G8 a. rès J. C« Kpicurisme et stoiciem
Agrippine avait les traditions de Tempire. A la mort de Claude, elle cacha la catastrophe le plus longtemps qu'elle put pour tout préparera loisir; elle travailla Tannée, disposa les esprits et fit apprendre son rôle au jeune Néron par son précepteur Sénèque. Tout bien disposé, tandis qu'elle-même occupait Britannicus de ses embrassements, de sa douleur, de ses consolations, Burrhus présenta Néron aux gardes du palais, et ceux-ci le conduisirent au camp des prétoriens. Là, Néron débita la harangue préparée par son maître, promit aux soldais le donativum et fut solennellement proclamé. L'héritier de l'adoption supplantait l'héritier du sang. Ce n'était point la première fois» Ainsi Tibère avait évincé Agrippa Posthumus, ainsi Caligula avait évincé Tiberius Gemellus* Ajoutons que cela n'étonnait point les Romains autant que cela nous choque. La constitution civile de la famille romaine faisait du fils adoptif l'égal du fils naturel, la volonté du père primant tous les droits. Or, le droit privéi en l'absence de tout règlement spécial de la conslitutiou
(le l'empire, s'était élevé par le fait à la hauteur d*un droit politique; et l'empereur disposait de la république au mùme titre qu'il disposait de sa succession.
Fils d'Âgrippine et de Domilius Âlienobarbus, patricien de vieille famille et de mauvais renom, Néron avait connu le malheur dans son enfance sans en avoir prolitô. Sous Caligula, qui exila sa mère Agrippine, il fat laissé à sa tanle Lepida, mais si dénué, que celle-ci, mal-^ gré sa Icndresse, ne put d'abord lui donner d'autres mat très qu'un danseur et un barbier. Le retour d'Agrippine sous Claude l'exposa à un autre danger en le désignant à la jalousie de Messaline. Un jour on trouva un serpent tlangoreux sous son chevet. Eniré enfin par le mariage de sa mère dans la famille impériale, fils adoptif et gendre do Claude, réunissant sur sa tôte toutes les espérances de l'empire, Néron passa des mains de son barbier entre celles du tribun militaire Burrhus, des mains de son danseur dans celles du philosophe Sénèque. Agrippine, il faut le croire, voulait faire de Néron un empereur digne de son aïeul Germanicus; elle espérait que Burrhus lui enseignerait le courage, et Sénèque la vertu. Le jeune homme, il est vrai, ne paraissait pas avoir un naturel
HÉRON. î\ »
FI avait plus de confiance dans les inspirations do :>a lyre que dans celles de son cœur K
L'éducation morale et politique de ce jeune homme, assez mal doué, fut tout à fait fausst'c par sa mèiv et par son précepleur. Quand Agrippine voulut pmlic auprès de Claude celte Lepida qui avait recueilli Néron, qui raîmait encore, elle la fit dénoncer par son fils. Néron remplit intrépidement son petit rôle de délntour ; sa mère lui avait enseigné elle-même le parricide. Des deux premiers discours que Sénèque mit dans la bouche de son élève pour ouvrir son régne, l'un, piononcé au forum lors des funérailles de Claude, louait, exaltait le caractère, le gouvernement, Tesprlt de son père adoptif ; l'autre, qui promettait de faire justement le contraire de ce qui avait été fait sous le règne précédent, en était la plus effrontée condamnation. On rit du mort au forum ; on applaudit le vivant au sénat. Néron apprit que l'empire, l'apothéose étaient une comédie. Ne le trouvait-oii pas plaisant quand, faisant allusion à la mort de son père adoptif, il disait que « les champignons étaient le plat des dieux ? »
Les paroles avec lesquelles Tacite ouvre le livre de ses Annales qui suit la mort de Claude^ sont singulièrement instructives. < Le premier crime du nouveau régne, ditil, fut le meurtre de M. Silanus. » C'était encore une des victimes de cette malheureuse famille dont tous les membres étaient destinés à la hache du licteur, t Le second crime fut le meurtre de l'affranchi Narcisse. » Ce dernier s'était opposé au mariage d'Agiippine avec Claude, et avait soutenu dans l'affection de celui-ci son propre fils, Britannicus, contre son fils adoptif, Néron. Instruite des habitudes de la politique impériale, Agrippine crut de-
t. Tacite, Ann, xiv, 1C. — Suet.,NtfV. 5«.
voir sncrifler ces deujL viclimes à la sécurité de son fils, h (lorniùrc cependant plus particulièrement à sa ven-t géante. Ce furent ses propres crimes, ou plutôt ceux de l'empire. Rien ne prouve mieux que ce brusque comnieiiceinent de l'auteur des Annales^ combien le crime élait dans les ressorts de ce gouvernement. Néron ne devina que trop tôt ce fatal secret, n'exerça que trop vite cet art funeste, et aux dépens de ceux qui. les lui avaient appris.
Un vice nouveau des institutions, ou plutôt de Tabsence d'institutions dans Teinpire, fut mis h nu par Tavéne* monl (le Néron, et engendra toutes les conséquences qui rendirent son régne abominable. Néron n*avait que dixsept ans quand il parvint à l'empire; il était mineur d'âge et de raison. Bien que sa mère eût pris soin de le faire investir par Claude du privilège d'occuper toutes les magistratures avant l'âge de vingt ans; bien qu'il eût accepté plus vite que ses prédécesseurs, et d'autant plus volontiers qu'il ne pouvait ni les remplir ni leur faire honneur, tous les titres, toutes les charges, sauf le titre de Père de la patrie qu'il eut la modestie de refuser, Néron n'était pas en état de gouverner. Sur qui allait retomber
assislAt aux délibérations, inspirât toutes les volontés ^ Elle donna enfin elle-même l'ordre du meurtre de M. Silanus. Rien cependant de plus étrange à Rome, de plus choquant que celte nouveauté. Une femme dans la république romaine gouverner, administrer ! Une femme, incapable de toute charge publique, n'échappant, en droit, à la puissance paternelle que pour tomber sous la puissance maritale, ne pouvant exercer la tutelle de ses enfants, une femme tenir l'Etat, Rome, l'Empire en tutelle I N'était-ce pas une double anomalie politique et civile? Elle blessa tous les yeux, froissa tous les préjugés, sou* leva toutes les consciences.
Les deux personnages qui étaient le plus à même, bien que créatures d'Âgrippine, de s'opposer à celte nouveauté, étaient Burrhus et Sénèque. Leur conscience de Romain, leur ambition d'homme les y poussaient. Ils étaient sûrs de trouver un appui dans le sénat, dans le peuple peul-ôtre; ils en cherchèrent un autre plus facile encore à rencontrer dans l'amour-propre de Néron, qui n'aimait pas à être mis en tutelle et elTacô sur le trône même par sa mère. Burrhus et Sénèque profitèrent de la première faute que commit Agrippine aux yeux des Romain^, bien que dans l'intérêt de l'empire, pour l'éloigner du pouvoir. Ils protestèrent contre le sang versé de Silanus et de Narcisse, au nom de Néron qui voulait inaugurer avec son règne le régime de la clémence. Ils éloignèrent de la cour Pallas l'affranchi. Le sénat enhardi revint sur quelques édits de Claude malgré l'opposition de rirapératrice mère, qui prétendit alors défendre les actes, l'iionneur du défunt. 11 osa davantage; il s'abstint désormais de tenir ses séances au palais impérial. Les honneurs quittaient Agrippine; elle voulut
i. Dion, LXi. -^ Suet., Nér., ••
KÉRON.
allpr les prendre et se rendit elle-môme an sénat. C'était un jour où les ambassadeurs arméniens venaient rendre liominageau sénalet au peuple romain. Agrippine entre, se dirige vers la première place qu'elle veut occuper. Sur un mol de Sénèque, Néron descend de son siège, va ?iu-devant de sa mère, et, sous prétexte de lui témoigner sa tendresse, l'empereur, lui donnant un autre siège, épargne à Tempire, dit Tacite, cette honte. C'était renverser la régence, pi-oclamer la déchéance d'Agrippine. Rome vit avec plaisir ce déplacement du pouvoir. Le sénat espéra y retrouver l'occasion de ressaisir son influence. Le pouvoir était au moins occupé par deux simples et libres citoyens dans lesquels on prenait confiance. Le sénat reconquit en effet une pailie de ses attributions. Il restitua aux magistrats républicains des fonctions qui avaient passé aux magistrats impériaux et porta un coup aux délateurs en défendant de rémunérer les avocats. Néron, bien conseillé, se montra généreux pour tous; il assura aux sénateurs pauvres des pensions et au peuple des jeux. Les plus grandes espérances reposaient surtout sur Burrlms et Sénéque. Ne représentaient-ils pas au pouvoir une doctrine, une opinion, presque un parti
NËROlf. 117
de ^aristocratie. Le slotcisme élnît devenn la consolation de toutes les âmes fortes, de tous les cœurs libres encore, grâce à ses nouveaux adeptes, les Musonius Rufus, les Cornutus, les Démétrius le Cynique môme. Incapables de plier leurs cœurs aux vices du temps, et de prêter leurs mains à l'oppression impériale; trop tiers, il est vrai, pour s'intéresser au mal même en le combattant, et pratiquant en politique le iustine et Yabstine., les stoïciens restaient au moins debout et purs sous la tyrannie et au milieu du débordement général, comme une protestation. On leur reprochait leur attachement étroit aux vieux préjugés de l'aristocratie romaine. On les estimait cependant, et le nom du Portique^ sorte de mot de ralliement pour ceux qui pensaient de la môme manière, survivait comme une espérance aux ruines de toute vertu et de toute liberté.
Sous Néron, Sénéque, bien qu'il ne partageât la rigueur ni des principes du stoïcisme, ni des vieux préjugés romains, et qu'il n'eût pas surtout plus de constance dans ses maximes que dans sa conduite, pouvait cependant passer, en morale, pour un stoïcien de cour. Burrhus, quoiqu^un peu courtisan en môme temps que soldat, appartenait par son caractère à la môme doctrine. C'est pourquoi on espérait en eux. Tous deux confièrent en effet le commandement des légions d'Orient à l'honnête Corbulon poury rétablir la discipline; ils fortifièrent au sénat Cassius, le descendant du conjuré, et Thraséas, le plus honnête caractère du temps, de Plautius Lateranus et de quelques autres. On recommença à croire sinon è la vertu, au moins à rhonnôtelé, sinon à la liberté, au moins à un despotisme tempéré.
Ce que demandaient surtout les stoïciens de Burrhus et de Sénéque, c'était qu'ils inspirassent à leur pupille do nobles sentiments, à la hauteur de sa puissance. Ayant des
ilt IfiROll.
sentiments hambles comme leur fortune, ils n'espéraient pas qu'ils en fissent un citoyen prêt à rendre à Rome la république désormais con<iamnée; ils voulaient au moins en lui un maître noble et généreux. Burrhus, Sénèque tentèrent l'œuvre. Le tribun entraînait quelquefois son élève au camp des prétorien;^ pour lui faire partager leurs exercices militaires ; Sénéque, directeur de conscience habile, quand il voulait, adressait à son élève ses livres: De la clémence y De la colère^ De la sagesse. Mais Nëion persistait à mieux aimer conduire un char dans la carrière qu'une cohorte sur le champ de manœuvres. Il répétait volontiers quelques mots heureux que lui soufflait Sénèque : c Je voudrais ne pas savoir écrire, i disait-il quand on lui présentait une condamnation à signer; ou bien encore, si on lui votait des actions de grâces: c Attendez que je les aie méritées. > Mais il ne fallait pas lui demander (le plus grands sacrifices pour acquérir une popularité facile. Néron était jeune, il aimait la compagnie des jeunes gens, non pas des meilleurs; et, parmi eux, Otbon, Sénécion, jeunes voluptueux, sans compter l'histrion Paris, élnicTil les maîtres imberbes d'une philosophie qui n'avait plus bf'soin de docteurs, tant elle éfait universellement
NÉRON. m
pagnie, d'aillenra, à ces rivalités poétiques^ h ces Joutes de philosophes, il préférait de beaucoup la société des libertins, des histrions ou de l'affranchie Acte, cl les querelies da théâtre, qu'il excitait sous main lui-même. Les nuits, il tes donnait tout entières à ces goûls. Il s'en allait sous des habits et sous une chevelure empruntés, avec ses plus chers compagnons, courir les rues de Rome, insultant les passants et les femmes, tantôt baitnnt, tantôt battu, pour aller attendre ensuite le lever du jour dans les orgies et les débauches du pont Milvius. Les précepteurs, après avoir essayé de quel(|ues observations, prirent le parti de se taire et de fermer les yeux ; faisant la part da feu, ils voulaient attendre que l'âge et la raison calmassent cette jeune effervescence.
Agrippine profita des premiers vices que fit paraître Néron, des premières fautes (jue lui laissèrent commettre sesmattres pour tâcher de reprendre le pouvoir. Elle revint menaçante, et Britannicus à la main, redemander son fils à ses précepteurs négligents, et à l'empire son maître. Attaqué dans ses plaisirs, Néron surprit aussitôt les secrets du régime impérial. Britannicus fut condamné. NiTon conçut, prépara, fit exécuter le crime sous ses yeux. En plein banquet de famille, on versa au fils de Claude le poison préparé par Lci:uste. Il tomba frappé comme par la foudre. Du premier coup Néron eut l'impassibilité du bourreau et l'intelligence politique du despote ^
Agrippine pouvait aisément comprendre que son fils avait voulu l'atteindre dans Britannicus. Elle recueillit la fille de Claude, la sœur de Britannicus, Octavie, épouse outragée, délaissée déjà par Néron. On la vit rassembler de l'argent avec plus de soif encore qu'à l'ordinaire, pra-
!• Tacite, Am., iV4, 4^ U à m.
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tiquer des centurions et quelques grands personnages. Néron la priva d'abord de ses licteurs, la relégua loin de son palais, dans la maison d'Ântonie^ et n'alla plus la voir sans une escorte de prétoriens. Bientôt les délations atteignirent Agrippine abandonnée. Deux femmes, Lepida qu'elle avait persécutée, Domilia, autre tante de Néron, la firent accuser de comploter la perte de son fils et Tusnipalion de l'empire, en offrant sa main au riche et considéré sénateur Rubellius Plautus. L'empire arrivé à INéron par le mariage d'Agrippine, pouvait passer ainsi dans une aulre main. Avec la lapiditéqui avait frappé Hritinnicus, Néron allait condamner sa mère. Burrîius et Sénèque eurent beaucoup de peine à décider celui qui avait promis lie ne point recommencer Claude, à entendre sa mère accusée. Agrippine, mandée, au lieu de se défendre, accabla de mépris ces femmes et ces valets conjurés contre elle; elle rappela ses bienfaits, ses crimes mômes, dont elle n'avait plus que la honte, et obtint le châtiment ou l'exil de ceux qui l'accusaient, à l'exception de l'histrion Paris, qu'on ne put airaclier à Tamitié de l'empereur ; puis elle rentra dans sa solitude, impuissante mais l'espectée.
PAarMfe, s'était permis de réveiller, du son frémissant de sa verve espagnole, l'écho do la rùpuhliquc endormi dans le cœur de la jeunesse du temps. Néron, au milieu des applaudissements, se leva comme pour aller au sénat, et n'admit plus Lucain devant lui, en attendant qu'il fermât les salles de lecture à son ancien rival. Il obtint en revanche de Burrhus la liberté de déclamer au fond de son palais, devant ses amis, et de monter sur un char sous les yeux d'un public admis par faveur, dans un cirque ménagé tout exprés au milieu de ses jardins. Debout désormais dans le théâtre, dans les jeux publics et aux places les plus apparentes, il partagea les passions de la foule, se fit chef de parti, se prit de querelle avec lo peuple et lui lança parfois des pierres^ au point de blesser à la tôte un préleur*.
Cependant, le sénat et les magistrats exercèrent leurs fonctions sans contrôle. On poursuivit vigoureusement les magistrats concussionnaires dans les provinces. Point d'accusation de lèse-majesté. Grâce au trésor bien rempli que lui avait laissé Claude, Néron remit des impôts arriérés. Si l'on eût écouté le jeune empereur, à qui rien ne coûtait pour se faire bien venir, il aurait aboli tous les impôts indirects, au moins en Italie. Il rendit au sénat des cas d'appels dans les causes civiles que ses prédécesseurs avaient attirés à eux. Le sénat déploya une activité législative dont il n'avait pas fait preuve depuis longtemps. Il chassa de Rome les bateleurs, et ramena au théâtre, pour y faire la police, les magistrats qui en avaient été éloignés. Les affranchis, les esclaves, Tadoplion, les testaments furent les principaux objets de ses soins. Heureux efforts du sénat conduit par les Cassius et les Thraséas, s'il n'avait gâté parfois de sévères ins-
Tacite, Ann. xiii, 30, 39, 42; xiv^ 18^ SG, 46.
Itt !iÉRO?f.
pirations stoïciennes, comme dans ses lois snr les esclaves, par d'antiques préjugés aristocratiques ' I
Le stoïcisme et l'épicurisine s'étaient fait leur part dans le gouvernement, et le résultat de ce partage semblait combler les vœux de tous. Trajan, plus tard, mettait au-dessus de tout éloge ces cinq années exceptionnelles, ce lustre sans égal. Il était difficile cependant de maintenir longtemps l'équilibre entre Tépicurisme et le stoïcisme. Quelquefois le gouvernement du plaisir empiétait sur celui des affaires. Néron, sous prétexte de clémence, arrachait plus d'un concussionnaire avéré à la justice du sénat. Il voulut un jour protéger nu tribun du peuple qui avait fait relâcher quelques perturbateurs arrêtés par le préteur au théâtre. La balance était encore égale cependant entre le vice et la vertu, quand une passion de Néron la fit trébucher de tout le poids d'un grand crime.
Néron était alors au pouvoir de Sabina Poppœa. Cette femme célèbre était épouse d'Othon, qu'elle fit bientôt exiler dans un gouvernement en Lusitanie. Soucieuse, comme pas une femme romaine, des exquises recherches de la motfesse. elieavjut pncnjp plus d nrt qiw de iuMutïs
tayie. et empêcher Temperear de gcandaliser le peuple romain. Ils la rappelèrent, pour que sa tendresse disputât son fils aux pièges d'une séduction si habile. Hais Poppée fit rougir Néron de rester à son âge sous la domination d'ane mère. Vaincue dans cette lutte comme mère, Agrippine aui'ait, s'il fallait en croire les bruits de Rome, es* sayé sur son fils de son pouvoir de femme. Dans m corn* bat livré aux vices, le stoïcisme tombait de piège en piège ; Sénèque et Burrhus se seraient vus obligés d'arracher Néron à ce nouveau et plus horrible danger *.
C'est après ces scènes, dont il devait être bien difficile cependant d'avoir des témoignages certains, que Néron crut que le monde ne pouvait plus contenir le fils et la mère. Mais comment s'y prendre? Agrîppine, élevée à la cour, était trop bien gardée contre le poison. Un affranchi, Anicétus, un de ces hommes prèts^ dans les cours, à rendre tous les services, se présenta. Il offrit à Néron une galère habilement construite qui, sur une manœuvre, se rompant subitement, s'affaisserait dans la mer et engloutirait avec elle tous les passagers. Rien ne paraîtrait; la mer cacherait le parricide. Néron, au cap de Misène, dans la maison de l'orateur Hortensius, mviie djnc Agrîppine, pour une fête de réconciliation, sur le beau golfe de Baies. Là il Taccable, dans un festin, de prévenances, de respects, et, mêlant à l'enjouement les paroles gèrieuses» il l'entretient des affaires de l'État. Agrippîne, après avoir quitté Néron, qui la couvrit de ses derniers baisers, mit le pied sur la galère liburnienne avec sa servante Acéraunie. C'était, dit Tacite, une belle et paisible nuit, mais dont le ciel éclatant d'étoiles refu-
t. Grâce à Flav. Joieph, Ant. Jud,, xx, 1, %, on ne saurait clouter da meurtre d'Agrippine par Néron. Mais l historien juif dit avec raison qu'il Buiyfaut se défier, pour les détails^ des récits dictés aux historiens roma tantôt par la flatterie et tantôt par la haine,
sait SCS ombres au crime. Un horrible craquement se fait entendre; mais la manœuvre est mal exécutée, la galère s'affaisse lentement et donne le temps aux passagers de se mettre à la nage, c Je suis Agrippine, s'écrie la servante Acéraunie, » et tandis qu'un coup de rame la plonge dans i 05 eaux, la mère de Néron, à force de bras, gagne le rivage. Saine et sauve, elle avait tout deviné, mais savait encore mieux qu'il fallait paraître tout ignorer. Un de ses serviteurs alla rassurer Néron sur le sort de sa mère. L'empereur attendait la nouvelle de sa délivrance, quand il se vit menacé par l'insuccès de son crime, et perdu. Il raconta tout à Burrhus et à Sénèque, les interrogea. Ih se lurent d'abord. Sur une demande de Sénèque, Burrhus refusa le bras de ses prétoriens pour verser le sang des Césars. Enfin, Anicétns se chargea encore d'achever. Il jeta un poignard sous les pieds du messager d'Agrippine, l'accusa de venir assassiner Néron, le fit garrotter et partit comme pour venger l'empereur et punir une mère criminelle. En voyant passer cet homme suivi de ses assassins, la foule, qui de nuit allait aux flambeaux complimenter Agrippine sur son salut, s'éloigna. Anicétus saisit toutes les issues de la maison. Sans nouvelles, effrayée du si-
civil. Burrhas et Sénèque cédèrent h la ponsro (\c ra» surer la conscience du criminel et de couvrir le crime des exigences de la politique, pour sauver rcnipirc et leur propre autorité. Néron se cachait, n'osait plus voir personne. Burrhas envoya les centurions, les (ribuns militaires pour le féliciter d'avoir échappé luimême et fait échapper l'empire à un grand danger. Sénèque mit sa plume au service de ce forfait politique. Il écrivit au sénat pour rappeler l'ambition d'Agrippine, dénoncer le dernier complot dont elle aurait voulu couronner ses autres crimes, et apprendre au monde qu'elle avait mis fin à ses jours pour se punir de n'avoir point réussi. Tout ainsi préparé, Néron, suivi des prétoriens, ne s'approchait encore de Rome qu'en tremblant. Le sénats qui mettait le jour de la naissance d'Agrippine au nombre des jours néfastes, rassurait à peine son empereur. Mais quand le sénat et les chevaliers, en habiis de fête, allèrent le recevoir aux portes; quand les citoyens, hommes et femmes, étages sur des gradins disposés dans les rues et dans les places, l'acclamèrent, il traversa la ville, la tête haute, sous les yeux des mères et des enfants qui fe regardaient, et il moula au Capitole pour rendre grâce aux dieux.
L'empereur Claude, pour arrêter l'effrayante progression du parricide, avait rétabli dans toute sa rigueur lo suitplice qui le punissait. Le coupable devait être lié dans un sac de cuir, avec une poule, un singe et une vipère, puis noyé. A quoi bon désormais la loi de rimbécile Claude? le philosophe Sénèque ne s'étonnera plus do rencontrer moms de croix destinées aux simples meurtriers, que de sacs de cuir réservés aux parricides! Il est vrai, quand on avait donné lecture de la lettre d'apologie de Néron au sénat, Thraséas était sorti. Le lendemain du jour du triomphe, les murailles de Rome furent cou-
vertes des noms d'Alcméon, d'Oresle. Enfin, on vil en plein forum le sac de cuir des parricides suspendu par une main hardie au bras droit de la statue de Néron ^ Néron n'en avait pas moins triomphé; et il elTaça bientôt le souvenir de ces timides protestations en donnant des jeux et des spectacles au peuple, en se donnant surtout en spectacle lui-môme. Il régnait enfin, comme il l'avait dit quand il se sentit débarrassé de sa mère.
Quel empereur élait-ce donc que Néron, âgé alors de vingt-deux ans? On savait déjà ce que promettait sa physionomie plus belle que décente, avec ses cheveux frisés, disposés en étage, et ce que recouvrait sa ceinture lâche et sa robe traînante^. Jusque-là Rome avait eu pour em« pereurs des Romains et des hommes politiques. Auguste, Tibère, Caligula, Claude avaient gouverné avec des pensées ou des préjugés roumains. Néron était un Grec, et un Grec dégénéré, qui n'avait conservé de romain que la cruauté. Parmi les jeux, il préférait le cirque; parmi les arts, le chant, la danse. De la philosophie de Sénéque il n'avait tiré d'autre profit que le mépris de tous les préjugés romains. Ses prédécesseurs aussi étaient en pratique autant d'épicuriens; mais lui était un épicurien
célébra tons avec une magnificence extraordinaire, les accompagnant de repas publics et de distributions de bijoux au peuple. Ce qu'il eut le plus à cœur d'y intro* duire cependant, ce furent les luttes gymnastiques, les courses de char, et surtout les joutes de dan.'^es et de chants. Mais un plaisir plus grand que celui de voir lutter, c'est de lutter soi-même ; une joie plus grande que celle d'applaudir, c'est celle d'ôtre applaudi. En dépit du vieux préjugé romain, qui accueillit d'abord cette innovation avec quelque murmure, Néron se donna enfin à tout le peuple en spectacle. Sous les yeux des sénateurs et de cent mille Romains, il conduisit un char dans le grand cirque. Il disputa le prix de l'éloquence et celui du chant, qu'il obtint, tandis que cinq mille augustans dressés à cet effet entretenaient tous les degrés de l'enthousiasme en imitant d'abord le bourdonnement des abeilles, puis le crépitement de la grêle sur les toits, enfin réclal sonore des castagnettes ^ Le vainqueur ne se contenta pas de la gloire pour lui-même. Il triompbait surtout quand il décidait un Romain, un clievalier, un sénateur, non pas seulement à descendre dans l'arène, mais à monter comme un Grec sur les plancbes. Les Romains du temps du premier Caton avaient chassé de Rome les histrions, ces premiers professeurs de J'épicurisme grec en Italie. Le chef de TÉtat était maintenant un histrion ; il régnait* au nom de son maître Épicure; il était le coryphée de son vaste troupeau. Bon gré mal gré, il faudra que tout Rome s'y enrôle; la monarchie d Épicure est une monarchie absolue; son maître est un despote.
Burrhus, Sénèque, le sénat commencèrent à s'effrayer. Voilà donc où avaient abouti les espérances du sloïcisme et de l'aristocratie. Néron étalait ses passions au grand
1. Tacite^ Ann,^ xrr, 21, 22. — Dion, lxi, 21. — Suet., Nér.^ 12«
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NKRON.
jour, sur les pinces publiqui»s et dans les carrefours de Home, forçant les gr.ni'ls et les nobles matrones à en prendre leur part. Il aimait ceux qui jetaient les millions dans Us fûtes. Tigellinus, riche affranchi, lui prépara un hanquel sur une île mouvante, au milieu de Tétang d'Agrippa *, tandis que sur le rivage, dans des tavernes (Iressi'^es à celte effet, de nobles romaines faisaient signe aux convives flottants d'aborder chez elles. Ce prodigue, floni rambilion espérait bien exploiter tant d'extravagances, devint son favori. Néron lui-môme eut bientôt un li;nn,des serviteurs, des équipages qui sentaient le luxe iU\ uMiivaise compagnie. Il prodiguai! lor à pleines mains il (les créatures indignes et pour des inutilités fastueuses. Ses esclaves étaient des millionnaires, comme Epapliro- (ii le, à (jui son ancien maître venait faire la cour. Dans son corlrij^n tout théâtral, ses mules étaient ferrées d'argent et ses niuh'tiers couverts de colliers et de bracelets. Qui [)(»iirrait désormais arréler, réfréner les folies, les caprices (le Néron? Les inquiétudes de Sénèque et de Burrhns ne furent »ïue trop tôt justifiées.
Néron n'avait pas renoncé à épouser Poppée. Après avoir laissé s'effacer le souvenir de la mort de sa mère,
IIËRON. m
Sënëque poar arrêter Néron. Tigellinus, Poppëe, savaienl comment perdre le précepteur. Ils accusèrent le rhéteur d'être plus riche que l'empereur, de se piquer de plus d'éloquence que lui. Sénéque alla au-devant de la mauvaise fortune ; il voulut rendre à Néron ces honneurs, ces richesses qu'il tenait de sa faveur, et qui n'étaient point faits pour lui. Mal rassuré par les protestations, par les tendresses de son élève, il laissa au moins le champ libre dans la cour à ses ennemis vainqueurs; et, sous prétexte de maladie ou d'occupations philosophiques, il s'enferma avec sa jeune épouse^ Pauline, et se condamna à la retraite. Octavie, restée sans défense, fut accusée sans preuves. Exilée, elle trouva d'abord un appui dans la faveur du peuple, qui prit fait et cause pour une femme si malheureuse. Rappelée, elle se crut un instanl vengée en voyant le peuple enhardi pénétrer dans le palais et jeter à bas les statues de Poppée. Hais celle faveur fut sa perle. La courtisane persuada à Néron que le peuple révolté en voulait à sa personne. L'empereur fit chasser à coups de fouel, hors de son palais, la populace. Nouvel instrument de régne, Anicetus s'accusa d'avoir été séduit par Octavie. Exilée définitivement, celle-ci reçut l'ordre de s'ouvrir les veines. Néron donna ce trône, qui lui avait coûté déjà le sang d'une mère et d'une épouse, à l'heureuse Poppée*. Entre Tigellinus et Poppée, l'épicurisme régna sans partage.
Le régne de Néron, terrible, il faut le dire, pour sa famille, dans le palais, avait été jusque-là clément pour le reste de l'empire. Pourvu qu'il fût applaudi, Néron supportaitmême la critique. La première fois qu'on dirigea contre le satirique Antistius une accusation de lèse-majesté, Néron fut de ravis de Thraséas^ qui invoqua l'indulgence impé-
i. Tacite, Ann,, xiv, 53-56, 60-63.
UO
NÉROM.
riale. Ces crimes du palais étaient d'ailleurs plutôt soupçonnés que connus par la multitude. Le peuple de Rome, mêlé de toute race et sans esprit public, inquiet seulement de CCS coups de foudre qui passaient au-dessus de sa tète, ?c trouvait heureux. L'empire, assez bien gouverné, florissait. Le sénat maintenait les lois. Les lettres ellesmômcs, muettes sous Tibère et sous Caligula, renaissaient sous le successeur de Claude. Au pouvoir ou dans la retraite, malgré les inconséquences de sa conduite, qu'il (levait d'ailleurs payer si cher, Sénèque lirait de toutes les plMloso[)hics précédentes une morale élevée, étendue, humame, dont la subtilité poussée parfois jusqu'au sophisme décelait seule l'impuissance. Les vers redondants do la Pharsale de Lucain entretenaient, par les derniers retenlisàcments de l'ère républicaine, l'illusion du sénat, encore satisfait de l'ombre de pouvoir qu'on lui jai^isiit. Perse pouvait risquer ses regrets, exhaler ses sentimenis étoulTés dans des satires d'une obscurité discnMe, réservées aux applaudissements d'un petit cercle d'amis. Strabon et Pline l'Ancien, génies encyclopédi- (lues, faisaient l'inventaire des richesses etbnographi- ([iies et naturelles de l'empire. La gloire militaire même
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yelariam, oii^ snr un fond de soie et d'or, sa propre image était représentée avec la lyre et tous les attributs d'Apollon. L'empereur lui-même, pour compléter le spectacle, parut sur la scène ; le préfet de Rome lui tendit sa lyre. Néron chanta, joua devant ce rude guerrier des montagnes de l'Arménie, qui avait cloué son épée à son fourreau pour né la point rendre à ce singulier maître du monde.
Dans l'aristocratie romaine, il est vrai, certains personnages semblaient protester contre ce triomphe de l'épicurisme: c'étaient ceux qui avaient embrassé, par opposition à la secte dominante, les doctrines sévères du Portique. Mais ils n'étaient point dangereux. Leurs maîtres n'avaient point l'ambition de former un parti politique. Ils s'efforçaient, au contraire, de détourner leurs disciples de prendre part aux affaires publiques, dans lesquelles, disaient-ils, leur dignité et leur vertu n'avaient qu'à perdre^ Le despotisme, selon eux, ne devait pas être considéré comme un plus grand mal que la douleur. Le châtiment des tyrans était dans le délaissement même de la vertu.
Virttitem tideant, intabescant que rellciâ*
Les stoïciens s'effaçaient donc sous Néron ^ Cornutus obtint de son disciple^ le poëte Perse^ de sacrifier quelques vers trop hardis de ses satires contre Néron. Musonius Rufns détourna Rubellius Plautus, un des premiers patriciens, exilé par Néron et bientôt menacé par lui de mort, d'opposer la révolte et la résistance à la tyrannie; celui-ci, qui avait de grandes richesses, beau*
1. Sénèque disait des stoïciens, Ep. Ti : « Krrarc niiii videDtur qui eiislimant pbilosophiic lidelilcr deOitos^ coniuiuaccé esse et refi'aclarioi «tcoutemptorts mni^islraluuai. »
coup (le partisans et un nom connu des armées d'Asie, se lit ouvrir les veines au premier ordre. Ainsi avait agi môme- l'épicurien Sylla, exilé déjà à Marseille à cause de son illustre nom et des souvenirs qu'il avait laissés dans les armées de la Gaule. Les sénateurs honnêtes ([ue Néron épargnait encore se trouvaient heureux d'arracher à ce gouvernement quelques bonnes lois. Un gouverneur de Crète s'était vanté de se faire voter des actions de grâces par sa province, malgré sa mauvaise administration. Thraséas voulait mettre fin à ce scandale par une loi; il en laissa Thonneurà Néron. Satisfait à si bon compte^ le sénat votait même à Poppée les honneurs conférés autrefois à Livie, et décrétait l'apothéose pour sa lille, qui n'avait vécu que quelques mois.
Un incident fortuit, ou peut-être une fantaisie de Néron, vint interrompre tout à coup l'étonnant accord qui régnait entre le maître et les sujets^ et l'incroyable sëcurllé de ce règne.
Une nuit, la dixième année du règne de Néron, le feu prit à une extrémité du cirque et gagna de là le Cœlius et le Palatin, dévorant les maisons particulières et les monuments publics, sans qu'on pût s'en rendre maître. Des
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irunc lieue de circuit dans la plaine et sur deux collines. Pour la première fois le méconlenleinent, devenu ^â'nérai, éclata contre Néron. On l'accusa d'avoir, les uns disaient sur son théâtre, les autres, du haut de la tour de Mécène, chanté au plus fort de ce désastre, en s'accompngnant de sa lyre, la ruine de Troie. Le patriotisme s'attache encore aux monuments quand il a délaissé les vieilles institutions. On regrettait le temple de Yesta, celui de Jupiter Stator, auquel on croyait la fortune de Rome attachée, et tant de drapeaux arrachés aux nations vaincues et conservés dans les vieux sanctuaires de la république. Pour tenter de détourner ou de conjurer le mécontentement, Néron se hâla de recourir aux vieilles superstitions, aux lectisternes, aux purifications, aux processionnelles théories des dames romaines. Pour la première fois il trouva le peuple récalcilrant. F^empereur alors, soit pour Teffrayer, soit pour le satisfaire, avisa comme conspirateurs dans la capitale, au milieu de la lie des Grecs, des Juifs et des Romains, ceux qui déclaraient reconnaître ou attendre un nouveau régne, en leur qualité de chrétiens; v nom, dit singulièrement Tacite, d'une nouvelle et malfaisante superstition que Rome avait reçue dans son sein avec les impuretés de toulesles nations. » L'apôtre des gentils, Paul, jugé par Gallion, frère de Sénèque, renvoyé à Rome par-devant César, prisonnier depuis deux ans dans celte ville sous la garde d'un soldat, plaidait sa cause et préciiait à ce moment rèvangile dans le palais impérial. Il y avait déjà dans la capitale nombre de Juifs et de chrétiens, qui les uns attendaient le Messie, les aulres le déclaraient venu. On les tint pour dangereux. On les accusa d'avoir mis le feu à Rome. Plusieurs furent livrés aux bôles; d'autres, enduits de poix et de résine, éclairèrent, torches vivantes, les fêtes de nuit dans les jardins de Néron. Le but ce-
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pondant fut manqué, et Tacite lui-même, qui croyait à ce qu'il appelle t la haine du genre humain t de la paît de ces malheureux, avoue encore assez singulièrement qu'ils excitèrent la compassion, parce qu'ils furent sacrifiés au bon plaisir d'un homme plutôt qu'à l'utilité publique *.
Néron n'eut plus d'aulre ressource, pour détourner la colère populaire, que de hâler la reconstruction de Rome el do la refaire plus belle qu'il ne l'avait trouvée. Il y Irnra en effet dos rues plus larges, plus aérées, prodiguant les avantages et les privilèges aux propriétaires pour les stimuler à bâtir. Il décora ces voies nouvelles de portiques élevés à grands frais, et distribua plus régulièrement les eaux dans les différents quartiers. Le peuple admira ; mais il ne manqua pas de remarquer que Néron se faisait la plus belle part dans cette réédification de Rome, en élevant cette fameuse maison dorée, dont Tacite et Suétone nous dépeignent les merveilles. On exagéra encore les grandeurs, la richesse de ce vestibule où se dressait une statue du maître haute de cent vingt pieds. On se raconta ces salles à manger où un mécani,siin^ il^^^M^ieuv réfKin^lait sur les convives dos pnifmns
les matériaux et les orncmenis. Des provinces enliôres avaient étô imposées exlraordinairomcnt, quelques-unes dépouillées de leurs chefs-d'œuvro. F^es plus riches familles et les plus opulentos cités avaient élé taxées, s'étaient saignées pour lo.^er Tempereur. Rome tout entière, disait-on, était devenue la maison d'un seul homme*, et le monde avait été pillé pour rembcllir.
Le mécontentement (!tait général, comme après la première année de Caligula. Générale fut la conspiration ourdie pour renverser ce monstre qu'on avait supporté dix ans sans se plaindre. Il n'y avait plus de déraccord erili'e épicuriens et stoïciens. Tous condamnaient Néron, les premiei's parce qu'il compromettait l'empire, les seconds parce qu'il avait enfin poussé h bout leur patience. La conspiration fut seulement composée d'éléments trop divers pour pouvoir réussir. Caipurnius Pison, de la plus illustre famille après celle des Césars, fut le principal personnage du complot. Les sénateurs Scœvinus et Afranius, Senecion, ancien compagnon de jeunesse de l'empereur, voulaient le pousser à la place de Néron. Descendant de Cn. Pison mort sous Tibère, doué d'un extérieur avantageux, riche et éloquent, rouvrant ses vices d'un élégant vernis, et souvent protégeant les accusés de sa parole, cet épicurien promettait d'apporter plus de décence et de mansuétude dans le règne du plaisir. A côté de ces principaux personnages se trouvaient quelques stoïciens, non des plus purs ni des plus rigides du parti, entre autres le consul Lateranus, plus patriote que philosophe, Lncain, irritable comme un poète, et le préfet du prétoire, Fennius Rufus, honteux d'êlrc effacé par son collègue. Ils faisaient partie du complot, mais peut-élre avec d'autres desseins.