‹ Les empereurs romainsChapitre 56 sur 73 · Lampr., Alex^j 6, 12, 85. — > Hérodien, 5. — Dion, lzzix · texte numérisé non relu

Lampr., Alex^j 6, 12, 85. — > Hérodien, 5. — Dion, lzzix

ses ALEXANDRE SËVÈR&

ploi de sa journée, et adopta un genre de vie dont il ne se départit plus. La première chose qu'il faisait le matin, avant le jour^ c'était de s'enfermer dans son oratoire (/ararium). Sa mère, poussant plus loin encore que d'autres un éclectisme alors assez répandu^ y avait disposé, avec les statues des meilleurs princes^ celles d'Orphée, d'Âpol* lonius de Tyane et de Jésus. C'était en sortant de là qu'Alexandre s'enfermait tout le temps qu'il fallait avec ses ministres^ pour l'expédition des affaires publiques, sans jamais montrer ni ennui ni fatigue. Il gagnait ensuite, à l'aide d'une promenade ou de quelque exercice physique, l'heure de son dîner, qui était frugal, composé ordinairement de laitage et d'œufs, et pendant lequel il signait encore, en y faisant quelquefois des corrections, les nombreuses lettres et décisions que lui apportaient ses secrétaires, traités avec une familiarité décente. L'après-dtner, il lisait de préférence la République de Platon, le Traité des devoirs de Cicérbn, Virgile, qu'il appelait le Prince des poètes, et quelques ouvrages grecs que l'historien ne nous nomme pas. Le bain et quelques visites à des amis terminaient le jour. La soirée, toujours consacrée chez les Romains aux plaisirs, réunissait l'empereur,

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mentait d'une oie ou d'un faisan; Alexandre, comme un père de famille, distribuait lui-même le pain et les vian* des. Pendant le repas, la littérature faisait le sujet de la conversation ; si elle tarissait, Alexandre faisait prendre et lire un livre grec *.

Le gouvernement ne changea pas moins que le prince. Mammée éleva à la préfecture du prétoire l'homme le plus célèbre de ce temps par sa science et sa vertu, et le plus considérable peut-être de tout Tempire romain par son génie, le jurisconsulte Ulpien. Après avoir chassé les prêtres, les eunuques^ les bouffons du règne précédent, celui-ci remplit les quatre bureaux d'État d'hommes de loi, parmi lesquels étaient les jurisconsultes Paul et Modestin ; puis il composa de cinquante des meilleurs sénateurs et des plus lettrés, ou des plus vertueux, tels que Quîntilien Marcellus, Sabinus, Gordien, un vrai conseil de gouvernement, un conseil d'État, qui se réunit régulière* ment, et dans le sein duquel on prépara toutes les mesures auxquelles l'adoption du sénat et la volonté de l'empereur donnèrent force de loi. D'anciens officiers, des soldats même, ou des hommes qui avaient des connaissances particulières sur les frontières ou sur la géographie de l'Empire, formèrent également un conseil spécial sur les affaires militaires. Pour attacher à Alexandre Sévère comme une double conscience, Ulpien habitua enfin son souverain à rendre compte de tous ses actes publics ou particuliers devant de simples écrivains, rédacteurs chargés de les publier après s'être assurés de leur authenticité. Le despotisme militaire devenait une monarchie tempérée par les conseils des meilleurs ou des plus expérimentés, et par le contrôle de la publicité.

Cette prise de possession si vigoureuse et si nette du

i. Hérod* 6« Dion lxxx. Lampr. Alex.,^ 15^ 16^ 24, 6S,

87« àLBXANDRB 8ÈVÈRB.

pride nons assnre que le sénat continaa à les disenter . Cette assemblée recouvra en outre le droit assez important de désigner les gouverneurs de province, sur Tinvitalion de l'empereur; elle prit môme part au ckqix du préfet de Rome et du préfet du prétoire : c'était entrer presque en partage des attributions du pouvoir exécutif. Ulpien voulut sans doute par là donner un gage^ bien nécessaire à Rome, au pouvoir civil contre le pouvoir mililaire. Une garantie aussi considérable fut l'exemple que commença à donner Ulpien, de séparer aussi dans les provinces les pouvoirs militaires et civils^ iiremière condition d'une bonne administration. La vieille distinction établie par Auguste entre les provinces impériales et les provinces sénatoriales cessa. Ulpien envoya des présidents ou gouverneurs civils dans les provinces frontières comme dans les autres. Cette distinction n'avait plus en effet de raison d'être; Alexandre Sévère disait t qu'il y avait des offices pour les militaires et d'autres pour les lettrés; qu'il fallait que chacun fit ce qu'il savait, i

Cet empereur porla alors la plus scrupuleuse attention sur le choix des agents de son pouvoir. Il préférait les hommes modestes qui se dérobaient, aux sollici-

ALBXANDRB 8ÈVÈRS. §7}

que c la république lui était plus chère qae ses parents et ses amis. » Ils crut enfin avoir trouvé un bon moyen de ne plus égarer sa faveur; et cette inspiration lui appartient en propre. Il fit afficher les noms de ceux qu*il voulait revêtir de quelque magistrature, afin que chacun pût élever contre le candidat plainte et accusation justement prouvée. C'est une coutume qu'il avait prise, dit Lampride, desJuifsoudeschrëliens, qui Tobservent dans le choix de leurs pontifes, c H serait honteux^ disait Tempereur, de ne point observer à l'égard des gouverneurs de provinces, à qui sont confiées la fortune et la vie des ciioyens, ce que pratiquent publiquement les Juifs et les chrétiens dans le choix de leurs pontifes ^ §

Sous cette impulsion honnête et vigoureuse, l'administration se régularisa. La célèbre constitution de Caligula, qui donnait le droit de citoyens romainsà tous les habitants de l'Empire, n'avait encore élé appliquée qu'au profit du fisc. Sous Alexandre Sévère, les provinces commencèrent à en ressentir les avantages. La taxe des héritages, qui s'était étendue à tout l'Empire, put être réduite au trentième, et permit môme de diminuer les tributs et de remettre parfois l'or coronaire. Les impôts furent diminués au point qu'on fut obligé de frapper de la petite monnaie d'or pour qu'on pût les acquitter en détail*. La capitale et les provinces n'y perdirent rien. Alexandre Sévère trouva, dans son économie privée^ le moyen de soutenir de ses deniers les familles nobles ruinées^ sans qu'il y eût de leur faute ; il fit restaurer et achever plusieurs monuments, rendit au peuple les distributions d'huile, y ajouta celles de viande, et aida quelques provinces ou villes dans leurs besoins. Ce fut lui également qui ajouta aux

I. Lamp., 19, 21, 40, 46. — Cyprien, Epist SS^' t. Lampr., 25, 26, 59.

17* ALCXA^DiE StTtBC

xnïUtïù^ni* Wi\s àtj^ aux proitesears de rfaèt-^riqne^ de gr^maïsîne. «Je mé»Jraiie, ceux des professeurs de matficiiiJîi'jiKs.d'anrhiledDre. m^me de Fart diTioaioire; et Il foùda des espèces de bourses pour les eofants pauvres •|ni assulerajent à ces leçons. Il eut Tidée heureuse d'assurer dans les proiiDoes lentreiien des aTocats qui plaidaieot pour rieu^ desaroesls en paurres; à Rome, celle •Je^ mé'Iecins gratuits. Les provinces ne gagnèrent pas seulement des arantage^. mais des droits à celle nouvelle â :iiiinistratîon. Les vieilles différences municipales entre les villes de drnit tofm, iialique. Us préfectures^ etc., tendirent à dî>paraitre. Le régime uniforme de la ciin>, magistrature communale composée des plus imposés, commença â se gént-raliser, pour apurer pendant quelque temps la prospérité de l'Empiiv. S'il faut admettre les conséquences tiiées judicieusement par M. Amédée Tiiierry, d'une inscription trouvée on Gaule*, les assemblées provinciales, dont les droi(s étaient presque nuls, purent môme alors exercer une sorte de contrôle sur les plus hauts m.igistrats, sur les gouverneurs, au point d'avoir le droit de les accuser.

Une tendance nouvelle caractérisa surtout ce gouver-

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leurs, des tisf^erands^ furent reconnues et eurent des dé' fenseurs particuliers. Les verreries, pelleteries, bijouteries, industries de luxe, furent imposées.. Ces mt-sures n'étaient pas toutes bonnes ; mais il y avait louable etîort à s'occuper de la matière. Une année, on se plaignit fortement à Rome, et peut*être dans les provinces, de la cherté de la viande ; on demandait à l'empereur de fixer un minimum de vente. Alexandre rendit une ordonnance plus sage, qui détermina l'âge, le temps où il fallait mener le bétail à l'abattoir, et p.rticuUërement les vaches et les laies mères et laitières. Dans un temps où l'intérêt privé était imprudent et aveugle, où la corruption du goût allait jusqu'à préférer sur la table la viande de truie pleine^ cette mesure suffit pour faire diminuer le prix de la viande au bout de deux ans ^

Quelques divergences séparèrent Alexandre Sévère de son ministre. Imbu des idées hiérarchiques de rOrient, Cet empereur eut un jour ridée d'imposer un costume particulier aux difTérentes classes des citoyens^ une sorte d'uniforme même aux différents dignitaires et fonctionnaires de l'Empire. Ulpien, plus Romain, s'y opposa, objectant à l'empereur que ce serait créer entre les citoyens ainsi marqués extérieurement, même dans la vie ordinaire, une nouvelle source d'envie, de rivalités et de querelles. Alexandre se rendit aux raisons d'Ulpien. Une simple bande de pourpre plus ou moins large pour les sénateurs ou les chevaliers, suffit pour distinguer les classes et les fonctions. L'empereur, en revanche, portait dans le gouvernement une recherche de moralité et de délicatesse particulières. Il ne voulait point que l'argent qui provenait des impôts mis sur le co'nmerce des esclaves et sur les maisons de débauche entrât dans le tré-

, I. Lampr. de 20 à 26; de 35 à 48.

874 ALEXANDRE SËVËRE,

sor. Ulpîen l'appliqua à Tentrelien des théâtres et à Vassainissemenl des villes, L'empereur songea à extirper la prostitution masculine que l'administra tion tolérait comme Tautre, et que le prêtre du dieu Héliogabale avait presque érigée en culte. Ulpien encore arrêta le zèle du jeune em^ pereur, de crainte de lâcher les égouts de Tantiquité païenne dans la vie privée, en voulant les supprimer.

Ces divergences entre l'empereur et le ministre venaient de leur éducation bien différente et du point de vue tout opposé où chacun se plaçait. Fils de Hammée, d'éducation demi-grecque et demi-orientale, naturellement porté à la rêverie et à l'exaltation mystiques, puisque son historien assure qu'il était doué de l'esprit de divination, Alexandre Sévère était porté à voir, dans une rénovation de la foi religieuse, le moyen le plus assuré de la réforme des mœurs. Disciple de l'école stoïcienne de la raison, quoique né en Phénicie, et héritier de toute la tradition des jurisconsultes^ le grand Ulpien comptait bien plus sur l'influence de la raison et sur la pratique des lois, pour déterminer cette heureuse amélioration. Mais les idées du jeune empereur étaient aussi

îues, aussi confusLS, liésî tantes et indéterminées que

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de Tyane avait renouvelé le pythagorisrae. Par le labeur des siècles, au contraire, par une tradition et une méthode sévèrement suivies, le stoïcisme était arrivé h la pleine intelligence, à la pleine possession de lui-même. Après avoir fait ses évolutions à travers la métaphysique, la morale et la politique, il avait trouvé enfln dans une école de jurisconsultes l'application civile de ses principes; et il portait dans le droit romain, par Tintermédiaire d'Ulpien et de Paul, toute la rigueur et toute la clarté de la science.

C'est ainsi que l'empereur et le ministre se trouvèrent, sur une des questions les plus graves du temps, d'un avis tout à fait opposé. Celui qui avait réuni dans son lararium ou son oratoire particulier, Orphée, Apollonius et Jésus, et qui associait, comme saint Clément d'Alexandrie, la loi juive, la raison grecque et la foi chrétienne à l'œuvre de son édification personnelle, aurait voulu faire une place égale dans l'Empire à la religion chrétienne. Depuis longtemps le judaïsme était parmi les religions licites; il lui rendit ses privilèges. Il aurait voulu reconnaître également le christianisme, et penchait déjà même vers les chrétiens. Des cabaretiers et des chrétiens, à Rome, un jour, se disputaient un terrain; Alexandre Sévère l'adjugea aux derniers, • parce que, dit-il, à tout prendre, il valait mieux que le terrain fût consacré à un culte. » Cette décision était une tolérance implicite. Alexandre Sévère désira davantage; il mit en délibération dans le sénat l'édification d'un temple en Thonneur du Christ. Les historiens ne nous ont pas laissé de détails sur celte délibération *. Nous savons seulement que l'homme de la raison, l'homme de la loi,- le plus éclairé et le plus hon-

I. Lampr. tii, 51, 59. — Hérod, vi. — Dig. H, lit xiv. — Eusèbe, ISff. «ce/., 1,^,2$.

S76 ALEXANDRE SÉYÈBE.

nête ^ la fois de ce temps, qui rassembla tous les rescrits contre les clirétiens, et écrivit peut-être contre eux, s'op* posa à ridi'e de son maître. La raison latine et stoïcienne se di'lliil encore plus de ce qui venait dé TOrient, après ce que le prêtre Hiliogabale en avait récemment dêyoilé. Le sénat hésita, à ce qu'il semble, entre l'empereur et son ministre, entre le mysticisme oriental et la raison de rO'cident. On s'en référa, selon quelques auteurs chrétiens, singulier recours! aux livres sacrés du paganisme. Ceux-ci répondii*ent que tout l'Empire deviendrait chrétien si Alexandre Sévère exécutait son projet, et que, tous les autres temples devenant déserts, le Christ détrônerait tous les dieux. Alexandre recula.

En dépit des hommes, les doctrines venues des points les plus différents s'unissaient, dans un gouvernement sa;:e et de bonne volonté, pour donner le bon exemple et réformer les lois. Alexandre Sévère faisait inscrire sur les murailles de son palais cette maxime : c Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi môme. » Le grand Ulpien la développait en écrivant : t Vivre honnêtement, ne pas blesser autrui, rendre à chacun ce qui lui est dû, voilà les fondements du dit)it. i Déjà l'infor-

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dotal se répand, les donations entre époux sont légales et toujours révocables; la môre sort de la tutelle des agnats, et la personne et les biens de la fe nme sont mis sous la protection de la justice. La môme libéralité se glisse dans le droit de propriété : la possession de longtemps commence à équivaloir, selon les termes de l'école, à cTusucapion; i et, dans les contrats, Téquilé Remporte sur les rigueurs de la formule, tlnfin, tous les grands jurisconsultes de cette époque n'ont qu'une voix eontre l'esclavage, « cette propriété contre nature; » ils déclarent les hommes égaux par le droit naturel ^

On ne saurait imaginer, depuis les Anlonins, un meilleur gouvernement que celui de ce court régne. La simplicité, le travail régnaient à la cour, c L'Empire est dans la venu et non dans Téclat, » disait Alexandre Sévère; et quand sa mère Mammée, qui se trouvait dépassée par son fils, lui exprimait la crainte que par sa modestie, sa fami-^ liarité, il n'afTaiblît et n'abaissât le pouvoir, il répondait: «Je le relève et le fortiQe. » Dans l'exercice du pouvoir, il obéi sait aux lois, répétant lui-même c qu'il n'y avait rien de plus conforme à la dignité du prince que d'être soumis à la loi qui gouverne tout. »

La restauralion du gouvernement civil ne manqua pas cependant, dans cette société corrompue, et à la veille d'une rénovation plus complète, de faire des mécontents, et parmi les soldais particulièrement. Alexandre, malgré ses vertus et le bonheur dont on jouissait sous son règne, ne manquait pas de détracteurs. On disait que c'était un enfant qui restait sous la robe de sa mère et sous la férule de son précepteur; le mysticisme de ses idées, qui perçait dans ses paroles et dans sa conduite, le faisait traiter

1. Laferrière, Histoire du droit civil de Rome et du droit français, 2* V., p. 182 et sqq. — Troplong, Influence du christianisme nur le droit romain.

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par les mnlveillants « d'archiprêlre et archlpontîfe syrien. 1 Pour conjurer ce môconlentement, Alexandre exécutait dans Taroiée le programme de Septime ; il traitait parfaitement les soldats. Dans sa chambre, on voyait les registres et dossiers qui contenaient les noms et états de service des gens de guerre ; il les annotait, les relisait sans cesse, les savait presque par cœur, pour être toujours juste dans les distributions des grades et les promotions, ff Le soldat n'est docile, disait-il, que lorsqu'il est vètn^ chaussé, rassasié, et qu'il a quelque chose dans sa bourse, i Il ajoutait à tout cela un certain luxe et une sollicitude toute particulière. Parmi ses corps d'élite, on distinguait les argyraspides et les chrysoaspides^ troupes brillantes et richement armées. Jamais les armes, le vêtement mili* taire, les braies et les bottines n'avaient été si bien soignés dans l'armée. Autrefois, les soldats en marche portaient chacun des provisions de bouche pour dix-sept jours; maintenant ils trouvaient de? magasins et des provisions de vivres disposés aux différentes étapes. Quand cela était impossible, ils avaient aes mulets ou des cha« meaux, selon le& lieux, pour les soulager. Malades, les sDldats étaient transportés sur des chariots suspendus et

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que les soldats da prétoire manquassent de respect aux citoyens. Les soldats ne sentaient que la sévérité et ou* bliaient les bienfaits du régime. A la faveur de ce mé« contentement, quelques tentatives d'usurpation eurent lieu. L'empereur en comprima une, entre autres, d'une singulière manière. 11 avait appris qu'Ovinius Camillus, d'une ancienne famille, mais fort efféminé, visait au pouvoir; il le fit appréhender, l'associa au trône, l'admit à sa table, lui donna les ornements impériaux. Une guerre éclata, il l'emmena avec lui, et l'invita à marcher à ses côtés, à la tètê des troupes. Ovinius fut fatigué au bout de cinq milles. L'empereur lui fit donner un cheval. A la seconde halte, Ovinius, encore plus las, refusa le chariot qu'on mettait à sa disposition, et préféra la mort à i'Empire. L'épée que Denys le Syracusain avait fait suspendre sur la tôte de Damoclës est l'invention d'un tyran ; la leçon d'Alexandre Séirère à Ovinius est aussi spirituelle que morale; elle sent son Henri IV.

Le sourd mécontentement des soldats éclata deux fois dans Rome. A la suite d'une première querelle entre citoyens et soldats, une vraie bataille eut lieu dans la ville; et les citoyens ne firent la paix avec les soldats que lorsque ceux-ci les menacèrent de mettre le feu aux maisons. C'était à Ulpien surtout que les prétoriens en voulaient. A plusieurs reprises, Alexandre Sévère avait été obligé de le défendre, de le couvrir de son corps contre leurs entreprises. Une fois enfin, ces furieux pénétrèrent dans le palais, surprirent le grand jurisconsulte et le massacrèrent sans pitié, malgré les larmes et les efforts de l'empereur. Un certain Épagathe, officier, était probablement l'instigateur de cet infâme assassinat; Alexandre Sévère l'éloigna, sous prétexte d'une mission, pour pouvoir le juger au loin, tant il sentait le besoin de ménager les soldats. Cependant, il n'abandonna pas pour

cela roBUVfe (Jti'n avait entreprise. Pour remplacer dignement celui qu'il avait perdu, il appela à la préfecture du prétoire Paulus, un autre Ulpien, exilé, menacé comme lui sous Héliogabale, et comme lui, disciple et assesseur du grand Papinien. On ne sait ici lequel admirer le plus de Fempereur ou de son nouveau ministre.

Le défaut du gouvernement fondé par Seplime Sévère finit néanmoins par être fatal à son petit-neveu, qui avait voulu le corriger. La guerre, en arrachant Alexandre de Rome, du centre civil du gouvernement, pour le transporier au milieu des légions, centre mobile de l'Empire, le mit à la discrétion des soldats. En Orient déjà, où il avait à résister au restaurateur de la monarchie perse, le forgeron Ânlschir^ fils de Babec, le fils de Mammée eut beaucoup de peine à mater les soldats. La légion en garnison prés du fameux bourg de Daphné, à Antioche, réclamait avec des cris contre Tinterdiction de pénëlrer dans cette ville, ennemie de toute discipline : « C'est contre les Perses, dit Alexandre Sévère aux soldats, qu'il faut pousser ces clameurs. § Ils agitèrent leurs armes. « C'est contre l'ennemi et non contre votre empereur qu'il faut vous en servir. » Comme ils ne s'apaisaient pas encore,

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Toir entre leurs mains, avec la personne de leur empereur, résolurent de ne pas laisser échapper l'occasion de se donner un maître plus de leur goût. Ils savaient qu'ils n'avai« lit rien à obtenir d*Alexandre; mais^ si celui-ci mourait au milieu d'eux^ Fëlection leur appartenait. Ils avaient justement sous ta main l'homme qu'il leur fallait; Maxiinin, une espèce de géant, idole du soldat pour ses qualités physiques. Quelques-uns des compagnonsdeHaxiinins'avisèrentunjour,prèsdeMayence, de lui jeter un manteau de pourpre sur les épaules et de le proclamer empereur. Maximin se laissa faire et envoya quelques soldats contre son maître. Alexandre dormait dans sa tente, presque sans gardes; sa mère Mammée, qui ne le quittait pas, veillait seule auprès de lui. Au premier bruit du tumulte, Alexandre se réveille. Comprenant son sort, il se tourne vers sa mère: a C'est grâce à vous, dit-il, que je meure. » Reprochait-il à Mammëe de lui avoir inspiré ces vertus que les soldats venaient punir? N'était-ce pas plutôt la tendre expression d'une résignation presque clirétienne au martyre quil acceptait comme un dernier acte de soumission filiale? C'est un secret, comme la conscience de Hammée et celle d'Alexandie Sévère sont un secret pour nous. Mammée se précipita au-devant des soldats, qui regorgèrent en Tinjuriant du nom de f vieille avare; i Alexandre, traité d'enfant lui-même, n'eut que le temps de ramener sa toge sur sa tète et tomba percé de coups à côié de celle à qui il avait obéi dans la mort comme dans la vie^

Le froid et inintelligent historien dont nous tenons les plus grands déiails sur Alexandre Sévère, Lampride, ajoute cependant à la vie de cet empereur quelques réflexions heureuses, c Si i'oa deiuande, dii-il, pourquoi

i. Lampr.j de 59 à 64.

un empereur, Syrien de naissance, a été si bon, tandis que tant d'empereurs, nés en Italie, ont été si mauvais, je répondrai que c'est qu'il a été bien entouré, tandis que les autres l'ont été fort mal. Comme, en effet, l'empereur ne peut ni tout voir ni tout favriî par lui-même, il est plus heureux pour l'Empire d'avoir même un mauvais prince avec de bons ministres, qu'un bon prince avec de mauvais instruments. » Il faut faire remonter en effet l'honneur du règne d'Alexandre, comme de tout ce qu'il y a de bon dans l'époque sévérienne, où l'on remarque de sensibles progrés dans le gouvernement et dans le droit, aux Papinien, aux Ulpien, aux Paul, aux Modestin; le premier tué par Caracaila, le second tué par les prétoriens, le troisième deux fois exilé, ils ont ajouté chacun le sacrifice de leur vie ou de leurs souffrances aux bienfaits qu'ils assuraient à l'humanité. Sur la foi de la classique tradition, on n'a pas assez d'admiration pour Pétus et Tiiraséas, ces nobles victimes des Caligulaet des Néron ; et l'on n'accorde d'ordinaire que du respect à Papinien et à Ulpien, comme à de savants jurisconsultes. On oublie trop que ceux-ci ont été hommes politiques et de cœur à ïù'A^û ih'^ in\-m\cï^. Pclus, Tljrasca-, hommes

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Anarchie politique et morale de cinquante ans»

Le sort de tout gouvernement né avec quelque vice d'origine ou fondé sur une erreur, est de flnir par une anarchie, d'autant plus longue et plus effroyable que Terreur a été plus lourde et le vice plus grave. Le gouvernement des premiers Césars a uni par la démagogie militaire d Otiion et de Yilellius. Le siècle des Antonins a fini par Commode. L'empire militaire, restauré par Spptime Sévère, s'est terminé par cinquante années de convulsions sans nom, où la société civilisée a failli périr: de 235 à 285. C'est la plus étendue et la plus longue anarchie qire le monde ait jamais vue, auparavant ou depuis. Elle a dé- Toré autant de souverains improvisés qu'elle a duré d'années: vingt empereurs, auxquels les historiens romains donnent ce nom, parce que leur succès fut sanctionné par le sénat, et une trentaine de tyrans flétris de ce nom, parce qu'ils n'eurent pas le temps ou le bonheur de faire reconnaître leur tyrannie*.

1. Comme dans ce chapitre j*es8aye seulement de retracer le caraô-^ tère de l'époque, sans insister sur chaque empereur^ je me contente de renToyer en une fois à Capitolin, Hérodien, Trebellius Pollion, Trig. Tyran., Vopiscus, Aurel., Victor, Sozlme et notre Tillemont, qui a essayé de compléter les renseignements épais sur cette affreuse époque.

384 iilNQt ANTE EMPEREURS OU TYRANS.

L'armée du Rhin, en revendiquant Téleclion et l'exercice du pouvoir, avait décoré de la pourpre, avec Maximin, le type mùme de la force brulale. Né en Tbrace, d'un père gotli et d'une Glle des Atains, haut de huit pieds, mangeant huit livres de viande, et buvant une oulre de vin par jour, fort et brave en proportion de sa taille et de son appétit, il brisait des pieires dans ses mains, terrassait de suite sept lutteurs, et seul, pour entraîner son armée, se jetait au milieu des marais et des traits ennemis. Ce barbare gouverna è l'avenant. Pour se débarrasser des partisans d'Alexandre Sévère, déjà mécontents en Gaule, il les accusa d'avoir voulu couper le pont Jeté sur le Rhin, tandis qu'il passait le Oeuve avec son avantgarde; revenu sur ses pas avec ses soldats furieux, il sacrifia en un jour, à ses défiances, quatre mille hommes, chefs ou soldats. Après avoir pris les tributs des curies en réserve pour nourrir la guerre, et For des temples pour céléhrcr des jeux, il entraîna ensuite son armée dans les forêts germaines, et chercha les Barbares à travers leurs forêts et leurs étangs, sans plan^ sans dessein, combat* tant pour combattre.

Dïiiis loul TEmpire oti nnïmiumît. * Qui noas iléli-

femmes, et qui laissa une famille presque aussi nombreuse que sa bibliothèque. li n'en fallut pas davantage pour faire une révolution. Sur l'initiative du consul en exercice, à Rome, le sénat accepla pour empereurs les Gordiens, qui étaient au moins de vieille noblesse, déclara Maximin ennemi jpublic, et chargea vingt de ses membres d'organiser la défense de l'Italie. La mort des deux Gordiens, battus et tués presque aussitôt par Carpilien, gouverieur de Mauritanie, resté fidèle à Maximin, n'empêcha rien. Les sénateurs, pour remplacer les Gordiens, choisirent les deux pins illustres de la compagnie, un Maxime Puppien, soldat de médiocre origine, mais sévère; un Baibin, noble de naissance et habile administrateur. Ils desiinaient, l'un à la guerre, Fautre au gouvernement, et ils les consacrèrent avec de mystérieuses cérémonies qui paraissaient convenir à deux consuls républicains, sous cet empire à deux têtes. Mais, presque en même temps, le peuple se précipita dans le temple où les sénateurs venaient d'accomplir les rites, et acclama Gordien, un jeune enfant, petit-fils du vieillard mort en Afrique. Une guerre civile en résulta dans Rome pendant quelques jours. Le sénat coupa les conduits d'eau qui alimentaient les prétoriens, alors avec le peuple. Les prétoriens brûlèrent les» maisons des sénateurs. Ce n'était pas cependant le moment pour le peuple et le sénat de recommencer Iturs querelles; Maximin arrivait; Maxime Puppien et B.ilbin adoptèrent le jeune Gordien, troisième du nom, qui porta le périlleux titre d'empereur.

Un mime avait déclamé en plein théâtre, devant Maximin, qui ne comprenait pas le grec, la sentence suivante: € Celui qui ne peutêlre tué par un seul, est tué par plusieurs. L'éléphant est énorme, et on le tue; le lion est fort, et on le tue; le tigre est fort, et on le tue. Crains le grand nombre, si tu ne crains personne séparément. » Ce

m Cinquante empereuIis ou tyraNs.

fut ce qui arriva à Haximin qui, dans sa fureur et son inexpérience militaire, élaitvenu en Italie sans machines de guerre et sans provisions. Ses soldats, sans vivres, et exposés aux traits des ennemis sous les remparts d'Aquilée, se précipitèrent un soir dans sa tente , et le massacrèrent avec son fils, un Antinous pour la beauté, que son père aimait à voir sous son casque et dans sa cuirasse d'or, armé d'une lance d'or comme un dieu.

Puppien, qui venait de sortir de Rome à la tète de quelques légions et qui avait triomphé sans combattre, compromit sa victoire. Revenu à Rome, avec les soldats de Maximin et les siens, il eut l'imprudence de s'écrier en rendant grâce aux dieux : « Ainsi triomphent ceux qui sont choisis par des gens sages et expérimentés ; ainsi périssent ceux qu'élève une foule ignorante et grossière. » Les prétoriens de Rome, qui avaient été en lutte avec le sénat et avec les soldats de Maximin, voulurent prendre une revanche. Un jour, le peuple réuni à l'amphithéâtre oubliait ses empereurs ; les plus hardis des soldats mettent Tépée à la main et se précipitent, en vociférant, à travers les rues de Rome, vers le palais imérial : ils y nënètr ent. saisissent les deux emperetirs. les

palais, sous celle de son beau-père, qui se trouva être un homme de tête et de génie. Misithée et le jeune Gordien recommencèrent la tentative civile d'Ulpien et d'Alexandre Sévère. Malheureusement ils ne purent s'y consacrer longtemps. Déjà les bons citoyens se réjouissaient de voir « l'Etat réformé, » quand une nouvelle guerre contre les Perses entraîna l'empereur et le préfet du prétoire au milieu des légions. Misithée, homme de guerre et homme d'État, fut à la hauteur des circonstances; mais en mourant il laissa son gendre et son élève, encore bien jeune ^ en butte à toutes les ambitions. Gordien avait pris pour préfet du prétoire , après Misithée, Philippe, Arabe de nation, fils d'un noble chef de brigands du désert. Celuici pensa que l'Empire n'était peut-être pas plus difficile à enlever qu'une de ces caravanes marchandes qui allaient du golfe Persique à Palmyre. Il fit égarer pendant plusieurs marches, au milieu des plaines désertes de la Mésopotamie, les convois de vivres destinés à l'entretien de l'armée. Les soldats furieux s'en prirent à leur jeune empereur. Pâle, éperdu, Gordien, se rappelant le souvenir de son père et de son grand-père, offrit de partager l'Empire avec son préfet du prétoire , demanda le gouvernement d'une petite province, enfin la vie. Tout lui fut refusé. L'Arabe Philippe, proclamé seul empereur, se hâta de conclure la paix avec les Perses et revint à Rome prendre possession de l'Empire avec son jeune fils, âgé de sept ans, grave enfant qui ne se dérida jamais, comme s'il avait le triste pressentiment de sa destinée (244).

C'était le septième empereur, depuis neuf années qu^Alexandre Sévère était mort.

L'Arabe Philippe, élevé dans la Syrie, ce laboratoire de toute croyance et de toute superslition , ne saurait être regardé comme un chrétien de cœur. Il était au moins de ceux que les opinions les plus contradictoires se dis*

pulaient alors, et que par conséquent la foi chrétienne put gagner et perdre tour à tour. Ce quasi-chrétien , en 2i8, présida, comme grand pontife, aux cérémonies solennelles, fêles et jeux qui furent célébrés en Thonneur de la dixième année séculaire, c'est-à-dire de l'an mil de la fondation de Rome. Les ponlif(*s et prêtres, pendant trois nuit> de suite, à la lueur des flambeaux, flrent sur les bords du Tibre les cérémonies et sacrifices prescrils. En la présence de l'empereur, vingt-«=ept jeunes garçons et vingt-sepl jeunes filles, nés de parents romains et en* core vivants, demandèrent aux dieux, pour Rome, avec des chants consacrés , l'éternité promise. Les chrétiens n'en jouirent pas moins, sous ce régne, d'une sécurité rare pour eux. Comme empereur, ce fils du désert, depuis quatre ans, pillait les provinces par ses mains et par ceiles de ses parents, quand les troupes de la Hœsie, révoltées, proclamèrent un de leurs officiers du nom deMarinus. Philippe en communiqua la nouvelle au sénat, qui la reçut froidement. Un seul sénateur de vieille famille, Décius, se leva pour tranquilliser l'empereur et l'assurer que les soldats l'auraient bientôt délivré de cet indigne rivaL Pliil ppe le prit au mot, l'envoya, bon gré mal gré, faire

CINQUANTE EMPEREURS OU TYRANS lit

rien. Il publia un édit de persécution contre les chrètieni» qui avaient joui de quelque temps de repos, et en mit Texëcuiion sous la responsabilité des gouvemears; c'était sa manière de raffermir TÉtat. La peiséculion s'étendit de Rome jusque dans les dernières villes et villages. Alors souffrirent et moururent Fabien, évêque de Rome; Babylas, évéque d'Antioche; Alexandre, évéque de Jérusalem. Alors Cyprien, le grand évêque de Carthage, quitta la capitale de l'Afrique avec son troupeau; Tbrophyme, évêque d'Arles, plus faible, livra le sien. Cependant les Gotbs franchirent le bas Danube. Décius marcha contre eux pour se dévouer comme les Décius, dont il prétendait descendre. Il venait de repousser ces barbares, des Balkans dans les marais du Danube, quand on vint lui apprendre, au milieu de la mêlée, que son flls avait péri : < La mort d'un homme, diMl héroïquement, n'entraîne pas la chute de la république, t Cependant il se jette au milieu des ennemis, pour leur enlever au moins ce cadavre chéri. Hais Gallus, son lieutenant, entraîne le le père à travers les marécages et les fondrières, l'égaré et le laisse au milieu des ennemis, où il périt bientôt étouffé dans la vase et sous les cadavres des Romains et des Goths.

Gallus reçut le lendemain de l'armée, avec l'Empire, le prix de sa trahison, qu'on ignorait encore; et il acheta à beaux deniers comptants la retraite des Goths. Mais, comme il levait son camp pour retourner à Rome,ie Maure iîmilien, chef de l'armée de Pannonie, proposa aux soldats de gagner eux-mêmes l'argent destiné aux Gotts, en les battant. Il remporta en effet sur eux une victoire, marcha alors contre Gallus, que ses soldats mirent à mort, et fut proclamé lui-même. Fier de deux victoires, une étrangère et une civile, i£ nilien éait sur la route de Rome, quand arriva au-devant de lui Yalérien, élu par le sénat et ap-

tH CINQUANTE EMPEREURS OU TYRANS.

ptiyé de toutes les légions de la Gaule. C'était un choix qui semblait deroir satisfaire toit le monde JEmilien fut sacrifié comme Tavait été Gallus, et Yalérien rentra enfin dans Rome, sans compétiteur, en 253. Neuf années s'étaient encore passées, et cinq empereurs encore ayaient péri depuis TaYénement de Philippe.

Yalérien arrivait à l'Empire dans la force de l'âge avec un cœur honnête, une grande expérience et une bravoure éprouvée. Au sénat, il ne parât que le premier d'entre les patriciens. Au camp, il confia les commandements des légions non-seulement aux plus habiles, mais aux plus honnêtes, aux Posthumus, aux Claude, aux Aurélien, aux Probus, dont quelques-uns furent un Jour le salut de TEmpire. Il crut faire un acte politique en continuant la persëculion contre les chrétiens. Il commit une grande faute, celle de désigner pour son successeur son fils Gallien, au lieu du meilleur des généraux ou des citoyens. Les Barbares, qui menaçaient l'empire romain, se donnèrent comme le mot pour l'attaquer, sous son règne. Les limites du Rhin, du Danube et de l'Eaphrate ftirent à la fois franchies. Les Francs traversèrent la Gaule et parvinrent, comme un torrent dévastateur, jusi]if en Es-

CINQUANTE EMPBREONS OU TTRAIfS. M

quelques cavaliers persans et conduit prisonnier an roi de Perse, qui se servit de lui comme de marchepied pour monter à clieval, puis l'empala, fit tanner sa peau et en orna, comme trophée, le plafond de son palais.

Ce fot comme le signal d'un cataclysme général. Le fils de Yalérien, Gallien, était l'homme le plus incapable de faire face à un pareil désastre. Intelligence capricieuse el âme basse, brave par accès, indolent par tempe* rament, cruel par égo'îsme et sceptique par conviction, faiseurde petits vers et de petits mets délicats, il aimait è rire de tout et ne songeait qu'à jouir. Un bon mot le consolait de tous les malheurs, c Je savais que mon père était mortel^ > dit-il au sujet de la triste fin de Yalé* rien. En apprenant que les Alamans étaient sur la route de Rome, les sénateurs avaient pris l'épée et armé leurs esclaves; Gallien, qui vainquit avec eux, fut plus effrayé du patriotisme sénatorial que des ravages des Barbares» et leur interdit désormais de paraître à la tète des armées. Les provinces et les armées comprirent cette leçon d'égoisme. Hacrien fut élu en Orient, Pison enThessalie, Valens en Achaïe, Émïlien en Egypte, Prisons en Libye, Ingenuus en Mœsie, Auréolus en Pannonie> Posthumus en Gaule. Ce fut pendant quelques années un chaos inextricable de guerres, de batailles, des généraux contre les Barbares et des généraux entre eux. Gallien essayait parfois de disputer leurs titres aux plus voisins des usurpateurs, en Illyrie et en Gaule ; puis il retombait dans son indolence, et saluait toutes ces révoltes par des bons mots. A chaque courrier qui arrivait porteur d'une mauvaise nouvelle, il en avait un nouveau. L'Egypte était soulevée, c Ne pouvons-nous nous passer du lin du Nil ? » L'Asie était perdue. « Qu'avons-nous à faire de l'Aphronitre? » La Gaule était indépendante. < Quoi t la république serait en danger parce que nous n'avons plus les dra|[» d'A|^

89t CINQUANTE EMPEREURS OU TYRANS.

ras? > Gallien espérait que les usurpateurs se renverseraient les uns les auires. En effet, Baiista s'éleva en Orient, après la mort de Macrien, défait par Auréolus i'Ill> rien; mais Odenath, un Syrien, prince de Palmyre, tua Batista et ne se fil point faute ensuite d*affecter TempiredetoutrOrient,qu*ildéfenlitconlreSapor. En Gaule, Posthumus, vainqueur des Francs, était assassiné par ses troupes, auxquelles il refusait le pillage de Hayence, et remplacé par LoUien ; celui-ci, vaincu au contraire et tué, fit place à Victorinus, qui succomba bientôt victime d*une vengeance particulière et laissa sa succession à l'armurier Marius, tué bientôt de la main d'un solda*; c Reconnais-tu cette épëe? lui dit Tassassin, c'est toi qui l'a forgée. » Cependant la civilisation reculait. Éphëse disparut presque entièrement en Orient, détruite par une armée victorieuse; Byzance fut pillée une fois par les Gotlis, une fois par les soldats romains; Autun, en Gaule^ fut presque rasée par une armée en révolte. Pendant plusieurs années, les deux parties de la ville d'Alexandrie, armées l'une contre l'autre, s'assiégèrent réciproquement, et la ville perdit^ dans cette guerre entre madlles, la moitié de ses guâiliers et de ses édifices. Les

On ne peut comparer à cette effroyable anarchie politique et à ce rire ironique du césar Gallien, que l'anarchie morale des doctrinot, à la même époque, et la dou-loureuse angoisse des âmes qui ne trouvent plus de refuge contre les misères de ce temps que dans le désir de la mort et le culte du néant. Cetie désolante préoccupaiioiu. bien motivée par les événements, se retrouve jusque dans le christianisme, travaillé d'hérésies et renonçant presque déjà à s'emparer du momie pour ne songer qu'à la mort, et dans la philosophie néoplatonicienne, qui aboutit au milieu du délire de l'extase à l'ahsorpiion du flni dans rinflni. Le prêtre de Rome, Novatien, élève un schisme contre le pape Corneille, refusant de recevoir dans le sein de TËglise ceux qui ont failli dans la persécution de Décius: les tombés qui ont fui cette belle occasion de mourir*. Le savant' Origéné, après Tertullien, trouve encore le Christ trop humain, etrôve pour Tâme, si mal icibas, les destinées de la métempsycose. Manès, avec sa doctrine des deux principes, du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, fait irruption après les Perses dans l'Empire, convie la secte drs parfaits à abandonner cette vallée de ténèbres pour l'empire de la lumière; et Plotin ne voit plus dans le mon<le qu'un accident de l'être, et l'invite à retourner, dans une mystique et silencieuse adoration^ au Dieu qui est un et tout à la fois. Novatiens, Origéniens, Maiiichéons. Néoplatoniciens, expriment en différents langages les mêmes sentiments. Pour eux, il n'y a plus de lien de société ou de parenté, ni patrie, ni famille; le monde n'est rien; ils assistent} aux batailles des empereurs, aux ravages des Barbares, aux saccagements des villes, comme à un rêve doulou-

l.EuBèbe, L VI,ch.ixTr. — Or.jirepàpx,!.!^ ch,iT.— Porphyre, Fté dj Plotin^ cb. xvi.

m CINQUANTE EMPEREURS OU TYRANS.

reax mais rain; ils voient passer tous ces personnages, les nns après les autres, comme les ombres mêmes de la ?ie, et n'ont d'espoir que dans le néant. Déjà une fois, sous l'Empire, les âmes avaient été prises de cette soif de la mort, de cette appétence de l'autre vie, sous les Néron et les Galigula^ Alors cependant il y avait encore dans ces morts stoïciennes résistance et lutte contre l'oppression. Maintenant la tyrannie est ignorée ou supportée. Il y a indifférence complète de la vie, négation systématique de l'être, désir de la mort pour la mort même qui semble la vie, du néant pour le néant où Ton rêve l'être. Le triomphe de la force brutale est arrivé à sa dernière conséquence : l'anarchie brise les ressorts mêmes de l'âme.

La mort de Gallien, tué par quelques officiers, comme il marchait contre Auréolus, tira l'Empire de ce chaos.

Claude, un des généraux nommés par Yalérien, excellent guerrier et politique habile qui savait vaincre et ajourner les profits de la victoire, s'était contenté jusquelà de repousser les ennemis extérieurs de l'Empire et d'abattre les usurpateurs. Il observait depuis quelque temps, de l'Adige, où il était posté avec son armée, Auréolus et Gallien, et aï fendait la forUine, Les soIJau de Giillicn,

Cinquante empereurs ou tyrans. m

note et caractère énergique, soldat depuis ses plus Jeunes ans, et ayant combattu sur toutes les frontières, il avait compris que les soldats^ dont la bravoure était le salut de l'Empire au dehors, faisaient, par leur indiscipline et leurs prétentions, sa faiblesse au dedans, c Si vous voulez être tribun^ ou plutôt si vous voulez vivre, » écrivait-il encore assez jeune^ et au milieu de l'effroyable anarchie militaire dont il était témoin, à un de ses lieutenants^ c contenez les soldats; qu'aucun d'eux ne dérobe un poulet, une brebis, ne touche à une grappe de raisin ; que chacun se contente de sa portion de vivres : le soldat doit vivre du butin fait sur l'ennemi et non des larmes des provinces^ Que le soldat ait sa paye dans sa ceinture et ne la dépense pas dans les tavernes. Que tous se conduisent décemment dans leurs quartiers, et que celui qui cherche querelle à autrui soit battu de verges. » J'attends de vous, avait écrit le malheureux Yalérien à Aurélien, jeune encore, en lui confiant le consulat, d'aussi grandes choses que la république en pourrait espérer de Trajan, s'il vivait.

Âurëlien avait la bravoure et Thabileté militaires de Trajan, s'il n'avait point son intelligence. Esprit supers-* titieux, il gourmandait les pontifes et les sénateurs de Rome, dans une guerre contre les Goths, parce qu'ils ne se hâtaient point de consulter sur le sort dé la gaerre les livres sibyllins : c On vous croirait, leur écrivait-il, dans une église de chrétiens et non dans le temple de tous les dieux. > Cruel, et n'épargnant pas plus les chrétiens aU dedans que les Barbares au dehors, il ne fit grâce qu'une fois, à la ville de Tyane, parce qu'il crut voir le célèbre philosophe Apollonius intercéder pour elle. Après tout, c'était de vertus militaires que l'Empire avait besoin.

Des révoltes d'armées et de provinces qui avaient me« menacé l'Empire de dissolution, il n'y en avait plus que deux qui tenaient, en Gaule et en Syrie; et^ par une sin->

gulière rencontre, deux femmes leur donnaient celte con* sislance et cette durée. En Gaule, la veuve d'un tribun, Victoria, une sorte de Veltéda, douée d'une intelligence et dune énergie peu communes, après la mort de son fils Victoiînus, avait fait successivement empereurs le forgeron Marins et le sénateur gaulois Télricus. Le sort des légions révoltées et celui de la Gaule indépendante semblaient attachésà son sort. En Syrie, la veuve d'OJenath, prince de Palmyre, Zénobie, avait continué avec le même succès la politique et la fortune de son mari. Hardie et lettrée, passant de la conversation de Longin aux revues de ses armées, et de la composition d'une histoire de rÉgypte et de l'Orient à la compagnie de table de ses généraux, elle exerçait, comme une nouvelle Sémiramis, par la grâce virile de son maintien et l'éclat merveilleux de son regard, un prestige tout particulier sur les imaginations orientales. La ville de Palmyre, uasis de temples et de palmiers au milieu de la Syrie aride et poudreuse, paraijssait devoir succéder, grâce à ses soins, à Ninive et à Babylone.

Âurélien Fer m Main^ après avoir assuré les frontières, vint à bout de ces deux tyrannes^ comme les appelaient,

ChNQUANTE EMPERhiUHS OU TYRANS. 397

ior orbis. Beslaaration toute extérieure ) Le principal restait à faire; il fallait reconstituer le gouvernement. La, Aurélien Fer en Main ne sut que sévir. Il abaissa encore les sénateurs, éleva un temple au soleil, promulgua un édit contre les chrétiensv réprima à Rome une émeute de faux monnoyeurs qui lui coûta sept mille soldats; il mérita la réputation d'un empereur plutôt nécessaire que bon. Un affranchi, du nom de Mnesthis, surpris en faute, persuada à quelques officiers qu'ils étaient menacés aussi par sa sévérité. Dans une marche entre Byzance et Héraclée, ceux-ci assaillirent l'empereur l'épée à la main, et le laissèrent mort sur la place.

L'empire romain offrit alors le plus étrange spectacle; Honteuses d'avoir vu périr au milieu d'elles un vrai soldat, un empereur fait à leur image; ne voulant point pour son successeur d'un de ses assassins peut-éire, les « heureuses et vaillantes armées » écrivirent aux c respectables Pères conscrits » de leur envoyer pour empereur « un membre de leur ordre souverain qui fût digne de cet honneur. • C'était la première fois que le pouvoir militaire mettait ses prétentions aux pieds du pouvoir civil. Les sénateurs effrayés déclinèrent l'honneur qu'on leur voulait faire. Sept fois de suite, soldats et sénateurs se renvoyèrent l'élection. Au moins, pendant les huit mois que dura cette hésitation, les Barbares au dehors, les provinces au dedans restèrent en paix, comme saisis d'élonnement et de respect. Enfin le sénat céda, et fit un choix honorable mais maladroit, en désignant Je plus illustre nom de l'assemblée, mais un nom seulement : Tacite, descendant peut-être de l'historien^ vieillard âgé de soixantequinze ans, qui, plus raisonnable que tout le sénat, vou« lait refuser ce poste périlleux.

Forcé d'accepter l'Empire par le naïf enthousiasme de ses collègues, Tacite leur promit de gouverner toujours

S9S ClNQtANtE EMPEREURS OU TYRANS.

d'après lears conseils et sous lear autorité, c'est-à-dire de restaurer le gouvernement civil. Il aborda sa tâche avec courage. Le sénat disposa de nouveau des charges publiques, reçut les appels de toutes les magistratures, comme autrefois, et fit quelques bons règlements. Les lettres qu'adressèrent les sénateurs romains aux curies des principales villes témoignèrent cependant d'une confiance un peu aveugle, delà part d'une compagnie si vieille et si éprouvée : < Rome est dans la joie, disaient ces lettres; la république revit; nous nommons les empereurs, noas faisons des princes; le sénat a recouvré son ancienne splendeur. » Et, pour montrer sa reconnaissance à Tempereur, le sêmi orJonna que les œuvres de Tacite fusseot déposées dans chaque l)ibIiothèque, et que dix copies en fussent faiics chaque année, pour assurer rexêculloû de cet ordre. Celte illusion dura peu. Le vieux Tacite, en alianL se mettre à la tôle des armées pour repousser les Barbares, montra Irop dairementson însufflsancedaiîSQn temps si di nielle. Mociué^ bafoué par les soldats et les officiers, il disparut au milieu d'une émeute militaire. Lui mort, les soldats ne voulurent pas même de son frère FlDtiaii us. qui tuil la ijouriire el pavH ceUc veliéiCé de sa

CINQUANTE ËMPBlIBUtlS OU TYtlANd. |99

pmt < qu'on les y sentit sans les y toir. » Dans les pro- Tlnces il tint à bout de trois usurpateurs qui voulurent recommencer Tancien jeu. Ce qui le met au-dessus de tons les antres, il réussit en temps de paix à occuper les armées sur les frontières de l'Empire, à creuser des fossés, à élever des palissades; dans l'intérieur, il reboisa les ûiontagnes, planta des vignes en Gaule, en Espagne, en PannoBie. € Le soldat, disait-il, ne doit pas manger son pain à ne rien faire. > Plein de respect pour le sé« nat, il méditait peut-être une révolution qui eût empêché le retour des excès militaires qu'il avait vus : c Si là république devient aussi heureuse que je le souhaite, dit-il un jour, elle se passera bientôt des gens de guerre. » Ses soldats apprirent cette parole, peut-être imprudente, et préférèrent se passer de lui. Comme il les faisait tra^ vailler au dessèchement d'un marais, autour de Sirminm^ sa patrie, quelques-uns, mécontents de ce labeur, après avoir échangé quelques paroles, se jetèrent sur lui. Probus se réfugia dans une échauguette, d'où il surveillait ordinairement tous les travaux. Mais il y fut poursuivi par Ces furieux, assiégé, forcé, et mis à mort* € Ci-gtt, f écrivit l'arniëe repentante sur son tombeau, « Probus, digne en effet de son nom, vainqueur de toutes les nations barbares, vainqueur des tyrans.» L'épilaphe, vraieen tout le reste, se trompait en cela qu'il ne vainquit pas les vrais tyrans de l'Empire, les soldats, sous les coups desquels il avait succombé (282).

L'élection de Carus, son préfet du prétoire et son élève, fut encore un hommage à sa mémoire. Carus avait deux fils fort dissemblables qu'il associa à FEmpire : Carin, grossier et débauché; Numérien, poëte et orateur, âme aussi délicate que celle de son frère Tétait peu. Obligé d'aller faire, sur la frontière de Perse, une de ces guerres toujours si fatales aux empereur^ Garoa laissa Carin à

Rome et emmena Numérien avec lui. Ils ne revinrent ni l*un ni l'autre. Dans une marche au delà de l'Euphrate, pendant un orage qui éclata sur l'armée romaine, le tonnerre tomba dans la tente impériale; les chambellans, se précipitant dehors, s'écrièrent : « L'empereur esl mort. » Les traditions se conservaient soigneusement à Rome; Romulus aussi était mort, avait été fait dieu pendant un orage. Douloureusement frappé par cet étrange fin, Numérien ramena l'armée découragée. Livré à ses larmes, il s'enferma dans sa litière et ne se laissa point voir. Quand les soldats demandaient à parler à leur empereur, le préfet du prétoire Aper leséloignait, disant que Numérien ne voulait point être troublé; les portières restèrent ainsi longtemps hermétiquement fermées. Quelques officiers enfin, en s'approchant, sentirent une odeur de cadavre, forcèrent la consigne, ouvrirent la litière et y trouvèrent leur jeune empereur putréfié. L'armée se forma aussitôt en tribunal, pour juger son préfet du prétoire et donner un nouveau chef à l'Empire. C'est de cette élection que sortit Dioclétien, qui devait mettre un terme à cette sanglante succession d'empereurs et à cette anarchie de cinquante ans*

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