Lfunpr* de 20 à 26, de 35 à
374 àleïàndre Sévère.
sor. Ulpien rappliqua à Tentretien des théâtres et à Tassainissement des villes. L'empereur songea à extirper la prostitution masculine que l'administration tolérait comme l'autre, et que le prêtre du dieu Héliogabale avait presque érigée en culte. Ulpien encore arrêta le zèle du jeune empereur, de crainte de lâcher les égouts de l'antiquité païenne dans la vie privée, en voulant les supprimer.
Ces divergences entre l'empereur et le ministre venaient de leur éducation bien différente et du point de vue tout opposé où chacun se plaçait. Fils de Mammée, d'éducation demi-grecque et demi-orientale, naturellement porté à la rêverie et à l'exaltation mystiques, puisque son historien assure qu'il était doué de l'esprit de divination, Alexandre Sévère était porté à voir, dam une rénovation de la foi religieuse, le moyen le plus assuré de la réforme des mœurs. Disciple de l'école stoïcienne de la raison, quoique né en Phénicie, et héritier de toute la tradition des jurisconsultes, le grand Ulpien comptait bien plus sur l'influence de la raison et sur la pratique des lois, pour déterminer cette heureuse amélioration. Mais les idées du jeune empereur étaient aussi vagues, aussi confuses, hésitantes et indéterminées que celles de son ministre étaient claires, nettes, arrêtées. Comment en pouvait-il être alors autrement? Dans les choses religieuses, l'intelligence et la foi des plus fermes variaient singulièrement au milieu du va-et-vient des opinions les plus opposées. C'était le temps où le fougueux Tertullien, après avoir défendu les chrétiens, trouvait le christianisme lui-même trop charnel, et annonçait, sur la foi de Montan, le régne du Paraclet qui ferait dominer l'esprit sur la chair. Le portefaix d'Alexandrie, Ammonius Saccas, prétendait réconcilier Aristote et Platon en projetant sur eux le clair-obscur de l'illuminisme; il renouvelait le platonisme, comme Apollonius
de Tyane avait renouvelé le pythagorisme. Par le labeur des siècles, au contraire, par une tradition et une méthode sévèrement suivies, le stoïcisme était arrivé à la pleine intelligence^ à la pleine possession de lui-même. Après avoir fait ses évolutions à travers la métaphysique, la morale et la politique, il avait trouvé enfin dans une école de jurisconsultes l'application civile de ses principes; et il portail dans le droit romain, par l'intermédiaire d'Ulpien et de Paul, toute la rigueur et toute la clarté de la science.
C'est ainsi que l'empereur et le ministre se trouvèrent, sur une des questions les plus graves du temps, d'un avis tout à fait opposé. Celui qui avait réuni dans son lararium ou son oratoire particulier, Orphée, Apollonius et Jésus, et qui associait, comme saint Clément d'Alexandrie, la loi juive, la raison grecque et la foi chrétienne à l'œuvre de son édification personnelle, aurait voulu faire une place égale dans l'Empire à la religion chrétienne. Depuis longtemps le judaïsme était parmi les religions licites; il lui rendit ses privilèges. Il aurait voulu reconnaître également le christianisme, et penchait déjà même vers les chrétiens. Des cabaretiers et des chrétiens, à Rome, un jour, se disputaient un terrain; Alexandre Sévère l'adju* gea aux derniers, t parce que, dit-il, à tout prendre, il valait mieux que le terrain fût consacré à un culte. » Cette décision était une tolérance implicite. Alexandre Sévère désira davantage; il mit en délibération dans le sénat l'édification d'un temple en l'honneur du Christ. Les historiens ne nous ont pas laissé de détails sur cette délibération *. Nous savons seulement que l'homme de la raison, l'homme de la loi, le plus éclairé et le plus hon-
1. Lampr. vu, 51, 59. — Hérod, vi. — Dig. H, lit. xiv. — Eusèbe, Hist. eecLy I, yi, 28.
néte à la fois de ce temps, qui rassembla tous les rescrits contre les chrétiens, et écrivit peut-être contre eux, s'opposa à ridée de son maître. La raison latine et stoïcienne se défiait encore plus de ce qui venait de TOrient, après ce que le prêtre Héliogabale en avait récemment dévoilé. Le sénat hésita, à ce qu'il semble, entre l'empereur et son ministre, entre le mysticisme oriental et la raison de l'Occident. On s'en référa, selon quelques auteurs chrétiens, singulier recours I aux livres sacrés du paganisme. Ceux-ci répondirent que tout l'Empire deviendrait chrétien si Alexandre Sévère exécutait son projet, et que, tous les autres temples devenant déserts, le Christ détrônerait tous les dieux. Alexandre recula.
En dépit des hommes, les doctrines venues des points les plus différents s'unissaient, dans un gouvernement sage et de bonne volonté, pour donner le bon exemple et réformer les lois. Alexandre Sévère faisait inscrire sur les murailles de son palais cette maxime : < Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-^même. » Le grand Ulpien la développait en écrivant : « Vivre honnêtement, ne pas blesser autrui , rendre à chacun ce qui lui est dû, voilà les fondements du droit. » Déjà l'infortuné Papinien s'était rapproché du tendre précepte de l'Évangile : « Aimez-vous les uns les autres, » en disant € qu'il importait à l'homme de s'attacher l'homme par des bienfaits. » Sous ce double courant, la société et les lois s'améliorèrent, pendant ce règne. La puissance paternelle et maritale au sein de la famille est remplacée par la « piété, » € pietas^ » c'est-à-dire l'amour, dans les écrits des jurisconsultes. Le père ne conserve plus sur son fils, dans les lois, que le droit de correction ; en cas de récidive, il doit s'adresser au magistrat. Le fils est légitime propriétaire de son pécule. Les droits des époux commencent à se rétablir dans un juste équilibr ; le régime
dotal se répand, les donations entre époux sont légales et toujours révocables; la mère sort de la tutelle des agnats, et la personne et les biens de la femme sont mis sous la protection de la justice. La même libéralité se glisse dans le droit de propriété : la possession de longtemps commence à équivaloir, selon les termes de récole, à f l'usucapion; » el, dans les contrats, l'équité remporte sur les rigueurs de la formule. Enfin, tous les grands jurisconsultes de cette époque n'ont qu'une voix contre l'esclavage, « cette propriété contre nature; » ils déclarent les hommes égaux par le droit naturel ^
On ne saurait imaginer, depuis les Ântonlns, un meilleur gouvernement que celui de ce court règne. La simplicité, le travail régnaient à la cour, c L'Empire est dans la vertu et non dans l'éclat, » disait Alexandre Sévère; et quand sa mère Mammée, qui se trouvait dépassée par son fils, lui exprimait la crainte que par sa modestie, sa familiarité, il n'affaiblît et n'abaissât le pouvoir, il répondait : « Je le relève et le fortifie. » Dans l'exercice du pouvoir, il obéissait aux lois^ répétant lui-même « qu'il n'y avait rien de plus conforme à la dignité du prince que d'être soumis à la loi qui gouverne tout. »
La restauration du gouvernement civil ne manqua pas cependant,, dans cette société corrompue, et à la veille d'une rénovation plus complète, de faire des mécontents, et parmi les soldats particulièrement. Alexandre, malgré ses vertus et le bonheur dont on jouissait sous son règne, ne manquait pas de détracteurs. On disait que c'était un enfant qui restait sous la robe de sa mère et sous la férule de son précepteur ; le mysticisme de ses idées, qui perçait dans ses paroles et dans sa conduite, le faisait traiter
1. Laferrière, Histoire du droit civil de Rome et du droit français, 2« V., p. 182 et sqq. — Troplong, Influence du christianisme sur le droit romain.
par les malveillants « d'archiprètre et archipontife syrien. » Pour conjurer ce mécontentement, Alexandre exécutait dans Tarmée le programme de Septime ; il traitait parfaitement les soldats. Dans sa chambre, on voyait les registres et dossiers qui contenaient les noms et états de service des gens de guerre ; il les annotait, les relisait sans cesse, les savait presque par cœur, pour être toujours juste dans les distributions des grades et les promotions, i Le soldat n'est docile, disait-il, que lorsqu'il est vêtu, chaussé, rassasié, et qu'il a quelque chose dans sa bourse. • Il ajoutait à tout cela un certain luxe et une sollicitude toute particulière. Parmi ses corps d'élite, on distinguait les argyraspides et les chrysoaspides^ troupes brillantes et richement armées. Jamais les armes, le vêtement militaire, les braies et les bottines n'avaient été si bien soignés dans l'armée. Autrefois, les soldats en marche portaient chacun des provisions de bouche pour dix-sept jours; maintenant ils trouvaient de? magasins et des provisions de vivres disposés aux différentes étapes. Quand cela était impossible^ ils avaient oies mulets ou des chameaux, selon les lieux, pour les soulager. Malades, les soldats étaient transportés sur des chariots suspendus et confiés sur la route, dans les villes et villages, aux soins d'honnêtes pères de famille qui étaient indemnisés de leurs frais : toutes douceurs que les soldats romains n'avaient jamais connues ^
F^es armées sentaient cependant que ce n'était pas là leur règne. Alexandre Sévère maintenait rigoureusement la discipline. L'empereur prenait souvent ses repas avec les soldats, pavillons ouverts, pour qu'ils fussent témoins de sa simplicité. Dans les marches, il ne permettait point le maraudage, et, à Rome, il ne souffrait pas