Tome VL
98 RODOLPHE DE HABSBODRG
à avoir la plus grande participation à l'élection et à évincer le reste de l'É^^ise allemande. Le nombre des princes laïcs aussi avait graduellement diminué, par l'éviclion du plus grand nombre en faveur des plus puissants : mais, au milieu des révolutions, plus sensibles dans la féodalité laïque, qui élevaient ou abaissaient les princes, et pendant les conflils entre Césars et anti-Césars, le droit de prendre part à l'élection ne s'était point fixé d'une manière aussi exacte et précise entre les principautés. Par exemple, si le comte palatin du Rhin semblait avoir remplacé dans l'exercice de ce droit les anciens ducs de Franconie et si le duc de Bavière le conservait encore, on avait vu quelquefois s'élever contre les droits électoraux du duc saxon, dont le territoire avait été bien démembré, tantôt le margrave de Brandebourg, lantùt même le roi de Bohême, si avantagé par Frédéric II, bien qu'il ne fût regardé, en sa ({ualité de Slave, que comme un membre extérieur de l'empire. En tous cas, le nombre des électeurs laïcs, dans les derniers temps, n'avait jamais été supérieur à quatre, et ce collège restreint jouissait, ainsi qu'on s'exprimait, du droit deprévoeaiion, c'est-à-dire de voter, avec les trois princes ecclésiastiiiues, avant les auties membres de l'empire présents, qui ne faisaient guèi'eque consentir.
Les documents législatifs ou historiques, qui essaient de constater la loi sans l'établir, semblent en outre reconnaître une certaine corrélation entre le droit de prévoter, pour les princes laïcs, et les offices qu'ils remplissaient auprès du souverain, surtout le jour du couronnement: la ballade de Schiller sur Rodolphe de Habsbourg a rendu cela célèbre. Le Miroir de Saxe, qui remonte à 1230, après les trois archevêques, cite comme électeurs le comte palatin en sa qualité à'éciujcr, le duc de Saxe en sa qualité de maréchal^ le
margrave de Brandebourg, comme chambeUan, et il place à côté d'eux, comme échanson, le roi de Bohême, sans en faire cependant un électeur. Albert de Stade, Saxon, qui est aussi une autorité, après avoir énuméré le Palatin, le Brnndebourgeois et le Saxon, chacun avec leur même office, cite le roi de Bohême comme échanson, mais en ajoutant qu'il n'élit pas, parce qu'il n'est pas Allemand {non eltgit quia Teutonieus non est).
Tel était l'état des choses, quand la papauté et les princes allemands se rencontrèrent dans la pensée d'élire un roi de Germanie, pour restaurer l'empire. Une sorte d'oligarchie de fait, composée des princes ecclésiastiques et laïcs alle^ mands les plus puissants, s'était constituée tacitement audessus de l'anarchie ou de l'indépendance des autres élats, pour agir au nom des intérêts communs, s'il était nécessaire; et il semble que l'élection d'un empereur était au premier chef un de ces intérêts.
A vrai dire, cependant, il y avait de grandes difficultés à créer un nouvel empereur. II n'y avait jamais eu de constitution monarchique eu Allemagne, pas plus que de constititution nationale d'Èlat. Dans la répulsion originelle que les Allemands avaient pour toute convention écrite et dans leur inaptitude à concevoir la politique d'une façon abstraite, il n'y avait jamais eu de loi établie pour la transmission du pouvoir, ni pour les rapports du roi avec le royaume, de l'empereur avec l'empire. Il n'y avait que des traditions, des coutumes qui avaient nécessairement varié, et sur lesquelles on pouvait discuter.
El d'abord la monarchie allemande avait-elle été élective ou héréditaire? Chaque dynastie nouvelle à son tour avait es^ sayé d'établir l'hérédité à son profit. Mais, d'une part, leur extinction rapide, successive, quand même ces empereurs
avaient préparé l'hérédité de leurs enfants en les faisant élire de leur vivant, avait obligé de recourir par trois fois à rélection: d'autre part, la papauté, élective elle-même, avait intérêt, ainsi que les princes allemands, à l'électivilé des rois allemands « in constituendis regibus ». Grégoire VII, dans sa lutte contre l'empereur Henri IV, avait affirmé avec quelques princes, comme un principe d'État, celui de l'éligibilité; c'était le caractère spécial, la prérogative particulière, singularis prerogativa, de l'empire, de se transmettre per electionem principum. Au moment de l'élection de Frédéric I" Barberousse, second prince des Hohenstaufen, Otton de Freisingen, disait que l'élection était Vapex imperii romani, et le couronnement et la confirmation par le pape son achèvement. Après Frédéric I", Henri VI, quoique eût voulu son père, avait été élu. Frédéric II avait été, à l'âge de deux ans. élu aussi par les princes du vivant de son père; mais, comme il était fort jeune, à la mort de celui-ci, Philippe de Souabe et Otton de Brunswick avaient été concurremment élus par leurs partisans. Invoqué comme arbitre, Innocent III avait reconnu le droit des princes à l'élection, mais constaté son droit à la confirmation, c'est-à-dire, en cas de double élection, à décider quel était le véritable empereur. Voilà ce que les antécédents avaient établi. En fait, quoiqu'il en fut en théorie, il y avait alors lieu à élection puisqu'on ne voulait plus d'Alphonse de Castille, dont la parenté avec les Hohenstaufen était fort
éloignée.
Mais, quels étaient les électeurs. .Avant les Ottons, et sous leur dynastie, les princes, les grands, c'est-à-dire surtout les archevêques, les ducs et leurs comtes avaient délibéré pour faire l'élection et l'avaient accomplie Colle délibération préalable est attestée par les écrivains contemporains.
Pour l'élection de Lothaire ^, tous les princes d'alors sans exception y prirent part. On a des détails assez précis sur l'élection deConrad II, le premier des Franconiens -. Les ecclésiastiques votent tous ensemble, rarchevêque de Mayence à la tète desecclésiastiqnes et le duc de Franconie à la tête des princes laïcs. L'archevêque de Mayence et les quatre ducs, ceux de Franconie, de Saxe, de Souabe et Bavière forment le premier noyau en date du collège électoral. Mais bientôt après, dans les cérémonies, l'archevêque de Mayence, l'archevêque de Cologne et l'archevêque de Trêves, qui est fait archi-chancelier des Gaules et qui joue un rôle assez considérable dans l'élection de Conrad III de Hohenstaufen en l'absence de l'archevêque de Cologne, prennent seuls rang dans le collège électoral et le reste du haut clergé est évincé- En même temps, par suite de l'arrivée au trône de la famille des Hohenstaufen qui possédait la Souabe et la Franconie et du renversement, dans Henri le lion, de la famille des Welfen qui avait réuni les duchés de Bavière et de Saxe, par Frédéric I" Barberousse, le comte palatin du Rhin, remplace dans les élections le duc de Franconie, et, à la place des ducs de Bavière et de Souabe, apparaissent le Margrave de Brandebourg et le duc de Bohême bientôt fait roi.
En 1198 à l'époque de l'élection de Philippe de Souabe et d'Olton IV de Brunswick, les deux élus envoyèrent au pape Innocent III les procès-verbaux de leur élection. Le palatin y marchait après l'archevêque de Mayence, et avant les deux autres princes ecclésiastiques ; le commun du clergé et le gros des comtes n'avaient point voté. Les deux com-
1 Perlz Script. T. XIL
2 Pertz Script. XI, 256, 259. Voir pour les détails notre troisième volume, élection de Lothaire, de Conrad II, etc.
pétiteurs invoquaient chacun ' des arguments de coutume différents. Innocent lit se prononça pour Otton en disant : « Quoiqu'une plus grande partie des princes se soient réunis en faveur de Philippe, un plus grand nombre de ceux que l'élection regarde, ad quos spectat eleetio, s'est prononcé en faveur (ï(){\.o\\,convenerant in Ottonem. Parmi les princes, il y en avait donc, aux yeux du pape, un certain nombre que l'élection regardait particulièrement, et la majorité de ceux qui jouissaient de cette prérogative faisait loi pour lui. C'étaient alors Mayence, Cologne, Trêves, Palatinat, Bavière. Était-ce là cependant une constitution ? L'empereur Frédéric II n'admit point un collège électoral qui, sans les autres princes, serait plus docile à la pression pontificale. Néanmoins l'idée du collège restreint, sembla prévaloir; les plus puissants votèrent avant les autres qui ne firent ((ue consentir. Mais, si les trois électeurs ecclésiastiques ne varient point, les électeurs laïcs varient. Lorsque Frédéric 11 fait élire son fils Conrad IV en 1:237, le Palatin et le Bavarois concourent ; mais, à la place de la Saxe qui n'est pas représentée, le roi de Bohème que Frédéric 11, dès liîltî. avait comblé de privilèges, vote comme échauson de l'empereur et quoique membre extérieur de l'empire; et Frédéric II demande l'adhésion du margrave de Brandebourg qui tient la place de l'ancien duc saxon. En 1246, le pape Innocent IV excommunie Frédéric II et provoque une nouvelle élection ; les électeurs ecclésiastiques seuls y figurent, c'est pourquoi on appelle l'élu le roi des prêtres (Pfaffenkœnig). En I-2i7 l'élection de Guillaume de Hollande provoquée par Innocent IV se fait très capricieusement , avec les deux arclievé(iues du Rbin, il y a les
i Voir noire ciaquième volume, p. 10 à 30.
évèques de Munster, de Ti'cves et do Strasbourg, un duc de Brabant, et un comte de Gueldre, au lieu des princes de Saxe, de Bavière ou de BrandeJjourg. Quelques-uns de ceux-ci adhèrent un peu plus tard.
L'élection qui suit la mort de Guillaume de Hollande est intéressante, lors de la compétition de Bicliard de Cornouailles et de Alphonse de Castille.' On sait comment ils avaient été élus. Mayeiice, Cologne et le Palatin avaient volé pour le premier; Trêves, Saxe et Brandebourg pour le second. Trois électeurs contre trois. Le roi de Bohême, échanson, n'avait pas voulu départager le collège, électoral comme septième. Urbain IV invoqué avait aussi décliné la mission d'arbitre exercé au temps d'Innocent III ; il ne s'en sentait plus la force sans doute. Il avait déclaré que les sept princes sus-nommés, en y comprenant le Bohémien, avaient seuls le droit d'élire sans se prononcer en faveur de l'un de ceux qui s'étaient partagé les voix. Le pape, comme Oltokar II, aimait mieux voir l'empire divisé, affaibli. En réalité à consulter les précédents, il n'y avait point eu, depuis les Ilotienstaufen, d'empereur légal. Nul n'avait eu la majorité. Le pape n'avait pas prononcé. C'est sans doute pour cela que Richard de Cornouailles était venu à peine en Allemagne et qu'Alphonse de Castillen'yétaitpoint venudutout. Dedroit et de fait, il y avait bel et bien interrègne; c'est avec raison qu'on donne ce titre à cette période quoiqu'on pensent certains écrivains récents. Mais, comment sortir de là? Certains électeurs avaient dit, à plusieurs reprises, que s'il y avait deux empereurs et que le pape refusât de prononcer entre eux, ils procéderaient au couronnement sans attendre l'examen et la confirmation du pape.
En fait, (luand il y avait vacance impériale, l'histoire et la tradition avaient toujours attribué l'initiative de l'élection
aux grands archevêques du Rhin. L'archevêque de Cologne, dès l'année 1256, avait pensé déjà à offrir la couronne impériale au prince le plus puissant qui fût sorti de l'anarchie de l'interrègne, àOttokar 11 de Bohême. Il n'est pas étonnant, quoique le fait ne soit point établi, que, en l'année 1272 déjà, au mois d'août probablement, l'archevêque Engelbert de Cologne soit entré encore en négociations avec ce prince, au sujet d'une restauration de l'empire, au cours de laquelle les puissants électeurs ne pouvaient manquer de marquer leur place. Mais, dans ce cas, l'initiative et le rôle principal avaient toujours appartenu à l'archevêché de Mayence. Or, à la tête de cet archevêché se trouvait alors un prince des plus habiles, Werner d'Eppenstein , qui ne voulait point laisser passera son collègue de Cologne l'honneur de faire un empereur. Il attira donc son voisin, le comte palatin, ^ranrf éeuyer, le 17 janvier 1273, au château de Lahnstein, à l'embouchure de la jolie petite rivière de la Lahn dans le Rhin, ainsi que les deux évêques voisins de Worras et de Spire et un seigneur souabe de petite noblesse, mais très remuant, un certain Frédéric lll, burgrave de Nuremberg, pour s'entendre avec eux et avec l'archevêque de Trêves et même de Cologne au sujet de l'élection future. L'archevêque pensait-il à faire élire le comte palatin? rien ne porte à le croire. En tous cas, cette initiative de Mayence devait déjà avoir eu une certaine importance puisque, le 5 février de la même année, des députés des villes du Rhin prêtaient appui à l'archevêque de Mayence en déclarant que colles-ci ne reconnaîtraient comme souverain « que celui qui serait désigné par l'accord [con'iorditer) des princes électeurs ». Celte précaution ne semblait pas inutile. Le frère même du comte palatin Louis, le duc de Bavière Henri, presque toujours en
désaccord avec son frère, ayant aussi des prétentions à l'élection, faisait dans le même temps, au commencement de 1273, un accord avec le roi de Bohême, qui avait été souvent son ennemi, pour agir en commun en vue de l'élection. L'archevêque de Mayence obtint cependant un premier succès. Il amena à une réconciliation, le 13 juillet, à Lahnstein encore, le comte palatin Louis et l'archevêque de Trêves qui avaient été récemment en guerre, et il obtint que celui-ci levât l'interdit pontifical que le premier s'était attiré au temps de l'expédition de l'infortuné Conradin. Dans celle même réunion, l'archevêque de Cologne s'entendit avec eux, sans doute pour convenir des garanties qu'ils pourraient désirer el obtenir du futur élu.
On a prétendu que le roi de Bohême Oltokar II, possesseur depuis quelque temps des provinces autrichiennes du sudest de l'Allemagne, aurait refusé la couronne impériale. Il ne paraît pas que les électeurs de la réunion de Lahnstein se soientjamais mis d'accord pour la lui offrir. En réalité, si l'opinion demandait un véritable empereur et un Allemand, elle ne le voulait point trop puissant. Le duc de Bavière, Henri, qui avait voulu s'entendre un instant avecOttokar, peut-être seulement par jalousie contre son frère Louis, n'oubliait pas que ce roi l'avait plusieurs fois menacé sur le haut Danube dans son duché et lui avait pris la ville d'/Egra. Il avait plus à craindre de lui qu'à en espérer. En réalité, Ottokar était un prince remarquable, mais fort ambitieux, et que l'on pouvait redouter d'avoir pour maître. Petit-fils parles femmes desHohenslaufen, il en avait l'ambition; destiné d'abord, comme cadet, à l'état ecclésiastique, il était d'une piété que les chroniqueurs ont peutêtre exagérée en nous le montrant des heures entières agenouillé dans les églises ; d'ailleurs très généreux pour
les couvents et grand collecteur de reliques. Dans sa cour de Prague, il entretenait une cour brillante avec sa femme Cunégonde, et nombre de grands officiers. Pourvu d'une grande cbancellerie, il avait pour conseiller l'évêque r>runo d'Ollmutz, un véritable homme d'État, comme il y en avait beaucoup alors dans l'Église. De sa personne, jeune encore, beau, le teint sombre, avec une bouche démesurée, de taille moyenne, la poitrine large, instruit, causant et rivalisant avec les docles, brave sur le champ de bataille sans être grand capitaine, Ottokar était surtout un diplomate rusé, habile et qui savait même faire servir sa piété et les bonnes relations qu'il entretenait avec la cour do Rome à ses fins politiques. C'est ainsi qu'après l'annexion de l'Autriche et de la Styrie, Ottokar H avait récemment encore pris le duc de Carinthie sans enfants sous sa protection contre l'archevêque de Salzbourg et le comte de Tyrol, lui avait fait faire un testament en sa faveur, était entré dans le Laybach et dans la province de Carniole, avait fait nommer par le pape comme baillis à Aquilée et à Salzbourg des créatures à sa dévotion, et était devenu ainsi le maître de celte belle et monlueuse contrée qui remonte du Danube jusqu'à la crête des Alpes pour descendre aux rives de l'Adriatique, comme duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie. seigneur de la Carniole et de la marche AVen-
dique.
Mais Ottokarll était, pour la véritable Allemagne, l'Allemagne du Rhin surtout, un prince étranger, extérieur à l'empire, un prince de la race slave contre laquelle les Allemands avaient déjà une profonde antipathie. Bien que, en eftet, il pariât plutôt l'allemand que le tchèque, qu'il s'entourât d'Allemands, clers ou chevaliers, et qu'il introduisît violemment les coutumes et les colons de l'Allemagne chez
ses sujets qui le lui reprochaient, il paraissait bien plutôt avoir pour ambition de fonder par des annexions un empire exotique sur la frontière orientale de l'Allemagne que de restaurer l'ancien empire allemand. Il n'avait pas caché l'ambition de faire ériger, en faveur de l'évêque d'Ollmulz, Bruno, fils des comtes do Schaumbourg, un siège métropolitain, pour soustraire Prague et en même temps son royaume à l'autorité de l'archevêque de Mayence, primat de la Germanie. Une seconde tentative de, croisade en faveur de l'ordre Teulonique contre le duc de Poméranie et les Prussiens rebelles et idolâtres se rattache chez lui à ce projet dont le succès eût récompensé ses conquêtes en pays slave et païen. On voit en effet Ottokar II et Bruno, en 1268, sur les bords de la Vistule, à la tête d'une armée composée de Bohémiens, d'Autrichiens et de Styriens. Mais après avoir passé le fleuve slave pendant la saison des pluies, ils tombent tous dans des marécages, sont obligés de revenir à travers la Pologne et la Silésie; et la cour de Rome, qui commençait à connaître ce souverain qu'elle avait protégé souvent^ quand elle craignait encore les Hohenstaufen, se garda de rendre plus grande encore une puissance déjà redoutat)le, en érigeant à Ollmutz une métropole indépendante, m pariibus injîdelium, pour des pays infidèles, qui n'étaient pas encore conquis.
Ottokar se rattrapa aux dépens de la Hongrie; car aucun pays sur la frontière orientale n'était à l'abri de son ambition. Depuis qu'il possédaitl'Aulriche, laStyrie, laCarinlhie, il n'y avait plus de frontières bien accusées entre ses possessions et le royaume de Hongrie. Ottokar s'était fait quelque temps l'allié de Bêla IV, en répudiant sa femme Marguerite, à laquelle il devait l'Autriche, pour épouser une petite fille de Bêla IV, du nom de Cunégonde. (le non-
veau mariage avait été célébré avec pompe à Prague ; on prétendait qu'en répudiant Marguerite il avait rompu avec son bonlieur. Après la mort (1:270) de Bêla, son successeur Etienne V, qui portait le nom du premier roi chrétien de Hongrie, furieux, disait-on, que sa sœur eût porté des joyaux de la couronne de Hongrie à Ottokar, avait entraîné les Cumans ses voisins, plus sauvages que les Hongrois, jusque sous les murs de Vienne. L'année même cependant oii les électeurs ecclésiastiques et le comte palatin se réunissaient à Lahnstein, pour faire un empereur, en 1272, Etienne V mourait et Ottokar II, suivi de Bohémiens, d'Autrichiens, même d'auxiliaires venus de Brandebourg et de la Thuringe, profitait de la minorité du jeune roi, un Ladislas, pour emporter Presbourg, Altenbourg, etc., et étendre sa domination à la limite même du Waag, non loin de la Leitha, qui sert de limite aujourd'hui à la Hongrie et à TAutriche réunies. Évidemment le roi de Bohême était ou trop puissant, ou trop étranger, ou trop occupé ailleurs, pour présenter aux électeurs du Rhin ou au pape les garanties qu'ils cherchaient. Il ne songeait qu'à l'agrandissement de ses États, à l'orientde l'Allemagne. On disait déjà de lui qu'il ne voulait obéir ni à pape ni à empereur ; et l'on pensait que, s'il devenait César, il voudrait imposer sa volonté à tout le monde. Ce n'était point là l'homme qu'il fallait.
Il y avait bien comme prince allemand, le comte palatin Louis le cruel, de la maison de Wittelsbach. L'archevêque de Mayence, Werner d'Eppenstein, proposa ce choix le 1" septembre aux trois autres électeurs. Mais dans une réunion qui eut lieu dix jours après, 11 septembre, il n'en fut plus question. Ce prince mélancolique, qui avait toujours sur la conscience l'assassinat de sa femme, refusat-il la couronne offerte? Parut-il aux autres encore trop
puissant ? N'y avait-il pas aussi à craindre contre lui l'opposition de son frère, toujours jaloux, qui prétondait aussi être électeur? Toujours est-il que, dans une nouvelle réunion électorale, le H septembre, les quatre électeurs convinrent seulement que si trois d'entre eux réunissaient leurs voix sur un candidat, le quatrième voterait avec eux. C'était là un grand point ; car les droits d'élection d'Ottokar de Bohême et d'Henri de Bavière étaient douteux, et il était probable que les deux électeurs de Brandebourg et de Saxe ne refuseraient point leur consentement. Mais à qui donc ces quatre électeurs pensaient-ils comme empereur? Contrairement à toute prévision, à deux seigneurs de renom, mais de médiocre puissance, qui étaient par cela même à leur convenance, à un Sigfried d'Anhalt et àun Rodolphe de Habsbourg. C'est ici qu'apparaît, dans cette élection, le rôle d'un des premiers ancêtres de renom de la famille royale et impériale actuelle de Prusse, qui a aujourd'hui remplacé les Habsbourg dans l'empire de l'Allemagne, le burgrave de Nuremberg, Frédéric III de Hohenzollern.
Ce Frédéric 111 de Hohenzollern était, comme Rodolphe de Habsbourg, un seigneur de moyenne noblesse. Burgrave de Nuremberg, peu puissant comme tel dans cette ville et parfois en démêlés avec elle, il avait en administration dans cette contrée des biens forestiers assez considérables qui appartenaient au domaine impérial tombé comme en déshérence. Voisin d'Oltokar de Bohême, qui domptait dans ses états la petite noblesse au protit des villes, ce qui ne faisait pas très bien voir celui-ci des seigneurs châtelains et chevaliers si nombreux en Allemagne, il pensa, sinon le premier, au moins le plus activement, à Rodolphe de Habsbourg dont il avait épousé une sœur et qui était de petite noblesse comme lui. Sans doute l'archevêque de Mayenne
connaissait Rodolphe de Habsbourg ; il avait fait avec lui un voyage en Italie, à Rome, où il l'avait présenté à la cour pontificale; et le caractère de Rodolphe avait frappé l'archevêque qui pouvait voir en lui une créature brave, intelligente en même temps peut-être que docile et reconnaissante à mettre sur le trône. Mais ce fut Frédéric de HohenzoUern qui s'entremit et devint l'actif et honnête agent de cette affaire. Parent de Rodolphe de Habsbourg, il désintéressa d'abord et gagna le comte palatin Louis, en lui promettant pour femme une fille de Rodolphe qui en avait encore cinq à marier, et il s'engagea en outre à lui faii-e garantir les biens qu'il détenait de l'héritage de Hohenstaufen. Bref, le 22 septembre, Frédéric de HohenzoUern était sous les murs de Bàle auprès de Rodolphe de Habsbourg ; à son retour, les quatre électeurs fixèrent la réunion électorale définitive pour la fin du mois, dans la ville de Francfort-sur-le-Mein, et ils en envoyèrent prévenir le margrave de Branaebourg, le duc de Saxe et le duc de Bavière, pour qu'ils eussent à y venir ou à envoyer leurs fondés de pouvoir. On avait pris la précaution de promettre une autre fille de Rodolphe de Habsbourg au duc Albert de Saxe et de faire espérer au margrave de Brandebourg une alliance matrimoniale semblable pour un de ses enfants. Ces deux princes envoyèrent leur consentement {Willem briefe), à défaut de leur personne. D'après ce qui s'était passé, on n'avait point envoyé de lettre de convocation au roi de Bohême ; mais deux de ses fondés de pouvoir vinrent réclamer son droit de vote, et d'autres disent, mais avec peu de vraisemblance, la couronne elle-même.
Ce fut la seule difficulté qui se présenta dans la diète électorale. Le roi de Bohême, comme échanson, avait en effet des précédents en sa faveur; mais le comte palatin Louis
s'appuya sur son tilre d'écuijer pour ((u'on ne conteslàt point son droit, el Henri de Witlelsbach réclama le sien en sa qualité de duc de Bavière, et il avait aussi des précédents pour lui. Le nombi'e falidivjue de sept voix, dont (juati'e laïcs, (jui semblait déjà consacré par la tradition, par les coutumes etpai- les décisions ponliticales, était atteint. Admettre Oltokar U, (pii n'était d'ailleurs ((u'un membre extérieur de l'empire, c'était introduire une opposition dans le collège électoral. On prononça l'exclusion de sa voix et, au jour venu de l'élection, sans voter comme d'habitude selon leur rang, les électeurs présents chargèrent, après en être convenus, le comte palatin Louis de prononcer le nom de l'élu : et ce fut ainsi (|ue fut désigné roi des Romains , ainsi qu'on s'exprimait alors, celui qui devait fonder la BaaisoQ impériale de Habsbourg.
Quelques jotirii après, cette nouvelle était apportée sous les murs de Bàle à Rodolphe de Habsbourg par l'heureux Frédéric de Hohenzollern ; un comte de Pappenheim, avec le titre de vice-maréchal de l'empire, lui en remettait le document authentique : « Seigneur Dieu ! se serait écrié à cette nouvelle l'évéque de Bàle, tiens-toi bien ferme sur ton trône, si tu ne veux que Rodolphe y monte ; » et il lit paix avec lui et lui ouvrit les portes de la ville. Après y être entré triomphalement et lui avoir donné un bourgmestre, le nouvel élu partit avec sa femme et une escorte de chevaliers, de serviteurs, de bourgeois, qui s'augmenta considérablement, le long de la route, et d'une caravane de marchands italiens et orientaux, et descendit le Rhin jusqu'à Mayence.
Mais qu'était donc ce Rodolphe de Habsbourg ?
Caractère de Rodolphe de Habsbourg *
Le comte Rodolphe de Habsbourg n'appartenait pas à la première classe de la noblesse allemande. Ce n'était pas un prince, un Filrst^ mais pas non plus, comme le dit un de ses adversaires, « un pauvre bère qui, le sac au dos, » devint empereur. [Jn des plus riches comtes du sud-ouest de l'Allemagne, il était de ces seigneurs [Herren), de moyenne noblesse, qui, à torce d'augmenter leur pouvoir comme simples comtes, comtes de provinces, landgraves ou baillis de villes, d'églises ou de couvents, et d'arrondir et de réunir par de nouvelles acquisitions leurs domaines épars, se trouvaient en passe de devenir princes. Les Habsbourgpouvaient faire remonter leur origine connue jusqu'au x° siècle, sous l'empereur Otton le Grand. Au commencement du xi« siècle, un ancêtre de leur famille, devenu évêque de Strasbourg, avait fait bâtir, sur une colline bien boisée et dans un site pittoresque entre l'Aar et la Reuss, en Suisse, le château de Habsbourg— ainsi nommé de l'oiseau de proie que nous appelons l'auiour (Habichtsbourg), si l'on adopte celte étymologie, assez probable d'ailleurs —
* Les chroniques de Victring (Victoriensis), — de Mathias von Nedbourg, — de J. Winterthur. — Les Annales de Colmar. Ouvraqes modernetf Lichaowsky, Gaschlchle des Hauses Habsbourg, Vienne. Huber, Geschichle CEIterreisches dans la culleclion de Ukert et Giesebrcchl, die Europœischen Slaaten. 'William Ç,o\6, Histoire de la maison d^ Autriche — Nilzcli, Geschichle des deusschen Voiks, vom Tode Heinrids YI, Leipsick, 1885.
CARACTÈRE DE RODOLPHE \[i
et qui devint leur manoir pali-imonial et dont ils ont pris le nom.
Le comte suisse Albert lll le Riche, au xu-^ siècle, était celui ((ui, gi'àce à la faveur deFrédîM'ic Barberousse et à sa femme lia, comtesse de Bi-egenz, avait commencé à élever le plus son pouvoir et à augmenter le plus son patrimoine. Il avait acquis le landgraviat d'Alsace, qui restadans sa maison, et, par héi'itages, procès ou petites guerres, avait mis la main sur tant de fiefs, droits et domaines que, lorsque son fils partagea son héritage entre ses deux enfants mâles et donna naissance ainsi à deux branches, dont l'aînée, avec Albert le Sage, garda le nom et le manoir de Habsbourg et dont la seconde prit le nom de Laufenbourg ; il y avait déjà grandement de quoi les satisfaire toutes deux. Les Habsbourg, avec les châteaux ou bjurgs de Sickingen, Maienberg, Brugg, etc., situés dans les cantons ou comtés d'Argovie et de Zurich, et ceux du Sundgau alsacien et du Brisgau badois; les Laufenbourg, avec Sarnen, Sempach, Limberg et autres dans les mêmes pays, avaient encore une puissance domaniale très raisonnable; enfin le landgraviat d'Alsace, indivis, et maint bailliage de couvents ou de villes dans les contrées de Lucerne, d'Uri, de Claris, de Constance, rendaient leur nom et leur pouvoir partout présents dans cette partie de l'Allemagne et de l'ancien empire.
Petit-lils d'Albei'tlll le Riche et fils du comte Albert IV le Sage et de la comtesse Heilwig fille d'un comte de Ribourg, né en 1218, au château de Linibourg, en Brisgau, tenu sur les fonts de baptême par l'empereur Frédéric II , chef de la branche aînée de Habsbourg (1239), à la mort de son père qui ne revint pas de la croisade où il avait voulu conijuérii' son salut, Rodolphe, avant d'être élu empereui', nous donne bien l'idée d'un seigneur allemand de petite