‹ Les empereurs romainsChapitre 25 sur 73 · Tac, i4nn., «y t · texte numérisé non relu

Tac, i4nn., «y t

ments, la servitude était plus vile, plus inutile, plus dangereuse que jamais, parce que les esclaves cherchaient la liberté par les défauts qui flatlent le maître plutôt que par les vei-tus qui le servent; et les maîtres, appauvris par cette tourbe inuti'e, marchandise à bas prix qui leur était à charge, continuaient à les laisser sans soins et sans nourriture, quand ils ne les donnaient pas à dévorer aux murènes. Telle était la société à laquelle le censeur Claude avait affaire.

Claude ne voulut point laisser tomber le sénat. Ce corps ne comptait plus que quelques sénateurs, dont plusieurs encore étaient in.lignes ou endettés. Il laissa à ceux-ci la libertédeseretirerde rassemblée pour ne point lesen chasser ignominieusement. H fallait les remplacer. Les citoyens romains d'une province^ la Gaule, les Ëduens au moins, furent appelés au droit des honneurs. Jus Aonorum, pour remplir les vides. En vain les rares descendants des vieilles familles sénatoriales jetérent-ils les hauts cris. € Ce n'était donc point assez, disaient-ils, que les Gaulois eussent pris Remet ils allaient envahir le sénat, humilier de leurs richesses de parvenus Tantique sang romain.» Claude rappela qu'il descendait d'un Sahin ad-

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arrêté Claude, il aurait fait citoyens tons les habitants de la terre. Mais Tacite rend bon témoignage aux vertus domestiques dont ces provinciaux, citoyens nouveaux, don« nèrent l'exemple à Rome*.

Généreux dispensateur du droit de cité, Claude n'en veilla pas moins sévèrement à la dignité de ce titre de citoyen. En passant la revue des chevaliers^ il aurait voulu noter, si le temps l'avait permis, un plus grand nombre d'indignes. Forcé de céder aux obsessions faites en faveur d'un chevalier qu'il avait voulu exclure de son corps : € Je veux au moins, dit-il, que la rature paraisse. » Il punissait cruellement ceux qui usurpaient les honneurs de la ciié romaine. Il les refusa à un Grec qui ne parlait pas la lin. Même conduite à l'égard de l'affranchissement, qu'il ne voulait pas restreindre, mais, s'il était possible, moraliser. Les aiïranchis ingrats qui lourm«*nt;iieni, dénonçaient leurs patrons, Claude les renvoya à l'esclavage. Les esclaves ne furent pas au-dessous de ses préoccupations; il chercha à adoucir la pire des conditions. Ceux que leurs maîtres exposaient dans le temple d'Esculape pour qu'ils y guérissent, ceux qu'ils laissaient sans nourriture, furent par ce seul fait déclarés libres. Le maîire n'eut pas non plus le droit de les tuer pour se dispenser de les nourrir. Claude déclara homicide celui qui porterait sur l'esclave une main meurtrière. Ce n'était qu'une province qui réclamait tout à l'heure contre rimbécillité de Claude; maintenant, c'est bien davantage.

Claude n'oublia pas que son aïeul l'avait fait augure; il prit grand soin des choses de la religion, et y porta même une pénétration et quelquefois une largeur d'es-

1. Voir le commentaire de Zell aux fragments des Tabulœ œrariœ duœ Lugduni^ etc. Tac, Ann. m, 55.

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prit singulière, quoique mêlée des plus ëtrandfes confusions. Il ne se contenta pas de détruire le culte de C.iius, de proscrire les riles orientaux, comme il convenait à riiistorien de rÉtrurie,de relever des temples, de r» ssusciler certains rites; le recrutement du sacerdoce fut facilité, une commission fut ciéëe dans le sénat pour déterminer ce qu'il fallait prendre et laisser de la science des aruspices^ Claude accorda aux Juifs la liberté d adorer leur dieu et de ne p»s adorer ceux des autres, non-seulement à Alexandrie, à Jérusalem, mais dans tout l'empire; il poursuivit les sacrifice*^ humains, que la religion druidique cachait encore au fond de quelques forêts de la Gaule. Aimant avant tout la paix dans ces matières, il chassa de Rome c quelques Juifs qui y excitaient des troubles, dit Suëlone, à l'instigation d'un certain Chrest'.t C'est la première fois qu'apparaît, et même altéré, dans Borne, le nom qui devait plus tard y régner en maître. Claudo agissait ici comme dans les ténèbres : il enveloppait dans une même réprobalion la vieille idolâtrie qui f acrifiiit rhiimanilé à ses dieux» et la religion nouvelle^ fondée sur le sacrifice d'un Dieu à l'humanité. Les résultats de cettt* censure cèlëbiene pouvaient être

dre s'il y avait lieu ; il fonda au loin des colonies, entre autres celles de Trêves, Cologno, CoIcIicsIit; enfin il fut, comme Tibère, un infatigable et assidu justicier. Gbez lui. nu forum, aux basili(|ues, partout, en tout temps (t i t'iile beure, Claude jugea. Il abolit pour la justice la uisiinction des jours fériés cl celle des saisons, il siégea toujours avec la volonté d'élrc juste et montra au tribunal une inaltérable patience. Se connaissant sujet à la colère et au ressentiment, car il prati(|uait le yvSSt (jeauTov, il avait promis que t sa colère serait toujours très-courte et ses ressentiments peu dangereux. > Moins âpre que Tibère, il supprima la loi de Majesté, et inler<dit la pratique de la délation; il promit de n^appliquer jamais un citoyen romain h la torture et enleva à Tesclave le i!roit de témoigner contre son maître. Jiigeur intrépide, il eut cependant Tinstinct de la séparation des fonctions politiques et judiciaires; au grand scandale des Romains, les consuls et gouverneurs furent privés de certaines attributions de justice rendues aux préteurs; les questeurs qui s'étaient aussi glissés dans les tribunaux furent renvoyés à leurs finances.

Il y avait beaucoup à punir dans la Rome impériale, témoin les 19,000 criminels de la naumacbie du lac Fucin; et les Romains n'aimaient pointa être punis. Oubliant que Claude était obligé de rétablir dans toute sa rigueur le supplice des parricides, ils n*ont point pardonné à ceux qui se sont trop mêlés de justice, comme Tibère et comme Claude. C'est pourquoi Suétone fait de Claude un Perrin Dandin terrible, variable dans ses instructions judiciaires et se? arrêts, tantôt singulièrement circonspect et sagace, tantôt prompt outre mesure et comme extravagant. 0;i peut accepter la paît de l'éloge et contester C( lie du hlûme. On fa romari|ué, plus d*un des prétendus traits de sottise ou de folie de Claude peuvent passer

pour des Iraits d'esprit*. Un juge est rayé à toujours des rôles pour n'avoir point usé de ses molifs iégilimes d'exemption dans une affaire : esl-ce sans raison? A une mère qui ne veut point reconnaître son fils, Claude ordonne d'épouser le fils qu'elle renie; l'inspiration serait voisine de celle du jugement de Salomon, si la moralité bil)li(|ue n'était remplacée ici par le cynisme de la corruption romaine. Une filleesl accusée de superslitionétrangôre, peuuéue de christianisme: Claude la renvoie au jugement d'un conseil de famille qui l'absout. Il est vrai, Claude était parfois un peu brusque; il prenait trop souvent rabseiice pour une présomption de culpabilité, puisqu'il pn)nonçait toujours en faveur des parties présentes. Mais où trouver de la stupidité dans les décisions suivantes? Quelques avocats se disputent pour savoirs! un citoyen à qui on conteste sa nationalité grecque ou romaine doit porter, devant le tribunal, la t'»ge ou le manteau: Claude décide qu'il perlera l'une pendant l'accusation, l'autre pendant la défense. N'était ce pas se moquer parfailement des subtililés de la chicane? Un autre jour, étourdi par les cris et les contradictions des plaideurs et des avocats, l'empereur se lève et dit qu'il donne raison à ceux qui ont

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veulent £tre jugés, t Ne suîs-je point libre? • dit Claude; et comme ccnx-ci s'animent et réclam(*nt de plus en plus fort: « Parlez^ parlez, s'écrie-t-il, mais ne me toucliez pas. Me prenez- vous pour Talhlèle Tlieogonius? >

Les avocats étaient, il faut le dire, le fléan de ce temps de justice si difficile et si occupée. Pour la plupart, on Ta vu, ils étaient accusateui-s, fonction honorable autrefois, récompensée par les dignités de la république, auiourd'tiui fonction vile, rétribuée, payée des biens du dénoncé. Leur nouvelle- profession , les avocats Texploilaient audacieusement, sans vergogne, comme un métier non réglé, non discipliné. Ils se faisaient payer pour ac« cuser, pour ne pas accuser, pour parler, pour se taire; après avoir entrepris la défense d'une des parties, ils passaient en plein procès du côté de la partie adverse, si celle-ci payait mieux. Après un exemple de ce genre, le sénat. indigné demanda que les services des avocats fussent gratuits, afin que leur avidité ne multipliât point les procès et les accusations. Ceux-ci jetèrent les hauts cris, tenant à ravaler le grand art de la parole, à en faire un métier, dans le temps où le travail était réputé comme vil. « La gratuité était juste, disaient-ils, quand les avocats du forum avaient pour récomponse les honneurs, la célébrité; ils n'ont plus que Targenl aujourd'hui: qu'on ne leur arrache pas cette dernière compensation. • Claude, embarrassé, prit un teime moyen et fixa à 2,400 sesterces le maximum de leuis honoraires.

Voilà le meilleur côté, toujours honnête, quelquefois grand, malgré une pointe de grotesque, du régne de Claude. Voici le revers de la médaille.

La tendance des pouvoirs absolus est de se servir des petites gens. Nos rois modernes eux-mêmes les aimaient: fiOuis XI avait Olivier le Daim et Doyac, sans compter le bourreau son compère. Louis XIV, plus relevé cependant

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dans ses goûts^ préférait, avec quelque raison, aux gentilshommes, aux cardinaux mêmes du règne précédent et de sa minorilé, de simples bourgeois. Les empereurs romains furent amenés par la nécessité à se servir des affranchis. Ne voulant ou ne pouvant appeler les patriciens au\ fonctions maintenant inférieures du gouvernement, ils trouvèrent les chevaliers, gens de finances, et les affranchis, gens de toute sorte de métiers et d*humbies services, très-propres à ce gouvernement d'administration et d'aiïaires. Claude employa les chevaliers, dont il augmenta les privilèges, comme préfels du prétoire, lieutenants et procurateurs de provinces; il attachaplus particulièremeat au service de sa personne et de son palais les afifranchis.

Fraîchement sortis de Tesclavage, ceux-ci étaient les mieux préparés, par leurs habitudes de travail, d'économie, d'obséquiosité, par les qualités et les défauts qui lei^r avaient mérité la. liberté, aux emplois que leur destinait l'empereur Le maîtie pouvait faire aisément d'eux ce qu'il d(!sirait. On les méprisait à Rome parce qu*ils portaient encore la marque de la servitude, comme on méprisait autrefois, chez nous, les roturiers parce qu'ils avaient à peine perdu la marque du servage. Claude avait

seiilô Claude: ses lois sur l'esclavage et sur les afTranchissenients le prouvent. Quelques«uns de ces parvenus de la liberté ne se souvenaient guère de leur ancien état . Pallas ne donnait des ordres à ses esclaves que par écrit, pour ne point se commettre en leur adressant la parole; m ils le lecteur Polybe n'a point prélé à la médisance, probablement parce quMl était honnête. Un jour> le peuple se souleva pour empêcher, en dépit du stoïcien et républicain Cassius, l'exécution de la loi qui voulait que tous hs rg. claves de la maison d'un homme libre assassiné fussent tués sans exception. Le gouvernement des affranchis donna raison au peuple contre les patriciens. &? jour~lk, il' défendit la cause de Thumanitô contre une légalité atroce.

L'empereur Claude était marié en troisièmes noces à Hessaline. Fille de Yalerius Messala, d'assez noble ori« gine, celle-ci ne surpassait pas en beauté les plus nobles Romaines de son temps; elle ne les surpassait pas beaucoup non plus en corruption. Avide de pouvoir, elle l'était encore plus de plaisirs. La po>ition qu'elle occupait était pour elle surtout une occasion de jouissances plus étendues et plus variées. Elle ne faisait pas sa compagnie habituelle de ce qu'il y avait de plus pur, de plus honnôie dans la société romaine, et elle ne donnait ni l'exemple de la pureté féminine, ni celui de la û«lëli é conjugale; ce qui a fait dire assez cyniquement à Suétone qu'elle tenait au palais un mauvais lieu. Telle qu'elle était, Messaline so voyait enviée, jalousée, attaquée auprès du maître, quelquefois par de nobles familles qui eussent désiré mettre une des leurs à sa place. Les affranchis étaient eux-mêmes détestés et haïs par les nobles romains. C est ce qui poussa Messaline à se liguer avec les affranchis pour se défendre , pour faire peur. kiue des mêmes nécessités, conclue à la vie à la mort,

nourrie par un échange de services réciproques et par des profils communs, celte ligue circonvint bientôt Claude et n'eut pas seulement le trisle honneur de le tromper, mais de corrompre et de fausser son gouvernement. Livré à sa femme, à ses affranchis, il ne fut plus le maîti^e, mais l'esclave. Il ne commanda plus; il obéit*.

Claude donnait prise à ceux qui l'enloui^aient par un sentiment qui s'explique, il avait tremblé toute sa vie, sous les gros mots de sa mère et de sa grand'môre, sous la férule de ses maîtres, sous les soupçons de Tibère, sous les bouffonneries de Caligula. Empereur, il eut encore plus de peur. Pendant longtemps il n'osa mettre le pied dans le sénat; des gaides veillaient autour de lui pour qu'il piît ses repas en sûreté. Il n'entrait chez ses amis malades qu'après avoir fait faire perquisition dans leur chanfïbre, jusque dans leur lit; les personnes qui le venaient voir, hommes ou femmes, furent longtemps fouillées. Cet empereur, il faut l'avouer, avait souvent raison de craindre, sinon de trembler. Dès le commencement de son règne, un homme avait été trouvé, le poignard à la main, piés de sa personne. Claude s'était transporté sur le coup au sénat; il avait pleuré, prié qu'on lui épargnât le danger de l'empire. Les patriciens qui regrettaient encore d'avoir si mal profité pour eux, sinon pour la liberté, de la mort de Caligula,ne manquaient pas. Le sénateur Minulianus complota avec un chef des légions, Camillus Scribonianus, pour renverser Claude et restaurer la république. Déjà l'empereur était prêt à déposer le pouvoir quand il apprit que les soldats, n'ayant pu enlever de terre les enseignes, avaient renoncé à leur projet et tué Scribonianus.

Messaline et les affranchis ligués avec elle firent

1. Suet. Clmid,^ 29. His deditus^ non principem sed minisfrumegit

encore trembler Claude plus que de raison. Les plus redoutables ennemis de leur autorité et de leurs vices étaient dans la famille impériale même, dont les membres approchaient le plus Claude. Là pouvaient naître les rivalités, les jalousies, les intrigues, les accusations, les compétitions de pouvoir^ la lutte, par conséquent le crime. Il fallait donc que tout membre de la famille entrât dans la conspiration de vices et d'abus qui exploitait Claude, s'il ne voulait devenir un ennemi. De là, sous ce régne, de nouveaux drames dans le palais, tandis que l'ordre régna dans le reste de l'empire. Julie, sœur de Caligula, nièce de l'empereur, attira un peu trop les regards de son oncle; disputerait-elle la place à Messaline? Elle partit pour Texil avec le philosophe Séné(|ue, que ses grandes richesses avaient déjà fort exposé sous Caligula. Appius Silanus, beau-[èrc de rimpératrice, ne pouvait guère approuver, partager ses désordres. Narcisse raconta à Claude qu'il avait vu la veille, en songe, Silanus levant contre sa personne impé« rialeun poignard. Messaline, présente, avoua qu'elle avait été obsédée par le même fantôme. Au moment même, Silanus, qu'on avait fait mander sous main au palais, entra pour parler à l'empereur. C'était bien lui I plus de doute. Il mourut M Valerius Asialicus n'était point allié à la famille impériale;' mais il avait mis son opinion à découvert au commencement du régr e. C'était un personnage important dans l'État. Enfin il possédait les jardins de Lucullus, enviable théâtre pour les plaisirs de Messaline. Accusé d'avoir voulu se mettre à la tête des légions, il se défendit avec tant d'éloquence, de patliéti(|ue, qu'il arracha des larmes à l'empereur, à Messaline elle-même. Celle-ci se détourna cependant, avant d'aller

i. Suétone et Dion Cassius seuls racontent cette histoire.

iot

CLAUDG.

cacher son émotion dans ses appartements, pour dire h Yitellius de ne point laisser échapper le malheureux. Yitellius alla se précipiter aux pieds de Claude, et, au nom des anciens services d'Asia ficus, demanda qu'il eût au moins le choix de son supplice. Le débonnaire Claude Taccorda; et Asiaticus mourut en beau joueur, disposant son bûcher dans ses jardins de sorte que la flamme n'endommageflt pas les arbres qu'il laissait à celle qui Tassassinait.

Ce ne fut pas dans sa famille seulement, ni sur ce qui intiTCAsait sa personne, que Claude fut trompé. A la fln, il lo fut au sénat, en plein forum, en plein tribunal, sur tout le monde et sur toutes choses. On dénatura son gouvernement, on égara sa justice; ses volontés furent méprisées, ses actes changés, ses décisions falsifiées, ses arréls faussés. Claude ne voulait délivrer le droit (le citoyen (|u*à bon escient; ses affranchis le vendirent h vil prix. Il voulait noter des chevaliers; on lui Ut passer un célibataire pour un père de famille. Claude rendait un décret, on le retirait le lendemain. Il condamnait, on absolvait; il absolvait, on condamnait. Sous ses yeux mémos on le trompait. Cylon, gouverneur de Bi-

par le règne de Claude, il fant croire que le vieil empereur, Iftcheet fatigué de la domination de sa femme et de ses alfrancbis, feignit la sottise pour laisser à d'autres la responsabilité de faits dont il n'était peut-être pas toujours fâché. Une femme était appelée comme témoin : c Je la connais et l'estime, dit-il, c'est la coitTeuse et l'affranchie de ma mère; elle m'a toujours traité comme son maître; il y a beaucoup de gens dans ma maison qui ne me traitent pas ainsi. » Claude paraît avoir été surtout un fauK bonhomme; Brutus au pou* voir, il cachait sa faiblesse et déclinait sa responsabilité sous le masque de l'idiotisme.

Claude ne fut point assez idiot cependant pour se laisser ravir l'empire par l'amant de sa femme. Il fut assez fin au contraire pour tourner une fois à son profit les passions qui déslionoralent sa cour, et sévir contre elles en évitant l'odieux de la punition. Âgrippine, la plus jeune sœur de Caligula, nièce de Claude, belle, ambitieuse et habile, rivalisait seule avec Hessaline depuis l'éloignément de Julla. Elle avait sa faction comme autrefois sa mallieureuse mère. Mais plus prudente, elle observait; elle attendait que la toute-puissante et audacieuse Messallne se perdit elle-même. Déjà le peuple favorisait de son attention Agrippine et son jeune flls Néron aux dépens de Hessaline et de son flls Britannicus, ainsi nommé des exploits de son père. Ces signes n'avertiront pomt Messaline. Elle s'était éprise enfin du plus beau des Romains, Silius; elle le suivait partout, s'affichait pour lui effrontément, passait avec tous ses gens dans sa maison, y faisait transporter les ornements, les meublo», les trésors, les statues, les dieux pénates du palais impérial. L'empire déménageait avec la femme de Claude dans la maison d'un particulier. Silius prit enfin peur de tant de favMFsj le succès, l'effroi, allumèrent chex lui l'ambi-

tion. Il n'avait, si Claude apprenait tout, que Tempire pour refuge. Il proposa donc à Hessallne de l'épouser publi<|utment. Le mariage était le chemin de l'empire. C'était en épousant la veuve du fils de Tibère empoisonné que Séjan avait espéré succéder à Tempire. Mais Mossaline n'était hardie que dans la débauche; elle se croyait d'ailleurs moins sûre de Silius comme époux que comme amant, comme empereur que comme simple citoyen. L'amant insista. La cérémonie eut lieu: sérieuse ou jouée? Il est diflicile de le savoir. Tout le respect qu'inspire Tacite suint à peine pour faire ajouter foi à son récit.

L'empereur Claude permit-il un mariage simulé, comme l'indique Suétone, pour détourner sur un autre de tristes présages qui menaçaient le mari de Messaline? Silius et Messaline voulurent-ils commencer par une fête, un coup d'État? On ne ôait. Mais, un jour que l'empereur était à Ostie, Messaline, en pleine Rome, au grand jour, sans avoir pris la précaution d'annoncer son divorce à Claude, épousa Silius selon tous les rites. Des prêtres firent fumer l'encens sur lesaulels; unconsul signa lecontrat. I^e soir, les convives en grand nombre assisiérent au repas

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à Narcisse, et se laissa entraîner par lui dans une voiture au camp des prétoriens, près de Rome, balbutiant seulement ces mots: c Quel crim<^! quelle scélératesse t » Là cependant, après avoir demandé s'il éiait encore empereur ou s'il ne l'était plus, il sut parler pertinemment aux soldats et désigner les coupables. Coux-ci ne songeaient pas encore à la partie sérieuse du complot. Ils étaient toujours en fôle. C'était au mois d'octobre et dans le parc de Lucullus. Ils célébraient les vendanges. Les pressoirs élaient serrés; le vin bouillonnait dans les cuves; les dames romaines invitées dansaient en costume de bacchantes. Messaline, les cheveux épars, le thyrse à la main, Silius, couronné de lierre comme un autre Bacchus, écoutaient les chanis vofuplueux des convives. Un des assistants monta à un arbre : t Qu'àperçois-tu de là-haut? lui demanda-t-on. — Un orage du côté d'Ostie, i répondit-il par hasard. Messaline apprit bientôt en effet l'arrivée de Claude et des prétoriens *• .

Silius et les autres coupables saisis et menés ù la mort, le plus grand coupable espérait encore se faire pardonner. Messaline croyait pouvoir désarmer son mari. Elle envoya en avant sa fille et son lils, intéressa à son sort la grande vestale, vint elle-même essayer sur Claude le pouvoir de ses larmes. Mais Narcisse se mit entre Tempereur et les siens et entraîna Claude au palais impérial sans obtenir cependant de lui un ordre contre l'impératrice. Le soir, au milieu du repas qui avait adouci la colère de Claude, l'affranchi craignit encore un retour de tendresse. L'empereur exprima le désir de voir au moins cette c malheureuse. » Menacé par la clémence de l'é-

i. Suet. Ciaud., 26-29. — Tac, Ann., xi, 20-39. — II ne f;int pas }oblier que le récit de Tacite est composé sur des Mémoires d'Agrip- ,>ine, renoemio naturelle de la première femme de Claude.

CLàUDB.

poux, Narcisse prit enfin lout sur lui. Quand on vint dire h l'empereur que Hessaline était morte, Claude ne s'informa point si c'était de sa propre main ou de celle d'un autre que sa femme avait péri; il tendit sa coupe et acheva son repas. Quelques jours après seulement, fidèle à son système, il demanda où était l'impératrice. C'était une nouvelle épouse qu'il désirait.

Les affranchis s'occupaient déjà de le pourvoir. Chacun d'eux avait sa candidature au lit de Claude. Narcisse parlnit pour Petina, une ancienne épouse répudiée; les premières amours de Claude et les services do Narcisse plaidaient en sa faveur. Pallas recommandait une alliance de famille, un choix impérial : Agri{|pine, sœur de Caligula, oubliée par la jalousie de Messaline. Gclle-ci, nièce de Claude, ambitieuse comme sa mère, mais moins scrupuleuse sur les moyens, mit à profit l'avantage qu'elle avait sur ses rivales. Approchant chaque jour de son oncle, elle poussa ses affaires. Un grand obstacle existait cependant à ce mariage. Les unions entre oncle et nièce èlaieni interdites, à Rome, par la loi et regardées comme funestes. Le flatteur Vitellius, déjà passé au service d'une fortune nouvelle, arracha un décret au sénat et quelques

née sur un char suspendu, comme les pontifes ou comme les statues des déesses, venir présider, revêtue de la chlamjfde brodée d'or et du manteau de pourpre, au:i jeux de ramphithéftire. Elle courtisa les soldais, mais avec quelque grandeur, en donnant son nom à la colonie guerrière de Cologne. Si elle proscrivit, ce fut pour afTermir son tréne; si elle commit des conflscalions, ce ne fut pas ponr s'enrichir, mais pour avoir un instrument de pouvoir. Jalouse, non d'être aimée de Claude, mais de le dominer, elle jeta en exil une femme dont celui-ci avait loué la beauté, et envoya à la mort une de celles qui lui avaient disputé la place dont elle était restée maîtresse. La première, la grande affaire d'Agrippine, fut celle qui avait préoccupé les femmes de tous les empereurs, et d'abord la première de toutes, Livie. Pour faire entrer son fils, Tibéiius Néron, dans la famille impériale, elle demanda pour lui la main d'Oclavie, que Claude avait eue de sa première femme; et elle Tobtint, bien que celle-ci edt été fiancée au jeune Silanus, dont le père était déjà tombé victime de Messaline. On ne manqua pas de trouver un crime à ce petit-neveu d'Auguste par les femmes. Cette famille des Silanus était toujours la première sacrifiée, et laissa quelqu'un de ses membres à chaque règne. Silanus, accusé, privé de tous ses honneurs^ se donna la mort le jour du mariage de sa fiancée. Ainsi, le Jeune Néron devint gendre de Claude, comme autrefois Tibère gendre d'Auguste. Ceci obtenu, le fils de Claude, Britannicus, parut bien jeune. N'aurait-il pas besoin d'un tuteur? L'empire aussi ne pourrait-il pas être pris au dépourvu et réclamer une main ferme? Pallas fit remarquer à Claude qu'Auguste avait adopté Tibère pour donner à l'empire un soutien, à ses petits^fils un prolecteur. Claude se rendit aisément, comme un savant en histoire, aux raisons tirées des précédents. Il adopta Néron, flgé de seize

ans, pour assurer les destinées de l'empire et pour défendre Briiannicus, qui n'avait que deux ans de moins que son tiis adoptif. Celui-ci désormais parutàramphilhéâlre dans les rangs des solda ls« révolu de la robe virile comme prince de la jeunesse. Au forum il répéta de petits discours faits à Tavance pour soutenir des mesures populaires. En son nom, on donna les congiaires au peuple et le donativum aux légions, tandis que Britannicus^ revêtu seulement de la prétexte, oublié, sans crédit, n'eut pour se consoler que la feinte tendresse que lui prodigua Agrippine comme à un enfant.

En gagnant des chances au pouvoir, le jeune Néron perdit cependant la mobile sympathie du peuple, qui se reporta maintenant sur le prince délaissé. Âgrippine s'en aperçut. Elle fit remplacer les deux chefs des légions prétoriennes, dans lesquels elle n'avait pas confiance, par un honnête tribun, Burrhus, et donna pour précepteur et conseiller à Néron le philosophe Sénéque. Elle s'assura ainsi une épée solide et une plume déliée. Aussi jalouse .ni reste des sentiments de ce fils, pour lequel elle travail* lait, que de ceux de son mari, elle exila Lepida, jeune l;nitr 4 lu prinn^qui renlouruit île trop d'alTeclioiL

Narcisse malade était absent; le moment était favorable, l'heure pressante. Claude avait parlé de faire prendre à Britannicus la robe virile. Qui serait donc empereur, do gendre ou du flis, de l'enfant d'adoption ou de l'enfant du sang? La question n'était pas neuve; la solution ne le fut point non plus. Âgrippine lit venir Tempoisonneuse Locuste, qui depuis plusieurs empereurs élaitun instrument de régne. Celle-ci mit un poison subtil dans un ragoût de champignons que l'empereur aimait particulièrement. Claude en mangea trop; une indigestion faillit le sauver; mais un médecin appelé pour soulager son estomac lui introduisit au fond du gosier un second poison qui« dit-on, Tacheva. 11 périt victime de ses propres défauts : la faiblesse et la gourmandise K

Glande n'était point, comme on a pu le voir, un imbécile, un idiot. 11 avait un esprit subtil, original, quelquefois élevé, servi par un extérieur singulièrement gauche; mais c'était un caractère faible, abaissé par la peur, et que la peur livrait au premier venu. Pour jouer la comédie d'Auguste, qu'il comprit mieux qu'aucun autre, il choisit le masque peu avantageux que la postérité a laissé sur son visage. II avouait lui-même qu'il avait contrefait le sot pour désarmer Caligula; empereur, il continua son personnage, que ses travers d'esprit et sa gaucherie naturelle lui rendaient facile.

Un écrivain, le philosophe Sénèque, a surtout contribué à fausser le jugement de la postérité dans son Apoeoloquintose, où il nous montre l'apothéose de Claude transformé en citrouille par la vertu d'un champignon. La plaisanterie a de la valeur, sinon par la donnée au moins par les détails, Claude, sous sa forme nouvelle, arrive dans l'assemblée des dieux pour y prendre sa place,

i. Tac, ilnn., ui. — Suet. Ciaud., 30-46.

Le sénat divin est assemblé. On délibère pour savoir s'il faut admettre le nouveau venu dans Timmortelle compa- ^^nie. Les uns parlent et votent pour, les autres contre lui. Le divin Auguste se lève et demande c si c'est pour doter rOlympe d*un pareil dieu, n'ayant forme ni de bête ni d'homme, qu'il a pacifié l'univers et asservi Rome. li ne veut pas être dans la société d'un idiot. » Claude, renvoyé aux enfers, parait devant le juge iSaque, après avoir fait pour à Cerbère lui-même. Jlaque, sans vouloir l'entendre, le condamne pour réternilé à jouer aux dés avec un cornet sans fond et à prononcer des sentences, sans pouvoir saisir les plaidoiries. Je ne sais si la plaisanterie est aussi juste que piquante. Était-ce bien à Auguste à contester la divinité de son petit-fils, parce qu'il avait dans sa comédie pris le rôle d'idiot? Était-ce bien à Sénèque à refuser de i*econnattre la divinité de Claude mort? il l'avait proclamée, Claude vivant, dans cette lettre de consolation adressée à Polybe, tout-puissant à la cour, sur une perte douloureuse que celui-ci venait de faire : f Pourquoi te plaindre, pourquoi pleurer? lui disait-il, quand lu as devant les yeux ta divinité I L'empereur te reste, tu n'as rien perdu; quand tu sens les larmes venir

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