‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 114 sur 122 · Am. Marc, xiy, 4; xvi, 6; xviii, 4, C · texte numérisé non relu

Am. Marc, xiy, 4; xvi, 6; xviii, 4, C

Gomme il n'avait pas grande confiance dans ce cousin, qui avait failli être sa victime^ il nomma ses préfets du prétoire, ses maîtres de la milice; il l'entoura surtout d'espions, de surveillants prêts à dépasser leur mission, et, au premier prétexte, à le perdre. Gallus et sa femme, Conslantine, sœur de Constance, par suite d'une égale défiance^ organisèrent espionnage contre espionnage. Enfin, las de cette tutelle gênante, poussé à bout par l'insolence de subordonnés qui se sentaient ses supérieurs, Gallus chercha à secouer ces entraves et conspira peut-être pour se rendre indépendant. Constance, pour le rappeler à la subordination^ envoya en Orient le préfet Domitien et le questeur Montius. Le premier, débutant par où il aurait dû finir, intima arrogamment l'ordre au césar de partir pour Milan. Gallus, furieux, le fit jeter en prison; le questeur Montius réclama. Gallus ameuta contre lui la populace d'Antioche et les soldats, qui le mirent à mort avec Domitien. Après cela, Gallus dev-ait se mettre en pleine révolte. Il ne l'osa et le paya cher. Constance, dissimulant sa colère, commença par rappeler d'Orient Ursicinus, le seul général sur lequel Gallus pût compter ; puis, il manda à Milan son césar, pour délibérer avec lui. Constantine partil la première afin de désarmer son frère; mais elle mourut en roule. Perdant alors tout courage, Gallus obéit, mais lentement. Au fur et à mesure qu'il approchait, les ofiiciers, les garnisons sur lesquels il pouvait faire fonds, étaient changés. A peine fut-il arrivé à Pcttau, en Pannpnie, que Barbation, soldat dévoué à Constance^ pénétra dans sa demeure, lui arracha ses ornements impériaux et l'entraîna à Pola en Istrie où, après un jugement sommaire^ le chambellan Eusèbe le fit décoller, les mains attachées derrière le dos*.

, Am. Marc, xxv.

Le gouvernement de Constance est plein de ces pièges et de ces surprises. Sylvanus, Franc de naissance, oflScier de fortune, devenu maître de la cavalerie en Gaale, est accusé de complots sur des lettres supposées, par un valet aux équipages de l'empereur qui convoitait sa place. Il perd la tête, ne voit plus de sûreté pour lui que dans l'Empire, et trouve des soldats pour le proclamer. Constance remet à Tun de ses généraux, Ursicinus, honnête homme cependant pour le temps, le brevet de maîlre général de la milice, mais avec ordre d'embrasser ouvertement le parti de Sylvanus, pour le mieux perdre. Ursicinus accepte h commission, gagne la confiance de Sylvanus, débauche ses gardes, un jour pénètre dans son palais, et le met à mort.

Constance sentit à la fin le pouvoir temporel et spirituel lui échapper des mains. Les Barbares menaçaient sur toutes les frontières, les Germains et les Perses, particulièrement, sur le Rhin et rEuphrate.Au dedans, chrétiens et païens étaient mécontents. Il s'associa Julien et l'envoya en Gaule. Lui-même, il crut encore pouvoir relever sa majesté impériale dans un triomphe qu'il célébra à Rome, bien qu'il n'eût jamais en personne commandé une armée. A travers les enseignes aux dragons de pourpre qui sifiBaient au vent, le peuple romain vit s'avancer, sur un char d'or brillant de pierreries. Son Éternité coiffée de la tiare, ensevelie sous la pourpre, la soie et l'or, la tête et les yeux fixes, sans mouvement du cou ni des mains, pour cracher ou se moucher, baissant seulement la tête quand Elle passait sous les arcs de triomphe, comme s'ils n'étaient pas assez élevés pour laisser passer Sa Grandeur.

A quelque temps de là, le césar Julien, en Gaule, remportait sur les Alamans et les Francs de brillantes victoires qui attiraient sur lui les regards de tout l'Empire; Constance, au contraire, en Orient, voyait Amida

et Singare prises, ses troupes défaites, ses provinces ravagées. L'orgueilleux auguste essaya de tromper TEmpire en publiant ses propres défaites comme des victoires et en s'attribuant à lui-même les victoires de Julien, dans des bulletins où le jeune césar n'était pas nommé. Mais lorsqu'il voulut traiter Julien comme Gallus, il échoua. Apprenant au fond de l'Orient que les légions de la Gaule avaient élu Julien, il partit avec ses troupes, comme autrefois contre Magnence, mais beaucoup moins confiant. Julien s'avançait, en descendant le Danube, avec la rapidité de la foudre. Constance enfin prit peur, s'arrêta malade dans un petit village de l'Asie Mineure, et y mourut baptisé, comme son père, à sa dernière heure, par un prêtre arien.

Julien était alors sur le point de franchir les limites de l'Empire d'Orient. Il cherchait, dans les entrailles des victimes, dans le vol des oiseaux, le mot de l'avenir. En vain le rhéteur Aprunculus lui montrait une réponse favorable dans l'inspection d'un foie à double tégument, il n'était pas satisfait; lorsque, montant à cheval avec l'aide d'un serviteur, il vit tomber celui sur le dos duquel il avait mis le pied : c Ah t » dit-il, en jetant de ses yeux un de ces jets de flamme qu'on y remarquait quelquefois, c celui qui m'a élevé est tombé. »

Une restauration païenne.

Dernier neveu du grand Constantin, échappé comme par miracle à cette impitoyable loi du salut de TEmpire à laquelle Constance avait sacrifié le reste de sa famille, Julien souffrit, dans sa jeunesse; ce qu'il y a peut-être de plus dur après la mort : la captivité du corps et celle de l'âme. Relégué, sous une surveillance matérielle et morale très-étroite, d'abord au fond du palais épiscopal de révoque arien de Nicomédie, Eusèbe; puis, au fond du château isolé de Macellum, en Cappadoce, il fut la première victime du secret découvert par Constance, et appliqué depuis par tant de puissants à leurs jeunes rivaux, et qui consiste à offrir le royaume du ciel pour consolation à ceux qu'ils privent du royaume de la terre. Des prêtres, mis auprès de lui à cet effet, l'initièrent aux mystères de la foi nouvelle, aux dogmes de la chule, de la Rédemption et de la Trinité, mais à une époque où Ton préférait les obscurités d'une théologie subtile à la simplicité des enseignements des premiers temps. Baptisé

assez jeune, il fut fait lecteur des saintes Écritures, et s'acquitta probablement de ces fonctions dans l'église de Césarée de Cappadoce.

Ce n'était pas un excellent moyen de faire goûter les douceurs de l'Évangile que de les présenter à un jeune enfant comme une pièce du régime de prison auquel il était condamné, et de les gâter encore par toutes les arguties des discussions à la mode. Julien en contracta de bonne heure une aversion secrète, mais invincible, contre le christianisme; il l'associa aux infortunes, aux douleurs de sa jeunesse, et il le rendit responsable des superfétations qui le défiguraient. Le jeune homme, parmi les maîtres et les enseignements dont on l'avait entouré, ne goûta d'abord de consolation qu'auprès d'un certain Mardonius. Cet honnête et excellent vieillard avait conservé, dans sa foi nouvelle, une admiration toujours également vive pour la poésie d'Homère et d'Hésiode, dont on faisait alors, à la mode des platoniciens, comme le reflet d'une sagesse supérieure et presque divine. Avec la pétulance d'un esprit éveillé et avide, le jeune Julien préféra cet enseignement à l'autre, mit Homère au-dessus de la Bible, et s'accoutuma de bonne heure, à travers le prisme des mythes de Platon, à voir dans l'Olympe, comme le prisonnier dans un pan du ciel, une image de la liberté *.

Favorisé, un peu plus tard, et sous la direction du grammairien Hiéroclès et du rhéteur Ecebole, d'une liberté un peu plus grande ou plutôt d'une chaîne un peu plus longue, Julien, dans la Thrace et dans l'Asie Mineure, où il fut encore enfermé, reçut de la première connaissance qu'il fit avec le monde, et du spectacle dont il fut témoin, des impressions analogues. Au-dessus de lui, un souverain,

1. Liban., t. i, p. 405, 408, 459; ui, 437. — Greg», Naz. Orai., m, f. 58.

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son oncle. Constance, meurtrier de sa famille, efféminé dans ses mœurs, tracassier dans ses croyances, voulait imposer violemment à tout TËmpire, comme h son jeune neveu, ce qu'il croyait être la vérité. Autour de lui, une église, alors triomphante, se divisait, s'affaiblissait parde mesquines et interminables querelles; une coterie de prélats, maîtres de l'oreille du souverain, persécutai!, au nom de l'humanité du Glirist, d'autres prélats plus fiers qui souffraient l'exil ou la mort, au nom de sa divinité. Partout, au contraire, en Orient, les dieux autrefois chantés et les croyances recommandées par l'art magique des poètes étaient méprisés, honnis, persécutés. Quelques philosophes oubliés rassemblaient seuls encore autour du nom de Platon des adeptes tous les jours plus rares; les rhéteurs dérobaient sous une admiration purement littéraire leur attachement au vieux culte; enfin, dans des temples en ruine, les derniers païens se cachaient pour brûler un encens discret et sacrifier quelques maigres victimes sur leurs autels délaissés. La lâcheté et les cruautés du maître, les scandales de l'église persécutrice, semblaient préparer dans les esprits une réaction naturelle en faveur du paganisme et de ses adeptes, qui commençaient à souffrir maintenant ce qu'ils avaient autrefois infligé au christianisme. L'instinct de générosité naturel à une jeune âme rattacha Julien aux persécutés, comme le besoin, l'esprit d'indépendance Pavait jeté du côté d'Homère et des poètes du paganisme.

Les deux directeurs qui accompagnaient Julien, Hièroclès, grand amateur de la littérature grecque, et Ecebole, qui changea plusieurs fois de religion au gré de ses souverains, n'étaient point faits précisément pour contenir ce jeune homme, dont l'ardente imagination échappait aisément à leur tutelle. Esprit pratique aussi bien que littéraire, âme positive et contemplative, éprouvant le be-

soin de savoir autant que de rêver, et d'agir autant que de croire, le jeune Julien épuisa promptement, dans ses excursions à Constantinople et à Nicomédie, les legons de la grammaire et de la rhétorique. Il désirait ardemment entendre le célèbre Libanius, rhéteur païen redouté des chrétiens; il se procura au moins en secret ses leçons, s'efforça d'imiter son style et sa manière, au point de surpasser ses meilleurs disciples. L'ardente soif de son cœur n'était point encore apaisée. Éloigné des plaisirs de son âge, tout aux travaux de l'esprit, il voulut enfin remonter des mots aux choses, des formes à l'être, de la rhétorique à la philosophie, comme on disait alors, de la science de la parole à celle de la sagesse, pour mettre d'accord avec ses actions ses idées, et appliquer dans sa vie les principes et les vertus qu'il aurait puisées à cette haute école. Malheureusement, en se détournant du christianisme, pour lequel il n'avait contracté que du dégoût, Julien n'avait d'autre choix que V hellénisme. On appelait ainsi alors cette école du néoplatonisme qui, après avoir associé la littérature grecque à la religion païenne, la philosophie à la foi polythéiste, le culte des lettres à celui des dieux et la vertu au paganisme, avait recours^ depuis Jamblique, à des cérémonies empruntées aux plus secrets mystères des anciens temps, pour remonter aux sources de l'être premier, et qui essayait ainsi de rendre au paganisme épuisé une vie qui lui échappait ^

Ce fut pour satisfaire cette soif de savoir que Julien, au risque de mécontenter Constance, alla consulter d'abord, à Pergame, le vieil Édésius, qui tenait de la

1. Noos ayons consulté, outre les sources, les derniers trayaui faits sur Julien : la thèse de M. A. Desjardins; Strauss, der Romantiker auf dem Throne der Cœsaren., 1847; Schulze, de Philosophia et moribus Juliani Apostat., 1839; G. Sœmisch^ Julian der abtrunnige, ein cha rakterbild.yi%6%. Nous avons relu les quelques pages si pleines de M. Villemain^ Eloq. chrét. au iy« siècle.

bouche même du maître Jamblique cet enseignement qui s'ingéniait à incarner dans les vieilles divinités de la Grèce le Verbe platonicien, et à chercher dans les antiques légendes une édification morale. Édésius était vieux; poussé par les questions ardentes du jeune homme : c Pressant ami de la sagesse, lui dit-il, mon corps est un édifice qui tombe en ruines; interroge mes enfants. » Deux d'entre ses disciples, Chrysanthe et Eusèbe, le remplacèrent d'abord. Ils dévoilèrent à Julien les merveilles de l'Être tin, parfait, du Dieu intelligible (voyjtoç), archétype de la vertu et de la beauté, qui a son médiateur sensible (aloGïîTbç) dans le soleil qui anime et féconde foute la création matérielle; ils lui enseignèrent l'unité divine créant le Verbe, puis se développant dans la pluralité des dieuX; anges, démons, et s'objectivant dans les agents et les forces de la nature, qui gouvernent et qui composent toutes les parties de l'univers, et qui reçoivent de cette unité leur force et leur vertu, comme tous les astres doivent leur existence et leur éclat au soleil leur père. C'était là un aliment pour cet avide et chimérique esprit. Mais partout, le jeune homme insatiable, comme dans cette maison de campagne de Bithynie offerte par lui plus tard à un ami avec une description si charmante, partout et toujours, Julien interrogeait de ses avides questions, dans le silence de ses contemplations, l'astre brillant du jour ou les constellations de la nuit qui portaient le nom d'autant de divinités. Il n'était point satisfait encore. Maxime et Priscus, à qui on le renvoya, étaient les plus fervents adeptes de l'art d'entrer en communication avec l'invisible, aufmoyen des extases et des cérémonies de la théurgie, et de solliciter même les confidences de quelque divinité, dans ce panthéisme complaisant qui réunissait tous les êtres. Ju-

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