‹ Les Empereurs du 14e siècleChapitre 41 sur 91 · JEAN LE PARRICIDE · texte numérisé non relu

JEAN LE PARRICIDE

lieme, il y avait dans tout, le pays une grande effervescence contre Albert. Il n'était pas difficile aux mécontents d'exciter les ressentiments, lambilion du petit-tils du bohémien Ottokar, qui avait déjà à plusieurs reprises demandé inutilement à son oncle quoique part de son tiéritage, pour faire figure de fils de roi, tantôt la Misnie, tantôt la Souabe, tantôt Fribourg en Suisse ; l'archevêque de Mayence, n'y avait pas manqué; et il y a toujours auprès des cœurs ulcérés, de ceux qui méditent de mauvais desseins, des agents de bas étage pour l'exécution. Le jeune Jean, qui savait ((u'on l'appelait Jean sans Terre, en était entouré, à la cour de son oncle , aux fêtes de Pâques qu'on célébrait à Baden sur la Limmath. Il était arrivé là nombreuse compagnie, entre autres les archevêques du Rhin, dont Pierre d'Eichspelt et les évoques de Strasbourg, de Bàle et de Constance. Ce fut dans ces circonstances que s'accomplit le meurtre du roi.

Le vendredi saint, 1:2 avril, Jean, après s'être concerté avec deux des complices de son crime, aurait voulu faire une dernière tentative auprès d'Albert pour obtenir de lui ce qu'il voulait. Au sortir de l'église de Baden les évoques de Mayence et de Constance se chargèrent de présenter sa requête. Albert chai-gea les deux évêques de répondre aux jeune homme qu'il satisferait à ses désirs après la guerre de Bohême et il mit à sa disposition de l'argent pour lever cent cavaliers el y prendre part dignement. C'était un refus poli. Le seir un banquet réunissait de nombreux convives. Jean était sombre. Comme on distribuait entre ceux-ci des couronnes de tleui's, Albert lui-même posa la plus belle sur la tête de son neveu. Celui-ci l'ôta, la plaça sur sa table : des larmes coulaient de ses yeux. Le lendemain, la reine Elisabeth devait venir de Rheinfolden, par-dessus IcBalzberg,

à Brugg, au-dessus des confluents de la Liraraath et de la Reuss dans l'Aar. Le roi avait résolu d'aller à sa rencontre. 11 partit le matin, peu escorté, deBaden, par la route quiconduit de la Liinmath à la Keuss, pour traverser cette rivière et atteindre Brugg sur l'Aar. C'était un pays montueux, boisé, coupé de cours d'eau, favorable aux surprises. Jean et trois de ses affidés avaient pris de l'avance et étaient arrivés les premiers aux bords de la Reuss, pour transporter le roi en canot sur l'autre rive. Celui-ciT laissant son escorte, s'embarqua en effet, avec un seul des siens, le comte de Castelen. Jean repoussa en le maltraitant un bailli du roi qui voulait l'accompagner ; les siens écartèrent violemment le canot du bord pour que personne n'y prît place, et, passant rapidement, l'amarèrent fortement à l'autre rive- On débarqua, on monta à cheval. Le roi devisait assez gaîment avec Castelen, en gravissant le plateau ondulé et boisé de Windisch entre la Reuss et l'Aar, et justement dans le voisinage du manoir et du château de Habsbourg; il citait des vers: « Enfants, disait-il, vous cueillez <à terre des fleurs et des mures et ne voyez pas le serpent qui vous guette dans le buisson. )> Mais, dit le moine qui nous raconte ces faits, les fils de Satan chuchottaient à l'oreille de Jean : « Voici le jour que tu as souhaité, l'occasion convient à tes désirs «. Tout à coup l'un des conjurés, Rodolphe de Wart, s'écrie : (f Conduirons-nouslonglemps cette canaille. >> Aussitôt les brides du cheval d'Albert sont saisies ; Jean donne de son poignard dans la poitrine du roi, un Eschenbach le frappe à la tête, un autre dans le dos ; Albert tombe, rendant son sang, et regardant autour de lui si personne ne vient à son secours. Les meurtriers s'enfuient; le comte de Castelen court vers la Reuss pour appeler en criant l'escoi'te restée sur l'autre rive ; l'évêque de Strasbourg, avec

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les autres, arrive pour recueillir le mourant tué par son neveu tout près du château de ses ancêtres ; il l'emporte au château de NVettinf^en d'où son cadavre devait être transféré plus tard, conduit et déposé auprès de son prédécesseur, Adolphe de Nassau, dans la cathédrale de Spire où ceux qui s'étaient combattus vivants reposèrent en paix'.

La reine Elisabeth arrivée seulement pour contempler le cadavre de son mari lit, dans sa colère, ravager tout le pays. Le duc Léopold, survenu peu de temps après, assiégea les assassins qui avaient participé au crime de Jean, dans le château d'Alfalkenstein, les fit exécuter et détruire leurs châteaux. La reine Elisabeth et sa fille Agnès, reine de Hongrie, la première colère passée , bâtirent et firent consacrer à l'endroit du crime le couvent de Kœnigsfeld. Les complices plus haut placés, s'il y en avait, ne furent point recherchés. Quant à Jean, à qui l'histoire a donné le surnom de parricide, en fuite, aussitôt le coup fait, il erra en vagabond à travers les Alpes, descendit en Italie, arriva jusqu'en Toscane où il entra comme moine dans un couvent de Pise. Le successeur d'Albert, l'empereur Henri VII devait l'y trouver repentant, l'y voir à ses pieds et lui faire grâce de la vie.

Le règne d'Albert, prince brave et habile, mais ambitieux et raide, défenseur des droits de l'empire, sévère pour les grands et cependant confiant dans les hommes, qui finit si malheureusement par les mains du fils de l'iniquité (filius iniquitatis) interrompit la fortune si bien commencée de la maison d'Autriche dont les descendants ne devaient remonter sur le trône impérial que plus d'un siècle

1 Jean de Viclring, récit écrit en 1345. C'est le plus authoQlique. ToBE YI. 17

après, dans la personne d'un souverain du môme nom, Albert II.

Le règne d'Albert d'Autriche n'avait pas été plus favorable que celui d'Adolphe à l'empire; et la monarchie française, sous l'un et l'autre, avait fait sinon en Allemagne au moins dans l'opinion européenne des progrès aussi considérables que sous Rodolphe de Habsbourg. Il ne faut sans doute pas croire à la cession que le fils du fondateur de la maison d'Autriche, Albert l", aurait faite à Philippe le Bel des pays d'entre Meuse et Rliin, ce qui aurait porté la frontière de France jusqu'au grand fleuve de séparation naturelle entre les deux nations. La tradition assez accréditée de ce fait, corroborée encore par l'ambition que nourrit deux fois Philippe le Del de pousser à l'Empire son frère Charles de Valois, etpar le recours que les citoyens de Tout, 1300, et de Verdun, 1307, eurent à la protection de Philippe le Bel, estau moins un témoignage de l'importance que prenait la monarchie française à cette époque. L'opinion publique elle-même exaltée en France et la crainte que celle-ci inspiraitau dehors, semblent concorder. Le mémoire rédigé en 1300 par l'avocat du roi, Pierre Dubois, qui, sous un souverain aussi puissant par lui-même, par sa famille et par ses alliances, que Philippe le Bel, rêvait pour ce pelit-fils de Saint-Louis, si peu semblable cependant à son grand-père, la domination chrétienne de l'Europe et mettait sous la protection de la France ou des fils de la maison de France, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, même lempirc d'Orient; et ['Éloge de Paris d'un autre écrivain de ce temps, G. de .Joudun, qui donnait le pas à celte cité alors grandissante, sur Borne et Gonslantinople en décadence, montrent l'exaltation du patriotisme français à cette époque heureuse; et les vives plaintes à propos des dîmes levées par Philppe le Bel, avec l'assenti-

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ment du pape, sur tcrriloire d'empire, à Liège, ;ï Metz, à Toul, à Verdun, comme à Besançon, Lausanne et Bellay, sous prétexte de croisade, que les princes, les grands et les barons de l'empire adressent au chef de l'empire qu'ils accusent de ne pas les protéger contre les usurpations du roi de France, sont une preuve du sensible abaissement {depressio non modica) de l'Allemagne au dehors à cette époque.

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