Tac, Ann., m, 2 et sqq
sans exciter, à la diiïérence de Germanicus, d'autres regrets que ceux de la servilité et de Tadulation. Toujours maître de lui, Tibère, qui n'a plus qu'un petit-fils encore trop jeune, présente au sénat ses petits-neveux, Néron et Drusus, fils de Germanicus. Après avoir dépeint sa situation, sur le déclin de ses forces, entre une mère aux portes du tombeau et de jeunes enfants incapables de lui succéder, sans appui, il recommande ses nouveaux héritiers au sénat: c Pères conscrits, dit- il, quand la mort priva ces enfants de leur père, je les confiai à leur oncle; et quoiqu'il eût lui-même des fils, je le priai de les chérir, de les élever comme s'ils étaient de son propre sang. Maintenant que Drusus nous est ravi, c'est à vous que j'adresse mes prières. Je vous en conjure, en présence des dieux et de la patrie, adoptez les arrièrepetils-fils d'Auguste, les rejetons de tant de héros. Soyez leurs guides; remplissez auprès d'eux votre place et la mienne. Et vous, enfants, voilà ceux qui vous tiendront lieu de père; songez que dans le rang où vous êtes nés, vos vertus et vos vices importent à la république. »
Tacite accuse d'hypocrisie ces belles paroles. Tibère n'avait-il donc aucun des sentiments de l'homme? On ne peut le méconnaître, en politique, il avait pris au sérieux les devoirs que lui imposait la lourde charge de l'empire. Il bravait, pour les remplir, même l'impopularité. Dans sa famille, quoi qu'on insinue, il respecta, il honora toujours sa mère Livie. Sa douleur parut sincère au peuple romain même, quand il conduisit les funérailles de son frère. Il avait un ami , un sénateur qui l'accompagna dans son exil, qui lui resta fidèle sur le trône, et auquel il fit faire de splendides funérailles. Sa première femme, qu'Auguste le força de répudier, en le mettant entre son ambition et son amour, il l'avait tendrement aimée, il la regretta ; après neuf années de séparation, la première
fois qu'il la vit, il eut peine à retenir ses laimes, et Auguste jugea prudent de ne plus les mettre en présence. Et Tibère n'aurait pas aimé le fils de cette femme ! Il aurait dit sur sa mort un mot plaisant, inventé h plaisir par la malignité, comme bon nombre de ceux recueillis par Suétone. Il aurait même, s'il fallait en croire les rumeurs de Rome, causé la mort de ce fils pour qui il avait éloigné Germanicus. Cet homme avait une âme pour l'empire, et pour les siens il avait un cœur. Il connut les nobles et les tendres passions de l'homme. Frappe dans son œuvre, dans son fils, dans ce qu'il avait de plus cher, il ne pouvait compter sur son petit-fils, encore trop jeune ; au moment où une grande douleur même ouvre l'âme aux bons sentiments, il éprouva le besoin naturel, sincère, de faire retomber ses affections, ses espérances, celles de l'empire, sur ses petits-neveux qui deviendraient, à leur tour, les prolecteurs de ses petits-enfants. S'il a dit les belles paroles que lui prête Tacite, il les a senties.
Ces deux enfants que Tibère adoptait, confiait au sénat, ils étaient maintenant comme désignés aux complots de Séjan, dont l'ambition était doublée de celle de la veuve criminelle deDrusus. Le crime cependant n'avait guère de prise sur ces enfants. La séduction, le poison, le poignard étaieiit sans force contre la vertu, l'amour, le courage de leur mère, Agrippine, qui leur servait de rempart. Séjan dressa contre ces malheureux d'autres embûches. Il connaissait son maître, Agrippine, toute la cour. Il savait par quelle pente on pouvait faire glisser Tibère jusqu'au crime, comment on pouvait exciter la fierté et les craintes d'Agrippine, l'ambition de jeunes gens sans expériencs souffler enfin et envenimer les passions des courtisans. Séjan dirigea adroitement la justice de Tibère contre les partisans, les amis des fils de Germanicus; il irrita 5 plaisir Agrippine et fit sous main, par des traîtres, éveiller
Tambition des jeunes Néron et Drusus. Plusieurs patriciens de la faction furent condamnés, enjtre autres Thistorien Cremutius Gordus, pour avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains, t Avez- vous donc peur, dit Taccusô à ses juges, que je réveille ces morts endormis depuis soixante-dix ans dans lès champs de Philippes? » Il n'est difficile ni de surprendre ni de comprendre le changement qui s'opéra sous le coup de ces intrigues dans l'âme de Tibère. Agrippine, atteinte au cœur par l'accusation d'une de ses parentes, poursuit un jour jusqu'au fond de son palais l'implacable justicier; elle le trouve offrant un sacrifice aux mânes d'Auguste : € C'est mal, lui dit-elle, d'encenser vos ancêtres pour faire des victimes de leurs descendants. — Eh ! repart Tibère, si vous ne régnez vous vous plaignez toujours. » Cependant, lorsque Séjan, marchant à l'accomplissement de ses projets, demande la main de la criminelle Livilla, veuve de Drusus, Tibère la lui refuse de peur d'exciter encore, ditil, € ces haines de femmes, ces factions si ardentes dont ses petits-fils ressentent déjà les secousses.» Entouré de pièges qu'il soupçonne, qu'il ne voit pas, Tibère, qui avait jusquelà arrêté les délateurs, commence à les encourager. Dans le moment même on lui décerne les plus grands honneurs; on lui dédie des temples; au faîte de cette toute-puissance dont il connaît seul les amertumes, on veut l'adorer; il se sent bien mortel : t Pères conscrits, dit-il, je suis mortel, les devoirs que je remplis sont ceux d'un mortel; c'est dans vos cœurs que je voudrais m'élever des temples, des statues, en me montrant toujours digne de mes ancêtreS; soigneux des intérêts de l'Etat et prêt pour eux à braver même la haine. Les temples de marbre, quand le jugement de la postérité les condamne, ne sont que des sépulcres. Puissent donc les alliés et les citoyens prier les dieux de m'accorder pendant ma vie une âme toujours
calme, une intelligence capable de pénétrer les lois divines et humaines, et, après ma mort, une mémoire et un nom qui soient doux à rappeler* ! » C'était justement ce nom, celte mémoire, qu'il était en train de compromettre à tout jamais.
Tibère était fatigué de cette lutte dont la véritable cause lui échappait. Les victimes fournies, désignées par Séjan, se multipliaient : c'étaient Lentulus, Domitius, Antonius, C. Pison, et tant d'autres. Il commençait à se faire horreur; quoi qu'il en dit lui-même , il n'avait pas la force de braver en face la haine des hommes. Il exprima le désir d'aller gouverner loin de Rome ; Séjan l'y poussa pour avoir ses allures plus libres. L'empereur ne devait-il pas être las de tout ce qu'il voyait, de tout ce qu'il entendait, de tout ce qu'il pouvait pressentir, sans pouvoir le connaître! Agrippine paraissait-elle à la table impériale, elle refusait de toucher aux mets qu'on lui servait : « Comment ne serais-je pas sévère, dit l'empereur, pour une femme dont tous les actes m'accusent? » Tibère ne savait plus de quelle manière accueillir les enfants de cette mère soupçonneuse, qui se laissaient aller quelquefois d'ailleurs h des paroles imprudentes rapportées aussitôt. Quelle horrible tâche enfin était la sienne ! A combien d'épreuves n'exposait-elle point sa patience, cette tranquillité de l'âme qu'il ambitionnait sur le siège du juge? Un délateur, en plein sénat, pour mieux charger et perdre un accusé, rapporte les paroles de celui-ci devant Tibère; il étale tous les vices, les crimes prêtés au tyran; en vain veuton l'arrêter, il continue, en répétant toutes les malédictions que la haine invente contre l'empereur. Tibère n'y lient plus, il se lève, il veut se justifier sur l'heure et par une instruction spéciale. On eut beaucoup de peine à