‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 85 sur 122 · PERTINAX, DIDIDS JULIANUS, SEPTIME SÉVÈRE · texte numérisé non relu

PERTINAX, DIDIDS JULIANUS, SEPTIME SÉVÈRE

Lie Sénat, le Peuple, les Soldats.

L'empire romain avait duré plus d'un siècle et demi, et il n'y avait encore, après Commode comme après Néron, aucune loi pour régler la transmission du pouvoir. La vertu des Antonins avait donné à Tadoption, par quatre choix heureux, la force d'une institution. Marc- Aurèle, arrivé au trône par ce moyen, avait cru pouvoir essayer de l'hérédité en faveur de son fils Commode. L'indignité du sujet fit tout manquer. Qui allait encore disposer du pouvoir? le sénat, le peuple ou les soldats? Le gouvernement libéral des Antonins avait rendu de la force et du crédit à l'élément civil, et le règne de Commode avait singulièrement compromis les prétoriens. Le sénat et le peuple se montreraient-ils au niveau de la situation? Telle était la question.

Pertinax.

Les assassins de Commode, le préfet du prétoire Laetus et le chambellan Eclectus, trouvèrent dans l'instinct de leur conservation une inspiration assez heureuse. Il leur fallait un homme qui pût^ par son honnêteté et par sa douceur, rassurer le sénat et le peuple romain, et en même temps, par ses antécédents, convenir aux soldats. Helvius Pertinax, préfet de la ville, parut faire leur affaire.

Né à Alba Pompeia^ d'un charbonnier, las, de bonne heure, du métier de maître d'école, Pertinax avait tenté la fortune dans les emplois militaires et civils, alors le plus souvent confondus. Successivement chef de cohorte, commissaire aux vivres, commandant de cavalerie et commandant d'escadre, enfin général et gouverneur de province, il avait laissé dans tous ses emplois de bons souvenirs, excepté peut-être aux soldats de la Grande- Bretagne qui lui avaient offert l'Empire, et qu'il avait dû rappeler rudement à la discipline. Tombé deux fois en disgrâce, sous Marc-Aurèle et sous Commode, il eût été fait préfet du prétoire par le repentir du premier, s'il n'eût été déjà sénateur; il fut élevé par le second à la préfecture de la ville. Ce fut dans la maison de cet homme que Lsetus et Eclectus , peu d'instants après la mort de Commode, allèrent, de nuit, porter l'Empire. A cette heure, de la part de deux officiers de Commode , Pertinax ne pouvait espérer que la mort. « Je vous attendais, » dit-il. Il fut bien étonné, quand il apprit le but de leur visite. Après avoir fait quelques difficultés, Pertinax suivit les deux sanglants entremetteurs de l'Empire au camp des prétoriens. Le candidat n'enleva pas d'emblée le suffrage

des soldats ; ils avaient peine à croire que Commode eût succombé à une apoplexie, comme on le leur assurait; ils devinaient dans le successeur qu'on leur proposait un maîlre plutôt qu'un complaisant. Mais le nom de Pertinax avait été adroitement jeté dans la ville; le peuple se portait en foule au camp^ et acclamait avec enthousiasme le nom de son préfet. Sur la promesse du donativum^ les soldats cédèrent, quoique avec regret. Au sénat, le nouvel empereur réussit mieux. Il mit sa couronne aux pieds des sénateurs, et désigna comme plus digne d'elle le vieux Pompeïanus, gendre de Marc-Aurèle. L'assemblée se récria et lui promit avec serment son appui.

Mattre, Pertinax tenta de renouer la tradition automne. Le mobilier, les équipages^ tout l'attirail de toilette et d'armures de Commode, tuniques, chlamydes, cuirasses, épées dorées, voitures marquant l'heure, furent vendus à l'encan pour compléter l'argent du donativum. Sa tourbe servile, gladiateurs, bouffons, eunuques, délateurs, valets, courtisans^ petits enfants, fut dispersée. Les soldats reçurent ordre de respecter la propriété des citoyens. ^Les honnêtes gens et les jurisconsultes rentrèrent au palais. Sur les observations du sénat, consulté pour les affaires, les impôts furent adoucis, en attendant qu'on pût abofir ceux que Commode avait créés ; les terres du domaine furent restituées, du trésor particulier du prince, à celui de l'Ëtat. Administrateur économe de sa fortune, Pertinax promettait pour l'anniversaire de son avènement des réformes encore plus importantes ; il n'eut pas le temps môme de les commencer * .

Les malhonnêtes gens, les prétoriens, contenus^ les gladiateurs^ bestiaires^ cochers, bouffons et esclaves, congédiés, étaient mécontents. Le préfet du prétoire surtout,

i, CapiU Pertinax, i-9. Hérodien^ 2; DioD; lxxiu.

Laetus, qui regardait Pertinax comme sa créature^ ne poa- Tait souffrir qu'il ne prît point ses avis. Un sénateur, que les prétoriens voulurent d'abord revêtir de la pourpre, s'enfuit presque nu de sa maison pour échapper à ce périlleux honneur. Moins scrupuleux, le consul Falcon conspira. Le sénat informait déjà contre lui ; mais une sédition éclata décidément au camp. En plein jour, trois cents soldats, chargés des pouvoirs de leurs camarades, sortirent répée au poing et se précipitèrent à travers les rues de la ville. Pertinax, prévenu, envoya au camp son beau-frère Sulpicianus, et> au-devant de ces misérables^ Lsetus. Le premier n'alla au camp que pour marchander Tempire avec les soldats; et le second se détourna de son chemin pour éviter les assassins. Pertinax avait encore gardé au palais impérial, par pillé, quelques valets de Commode; ceux-ci laissèrent passer les soldats, qui pénétrèrent jusqu'à la salle à manger, dite de Sicile. Pertinax, trahi, alla au-devant de la mort. Habitué à tenir tète aux soldats révoltés, cet énergique vieillard imposa quelque temps par son attitude et ses paroles aux prétoriens; ils rentraient confus en eux-mêmes, quand un soldat tungrien, demigaulois, demi-germain, sortit des rangs, tira Tépée et en frappa l'empereur, en lui disant: t Tiens, voici ce que les soldats t'envoient. » Les autres l'imitèrent, laissèrent l'empereur mort sur les dalles, traversèrent de nouveau la ville avec des cris sauvages, rentrèrent dans le camp, fermèrent les portes et garnirent les remparts de machines défensives. Le peuple arriva trop tard au palais : les assassins étaient partis. Furieux, il alla jusqu'au camp pousser d'inutiles cris contre les remparts. Quant au sénat, qui perdait un père, qui redoutait de retomber sous un tyran, dit Hérodien, il n'eut pas même l'idée de s'assembler; quelques*- uns de ses membres mêmes se glissèrent hors des murs pour s'aller cacher

daus leurs villas. Les prétoriens purent à leur aise faire un empereur chez eux.

Les soldats avaient, sous leur main, le beau-frère de Pertinax, Sulpicianus, qui était venu courtiser l'Empire auprès d'eux pendant qu'ils assassinaient son parent Sa fortune n'était point très-liquide. D'ailleurs, on ne pouvait donner ainsi l'Empire au premier offrant. Deux oflBciers, Florianus et Aper, allèrent voir en ville s'ils ne rencontreraient point quelque amateur de l'Empire en état d'en donner meilleur prix, et surtout plus solvable. Ils trouvèrent justement, rôdant autour du sénat, dont les portes étalent fermées, le sénateur Didius Julianus, petitûls du célèbre jurisconsulte Salvius Julianus, possesseur d'une fortune aussi considérable qu'était la science de son grand-père. Ils s'entendirent promptement avec lui et l'emmenèrent au camp. La scène fut des plus scandaleuses. Sulpicianus était dans l'intérieur; on laissa Didius Julianus dehors, probablement pour que les compétiteurs ne s'entendissent point. Ils offrirent chacun leur prix, haussèrent leurs offres à l'envi; les soldats, du haut des murailles, contrefaisant le cri et les formules des ventes à l'encan, vantaient la marchandise, excitaient la convoitise, encourageaient la générosité des deux enchérisseurs. Didius Julianus, pour en finir, doubla tout d'un coupla somme de Sulpicianus, et porta à vingt-cinq mille sesterces le prix promis à chaque prétorien. On lui tendit une échelle, pour qu'il entrât par-dessus les murailles. Là, il promit d'épargner au moins Sulpicianus, son compétiteur, et de faire l'apothéose de Commode; le marché fut conclu, et l'Empire lui fut adjugé. Il ne s'agissait plus que de faire boire cette honte au sénat et au peuple romain.

Ayant à leur tête les tribuns et les centurions, Tépée à la main et le bouclier tendu^ comme s'ils allaient monter

à l'assaut, les prétoriens introduisirent au milieu d'eux le nouvel élu dans la place, se dirigeant sur la curie. Le peuple encombrait les rues et les toits. Il accueillit les prétoriens et leur créature ayec des huées : c A bas le brocanteur! A bas le parricide! » Mais, au sénat, les plus peureux avaient déjà pris leurs places. On vit bientôt les autres, de crainte sans doute qu'on ne les allât chercher chez eux, se glisser avec leurs robes sénatoriales à travers les soldats armés, et aller tout tremblants vers leurs sièges dans la curie. Il est triste de penser que le. stoïcisme, qui avait fourni de courageuses victimes sous les empereurs épicuriens, ne laissa point d'héritiers après le règne des Àntonins. L'historien Dion Cassius, qui tenait de Pertinax la préture, ne manqua pas non plus de venir au sénat et d'y applaudir le discours impérial, qu'il trouva ensuite, dans son histoire, impertinent et ridicule. L'élection des prétoriens fut ainsi confirmée ^

DlDlUS JULIANUS.

Le nouvel empereur était un riche épicurien, prisé surtout des parasites et des débauchés qui l'aidaient à manger sa fortune. Le corps du malheureux Pertinax gisait encore au palais impérial dans son sang, quand il y fit venir sa femme et sa fille, qui l'avaient poussé au trône. Malgré ce triste spectacle, il tenta de s'étourdir, donna à ses amis ordinaires un copieux festin, égayé par les danses de l'histrion Pylade, et passa une partie de la nuit à jouer aux dés. Mais le lendemain, quand il fallut faire l'empereur, le désenchantement et les difficultés commencèrentw

Le peuple ne s'était pas résigné aussi facilement que le

1. spart. Did, Jul,, Alb*, et Pescen, Nig,, Dion, lxxiii. Hér., %,

sénat. La première fois que Didius Jnlianus sortit pour rendre grâce aux dieux^ il fut accueilli, ainsi que les prétoriens, avec des pierres. Le riche César tenta d'abord de lutter contre ce mauvais vouloir avec des arguments plus ^ polis; il lit jeter aux opposants des pièces d'argent et d'or : t Nous n'en voulons pas ! nous n'en voulons pas I » cria le peuple, avec une magnanimité rare. Les prétoriens dispersèrent plus rudement la foule, pour qu'on achevât la cérémonie. Mais chaque sortie de l'empereur devint l'occasion de scènes semblables, bientôt même plus graves. Le peuple commençait à scanner, et rendait coup pour coup aux prétoriens : le sang coulait. Didius Julianus, ayant conscience de sa honte, n'osait donner un ordre trop cruel aux soldats. Enfin dix mille Romains, un jour, mieux armés que de coutume, après avoir été dispersés dans quelques quartiers, se réfugièrent dans le grand cirque, s'y fortifièrent et provoquèrent les prétoriens à une bataille, pour décider des destins de l'Empire. C'était un spectacle nouveau. La retraite au grand cirque ne valait pas la retraite du mont Sacré. Il y avait là cependant quelque dignité. Mais, soit ordre de Didius Julianus, soit dédain de leur part, les soldats laissèrent le peuple se morfondre et supporter la faim pendant deux jours. Honteux de leur impuissance, ces Romains, dans un mouvement qui ne manque pas de grandeur, firent appel aux armées de la république (fai défendaient au moins la frontière : tournés du côté du soleil levant, ils acclamèrent, avant de se disperser, le nom du général de l'armée d'Orient, Pescennius Niger.

Les savants et les jurisconsultes ont recherché quelquefois Tacte d'abdication authentique du sénat et du peuple romain, dans ce qu'on ^ appelé la loi royale. Vaines recherches ! Ni un gouvernement ni un peuple n'abdiquent par acte authentique; ces faits s'accomplissent, mais ils

99ê DlDIUS IULIANUS.

ne se rédigent point. Est-il un acte d'abdication plos avéré qoe la lâcheté dn sénat romain, trayersant les rangs des soldats pour receroîr celui qni a acheté l'Empire? est-il un plus douloureux acte d'impuissance que celui du peuple qui, dans un moment solennel, remet du moins ses droits antiques et le soin de Tenger sa honte à des généraux et à des armées dignes de ce nom?

Malheureusement» les Romains ne s'accordaient pas même sur le général qu'ils Toulaient opposer à Didius Julianus. On s'en aperçut le jour où le peuple assistait, avec l'empereur, sur l'une des grandes places de Rome, à un sacrifice solennel, à l'occasion du nouvel an. C'était par un cîel bleu et parfaitement pur, une de ces journées claires, transparentes, comme l'heureux climat d'Italie en a, même dans la saison d'hiver. L'attention du peuple n'était point à la terre, au sacrifice; il dirigeait ses regards ▼ers trois étoiles disposées en triangle auprès du soleil, et que la clarté plus mate de l'astre du jour, dans cette saison, laissait parfaitement distinguer. Les sénateurs eux-mêmes, qui n'osaient lever la tête en haut^ de crainte d'ofienser l'empereur, se risquaient au moins à surprendre en dessous, à la dérobée, dans ce phénomène, le présage de quelque événement funeste à Julianus. Les Romains avaient en vue les trois premiers généraux de l'Empire : Pescennius Niger, commandant de Tarmée de l'Euphrate, en Asie; Septime Sévère, commandant de l'armée du Danube; et Claudius Albinus, commandant de Tannée de la Grande-Bretagne. Chacun d'eux venait en effet d'être proclamé par son armée. La malice des Romains n'était cependant pas sans mélange d'inquiétude. Cette compétition de trois candidats leur annonçait une guerre civile comme après la mort de.Nôron *,

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