Suet., Ocf, 85. — Dion, lui
AUGUSTBt •
ment soumises, à la disposition du sénat; les autres, récemment conquises et sur les frontières, sous la surveillance directe de Tempereur. Mais Octave sut tourner cette géinérosité même à son profit. JI garda ainsi sous sa main l'armée, cantonnée dans des provinces livrées encore au régime militaire, tandis que les provinces qui jouissaient de la paix et d'un gouvernement purement civil, restèrent seules aux sénateurs. Nommés par lui et choisis parmi des hommes obscurs, n'ayant que le simple tilre de propréleurs, mais investis du droit de vie et de moi'i, révocables à volonté, mais pouvant être continués dans leurs commandements^ les gouverneurs des provinces militaires y devinrent les véritables lieutenants de l'empereur. Nommés au contraire par le sénat, mais pour une année seulement, revêtus du titre de proconsuls et entourés d'honneurs, mais sans autorité sur l'année ou sur les finances, les gouverneurs des provinces sénatoriales restèrent de simples magistrats civils, surveillés encore, au moyen de légats, par l'empereur, proconsul de tout l'empire.
L'héritier de César asservit ou annula Taristocratie romaine, qui ne fut plus dans ses mains qu'un instrument. 11 l'avait vaincue, ce n'était pas à lui à la relever. Elle s'était perdue elle-même par ses excès et par ses vices. Releva-t-il à sa place la démocratie?
Comme il avait épuré le sénat. Octave prétendit épurer également le peuple. Il mit des obstacles à l'affranchissement, source trop abondante et sans contrôle du civisme romain. Plusieurs fois il balaya de Rome la lie du peuple, en renvoyant dans les provinces les étrangers et les gens sans aveu. Il s'efforça de ramener les plébéiens à l'usage de la toge qu'on abandonnait pour le manteau grec. Le poëte ne les avait-il pas appelés : Romanos re* rum dominos gentemque togatam? Il fit équilibre à la.
population remuante et mêlée de la capitale, et rendit réel le droit jusque-là illusoire des citoyens des colonies, en faisant apporter à Rome leurs suffrages cachetés. Le recensement des citoyens romains de toutes les provinces, fait sous son régne après une période de quarante-deux ans, se monta à 4,063,000 citoyens*. Mais Octave laissat-il au peuple romain une plus grande part d'influence qu'à Taristocratie?
Tribun au forum comme il est prince du sénat. Octave n'y propose plus aucune loi. Il n'y a plus de plébiscite. Le peuple se contente de ratifier les sénatus-consulles. Les appels au peuple deviennent bientôt des appels à la personne du maître. Revêtu de l'autorité et des' fonctions attachées à chaque magistrature, Octave ne laisse plus à la disposition de ce môme peuple que des titres inutiles. Pour ces titres mômes, auteur de lois qui punissent d'amende ou qui préviennent par des dépôts d'argent la brigue et la corruption, Octave, à Rome, recommande en personne ses candidats. Il les promène à travers les tribus, et di>lribue au peuple des tablettes où il expose leurs litres. D'ordinaire, 1,000 sesterces par tête servent de gratification aux deux tribus avec lesquelles il vote, et qui votent les premières. Quelle est la liberté de ce vote? Un jour, un seul, un ennemi du sysîéme nouveau, Egnatius Rufus, pendant l'absence d'Auguste, sollicite les suffrages du peuple pour le consulat. Sentius Saturninus, consul en exercice, s'y oppose, menace, en cas de succès d'Egnatius, de ne point proclamer l'élection. Le peuple, favorable à Egnatius, persiste. On vote; Egnatius est élu. On veut forcer Saturninus à faire son devoir. Celui-ci en appelle au sénat; le sénat, effrayé, investit le consul des pouvoirs de la grande formule républicaine : Caveant
f. Monf Ancyr,, n, U
AUGUSTE. li
consules. Mais Saturnînus, encore plus effrayé de ses pouvoirs que de Témeute, s'en réfère à Octave, qui casse l'êleclion, s'attribue la nomination, et fait consul un proscrit, alors à Samos.
Empereur et consul, le fondateur de Tempire réforma également l'armée et les finances. Ce fut pour les avoir aussi dans sa main. Il savait où est le nerf du pouvoir.
L'empire avait alors 450,000 so'dats, y compris les légions, les cohortes de cavalerie, les auxiliaires et les marins. Les armées, qui tendaient à devenir permanentes depuis les guerres civiles, le restèrent définitivement avec l'empire. La paye, le temps de service furent réglés. Octave garda en Italie, où il les recruta, et attacha à sa personne par une augmentation de solde et une diminution de temps de service, les gardes prétoriennes, première troupe d'élite dévouée. Pour les autres soldats répandus dans les garnisons de l'empire et sur les frontières, il fit du service militaire une carrière véritable en fondant, avec l'impôt du vingtième sur les successions romaines, un trésor particulier, une caisse de l'armée. Il rétablit, du reste, et maintint la discipline par une juste sévérité, qu'il n'osa môme pas toujours montrer au peuple. Il évita de donner trop d'avantages à l'épée sur la toge. Il tint à distance de sa personne les soldats qu'il n'appela plus, comme autrefois, compagnons d'armes, mais soldats. Quelquefois, cependant, il n'osait résister à leurs exigences : € Je ne t'ai pas fait si longtemps attendre quand il s'agissait de vaincre à Actium, • lui dit un jour un soldat qui n'obtenait point assez vite ce qu'il avait demandé.
Auguste chercha à se faire une idée nette des ressources de l'Empire pour asseoir équitablement les tributs et impôts nécessaires. Domaine public,tributs des provinces, papîtalion, paypmepts en argent, en nature, ^toôimW.^ ^^"^
mines, des carrières, etc. * , il tint soigneusement de tout un registre pour son successeur. L'établissement d*unc règle uniforme fut un bienfait pour les provinces livrées à l'arbitraire. Tl y eut le trésor de l'État, œrarium^ et le trésor du prince, fiscus. Mais, comme Tarmée romaine, ie irésor romain devint bientôt sien. Le mot de fiscus, qui désignait d'abord une propriété privée, ne lardera pas à signifier la propriété collective de rÉlal. L'État n*esl-il pas déjà dans une personne?
Partout on aperçoit le but de l'œuvre d'Auguste. Dans les finances, il n'établit pas une assez grande distinclion entre le trésor du prince et le trésor de l'État resté sans contrôle. C'est pourquoi il aime à venir parfois, avec ses richesses particulières, au secours du trésor public. Dans l'administration militaire, s'il constitue une forte armée permanente, il n'en confie le commandement qu'à ses gendres ou à ses petits-fils. Il fait juste assez de guerre pour exercer, entrelcnir les soldats, pas assez pour créer des réputations militaires trop à craindre.
Ce serait, du reste, une erreur de croire que l'habileté l'Octave ait, de son temps, trompé, ou môme espéré tromper quelqu'un. Octave faisait ce que le temps demandait.
Après cinquante ans de guerre civile, et avec l'horreur qu'ils conservaient pour la monarchie, les hommes de ce temps, dont Octave flattait avec soin les préjugés, ne demandaient pas mieux que de se laisser tromper. On sentait bien que la république n'était plus là qu'en nom, et les magislratures pour mémoire. Les consuls faisaient montre de ja pourpre à Rome, et les proconsuls, pour aller dans leurs provinces sénatoriales, prenaient fièrement les faisceaux; ils savaient bien que lepréfet de la ville, véritable administrateur de Rome, que le préfet du prétoire^ vrai comman-
t. C'est ce que Suétone appelle (Oct 18) « r&tion&rium imperii. »
dant militaire de l'Italie, qu'une miillitude de préfets^ de curateurs et procurateurs, pour l'annone, poui* les finances, pour les travaux publics, en Italie et dans les provinces, tous agents subalternes, obscurs mais dévoués, actifs d'ailleurs, soigneux des détails, et surveillés de prés, recevaient d'Auguste et exerçaient la réalité du pouvoir dont eux n'avaient plus que l'ombre. Mais le palriciat romain, la démocratiequiritaire,étaientmaintenusdans leurs anciens titres et privilèges. La cité n'avait pas changé ; les formes, les traditions étaient respectées. L'orgueil de la maîtresse du monde était sauf. Il n'y eut donc guère de dupes sous le premier empereur; il y eut des indifférents, quelques mécontents, et, d'abord, beaucoup de satisfaits.
L'indifférence est un des sentiments les plus funestes que puisse faire naître un gouvernement. Octave le sentit et chercha à réagir contre elle.
Dans une société presque sans industrie, où les lettres étaient le prestige de quelques-uns, où la famille était peu de chose, où le. citoyen avait été tout et n'était plus rien, à quoi s'intéresser désormais? Il n'y avait maintenant qu'un citoyen dans la république. Les honneurs du sénat ne sont donc plus recherchés. Les fils des sénateurs ne réclament point le siège de leurs pères. Il faudra une loi pour les obliger à accepter cette part de l'héritage paternel. Sénateurs forcés, ils ne se rendent point aux séances, malgré les amendes mises sur les absences non légitimes. S'ils y viennent, c'est en si petit nombre qu'une ordonnance rendit valables les résolutions prises par moins de 400 membres. Quand ils délibèrent, c'est avec si peu d'attention, que le prince du sénat s'avise souvent de prendre brusquement les avis et les votes des sénateurs, au hasard, et non suivant le rang de chacun, afin de s'assurer qu'ils savent ce dont il est question. Ce n'est pas sans raison que l'empereur, à la fin de soi\Tfe%\i^»\eai-
14 AVfiDdTE.
pl.hi» h» siMmt par nno simph* commission de vîngn Ifi ; ii'tniio au fou I <li* son |tnhis; ori<rine du < •1 l.!:i'. ('niiiui plus t.-inl sous W nom de Consii^torii i'nnii,
Mi'inr iudilïïnMH'i» pour li^sma|;istratnn*s. Pei-son hii;.'ur plus IVdiliti''. <vtle rhnr};o qui menait à i \r•^ .niiK's. Kilo r(tût:iil trop chrr et ne rapportait I MMi. <hii' rciniHTcur soit seul t^'dile. qu1l donne sei |iMi\. puisi|ur M'ul il csl m.'ifristrat. puisque seul il pnilliM <lr rôilililt^. On no trouvrrn plus do tribuns, n ni prouit'tlaul uiio placo dans le srnat aux cheva qm ('(insmllraionl .'i roviMir rotio magistrature. Le pei n'ira liiciiliM plus au l'orum. Auguste, avec raison enc ri pniir l'y voir sans d(uitc. transformera les septa en niiipliiilH''Atn^ T/rsl là que le peuple viendra deman ralMililKHi dcH lois tpii W gt^nenl.
Ij-hicIiIs du m^'ontenlemcnt, pendant un règne plu!( ih' rinquanio ans, furent rares, et l'ancien trium^ mit (JaiiHlour n^prcssinn la politi(|ue qu'il consacra à fond rniipii'o. Apri^rt avtiir fait comlamner CaBpion absent, 0 tavr laissant un libre cours h la douleur publique du pën HoiilTritquVn pleine Woine celui-ci donnât la libellé à l'es chive qui avait défemlu son jeune maître, et la mort
La clémence d'Augu^^te fut souvent dans ses actes, rarement dans ses lois. Il fit grâce à quelques coupables; ses lois purent faire périr plus d'un innocent.
En réalité, on peut dire que la grande majorité, dans l'empire, fut satisfaite du nouvel ordre de choses. Et d'abord l'empire était réellement la paix, la pacification de toutes les querelles, la fin de toutes les résistances au dedans, et presque de toutes les guerres au dehors. L'autel de la Paix fut érigé au milieu du sénat. La fête d'Octave fut célébrée avec celle de Janus, du Salut et de la Concorde. On dira bientôt : t L'immense majesié de la paix romaine ; » et ce fut une paix glorieuse. Cinquante années durant, on se reposa d'un siècle de guerres étrangères ou civiles. Trois fois le temple de Janus fut fermé, après des commotions qui avaient ébranlé le momie entier. Quel immense bienfaiti Cinq cent mille hommes distribués dans des garnisons bien choisies suffisent à garder un empiréde quatre-vingt-cinq millions d'hommes. Rome ne songe plus à conquéiir, mais seulement à apaiser : pacis imponere morem. Sa domination est un gouvernement d'opinion. On a le sentiment de la supériorité morale dis conquérants. C'est la principale gloire d'Auguste, c'est là qu'éclate particulièrement le génie du fondateur de l'empire.
Le premier, Auguste fixa les limites dé l'État romain. Il ne les dépassa plus; il ne porta point la guerre, il fit la police chez ses voisins. Les plus rudes campagnes de son règne au dedans furent faites contre les Asturiens et les Cantabres, dans les Pyrénées ; contre les Salasses, dans les Alpes, les Pannoniens au Danube, et les Dalmates sur les bords de lAdriatique. Elles eurent pour but d'assurer la paix intérieure, de protéger les provinces contre des Barbares enfermés dans les limites de Tempire. Quelques-unes de ces campagnes, il les conduisit encore en personne, ^xv. 4ehors, il se fit rendre les drapeaux de Grassw&^^^V^^''
Parlhes; et il poussa Drusus et Tibère jusque sur le Weser et TElbe, au milieu dos Germains, pour venger l'honneur ou foi tifiiT les frontières de l'empire. Mais il aimait mieux terminer les conflits des prétendants en Arménie, protéger les rois de Pont et de Numidie, aux extrémités de sa domination. L'empire court-il quelque danger, il va audevant avec sa famille, avec ses biens. Dans la guerre pannonienne il se présenta au sénat : t Avant dix jours^ dit-il, si nous n'y prenons garde, les Barbares sont ici; » et il donna l'exemple des plus grands sacrifices. Quand Varus perdit trois légions dans les forêts germaines, il manifesta plus de douleur que lorsqu'il perdit Drusus, son fils, et il envoya pour réparer ce désastre Tibère et Germanicus, prodiguant sa famille comme sa personne pour le salut de l'empire.
A l'exploitation capricieuse, désordonnée des provinces, succéda du moins, sous un contrôle commun, un gouvernement régulier. Tacite nous dit lui-môme que les provinces saluèrent le gouvernement d'un seul comme une délivrance et le commencement d'une ère nouvelle. Plus d'une fois Thérilier de César les visita en personne. On le voit en Gaule présider à Narbonne une assemblée des députés gaulois pour régler de gré à gré avec eux les tributs de la province. On le trouve en Espagne, en Grèce, en Asie, distribuant les grâces, répandant les améliorations, créant des villes sous ses pas, traçant dans les provinces ces magnifiques voies qui ne traversaient d'abord que ritalie, et qui maintenant se prolongent dans tous les sens jusqu'aux extrémités de l'empire. Son pouvoir apparaît comme une providence puissante et réparatrice, qui dompte les rebelles, ménage les dociles, termine les conflits, guérit les misères, relève les ruines. Mais c'est à Rome surtout qu'il réserve ses plus grands bienfails»
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Là, Octave anime tout par sa présence. Sur sa forliine, il complète le cens des sénateurs ruinés; il paye les dettes de chevaliers qui n'osaient plus venir s'asseoir sur les bancs qui leur étaient réservés au théâtre, de crainte d'y être saisis par leurs créanciers. Aux grands enrôlés dans l'armée, ou investis de fonctions publiques, il prodigue ses dons; aussi tous se tournent- ils vers celte intarissable source de richesses. S'il prend la fortune de Rome, il en use du moins généreusement. Comme il dicte la paix aux rois, ses alliés, ou plutôt ses sujets, il met à néant les dettes publiques contractées, les accusations, les procès criminels commencés avant son avènement. Rome surtout est embellie par ses mains. Il avait trouvé la capitale bâtie en briques, il la laisse en marbre. Il serait difficile de compter les édifices, temples, théâtres, portiques, aqueducs, qu'il construit ou répare dans Rome, fait construire ou réparer par ses ministres ou par ses amis. On peut regretter qu'il n'ait pas eu le courage de faire cesser les distributions de blés, d'argent, et les spectacles destinés à satisfaire le peuple. Là, au contraire, il surpasse tout le monde. Il ne nourrit pas seulement le peuple romain, il devient le pourvoyeur assidu, inépuisable de ses plaisirs, faisant venir à grands frais toute merveille nouvelle, un serpent boa, un rhinocéros, un nain, pour en assurer la primeur à la capitale. Esclave en cela du peuple, il ne manque pas un spectacle, une représentation; il s'excuse quand il n'y vient pas; quand il vient, il est attentif. Il se garde bien de mériter les reproches que le peuple romain avait faits à César, ce premier empereur qui avait le mauvais goût de lire des placets et de dicter à ses secrétaires pendant la célébration des jeux*.
t. Suet., Oet. 45.
Comment Rome ne se serait-elle point donnée tout en tière à cet homme si soucieux môme de ses plaisirs! Elle voulut lui sacrifier la république qu'il conservait- Au théâtre, le peuple, lui appliquanlun jour les vers d'un poëte, le salua du nom de maître. Octave protesta de ia voix et du geste. Lui, maître (dominus)\ il ne voulait même point qu'on lui donnât ce nom dans sa famille, en plaisantant. Etait-ce donc un maître que le simple habitant de cette simple maison du mont Palatin, ouverte nuit el jour, comme celle des anciens tribuns? 11 était vêtu de la tunique de lame que lui tissaient sa femme et ses files. Il sortait de Rome ou y rentrait incognito, à pied ou dans une modeste litière. Il allait visiter ses amis; il assistait à leurs fiançailles. C'est cet homme qu'on veut faire dictateur, roi! Quel mal a-t-il fait aux Romains, pour qu'ils lui offrent le titre qui a tué César I II se jette aux pieds du peuple romain, il déchire ses vôiemenls, il se découvre la poitrine. Le titre de Père de la patrie, voilà celui qu'il aime ; les larmes aux yeux, il remerciera le sénat de le lui avoir conféré. Il n'a plus rien à désirer, si ce n'est que le sénat lui garantisse la continuité de ses bons sentiments*.
Ici on admire l'habileté du fondateur de l'empire; on le met au-dessus de César. César a élé dictateur ; il a voulu être roi, et il est mort victime de son ambition, sans avoir achevé son œuvre. Auguste n'a pas voulu même être dictateur, et il est mort à soixante-seize ans, plein de jours et de puissance.
César pouvait désirer d'être roi. Descendant de la famille royale des Jules, était-ce un vain titre seulement qu'il convoitait? Il méditait une double révolution politique et sociale dont la royauté n'était que le couronne-
t. Saet., Od. 58t
AUGUSTE. It
ment. Étendre le droit de cité aux hommes libres de tout l'empire; avoir à Rome, dans le sénat élargi, unt* représenlation non du patricial romain, mais du patriciat du monde civilisé; abaisser les barrières entre la liberté et .la servitude, en facilitant les affranchissements, en mettant le travail en honneur; créer une classe moyenne de citoyens*, qui vécût de son travail et qu'on ne dût plus amuser; fondre, en un mot, les lois de la cité exclusive de Rome dans celles du droit des gens, fonder une mo» narchienon romaine, mais humaine*; régner sur le monde pour le monde entier, non au profit de l'oligarchie ou de la démocratie quiritaires: voilà ce dont témoignent les Gaulois et les Espagnols introduits dans le sénat, le droit de cité conféré à des provinces entières, Corinilie et Carthage relevées, un code uniforme projeté; voilà, sans croire même aux prétendues lettres de Satiuste, dont le fond est cependant vraisemblable, ce que les indications de Dion Cassius, de Plutarque, de Suétone laissent entrevoir, bien qu'ils aient pu prêter à César quelques unes des idées de leur temps. Les Parthes soumis, les Germains domptés, eussent moins assuré l'empire que ces institutions larges et générales données pour base au nouvel édifice. Roi du monde soumis et organisé par lui, César n'eût pas craint, sinon la liberté, au moins l'égalité générale fondée sur la ruine du privilège des vainqueurs et sur les droits légitimes du travail. Hais ces vastes projets blessèrent l'orgueil aristocratique et le patriotisme étroit de Rome, qui ne voulut pas être réconciliée par lui avec le monde.
Brulus et Cassius, en tuant la monarchie avec César, livrèrent le monde à une nouvelle expérience, c Appelle, »
i. Cest rexpression dont se sert rhistorien anglais Cb. Merivale, t. n, p. 406 : « Elévation of a roiddle class of citiseiis. »
9* Loe. cit. The fini «nd rode coaceptioa of popalar moxitx^^»
aurait dit Mécène à OctaY«, s'il faut en croire Dion Cassius, qui met encore dans la bouche de ce ministre quelques-unes de ses idées, t appelle les hommes libres au droit décile, les notables de toutes les provinces à Tordre équestre et au sénat. Fais passer sous ce niveau les différences infinies de lois, d'usages, de gouvernement local du monde soumis. De l'agrégation de toutes ces petites cités et républiques fais une grande cilé, une monarchie. Etablis un seul impôt pour tous, applicable à tous, des mesures et des poids égaux dans tout Tempire, une armée permanente, recrutée dans toutes les provinces. Vends les vastes et peu productifs domaines de l'État; constitue avec le produit un établissement qui soutienne par des prêts l'industrie et le commerce de Rome et des provinces. Appelle à ton aide les maîtres et les rhéteurs; avec eux fais donner aux nobles, aux citoyens une éducation commune, obligée, dont TÉtat fera les frais. * Mais le prudent Mécène aurait dit aussi : t A Rome, plus de comices populaires; dans le reste de l'empire point d'assemblées î Honore beaucoup les sénateurs et les consuls, mais gouverne sans eux. Tiens-les éloignés des provinces et de l'armée ; gouverne avec des salariés, avec des affranchis, avec des espions. »
Le premier empereur a-t-il fait de ces conseils un heureux choix? Octave reconstitua le sénat de Rome, qu'il se condamna ainsi à laisser sans puissance, au lieu de créer le sénat de l'empire, c'est-à-dire un corps nouveau qui n'eût point hérité des anciens préjugés, du vieux levain des discordes, et auquel il eût pu donner plus d'indépen-^ dance. Il conserva les Romains comme une classe privilégiée quoique sans puissance réelle. S'il améliora l'administration des provinces, il les maintint dans une véritable infériorité politique. A l'école large et libérale de Labéon H préféra, en droit, l'école étroite du flatteur
AUCIUSTB. SI
Capiton. En politique, il ne l^t pas le fondateur d'un ordre nouveau, mais le restaurateur de l'ordre ancien et souvent dans ce qu'il avait d'étroit, y introduisant seulement, sous le couvert des vieilles institutions, le pouvoir d'un seul. Il n'étendit pas la monarchie de Rome sur le monde ; il la garda à l'étroit dans Rome, pour gouverner le monde en son nom.
Mais César est mort pour avoir conçu, poursuivi cette chimère et bravé, pour la réaliser, le préjugé romain. C'est ce qui fait sa grandeur. Il est mort en voulant faire tout d'un coup ce qu'accomplirent plus tard les Antonins et les Sévères. Auguste a vécu, c'est ce qui le rend moins grand. Il a vécu au jour le jour d'un expédient d'où sont sortis Tibère, Caligula, Néron. Octave fut un homme habile. Il fonda sous les apparences de la république un régime qui fut doux sous lui, mais bientôt après meurtrier. César fut un homme de génie. Il voulut fonder une monarchie véritable sur les besoins nouveaux et les nécessités du temps. Ou république ou monarchie ; la société a besoin de savoir à l'abri de quel principe elle repose. Conserver la république de nom, élever l'empire de fait, et prolonger ainsi pendant cinquante années un état transitoire, c'est faire un gouvernement de ce qui n'est qu'un expédient. C'est régner au hasard, sans souci de l'avenir; c'est faire du provisoire le définitif. Mais les hommes de génie et les habiles ont leur tâche et viennent en leur temps pour la remplir. Né au milieu de cette effervescence de tous les éléments en travail d'un ordre nouveau, d'où naissent les grandes pensées. César entrevit le but; il le montra, il crut pouvoir y atteindre. Venu dans un moment de fatigue où tout s'apaisait et commençait à se rasseoir, son héritier vit ce qui était possible et l'accomplit.
Qu'on admire néanmoins jusqu'où l'homme peut pousser l'inconséquence! Le fondateur de l'empire ne vowlv^X
tî AUGUSTE.
point du titre de dictateur ou de roi. Sur la proposition de Plancus, côièbre transfuge d'Antoine, il en accepta un bien plus relevé, qu'on appliquait aux temples, à la faveur, à 1 autorité môme du maître des dieux: celui d'Auguste, c'est-à-dire sacré, divin*. Ambition surhumaine, à laquelle Auguste arriva cependant, en vertu de la logique, dans l'antiquité où l'État était tout, et à Rome où lui-même était l'État tout entier. La maîtresse de l'univers, la cité toute-puissante par excellence, n'avait-elle pas ses temples dans les provinces : temple de Rome, de la Fortune de Rome! N'était-elle point divinisée? Aujourd'hui que la cité se faisait homme, que la cité c'était César ou Octave, César ou Octave passaient naturellement dieux. Julius, après sa mort, avait déjà été mis au nombre des divinités; on élevait à Pergame, à Alexandrie, à Lyon des temples à son héritier. Octave ne voulut point d'abord qu'on lui en élevât à Rome, en Italie; il accepta du moins le titre d'Auguste. De son vivant il participera de la divinité. Ainsi une sorte de droit divin consacrera son pouvoir; le monde aura pour dieu visible son maître! Il ne fallait pas moins de puissance au fondateur de l'empire pour raffermir la religion ébranlée parle scepticisme, rétablir la prospérité compromise par les factions, relever les lettres dispersées par les fureurs civiles, régénérer la famille atteinte de corruption, en un mot réformer la société après l'État. Mais c'est justement ici qu'éclatèrent le vice du système et la faiblesse de l'homme-dieu, en dépit de l'apothéose des Césars. Au moment où s'accomplit la plus étroite et la plus formidable union du pouvoir politique et du pouvoir religieux, naissait Celui qui
i.Ovid. Fast^ i, 609.
Sancta Tocant Âuguftta Patrei ; Augusta vooantuir Templa sacerdotum rite dicata maau.
Tenait annoncer au monde la distinction des deux puissances et préparer une société nouvelle fondée sur l'affranchissement'des âmes. Le poëte du siècle, ayant une conscience obscure de ce grand travail, prenait le change sur son vrai caractère quand il voyait renaître les temps de Saturne :
MagDUS ab ioteg^ro sœclorum nai?citur ordo Jam redit et virgo, redeunt Saturnia régna.
La révolution sociale n'était pas clans ce retour au passé où Virgile la voyait. Ce n'élait pas dans son maîire, dans celui qui le chargeait de chaînes nouvelles, c'était dans son libérateur, dans celui qui reprenait par la conscience l'œuvre de la liberté, que le monde devait reconnaître et proclamer l'homme-Dieu.
Auguste s'épuisa en elTet à restaurer l'ancienne société dans sa forme prinoilive, nationale. Il y perdit sa peine; et le découragement finit par glacer cet esprit qui s'efforçait d'être tout romain.
La religion fut le premier objet des préoccupations d'Auguste; elle était une partie du patriotisme romain. Il n'est poini de prince qui ait bâti ou relevé aulant de lemfiles que lui. En cela il alla au delà de ses devoirs de grand pontife; il fut pour ainsi dire l'hôîe des dieux ses aînés, qu'on abandonnait et qu'il recueillit, t Ce n'était p-ds assez, ditOvide, d'avoir obligé les hommes, il obligea les dieux : •
Nec satis est homines^ obligat ille deos.
Mars vengeur, Apollon Palatin, Jupiter Tonnant, le divin Jules, la Fortune de Rome, la Liberté elle-même virent s'élever de nouveaux temples, le plus souvent de marbre. Agrippa, pour les grands dieux, construisit le Panthëoû; la statue d'Auguste en garda et en surveilla
S4 àUGUSTE.
l'enlrée. Auguste rappelle lui-môme qu'il a restauré ou fiâti en tout quatre-vingt-quinze temples*. Pour les desservir, il releva et compléta le collège des prélres; il s'efforça aussi de remettre en honneur les anciennes fôtes,et particulièrement les jeux séculaires. Il était loin le temps où Octave, comme on le racontait au moins, avait avec quelques compagnons joué TOlympe dans une farce impie, et forcé ainsi les dieux, selon l'expression du poëte, à détourner la face et Jupiter à abandonner son trône doré. Tite-Live appelait maintenant Auguste le fondateur et le restaurateur de tous les temples : Templorum omnium canditor atqiie restitutor. Mais la religion fut-elle également restaurée dans les âmes?
Auguste trouve difficilement des flamines pour ses dieux, des vestales pour le culte sacro-saint de la grandeur romaine. Les privilèges des flamines et des vestales suffisent à peine h assurer le recrutement du sacerdoce. Quel père de noble famille voudrait contracter mariage d'après les rites respectés de la confarreatio^ et avoir ainsi des enfants aptes au sacerdoce, pour que, soustraits à l'autorité, à la cupidité paternelle, ils n'héritent plus à son profit. Auguste sera obligé de faire une loi nouvelle pour prendre ses vestales parmi les filles d'affranckis. Il est un dieu seulement qui trouve librement des prêtres, des autels, des victimes; c'est le dieu visible, c'est César. Athènes dédie un temple commencé pour Jupiter Capitolin au génie d'Auguste : dix cités s'élèvent en Orient sous le nom de Césarée. Le maître du monde permet qu'on adore en Italie sinon sa personne, au moins son génie. Pour détourner de mauvais présages qui menacent la vie du dieu, le sénateur Pacuvius se dévoue à Auguste