PREMIÈRE PARTIE L'EMPIRE REPUBLICAIN
(31 av. — 14 ap. J. C.) Ni République ni Monarchie.
Nous prêtons lefondalcur de l'empire. Octave, comme il s'appelait encore, au lendemiiin do la bataille d'Aclium et de la mort d'Antoine. Elles lui livrent la république romaine et la domination du monde. Il passe de la guerre civile au gouvernement, de l'assaut à l'exercice du pouvoir. De triumvir il devient souverain.
C'était trente ans avant Jésus-Christ. Rome attendait le vainqueur, le maître. Le sénat et le peuple l'appelaient de tous leurs désirs et de toutes leurs craintes. La république se donnait à lui avec toute la puissance qu'elle exerçait sur le monde. En vertu d'un sénatus-consulte
i AUGUSTE.
signé du nom de Cicéron, le fils du grand orateur, deux arcs de triomphe se dressaient pour iui, l'un à Bnndeset Tautre à Rome. Le sénat, lo peuple et les vestales accouraient au-devant de lui. Tous le préLé^Jérent dans sa marche quand il entra dans Rome avec ses vétérans, la tôte ceinte d'une couronne triomphale*. Ce jour-là, les Romains ajoutèrent son nom à celui de la république dans les prières qu'ils adressèrent aux dieux. Dans les banquets, dans les repas de famille on fit pour lui des libations. Quelle dignité veut-il maintenant dans la république? le consulat, la dictature, le tribunal? On les lui ofTre tontes ensemble. Les sénateurs, les magistrats s'engagent par serment à obéir à toutes ses volontés.
Quel est donc ce personnage? Est-ce l'amour ou la crainte qui précipite Rome à ses genoux? On s'étonne que jeune encore et de chétive apparence, sans grande éloquence au Forum' et sans grande bravoure sur le champ de bataille, il ait gagné ou dompté tous les partis, triomphé de tous ses ennt^mis, et repris dans Rome cette position qu'avaient expli(|uée le génie et les victoires de César. Mais quand on se rappelle comment, vainqueur d'Antoine au nom de la répnbliiiue, il s'est retourné contre la républiiiue avec Antoine; comment, vainqueur 9e Brutus et de Cassins, grâce à son nouvel allié, il n'a partagé le monde avec iui que pour noieux l'accabler, on soupçonne sous ce pâle et flegmati(iue vainqueur une volonté conslanle et une ambition capable de triompher de tous les scrupules pour arriver au but. Quelques-uns se remeltentils en mémoire la mort du grand orateur ordonnée par celui qui l'avait appelé du nom de père, le sang de trois cents victimes répandu en un seul jour sur l'autel de
i. Dion Cagg'us, Hist, rom,; u, 19. — Suet., Oot. 59.
César, et ce mot impitoyable répété par le vainqueur aux suppliants : « Il faut mourir !» à ces souvenirs ils se prennent à trembler. D'autres pensenl-ils à cinquante années d'agitation slérile ou sanglante, aux émeutes du Forum, aux proscriptions, à la guerre civile s'étendant de l'Italie sur le monde et ébranlant la terre et la mer, ils se plaisent à espérer.
Le premier besoin qu'éprouva Octave en voyant le monde effrayé se donner à lui, ce fut de le rassurer et de ne le point prendre. 11 accepta les honneurs, témoignages de la joie; il refusa la puissance, indice de la peur. Deux dignités, toutes républicaines et honorifiques en apparence, mais dont il sut bientôt tirer parti, trouvèrent grâce devant lui. Il garda dans Rome le titre àlmperatorj Empereur, qu'on déposait d'ordinaire aux limites de la ville ou après le triomphe, et auquel s'attachait depuis les guerres civiles le commandement réel, effectif des armées. Ce titre précédera, comme un prénom, celui de l'héritier de César. Il ne refusa point non plus le titre ûe prince du sénat. Cet honneur de la préséance et du preiLier vole, que Ton conférait autrefois au plus ancien et au plus illustre de l'assemblée, devient un litre à vie qui assure désormais à Octave la domination de ce grand corps. L'heureux vainqueur se montre d'ailleurs reconnaissant. Comme don de joyeux avènement, il ferme le. temple de Janus^ annonçant ainsi au monde une nouvelle ère de paix. Il distribue aux citoyens* quatre cents sesterces par tête, à chaque soldat mille sesterces 2. Il gratis lie le peuple de riches distributions. Il prononce une amnistie, il condamne le souvenir des proscriptions; il relève le tout de jeux magQiûauâlfr^ interminables. Sa vie-
i. Mon. Ancyr., n, 42.
% Us étalent 120,000. Mon. Ancyr.^ m, it«
« AUGUSIK.
toire avait enrichi TÉtal. L'or et l'argent qu'il apporta d'Egypte répandirent en Italie une telle aisance, que l'intérêt fut tout à coup réduit des deux tiers, et que Ico terres montèrent en proportion*.
Après ce premier embrassement d'Octave et de la répu- Mique,si Octave, suivant le conseil de Mécène, ne rentre pas dans la vie privée, s'il conserve la puissance que la victoire lui a donnée, c'est, pressé par le sénat et par le peuple,» pour remettreseulementrordredansl'État. » Dix années après, quand il croira son œuvre faite, il offrira de déposer ce fardeau trop lourd pour lui. Mais il faut qu'il consolide, qu'il conserve son œuvre. Il cédera donc encore aux prières du sénat, qui le conjure de ne point compromettre ce qu'il a fait pour Rome. Tous les dix ans, môme démisssion offerte par Octave, môme insistance du sénat pour qu'il garde le pouvoir! L'habitude de cet échange d'humilité et de politesse décenale enire le maître et ses sujets, se renouvelle et se perpétue sous les successeurs du plus obéissant des souverains presque jusqu'à la fin de l'empire.
Le prince du sénat accepta donc ou plutôt partagea avec Agrippa la censure, qu'on ne connaissait plus depuis une génération tout entière, pour refondre le sénat, faire le recensement des citoyens. Il y joignitbientôt le consulat, pour remettre en honneur les sacrifices religieux, proposer au sénat les meilleures mesures; le proconsulat de toutes les provinces, afin d'étendre sur elles les bienfaits de cette restauration. Il acceptera le tribunat qui protège le peuple, ad tuendam plebem tribunitio jure (Tacite), et qui couvre tous les citoyens et lui -môme du redoutable privilège de l'inviolabilité! Enfin, pour mieux appeler sur la république rétablie la protection des dieux,
i. Dion Casfsius, lliat, rem j Liv, 51, 55. — ^uet,, Oct, 41.
Octave ne dédaignera point, après la mort de Lépide, la dignité de grand pontife.
N'était-ce point assez que le premier citoyen de la république revêiîl à tour de rôle et selon le besoin ses différentes magistratures? Le sénat prélendit encore les lai donner toutes à la fois pour qu'il en fît un meilleur usage. Il les lui offrit à titre perpétuel, afin qu'il ne fût jamais désarmé pour le bien. Celait un moyen de constituer du faisceau de loules les magistratures républicaines le pouvoir monarchique. Toujours fidèle à son rôle. Octave refusa longtemps de porter celte atteinte aux vieilles instilutions. Comment réunir le consulat avec le proconsulat qui le continue, la censure patricienne et le tribunat plébéien, dignités qui s'excluent? Comment posséder à tilre perpétuel des fonctions pour la plupart annuelles? Mais, à plusieurs reprises, le [.leuple, après des malheurs publics, après une disette et uneconspiration, insiste pour conférer à Ociave tous les pouvoirs. Il cède; mais cette conscience, en cela toute romaine et toute formaliste, imagine, comme dans le droit prétorien, une fiction, une distinction qui respecte la lettre de la constitution et en viole l'espril. Le prince du sénat ne veut accepter ni ensemble ni à titre perpétuel des magistratures dont il priverait les autres citoyens. Il en prendra donc seulement Tautorité. Au lieu de la censure, seule abolie, il prendra la préfecture des mœm^s; au lieu du consulat^ la puissance consulaire; au lieu du proconsulat^ la puissance procowsw/afra {proconsulare imperium) ; au lieu du tribunat, la puissance tribunitienne {tribunitia potestas). Attentif du reste i prouver qu'il n'a à titre perpétuel que la puissance de i^es magistratures, il en briguera encore parfois le titre et en revêtira les insignes lorsqu'un vote populaire voudra bien les lui conférer.
On peut se faire maintenant une idée de la nature
du pouvoir de rhérîtier de César. Empereur, îl est le chef de louies les armées; il exerce à Rome, en Italie, dans les provinces, le commandement (imperium) avec tous les droits qui y étaient attachés chez les Romains. Il sera bientôt seul triomphateur, et les soldats ne prêteront plus serment qu'à lui. Prince, il a sous la main le premier corps de TÉtat, il est le premier de la nation. Préfet des mœurs, il a un pouvoir constituant. Consul et proconsul, il est le chef de tout Tordre civil; il a riniliative et rexéculion diS lois; il est à la tête de Tadministration et de la jusiice de tout l'empire. Tribun, il est inviolable et sacré comme le peuple lui-même; et, perpétuel comme lui, il participe de sa majesté. Quelle immt^nse^puissance, quand on songe que dans l'antiquité l'État est tout, et que l'État maintenant c'est une seule personne! L'hôrilier de César n'est point cependant un roi comme ces potenlals d'Orient que Rome a vaincus et dont elle déteste le nom. Il est bien plus. Il tient tous ses pouvoirs du peuple qui les lui a conférés, il les exerce par le sénat qui donne force à ses lois et ratifie ses actes. Son gouvernement a ses racines dans les traditions et les précédents de la république, pour les formes de laquelle il professe le plus obséquieux respect. Grand pontife après Lépide, et chef de la religion de l'Etat, il rehausse encore tous ses pouvoirs politiques de la sainteté du cérémonial religieux. Quand on veut donner un nom à ce souverain de la république, on ne trouve d'analogie nulle part. On l'appelle Jules, on l'appelle César, et ces noms, consacrés par un grand homme et par une mort douloureuse, empruntent de cette circonstance quelque chose de sacré qui fait pâlir môme les monarchies de l'Orient.
L'héritier de César pouvait maintenant réformer les différents corps de i'Elal et raviver ses insiilutions, restaurer en un mot la république. Il commença par le sénat.
Cette grande assemblée avait, «'i vrai dire, le plus grand besoin d'une réforme. Klle se composait d'un millier do membres sans lien , sans union, épaves de la guerre civile ou créations posthumes du testament de César, in!erprélô par Antoine. La plupart de ses membres élaient flétris par Topinion publique du nom de CAarom7^s,Orctm. C'étaient les sénateurs de Charon, de l'enfer, non ceux de la république.
. Octave remania deux fois le sénat. La première fois, il sollicita de volontaires démissions ou prononça quelques destitutions. Le nombre des sénateurs fut ainsi réduit à six cents, chiffre désormais invariable. L'opération était délicate. Tant qu'elle dura, Octave n'entra à l'assemblée que ceint, contre l'usage, d'une épée avec une cuirasse sous sa toge et entouré de dix robustes sénateurs *. Cette première réforme ne suffit point. La seconde fois, le prince du sénat chargea trente citoyens romains de choisir chacun cinq candidats sur lesquels le sort désignerait le sénateur définitif. Les trente sénateurs ainsi nommés feraient ensuite la même opération jusqu'à ce que le nombre de six cents fût complété. Ce n'était pas seulement d'abord un instrument, mais un auxiliaire qu'Octave avait dessein de se donner dans le sénat. Le prince du sénat voulait laisser à ses collègues quelque indépendance. Le maître cependant s'effraya bientôt des résultats que ce mode d'élection lui préparait. Caecilius Regulus, son ennemi, descendant du célèbre patricien, fut, il est vrai, écarté, quoiqu'il montrât ses cicatrices et demandât si c'était à cause d'elles qu'on voulait l'exclure. Mais le fameux jurisconsulte Labéon couche en tête de sa liste l'ancien triumvir Lépide, et demande à Octave s'il n'a pas le droit de faire
1. Suet., OcU 35. *— Cf. Dion Cassius, liv, 15. — Suet., Vie d'Auguste, 64.
sénateur le granfl ponlife de Rome. Octave arrêta alors Topération au milieu de son cours. Il se substitua aux sé«* Dateurs déjà nommés, prit la place du sort et compléta lui-même le sénat, de manière à ne lui laisser qu'une in« dépendance sans danger pour son pouvoir.
Après avoir ainsi reconstitué ce grand corps, Auguste eu maintient la dignité par le respect qu'il lui témoigne et les privilèges qu'il sait lui conserver. Il prend toujours dans son sein ses principaux magistrats, les premiers officiers de Tempire et de l'armée; s'il prive le sénat d'une partie du pouvoir exécutif, il augmente .^on importance législative en diminuant considérablementcelle des assemblées du forum. Le sénat, néanmoins, devient surtout une assemblée consultative. Il délibère, mais sur les proposi« tiens d'Octave. Il vote, mais toujours sous les yeux du prince, qui opine le premier. La discussion a peu de publicité. Octave restant maître de la permettre ou de l'empêcher. Il y a délibération sans doute, mais sous un maître puissant, c Je te contredirais, dit un jour un sénateur au prince du sénat, si j'en avais la liberté. • Fatigué de la chaleur de la discussion, une autre fois Octave lève la séance. « N'avons-nous donc pas le droit, dit un sénateur, de parler sur les affaires publiques? • Enfin, sur la fin de sa vie, Octave, prétextant ses infirmités, demanda que vingt sénateurs s'adjoignissent aux consuls pour délibérer dans sa maison, et pour y prendre avec lui des résolutions qui auraient force de loi comme de véritables sénatusconsultes *.
Octave, cependant, recevant le monde des mains du sénat, en partagea l'administration avec lui. L'em[»ire romain fut divisé dès lors en provinces sénatoriales et impériales; les unes, celles du centre et les plus ancienne-