Tac, Ann., u, 69, 70. — Dion, lvii
moigner une joie qu'il ne ressentait pas. Tibère, dans ces critiques circonstances, observa les règles de la plus correcte conduite. Il s'enferma dans son palais le jour de Ten- Irèe des cendres de Germanicus à Rome, laissant son fils Drusus, le sénat et les consuls aller au-devant d'elles. Il permit à Agrippine', à ses partisans, dans les funérailles, toute liberté pour une douleur qui pouvait choquer ses propres susceptibililés, ses préférences pour Drusus. Il ne consentit jii à feindre publiquement une douleur qu'il ne ressentait pas, ni à dissimuler un sentiment de jalousie trop poignant. Profondément blessé de n'avoir point la popularité, il dédaigna de la conquérir. S'il mit quelques limites aux honneurs et aux regrets que l'on voulait prodiguer au malheureux mort, ce fut par des raisons de bienséance et de dignité qui s'expliquaient, tout en blessant les exigences de la douleur.
Après les funérailles, les soins de la vengeance. Quatre accusateurs : Fulcinius Tiro, Vitellius et d'autres alors bien connus se levèrent contre Pison; ils le dénoncèrent pour avoir désobéi à son général, repris son commandement à main armée, et commis peut-être un crime. Les deux parties demandèrent d'abord Tibère pour juge. Elles avaient également confiance en lui. Tibère, après avoir hésité, entendu môme Ls témoins comme juge d'instruction, laissa le sénat arbitre de ce grand procès. 11 s'occupa seulement d'assurer à l'accusation, à la défense, la plus large liberté, ne se laissant approcher par aucun des intéressés. Il s'était senti blessé peut-être par un deuil étalé comme une bravade, mais il ne pouvait aimer dans Pison la désobéissance et la révolte. Si Pison était criminel, Tibère ne devait pas lui pardonner un crime qui le jetait dans un si grand embarras. « Pères conscrits, dit l'empereur, recherchez la vérité jusque dans ses plus petits détails; vengez les enfants de Germanicus de la
perte d'un père, moi de celle d'an fils; ou faites justice d'accusations dont le zèle est peut-être trop ardent. Que les accusateurs, les accusés aient libre carrière; vous, conservez une âme impartiale, ne tenez compte des larmes de personne, pas môme des nôtres, ni de ce que la calomnie peut inventer contre nous. » Les accusateurs eurent en effet libre carrière, et Tun d'eux, Fulcinius Tiro, dépassa toute mesure. Pison se défendit lui-môme, non sans habileté. Pour Tibère, modèle rigoureusement exact mais terrible du juge, au milieu même des cris du peuple qui menaçait du dehors de se faire justice, il demeura tout le temps du procès impassible, impénétrable, sans qu'aucun des regards fixés sur son visage pût surprendre le moindre sentiment de pitié ou de colère, fait pour dicter l'arrêt. C'est ce qui donna à comprendre à Pison , abandonné d'ailleurs par sa femme Plancine, qu'il était perdu. (i écrivit à Tibère pour lui recommander ses enfants ; et le lendemain on le trouva mort, son épée à côté de lui. Les désobéissances, les intrigues, la révolte de Pison n'étaient que trop prouvées. Son crime ne le fut pas. L'accusation fut réduite à soutenir que Germanicus avait péri victime de maléfices ou d'un poison à lui versé par Pison, dans sa propre maison, en pleine table, devant les convives*. La mort de Germanicus a été sinon le premier crime au moins le premier malheur de Tibère. Jusque-là l'empereur avait dédaigné la popularité, si capricieuse en efl'et à Rome dans ses amourà et dans ses haines. Du jour où on lui prêta un crime , il la délesta , et commença à éprouver du dégoût pour ces affaires politiques auxquelles il s'était livré avec tant de passion. Ce fut alors qu'iElius
1. Tac, Arm., m, 16. Beaucoup d^historiens prêtent à Pison le meurtre de Germanicus et à Tibère celui de Pison. Tacite n'affirme rien. M. Merivale, /. c*, et M. Duruy, de Tiberio imperatore, thèse pour le doctorat; penchent pour la négative.
Séjan commença à paraître. Tibère, qui vieillissait, s'était déchargé sur lui du soin des affaires militaires, en le nommant préfet du prétoire. L'humilité de la naissance de ce favori , la médiocrité même de ses talents semblaient autoriser l'empereur à ne le point craindre. Tibère frayait maintenant, mais avec une lente prudence, à son fils Drusus la voie au pouvoir. Il l'avait déjà revêtu du consulat ; il lui avait fait conférer par le sénat une part de la puissance tribunilienne. Comment le fils d'un chevalier, Séjan, simple préfet du prétoire, oserait-il entrer en compétition avec le fils de Tibère, revêtu des premières charges de l'État? Tibère laissa Séjan réunir les cohortes prétoriennes, jusque-là dispersées, près de Rome, sous sa main, dans un camp monumental dont les portos étaient tournées contre la ville, comme si là était l'ennemi. Séjan ne travaillait-il pas ainsi pour l'empire? Bientôt le favori, par l'étalage de son dévouement, étendit ses attributions. Point d'honneurs, point de charges civiles qui ne fussent données par ses mains i Son buste, sa statue se dressèrent au Forum et au théâtre *. Séjan était le second dans l'empire. Cela ne lui suffit point. Quoi de plus naturel? celui qui commandait la force armée à Rome ne devait-il pas être tenté de saisir le pouvoir que les armées donnaient? Los soldats ne connaissaient plus guère que Séjan. Dans une monarchie régulière l'idée ne vient pas au plus brillant général de détrôner dans le monarque toute une dynastie. Ici c'était bien différent. Cet empire néanmoins, ces armées semblaient déjà la propriété d'une famille, transmissible comme un bien personnel. Il fallait donc se glisser dais cette famille, en faire disparaître et en supplanter l'héritier, Drusus. Séjan séduisit la femme de Drusus, Livilla, petite-fille d'Auguste, et chercha d'un premier
i. Tac, Arm.^ i?, 2.
crime à la pousser à un second, de Tadultëre à Tassassi* nat de son mari; il promit de lui rendre en l'épousant le trône dont elle se priverait en s'associant à ses desseins, et lui donna déjà des gages en répudiant sa femme. Étrange aveuglement! qui a permis quelquefois de douter de ces criminelles intrigues dévoilées plus tard par la délation. Tibère, le défiant, le soupçonneux Tibère ne vit rien! Il s'agissait de son fils. Son premier ministre, sa bru complotaient. 11 n'eut aucun soupçon. Clairvoyant surtout le resle, dans l'œuvre de justicier qu'il se réservait encore, il laissa échapper ce qui l'intéressait le plus. Un sénateur avait précipité sa femme par la fenêtre; il prétendait qu'elle avait elle-même cherché la mort. L'empereur, faisant mélier de juge d'instruction, se transporta sur le théâtre du crime et, aux circonstances du fait, découvrit parfaitement l'auteur. Au milieu de ces rudes occupations de la justice souveraine, Drusus tomba tout à coup malade. Quelque temps auparavant, ce violent jeune homme avait, dans une altercation, porté la main sur Séjan. Tibère n'eut aucun soupçon. Douloureusement préoccupé, mais ferme dans l'accomplissement de ce qu'il regardait comme un devoir, il ne discontinua pas de fréquenter le sénat et les tribunaux. Â la manière des anciens Romains, il puisa des forces et des consolations, comme il le dit, dans les embrassements de la chose publique*. Un sot versificateur, LaBtorius^ avait reçu des présents pour une élégie sur la mort de Germanicus; il s'avisa de composer à l'avance son élégie sur la mort de Drusus et escomptait déjà le produit de son malencontreux talent. Le sénat le condamne; l'assemblée est blâmée par Tibère, et une loi nouvelle met désormais dix jours d'intervalle entre la condamnation et Texéculion. Drusus meurt enfin,