‹ Les empereurs romainsChapitre 58 sur 73 · Vicl., Bpit.^ c. B9, éd. bip.; Butr., ix, IS · texte numérisé non relu

Vicl., Bpit.^ c. B9, éd. bip.; Butr., ix, IS

DIOCLÊTIER.

celles de la Grèce. Dioclétien, renouvelaiit ce qa^avait. déjà tenté Aurélien, avant loi, résolut de séparer davantage l'empereur des ciloyens, aujourd'hui que ceuxci, par l'édil de Caracalla, n'étaient plus guère qae des sujets. A l'apparat modeste et tout républicain des premiers Césars, il substitua donc un cérémonial, une pompe tout orientale qui emprunta quelque cho<^ du culte même des dieux. Il adopta le titre de domimu^ seigneur, que les bons empereurs avaient toujours refusé; bien plus, les titres A' Éternité^ de Majesté, furent ceux dont on se servit habituellement en s'adress?inl à lui. Relégué au fond de son palais, incommunicable à ses sujets, inspirant de loin le respect et la crainte, entouré d'un nombreux domestique, il fut défendu contre les regards et l'approche du vulgaire par une minutieuse étiquette. On ne le vit plus que monté sur un trône. Un diadème blanc rehaussé de pierreries remplaça sur son front la simple couronne de laurier. La soie et l'or bannirent la simplicité de l'antique toge bordée (le pourpre. Avant de lui parler, il fallut se prosterner h ses pieds comme devant les monarques persans ou devant les dieux. Tout ce qui l'entourait même devint

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terre que le polythéisme même. On s'accoutuma aisément, en Orient surtout, à cette innovation. Le titre de dominus avait choqué lorsque Domitien, un siècle et demi plus tôt, avait voulu le prendre; on regarda aisément Dioclélien comme une émanation visible de l'invisible divinité. On lui éleva des temples, on lui dressa des autels, avec plus de bonne foi qu'on ne l'avait fait aux empereurs précédents, même après leur mort; on fut moins scandalisé que, de son vivant, il eût ses prêtres *.

Rehausser la dignité impériale parut encore insuffisant au nouvel empereur. Dans ces temps difficiles, on sentait le besoin que le souverain fût comme présent partout, et toujours à portée de gouverner, de protéger et de défendre l'Empire; chose difficile! Ne pouvait-on au moins multiplier la personne de l'empereur, sans rompre Tunité du gouvernement, dédoubler l'autorité sans détruire la monarchie? Ce fut ce que Dioclétien tenta. Sous l'empire de préoccupations mystiques, demi-philosophiques et demi-religieuses, auxquelles ne se dérobaient guère à cette époque les esprits qui y paraissaient même le moins enclins, Dioclétien résolut de créer un second empereur égal et cependant subordonné à lui, comme, dans les systèmes panthéistes d'alors, un second dieu émanait d'un premier. Dioclétien resterait toujours Tâme, l'intelligence de l'Empire, il représenterait surtout la puissance morale, civile du gouvernement. Mais, à côté de lui, et émané en quelque sorte de sa personne, un autre empereur deviendrait le bras, la force de l'Empire romain, et représenterait surtout la puissance physique, militaire de l'État. Les deux augustes se partageraient l'Empire, pour être plus aisément partout; cependant ils régneraient également dans tout l'Empire. Dioclétien, la tête, le Jupiter de l'Empire,

!• Etiirop., tx, 16. *— Vict., Ccu.^ c. xxxit. -^ Eutc, ix^ ie.

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resterait en Orient, où il était besoin sortent de politique pour diriger, contenir la fermentation morale des âmes et dominer les petits rois voisins. Son collègue, THercule de TÉtat^ habiterait rOccident, au milieu de pro« yinces plus rudes, plus disposées à la révolte, et en face de peuplades qu'il fallait contenir par le fer. Les lois que ferait Dioclétien seraient signées de son collègue» valables dans tout TEmpire; et celui-ci pourrait, au be* soin, prêter le secours de son bras à Dioctétien luimême. Les deui empereurs, les deux nouveaux dieux de TËmpire, Fâme et le corps, le pouvoir dirigeant et le pouvoir exécutif, Jupiter et Hercule, se prêtant un mutuel appui, suffiraient à porter le poids du gouvernement in« térieuretdela guerre étrangère. Le néoplatonisme, réduit tout à fait alors en système par le disciple de Plotin, Po:*phyre, ne semblait-il pas inspirer Dioclétien?

Pour que cette combinaison religieuse et politique réussit, il fallait trouver un homme qui consentit à être le compagnon, à la fois égal et subordonné, toutpuissant et obéissant, du trône impérial. Avec un tact et une justesse d'esprii peu communs, Dioclétien mit la main sur un ûe ses compatriotes et compagnons d'aimés.

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et dam un esprit de confraternité, comme partie inté* granle de l'Empire du monde civilisé.

C'était toute une révolution que faisait Dioclétien, nn établissement politique nouveau qu'il fondait. Pour le bien montrer d'abord, les deux empereurs ne firent point confirmer par le sénat cette grande décision. Enfin, rompant avec la vieille tradition, ils abandonnèrent le centre unique, la vieille capitale de la domination romaine, et transportèrent leur résidence, et la capitale de leurs dé-^ partements respectifs, Dioclétien à Nicomédie, et Haximion à Milan. Nicomédie était située sur les bords de la Propon*» tide, à la porte de communication de l'Europe et de l'Asie, à égale distance du bas Danube et de l'Euphrate; Milan était au pied des Alpes, à portée des sources du Danube et du Rhin toujours menacées; elles eurent chacune leur empereur, leur préfet du prétoire, leur conseil privé, leur cour. Depuis Caracalla, l'Italie était assimilée aux provinces, Rome à toute? les cités de l'Empire ; la vieille différence s'était effacée entre les vainqueurs et les vaincus. Les droits souverains de Rome étaient prescrits; elle pouvait n'être plus capitale. Dioclétien disait hardiment :

Roms n'est plus dans Rome, elle eit toute où Je luli .

Rome en effet ne vit plus ses empereurs, bien qu'elle fût toujours c la ville sacrée, i Son peuple ne connut plus que leurs distributions et leurs jeux, moins fréquents que jamais; le sénat ne donna plus, par son consentement^ une sanction à leurs lois, et ne connut guère que leurs sévérités. Les prétoriens eux-mêmes n'offraient alors à Rome que des périls, s'ils venaient à joindre leurs rancunes à celles du sénat et du peuple ^ ils furent dissous. La garde urbaine, soumise au préfet de lavillë^ les iremplaça à Rome; deux noqvellen troupes d'élite prirei

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leur place, les Joviens auprès de Dioclétien, et les fferctiléens auprès de Maximien *.

Cette monarchie à deux têtes raffermît pendant six ans les frontières ébranlé s, et arrêta Tanarchie dans l'Empire. Les Gotbs ne franchirent plus pendant quelque temps le bas Danube ; des troubles excités en Perse et un roi relevé en Arménie, Tiridate, suffirent à retenir chez eux les souverains de Clësiphon. En Occident, Maximien contint par la terreur le sénat romain, assez mécontent de sa déchéance, en faisant plusieurs victimes; il délivra la Gaule d'une affreuse jacquerie de paysans ou de colons révoltés, sous le nom de Bagaudes, au mot douloureux à*Espérance; et il contint les Alamans et les Francs sur le moyen et le bas Rhin. Libres des soucis du dehors, les deux empereurs purent donner leur atlenlion au gouvernement. Dioclétien surtout s'en occupa. On compte de lui cent trente-deux constitutions. Parmi les plus importantes, il faut citer celle qui abolit la capitation dans les cités qui se dépeuplaient, et ne laissa plus peser cet impôt que sur les habitants des campagnes ^, pour ta plupart petits propriétaires ou colons des plus ricbefliqui payaient pour eux. Plus soucieux des intérêts de sè& su-

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se rendit indépendant. Le roi de Perse enfin, vainqueur de ses rivaux, reprit l'offensive en Orient. Ces troubles donnèrent lieu à un nouveau changement. Les deux augustes se rencontrèrent en 292 à Milan; et là, ils tombèrent d'accord qu'une subdivision de l'autorité et de l'Empire était nécessaire.

Peu de temps après, au même jour, deux cérémonies semblables eurent lieu, à Nicomédie et à Milnn^ en Orient et en Occident. Dioclétien et Maximien présentèrent chacun à leur armée, assemblée dans une vas:e plaine, comme leurs nouveaux collègues et leurs futurs successeurs, l'un, Galérius, et l'autre, Constance Chlore, avec le titre de césar. Ce n'était point un honneur vain qu'ils leur conféraient ainsi, mais une part véritable de l'autorité et de l'Empire. Dioclétien, en effet, gardant pour lui l'Asie et l'Egypte, avec Nicomédie, donna la Thrace et la Grèce avec la ville de Sirmium pour capitale à son césar. Maximien, gardant l'Italie et le reste de l'Afrique, donna au sien la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne avec Trêves pour capitale. Les deux césars devaient agir sous la haute snrreillance des deux augustes, et conserver ainsi l'unité de l'Empire. Ils seraient comme un seul empereur en quatre personnes, par suite du développement du système mystique et politique qui avait présidé déjà à la constitution de ce gouvernement. Un mariage entre Galérius et Valeria, fille de Dioclétien, un autre entre Constance Chlore et Théodora, fille de Maximien, établirent entre eux une parenté dont les rhéteurs et panégyristes ne se firent pas faute de faire la théorie, t Comme tout était plein de Jupiter, dit l'un d'eux, ainsi les terres et les mers étaient remplies de la divinité des deux augustes. • Et Euméne, dans un langage où il ne faut pas voir seulement de la rhétorique, mais le reflet de la philosophie du temps, admira € la divinité commune des quatre princes

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dans ce nombre heureuic qui plaît partout et qui soutient toutes choses^ comme on le voit dans les quatre éléments, dans les quatre saisons, dans les quatre parties du globe, dans les quatre parties du ciel, el dans Tadjonction de Yesper et de Lucifer aux deux grands astres du soleil et de la lune, t Cette conception prit place bientôt jusque dans les formules avec lesquelles on s'adressa à chacun de ces empereurs qui représentait les trois autres, et où l'expression de Vous^ Votre Majesté^ etc., en s'adressant môme à un seul, servit à relever l'importance et la grandeur collective de chacun*.

Ainsi, le monde eut quatre empereurs qui ne firent qu'un. L'unique Rome fut remplacée par quatre villes qui ne formèrent qu'une capitale; on les vit croître, se peupler et s'embeîlir comme aux dépens de Rome, tombée encore d'un degré. Entourées de murailles crénelées, pour être à l'abri d'un coup de main, pourvues de palais, de forum, de cirques, d'amphithéâtres, d'arsenaux, animées par la présence d'une cour, Nicomédie et Sirmium, Milan et Trêves, sans devenir jamais redoutables à leurs empereurs, semblèrent se partager

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gnâtes, ces eësars de nouvelle création abandonnaient la yille de l'intelligence et de la force politiques, le Capitole et le temple de Vesla, pour s'attribuer à euxmêmes le bénéfice d'un culte patriotique, qu'ils dé* tmisaient en le déplaçant; ils dépouillaient Jupiter Capitolin, rayissaient le feu de Vesta, dérobaient à Rome, cette vieille reine déchue, sa majesté sacrée et son éternité promise, pour se revêtir eux-mêmes de cette divinité d*empnint, profiter de ces oracles démentis et vivre de cette vie dérobée. Ne craignaient-ils pas, en frappant Rome, de se frapper eux-mêmes? en mettant une main sacrilège sur le dernier culte, la dernière vertu païenne, le patriotisme, n'atteignaient-ils pas l'Empire qu'ils pré* tendaient restaurer?

Cette tétrarchie, ainsi qu'on s'exprimait, fit illusion, rétablit l'ordre et prolongea la paix pendant dix ans.

En Orient, Dioclétlen ordonna à. Galérius d'abandon* ner la frontière tranquille du Danube pour châtier le roi de Perse, tandis que lui-môme comprimerait la révolte d'Achillée en Egypte. Il ne força, au bout de huit mois, Alexandrie qu'en coupant les canaux du Nil qui l'alimentaient ; et il lira de cette ville une cruelle vengeance en faisant mettre à mort une partie de ses habitants. Comme il revenait vainqueur à Antioche, il rencontra Galérius qui n'avait pas eu le même bonheur en Perse. Entraîné, comme tant d'autres de ses prédécesseurs, au milieu des déserts de la Mésopotamie, celui-ci y avait laissé presque toute son armée. Au lieu de le recevoir comme un père, Dioclétien, aux yeux de toute Tannée, le laissa, couvert de la pourpre, courir à pied, près de son char; il mit ensuite à sa disposition une bonne armée, pour qu'il lavflt sa honte. L'année suivante, Galérius, tournant la Perse par les montagnes de TArménie, surprit Narsès, le battit, et, au milieu 4e sa défaite, lui enleva

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ses femmes et ses enfants. Le roi de Perse fut trop heu* reux d'acheter la paix en cédant la limite du Tigre avec cinq provinces, et en laissant l'Arménie à son roi, Tiridate. L'auguste et le césar d'Occident furent également heureux. Maximien comprima l'usurpation de Julien en Afrique; cinq nations mauresques qui couraient l'Afrique carthaginoise furent rejetées au delà de l'Atlas. Les flottes de Constance Chlore, à la faveur d'un brouillard, passèrent en Grande-Bretagne et débarquèrent une armée qui vint à bout d'Allectus, autre pirate, assassin et successeur do Carausius ; ses armées détruisirent une armée germaine près de Langres. Sur toutes les frontières, grand nombre de Barbares, menés commodes troupeaux, vinrent repeupler et cultiver les provinces désertes ou servir de défenseurs à l'Empire qu'ils attaquaient.

Le gouvernement se raffermit, dans la même propor^ tion, par d'habiles mesures qui achevèrent la réforme de Tadministration. Chaque empereur ayant son préfet du prétoire, cette magistrature, si redoutable quand elle's'é* tendait à tout l'Empire, s'affaiblit, étant divisée. Dioclétien ordonna qu'on pût appeler pendant deux ans, à rein[)(Teur, Jes fJicisions d^s prôfel^ du prctoire, « pour

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radministrationplus facile et meilleure en rapprochant les gouverneurs des gouvernés. Cette nouvelle division administrative de l'Empire acheva l'abaissement du sénat et l'assimilation de Tllalie aux autres contrées. Le sénat ne disposa plus d'aucune province ; la vieille distinction entre celles qui dépendaient de l'empereur et celles qui dépendaient de cette assemblée fut abolie. L'Italie paya pour la première fois des tributs dont elle avait été jus* que-là toujours exemple. Les efforts de Dioclétien, en fait de finance, eurent pour but, non pas de diminuer Fimpôt, mais de l'égaliser. Réformateur de l'administration, il parut an moins ne pas oublier les intérêts des sujets de l'Empire, en se préoccupant particulièrement de ceux du gouvernement. S'il obligea les habitants des provinces à s'acquitter des charges municipales, il réprima l'avidité ou le zèle des agens du fisc, les prévarications et les attentats des gouverneurs contre les particuliers. Parmi les constitutions que l'on trouve de lui dans le Code, il en est qui adoucissent la situation du colon, et qui ont pour but d'arrêter les désordres des mœurs. Amateur de bâtiments, au point de fatiguer parfois les colons par de nombreuses corvées pour la construction des nouvelles capitales et par les réparations faites dans d'autres villes, il'n'oublia pas non plus de propager les lettres qu'il aimait. Malheureusement, la littérature profane mourait faute d'idées et de sentiments. Le droit même tomba tout à coup, de la hauteur où l'avaient porté les grands maîtres, dans une étrange stérilité. Rome ne comptait plus que deux professeurs de droit, et Beryte quatre. Les légistes^ au lieu de remonter aux principes comme leurs prédécesseurs, ne travaillaient plus qu'à se charger la mémoire de Tamas informe des lois, décrets, rescrits et constitutions du régime de la République ou de l'Empire; ils s'accoutumaient à prendre le

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caprice du mattre, au lieu de la raison même, comme type et principe du juste K

La question morale ou plutôt religieuse fut Técueil de ce gourememenL Dès les premiers temps^ on avait saisi une divergence assez considérable dans la conduite des deux empereurs yis-à-vis de la religion chrétienne^ dont Texistence commençait à devenir une affaire politique dans TEmpire. Depuis qu'un rescrit de Gallien avait raogé implicitement le christianisme parmi les cultes licites de l'Empire, cette religion avait fait des progrès très-rapides. Vingt années de tolérance lui avaient donné une puissance qui effrayait les païens, et qui excitait souvent la jalousie et la haine des autres cultes. La si* tuation des chrétiens, dans l'Empire, avait toujours dépendu et dépendait encore des dispositions particulières des empereurs à leur égard. On s'en aperçut, dès les premiers jours, sous Dioclétien et Haximien, en Orient et en Occident.

Esprit plus étendu, plus ouvert, l'auguste d'Orient était moins étranger aux opinions philosophiques et aux croyances religieuses de ce temps, d'ailleurs plus ré* pandues dans lo \m\^ iiiill adminisli\iiL ^lo

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tre pouYait mettre sous ses yeux bien des nouveautés curieuses. Cet évéque ne manquait pas de leur recom<^ mander d'entretenir les bonnes dispositions de Dioclétien pour les chrétiens^ auxquels, dit-il, il n'appartenait pas encore ^ Il est certain que» sous les yeux de Dioclétien en Orient, les églises s'élevèrent d'abord en des lieux apparents, et ne parurent plus même ni assez grandes ni assez belles, pour le concours et l'adoration des fidèles. Dioclétien-Jupiter lui-même, restaurateur du culte impérial, n'était pas très-exigeant sur la forme des hommages qu'on lui adressait. Esprit plus grossier et plus logique, païen étroit, attaché au vieux culte romain, Maximien croyait que lés chrétiens tendaient à renverser i'Ëtat, la chose publique (rempubHcam evertere). Il était tenté de les considérer et de les poursuivre comme des ennemis. Prenant plus à la lettre sa divinité herculéenne, il tenait aux rites prescrits et à la sincérité des adorations. Du fond de l'Orient était arrivée, sur ses ordres, en Gaule, la fameuse légion thébéenne, composée en grande partie de chrétiens. Soit qu'elle refusât de sacrifier à César, soit qu'elle ne voulût point marcher contre lesBagaudes, qu'on disait chrétiens, il parait certain que Haximien la considéra comme une légion révoltée et la fit impitoyablement décimer plusieurs fois. Les supplices de Victor de Marseille, de Crépin et Crépinien, apôtres populaires, sont aussi de cette époque.

La nomination des césars avait introduit des divergences plus prononcées encore dans le conseil de la tétrarchie impériale. Dioclétien, jusque-là tolérant, avait mis la main sur un césar entiché des vieilles superstitions païennes, qui voyait avec peine les progrés de la religion

i. Gftlland, mbl. pair,, U Vf. Prineep$ nondum chrUHanœ religioni

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nouvelle et la décadence de l'ancienne. Intolérant par caractère et par conviction, au milieu de rOccidentoùle paganisme dominait encore, Maximien, au contraire., avait pour césar un esprit lettré, un cœur tendre qui n'était pas éloigné de subir TinQuence chrétienne. Fils d'une paysanne de Dacie, qui ne pouvait pardonner aux chrétiens de ne pas partager avec elle les viandes qu'elle offrait en sacrifice aux dieux, le césar Galérius avait sacé avec le lait la haine de la religion nouvelle. Élève et ami des letlres dont il restaurait le culte, dans Autun relevé, portant sur sa pâle physionomie la distinction même de son caraclère, Constance était arrivé par la raison à une sorte d'éclectisme tolérant pour tous les cultes. Ces dispotitions opposées préoccupaient tout l'Empire. Les deux augustes vieillissant, ceux qui regardaient l'avenir comprenaient que la partie devenait plus belle pour le christianisme par l'avènement prochain des deux césars. Galérius, débordé en Orient par la religion nouvelle, n'aurait-il point beaucoup de peine à lutter contre elle? Constance Chlore, en Occident, ne ferait-il pas pencher la balance en sa faveur de tout le poids du pouvoir? C'est ce <]ui poussa Galérius, dans la prùvi>iori il'une loLLe mè*

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seuls qui ne souscrivissent point aux grands changements qu'il avait faits dans la constitution de l'Empire. Seuls, ne refusaient^ils point de lui accorder le titre de Dominus^ et les appellations d'Étêrnitéetde Majesté? Seuls, ne réservaient-ils point pour leur dieu ce que tous les autres offraient à César?— t Après tout, • répondit d'abord Dioclétien, ces gens ne demandent qu*à mourir. » — II était cependant une voie par laquelle on pouvait précipiter Dioclétien dans l'intolérance et dans la persécution. II avait récemment lancé contre les Manichéens un édit dont les considérants portaient : c Qu'une ancienne religion ne pouvait être blâmée par une nouvelle, et que c'était le plus grand des crimes de changer ce que le temps a consacré et les coutumes qui ont pour elles la possession K i En exagérant cette pensée de Dioclétien, il était une catégorie particulière de chrétiens qu'on pouvait lui faire considérer comme plus coupables que les autres : c'étaient les fonctionnaires civils et militaires de TEmpire qui, en refusant de sacrifier en commun avec les autres citoyens, aux dieux protecteurs de Rome, commettaient envers TËtat une sorte de trahison. Galérius dirigea d'abord contre ceux-ci tous ses efforts, et obtint de Dioclétien (298) un premier édit qui mit les officiers civils et militaires entre leurs fonctions et leur foi. Ce fut une première altération apportée à la concorde qui régnait entre les empereurs, et à la paix dont jouissait l'Empire. Le vieil empereur dut se séparer lui-même, avec peine, de quelques vieux serviteurs chrétiens qu'il aimait, et que soutenaient auprès de lui sa femme et sa fille. Galérius et Maximien, en Italie, exigèrent rigoureusement le choix, imposé par i'édit, à leurs officiers et à

1. Neque reprehendi a no^a yetas religio deberet. Maximi enim crimiuis retractare quae semel ab antiquis definita sunt, 8tatum et cursum teoeot et possident.

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leurs serviteurs. Constance en tint assez peu de compte. L'édit causa, en somme, dans l'administration et dans l'armée, une certaine perturbalion, des destitutions nombreuses. Quelques ofQciers, des soldats, optèrent avec emportement pour leur foi : c Nous préférons, disaient quelquesuns , le service du roi du ciel à celui du roi de la terre. — Pourquoi, s'écriaient d'autres, porter la marque de l'esclavage impérial , quand nous sommes marqués du signe de la liberté chrétienne? i Un centurion, du nom de Marcellus, qui fit encore un plus grand éclata Tanger, en Afrique, fut condamné à mort et devint martyr ^

L^effervescence produite par ce premier édit était dangereuse. La polémique que les chrétiens soutenaient alors contre Hiéroclès et Porphyre agitait tous les esprits. 6alërius fit peur à Dioclétien de ces chrétiens qui préféraient leur Dieu à leur souverain, et leur conscience à leur fortune ; il dénonça cette doctrine qui pervertissait Topinion et faisait des traîtres à l'Empire. Un second édit ordonna la fermeture ou la démolition de toutes les églises chré* tiennes, la saisie de tous les vases et de tous les livres sacrés, et mit les chrétiens hors la loi en leur interdisant d'ester désormais en justice. Le préfet du prétoire doMi*

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qoes chrétiens voulurent défendre une église en Orient ; ils s'y retranchèrent, et furent brûlés dans le sanctuaire de leur culte. Beaucoup refusèrent de livrer leurs Bibles, leurs Apologies. 11 fallut faire des perquisitions; et le nombre de ceux qui surent soustraire aux recherches de la police impériale leurs précieux trésors fut si grand, qu'on flétrit les autres du nom de traditeurê. Le trouble passa de l'administra tion et de l'armée dans tout l'État, excepté en Gaule, où Constance Chlore se contenta de faire sceller, avec ordre et ménagement, les églises, et rassura les chrétiens sur leurs personnes et leurs propriétés. Quand il rit toutes les passions ainsi ranimées, Galérius demanda un édit contre les personnes. Dioclétien hésitait encore; mais, une nuit, le feu prit au palais impérial. Quelque serviteur chrétien, chassé du palais, arait-il cherché à se venger, ou à avertir Dioclélien? Galérius avait-il voulu par là décider l'empereur? On informa. Une seconde fois, l'incendie se déclara, sans qu'on pût éclaircir ce mystère. Un troisième édit ordonna de saisir et de jeter en prison les chefs de l'Église ^ pour frapper les tètes du troupeau. Sur ces entrefaites^ une tentative d'usurpation eut lieu à Ântioche ; une révolte sur la frontière d'Arménie; les chrétiens s'y trouvèrent compromis. C'était de l'huile sur le feu. Enfin parut contre tous les chrétiens, le dernier édit, écrit, dit CoustantiD, avec une plume trempée dans le sang, et sous lequel pouvaient tomber tous ceux qui ne voudraient point sacrifier aux dieux ou jurer par la fortune des empereorst

C'était vouloir persécuter en Orient, la moitié, en Occident, le tiers des sujets de l'Empire. Galérius et Maximien enflammèrent le 2ële de leurs fonctionnaires, ranimèrent, par tous les moyens, le fanatisme païen. Des scènes de fcruajuté navrante eurent lieu en Orient^ en Afrique, et

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en Italie parliculièremenl. Les prisons étaient pleines de prêtres. Les persécuteurs, affectant une miséricorde toute politique, condamnèrent peu à mort; ils s'efforcèrent plu tôt d'arracher, par des tortures longues et ménagées, d'éclatantes apostasies^ plus douloureuses en effet pour le christianisme que des martyres. Pour les fidèles ordinaires, on se contenta le plus souvent de les conduire violemment aux autels , de leur faire mettre la main aux sacrifices, de leur introduire de force sous les dents des viandes sacrées. Nous n'avons pas à raconter ces douleurs chrétiennes. Constatons seulement que ces persécuteurs reculèrent devant l'immensité de la tâche, et eurent la conscience d'avoir manqué leur but Galérius avait compté sur le fanatisme des masses : il manqua. A Rome, dans la vieille ville païenne, il est vrai, le peuple, au forum, salua l'édit du cri dix fois répété de : i Périssent les chrétiens! • et, çà et là, le peuple des villes plaça près des fontaines et des marchés de petites idoles pour forcer ceux qui étaient connus comme chrétiens à leur rendre hommage*. Cependant, à Rome même, le spectacle des chrétiens livrés aux lions de l'amphithéâtre perdit de sa saveur; la populace païenne fit souvent une plaisanterie

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mien, sous réclald'un triomphe, pour tontes les victoires qu'ils avaient remportées en Occident et en Orient, et pour la paix dont ils avaient fait jouir pendant vingt ans l'Empire. Ce dédommagement leur manqua. Il y avait plus de dix ans que les deux augustes n'avaient paru dans Rome. lis l'avaient traitée comme une étrangère; elle les accueillit presque comme des étrangers. Vainement conduisirent-ils, derrière leurs chars, des captifs de toutes les nations de l'Orient et de l'Occident, et jusqu'à TefOgie des femmes et des enfants du roi de Perse ; vainement étalèrent-ils la représentation des fleuves, montagnes, contrées parcourues par leurs armées victorieuses. Le sénat fut froid, le (leuple Tut moqueur; les sacrifices faits à Jupiter Capilolin restèrent sans enthousiasme, les jeux sans entrain. On trouva les augustes vieillis, étranges, sous leurs costumes orientaux, leurs gloires maigres et leurs dépenses parcimonieuses. Frappé, atterré par un semblable accueil, Dioclétien comprit que tout était fini pour lui; il entraîna son obéissant collègue Maximien une nuit dans le temple de Jupiter, pour lui faire jurer de quitter avec lui le pouvoir et de le remettre à de plus jeunes mains. Tous deux enfin se hâtèrent de se dérober à la froideur et aux sarcasmes des Romains, et quittèrent Rome avant môme d'avoir achevé toutes les cérémonies annoncées par le programme de leur séjour*.

L'abdication des deux empereurs suivit de près. 11 est probable qu'il avait toujours été dans les projets de Dioclétien d'abdiquer avec son collègue, afin d'assurer de leur vivant, par la création de deux nouveaux césars, la durée de la tétrarchie. Les dernières déceptions qu'il avait éprouvées le confirmèrent sans doute dans son dessein. Il hésitait, cependant; le dieu avait peine à descen^

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