CHAPITRE XXVIII
Rodolphe de Habsbourg, empereur et fondateur de la maison d'Autriclie '
Pourquoi les princes allemands, les seigneurs, l'Église allemande et les villes qui semblaient s'être accommodés si bien de n'avoir pour empereurs que des souverains de nom, des étrangers qui ne venaient même point ou venaient si peu en Allemagne; pourquoi, l'Anglais Uicbard de Cornouailles étant mort le 2 avril 127-2 et l'espagnol Alphonse de Caslille encore vivant, quoique réellement aussi mort pour l'Allemagne qui ne le vit jamais, les princes s'avisèrent-ils de vouloir se donner un empereur pour de bon, ou à peu près, et de le choisir cette fois parmi eux?
C'est que l'Allemagne, liDre, mais sans empereur, en était arrivée à ne plus priser la liberté agitée d'ailleurs qu'elle avait, et à regretter l'empire dont vingt années auparavant, après en avoir souffert deux cents ans, elle n'avait réellement plus voulu. Elle avait bien consenti, sans trop de déplaisir, à voir se détacher d'elle plusieurs royaumes, autrefois ses vassaux, (lui échappaient à sa suzeraineté exagérée : l'ancien royaume d'Arles ou de Bourgogne, dont les provinces commençaient à se mouvoir dans l'orbite de la monarchie française ; le Holstein qui retournait au Danemark, autrefois vassal, et les royaumes d(! Pologne et de Hongrie qui, désormais sous-
' OUo Lorentz : Dealsnhe geschicliie inn XIII und XIV Jahohundert ; diezeildergrossen interregnum mit besoudererRiiflcsiclil aiif OEstreich. \" liand.
traits à l'empire, vivaient par eux-mêmes, même l'Italie met la papauté qui revendiquaient leur complète indépendance. Mais ce n'était pas sans lui inspirer des craintes que s'étaient élevées deux nouvelles puissances sur ses frontières : à l'est , c'était la puissance , slave après tout, du Bohémien Ottokar II, qui, agrandie des provinces autrichiennes, s'appuyait sur le margraviat de Brandebourg et sur l'ordre Teutonique de Prusse, puissances féodales à base slave aussi; et, à l'Occident, c'était la maison de France qui, depuis Louis IX, remplaçait le Saint- Empire dans les préférences et l'estime de l'opinion chrétienne et européenne, et qui, par le frère du saint roi, le conquérant de Naples et de la Sicile, le célèbre Charles d'Anjou, se substituait, aux dépens de la papauté et des républiques italiennes de la Péninsule, à la prépondérance que les Césars allemands, surtout les Hohenstaufen, y avaient créée.
L'histoire de la papauté italienne et celle du Saint-Empire avaient été auparavant tellement mêlées, tantôt par leur intime alliance et le pacte qui les unissait, tantôt par les rivalités qui les divisaient, que l'inlérêt et la faiblesse de ces deux puissances devant la maison de France, semblaient maintenant les réunir pour relever l'empire déchu. Le successeur de saint Louis, Philippe III, héritant de toute l'autorité de son père, n'était pas loin d'ambitionner, dans l'impuissance à laquelle les deux fantômes d'empereur étaient condamnés, la couronne impériale. Il s'en ouvrit par ambassadeur à la curie romaine et il pouvait disposer de quelques cardinaux. Après tout, la couronne impériale, dans l'opinion du temps, était aussi chrétienne qu'allemande. Plus tard, Philippe le BeK quand les rois de France singulièrement grandis s'autorisaient aussi du souvenir de
Cliarlemagne, brigua sérieusement l'empire; ell'on sait que son oncle, Charles d'Anjou, vainqueur de Conradin, plus ambitieux encore que son neveu, vicaire impérial comme il s'intitulait en Italie, c'est-à-dire faisant fonction d'empereur, pacificateur de la Toscane, allié par des mariages au roi de Hongrie, au duc de Flandre, au prince de Morée, ayant la main partout, rassembla à plusieurs reprises ses flottes au port de Brindes, pour faire voile vers Constantinople et s'emparer de l'empire d'Orient chancelant depuis que se l'étaient disputé les Latins et les Grecs. H fallait à ce prince ambitieux, pour accomplir ainsi son rêve, le concours, l'appui de la papauté, et c'est pourquoi, après avoir obtenu en Italie l'élection de deux papes dociles à ses vues, quand les cardinaux effrayés avaient voulu se soustraire à cette pression ambitieuse et élire un pape national, indépendant de la France, il avait tenu deux ans le conclave prisonnier dans le palais de Vilerbe pour essayer de lui arracher par lassitude l'éleclion d'une de ses créatures. Mais c'était cela, justement, qui, en effrayant l'Allemagne et l'Italie, avait rapproché leurs sentiments et leurs intérêts, et arraché récemment au conclave tremblant, par l'intervention du peuple qui enleva la toiture du palais pontifical de Viterbe a(in de donner libre accès au Saint-Esprit, l'élection, en septembre 1271, d'un pape indépendant, Thédald de Vicence, qui prit le nom de Grégoire X; cet événement même amena, en Allemagne aussi, l'élection d'un empereur national, celle de Rodolphe de Habsbourg. Le choix de Thédald de Vicence était un événement auquel on ne s'était pas attendu. De noble naissance, un Visconli, de manirs pui-es, instruit non seulement par les livres, mais par des voyages qu'il avait faits en France, à Paris et en Angleterre, mais lassé des factions italiennes et
supportant mal de voir les Français, après les Allemands, en Italie, il était parti pour la Terre-Sainte, dans l'intention de faire au moins quelque chose pour la chrétienté. Surpris plus qu'un autre de son élection, il avait promis des secours à ceux (ju'il quittait et avait résolu de profiter de son exaltation, pour préparer une croisade qui tournerait au prolit de son pays de prédilection et servirait à la réconciliation de la chrétienté. Reçu avec honneur à son débarquement par Charles d'Anjou, il ne lui avait pas caché qu'il ne serait point à sa dévotion. Son premier soin, en etfet, fut de faire poser les armes dans Florence aux Guelfes et aux Gibelins, de favoriser la paix en Italie. Épris surtout de cette conception idéale du moyen âge, qui commençait à s'en aller pièce à pièce, il gémissait de l'impuissance des empereurs, et, croyant nécessaire à l'accomplissement d'une croisade, la restauration de la puissance impériale en Allemagne, il se mit aussi en devoir d'y travailler. La curie romaine ajoutait à sa conviction le poids des raisons politiques. Il n'y avait plus d'intérêt pour la papauté et l'Italie, à tenir l'empire allemand abaissé ou impuissant ; pour elles, c'était la maison de France qui était à craindre. Aussi Grégoire X, conformément à la volonté du collège des cardinaux, après la mort de Richard de Cornouailles, le 22 mars, dix jours après qu'il avait été consacré, avait-il refusé de reconnaître empereur Alphonse de Caslille, qui le lui avait demandé. 11 ne voulait pas voir, après les Français, les Espagnols en Italie. Ce n'était pas d'ailleurs sur un Castillan (ju'il pouvait compter pour une croisade en Terre-Sainte. Il se défida donc énergiquement à faire savoir aux princes allemands, que, s'ils ne se mettaient pas en devoir de donner un successeur à Richard de Cornouailles, il se chargerait luimême, comme des antécédents l'y pouvaient autoriser,
de nommer l'empereur. Les princes allemands, par les mêmes considérations que les cardinaux, étaient préoccupés de la même pensée. Tout concordait. Mais savait-on encore au juste, après un interrègne, comment on faisait un empereur?
Les Électeurs et l'Élection i
On était d'accord sur le droit des princes allemands à élire leur souverain {in constituendis regibus) et sur le droit du pape à confirmer l'élection, ou, s'il y avait double élection, à décider entre les deux élus. C'est ce que les précédents avaient établi, par exemple au temps d'Innocent III, qui avait prononcé entre Philippe de Souabe et Olton IV, sinon sous les derniers papes qui ne s'étaient point décidés entre Richard de Cornouailles et Alphonse de Castille. Mais à quels princes revenait l'élection ? Le temps n'était plus où, comme au x" et auxF siècle, tous les princes ecclésiastiques ou laïcs, même des abbés ou des comtes, avaient pris part à l'élection, les premiers sous la présidence d'un archevêque, les seconds sous celle d'un duc. Depuis, l'archevêque de Mayence, archichancelier de ÏM" lamagne, gardien etprocurateur du. royaume, l'archevêque de Cologne qui, de tradition, couronnait l'élu à Aix-la-Chapelle, et l'archevêque de Trêves, étaient parvenus peu à peu
' Otto Harnack, das Kurfiisteu coUegium bis zur Mille der vierzehnleu Jalirhuuder, Giessea 1883. — Der deulsche Reiclistag in den Jahreu, 1273-1278, von Elireuberg, Leipsig, 1883.