Charlemagne a si difficilement converti et qui s'est levé souvent plus tard à la voix des papes contre ses empereurs. La chute des Hohenstaufen a décidé en faveur du Saint-Siège la querelle des investitures agitée depuis Henri IV; du même coup l'Allemagne a perdu l'Italie et est tombée spirituellement dans la dépendance complète de Rome. En l'absence de toute autorité politique centrale, le pape confirme seul aux puissantes prélatures, divise ou réunit à son grêles évéchés, exerce son contrôle, son droit d'appel et lève parfois des armées. L'Église allemande ne s'y oppose point ; elle sait qu'au milieu des puissances laïques qui la jalousent elle n'a plus de protection que dans Rome. Le droit canon l'a emporté décidément en Allemagne sur le droit impérial.
Dans le pays où l'Église aie plus de puissance temporelle elles plus riches propriétés, la foi règne également en maîtresse ; les doctrines des Beghars, des Albigeois, des Pa-
tarins qui ébranlent les Pays-Bas, la France, l'Italie ne trouvent presque point encore d'accès en Allemagne. Les couvents de tous ordres, des nouveaux surtout, franciscains, dominicains, auguslins, fondés au milieu des dernières luttes, y fleurissent en paix. Le prêtre est bien le maître des consciences et des esprits. Quoique le christianisme ne soit pas bien vieux en Germanie, chaque ville, chaque village trouve son saint et son patron. Nulle part la légende n'est aussi universelle et aussi féconde ; l'Allemagne reçoit et refait à son usage celle des pays romains et y ajoute les siennes ; chez les descendants de ces Germains qui reconnaissaient dans la femme quelque chose de divin, le culte de Marie est porté alors à son apogée; c'est \h qu'il domine plus tôt que dans les républiques d'au-delà des Alpes; la Madone n'aura que bien plus tard la même puissance en Italie. Elisabeth n'est pas la seule de ce temps qui mérite d'être canonisée, il faut y joindre encore Sainte Hcdwige de Silésie et Sainte Gertrude de Mansfeld.
Foi naïve, peu mêlée d'examen et de science! l'Allemagne est encore le pays où l'on cultive le moins les lettres. Elle n'a point d'université; quelques couvents seuls, Fulde,Saint- Gallont conservé la culture qu'on avait essayé d'y introduire dans les premiers jours. Le moine franciscain Berthold, natif de Winterthur, en Suisse, qui entraîne les populations après lui, est un prédicateur tout populaire, sans appareil de lettres et d'études. La scolastique, si bruyante en France et en Italie, n'a presque point d'échos en Allemagne ; la rêverie solitaire porte seulement au fond des couvents quelques fîmes à un mysticisme sans danger ; témoins Hugo comte et abbé de Saint Victor pour qui la lutte de l'homme contre le péché est un chevaleresque combat; Honorius de Bâle qui voit dans l'âme un son de la divine
harmonie, et Robert de Duez qui voit les trois personnes de laTrinité se révéler successivement dans les différentes époques de l'histoire humaine. Albert le grand, de la noble famille Souabe de Ballenslœdt, le seul scolaslique célèbre, qui professa à Paris et à Cologne sur Aristole, et se démit de son évêché de Ratisbonne pour retourner à ses études, eut plus d'influence en France et en Italie que dans son propre pays. La théologie comme les édifices publics, comme la littérature du même temps, sont bien alors l'expression des mœurs nouvelles de l'Allemagne du grand interrègne, homogène, comme sa race, malgré la diversité infinie de ses classes et de ses États librement unis sans empereur. Malgré quelques écarts qui affirmaient encore leur indépendance, États et individus, vivent dans le respect de leurs droits réciproques, dans l'amourde la paix, du travail et dans la jouissance de la prospérité que l'une et l'autre engendrent. 11 s'y fait une confédération d'états et de classes ; il n'y manque qu'une convention écrite, une sanction dont elle croyait dans sa confiance pouvoir se passer, et qui lui eût peut-être épargné de recourir encore à l'institution impériale pour affermir son unité sinon pour s'assurer plus longtemps l'aisance et la paix.
Après tout, de notre temps depuis les traités de 18io, États et citoyens allemands aussi, sans empereurs, sous des formes et dans des conditions différentes, ont vécu d'une vie à eux; autonomes et jouissant d'une indépendance relative, ils ont joui d'une paix profonde au milieu du xix* siècle et, d'une façon souvent brillante, réalisé les plus réels progrès dans le commerce, dans l'industrie, dans larichesse, dans les sciences, les arts et les lettres. L'Allemagne y avait de plus une constitution fédérative ; mais celle-ci, mal faite et plus dangereuse peut-être que si il n'en avait pas eu, ne l'a
pas défendue contre le retour de l'Empire. C'est cette constitution fédérale, au contraire, qui a servi de prétexte à une rupture, à une guerre civile et qui a ramené les Étals en entraînant l'Allemagne dans des guerres d'ambition et de prépotence, à cette forme unitaire de l'Empire qui avait été autrefois si peu utile à l'Allemagne, si dangereuse pour l'Europe, et qui en est encore à prouver le bien qu'elle a procuré à la commune patrie et l'heureuse contribution qu'elle a apportée à la civilisation européenne.