SCÈNE PREMIÈRE
ALVAR, LÉONORE, MARGUERITE, faroU-.
sant dans le fond , sur le haut des rochers à droite.
LÉONORE, appuyée sur le bras d'Alvar.
JLyESCENDONS clans cet endroit écarté , mon cher Al var , et respirons un moment.
A L V A R , descendant avec elle.
11 est vrai qt;e nous avons marché....
Marguerite, Comme ccjx amans qui n'ont p?.s de temps à perdre.'
LÉONORE
Je suis excédée de fat'gue.
4 LESEMPIRIQUES;
Marguerite.
C'est bien le moment de penser à cela. L É o N o R E.
A quoi ne pensai-je point, et que n'ai-je point à craindre?
11 me semble au contraire que tout doit vous rassurer : ma délicatesse égale mon amour ; et votre vertu
Est sous la sauve-garde de l'honneur. Ce n'est pas vous que îe redoute : vous seul me restez ; je serois trop malheureuse si je pouvois voXis soupçonner.
Marguerite.
Comptez sur sa probité , mcme avec les femmes : je me connois en homme , et je suis sa caution,
Mais , ma bonne , vous voyez et vous fdites des choses ex-
/traorùinaires avec une gaîté
Marguerite.
Je vous donne l'exemple de la confiance , et d'une aimable folie. Comment , vous , jeune et belle , vous sembiez vous complaire dans la douleur et les regrets 1 Eh , morbleu ! la mélancolie ne va pas à cette figure : la beauté est faite pour le plaisir comme pour l'amour. Jouissons du présent, laissons les doléances , et vive la joie.
Le présent n'a rien de bien flatteur.
Marguerite.
Quelle idée ! Mais réfléchissez donc. Une promenade avec son amant dans des rochers iinpraticables , une fatigue horrible, des pieds meurtris et écorchés , par conséquent un prétexte tout naturel de prendre et de serrer de toute sa force les bras d'un cavalier charmant , le plais-r inexprimable de laisser derrière soi un futur haï et haïssable \ tout cela n'est pas délicieux ? Allons , al'ons , vous n'avez pas de philosophie.
.Est-ce un bien , est-ce un mal ?
Marguerite.
Quel sang*froid ! quelle nonchalance ! Et vous aimez, vous?
Serois-je ici , si je n'aimois pas ?
Prouvez-le moi donc , ma Léonere.
Je suis vos pas , que puis-je davantage ?
Ne plus vous affliger d'une démarche qui étoit indispensable, qui ne psut être suivie d'aucun événement fâcheux, qui assure mon bonheur, et peut-être le vôtre.
Marguerite.
Il a raison. Croyez-vous qu'il soit agréable pour lui de vous entendre sans cesse soupirer et gémir ?
Croyez-vous qu'une fille qui se respecte, puisse ajouter à l'oubli de ses devoirs , le tort le plus impardonnable encore de les mépriser ?
Vous repentez-vcus de ce que vous a%'ez fait pour moi ?
Je ne sais , mais, ...
Marguerite.
Mais.... mais.... Où voulez-vous en venir ? Récapitulons les circonstances du romr.n , et voyons si nous pouvions nous conduire autrement. Votre père , corrégldor d'Urgel , veut vous marier à un hom.me qui lui ressemble, c'est-à-dire, à un vieillard avare , grondeur et exigeant. Vous balancez entre l'obéissance , et le dégoût qu'inspire nécessairement un futur de cette étoffe. Alvar se présente : 11 a pour lui les avantages que la nature
a refuses à l'autre , ou qu'un grand demi-siècle lui a ravis. Tous deux jeunes , sensibles , vous deviez vous plaire et vous vous aimez: le mariage arrêté vous désole : pour le retarder, au moins, Léonore feint une maladie. Touchée de vos douleurs, et décidée à vous servir , je ne vois qu'un moyen de vous tirer d'embarras , c'est de la tuer. Pendant que le Corrégidor est à ses fonctions , j'ensevelis ses vieilles bottes fortes , et \i vous fais sortir par la petite porte du jardin qui donne hors la ville. Le papa rentre : je pleure , je crie , je lui apprends la fatale nouvelle; il se désespère, il veut revoir sa fille , et, selon l'usage , l'embrasser pour la dernière fois. Je l'arrête, je le dissuade , je lui représente les dangers où l'exposeroit à son âge , un excès de sensibilité : il se rend à mes raisons ; enfin pendant qu'il se désole à vos funérailles , je m'échappe à mon tour pour savoir ce que vous êtes devenue, et je vous trouve avec Alvar , qui sait qu'une fille d'un certain genre ne court pas les Pyrénées sans compagnon , et qui vous conduit chez sa tante, femme vertueuse et indulgente , ce qui est rare. Vous y resterez jusqu'à ce qu'il nous plaise vous ressusciter , ce que nous ferons , quand le Corrégidor aura bien senti sa sottise. Vous conviendrez , Signora , qu'il n'y a rien dans tout ceci eue de très-simple et de très-naturel.
LÉONORE
S'échapper de chez un père î
Marguerite.
Qui vons y a contrainte.
LÉONORE
Voyager avec un homme qui n'est pas mon mari î
Marguerite.
Mais qui le sera bientôt , si vous avez du caractère.
LÉONORE
Affliger mon père par cette mort supposé.' !
Marguerite.
Oh , que de raisons 1 Ainicr.-vons mieux l'aiTiigcr réellement ?
ACTEPREMIER. 7
. — Retournons s'ir nos pas , épousez votre amant suranné , et bientôt après la noce, on vous enterrera en personne. Allons , marchons.
L É o N o R E , avec quelque vivaclc:.
N:in pas , non.
11 faut pourtant prendre un parti.
Tenons-nous en à celui que nous avons choisi d'abord. Marguerite.
Ah ! nous y voilà. Le cœur parle à la fin , et c'est lai qu'il faut écouter. Suivez donc le projet que vous avez formé sans crainte , sans scrupule
Ah ! sans scrupule , ma bonne !
Marguerite.
Eh bien , avec scrupule , si vous voulez ; mais laissez-vous conduire , et prêtez-vous un peu à la circonstance : aidez-vous y l'amour vous aidera.
Quel heureux caractère !
Eh , n'.i-t-elle pas raison .-' Pourquoi se créer des chimères pour le plaisir de les combattre ?
Marguerite.
Ah , parbleu ! si je lui ressemblois , je ne vivrois pas un quart d'heure', je me représenterois des voisins qui se sont appeiçus de votre fuite, et qui la publient par-tout ; un père Inité, me traduisant devant son tribunal , et juge et partie dans cette affaire , m'envoyant je ne sais cù , aux galères peut-être: ajoutez à cela la très-sainte-inquisition scandalisée de ce nouveau genre de funérailles, criant à la profanation, au sacrilège.... Vous riczl de l'eau bénite sur des bottes fortes! c'est sérieux cela , et enfin la justice ecclésiastique disputant mon individu à la
s LES EMPIRIQUES,
justice séculière , et toutes deux travaillant de concert à me mettre hors d'état de me mêler jamais d'aucune intriç^ue. Tel est le tableau récr&it.if qui me suivroit sans cesse , si l'Iiabitude de rire de tout ne me rendoit aussi inaccessible au chagrin qu'aux idées noires qui le produisent- Mais c'est assez jaser : adieu , aimables jeunes gens.; je retourna chez le papa , faire naître des circonstances heureuses , ou profiter au moins de celles qui se présenteront.
Quoi , ma bonne ! vous m'abandonnez !
Marguer ite.
Puis-jc m'absenter plus long-temps , sans m'exposer à mille questions qui finiroient peut-être par m'embarrasser ? Il est plus court et plus sûr que j'aille vous pleurer avec les autres.
Tout cela est fort bien ; mais la décence. . . ."
Marguerite.
Les morts en sont dispensés. ( à Alvar à demi-vclx. ) Ne vous arrêtez pas ici davantasje.
Alvar.
Non , sans doute ; nous partons à l'instant.
Marguerite.
Je n'aime pas lés péris ceins , et celui-ci peut être dangereir:.
Alvar.
Quoi ! tu pcurrois penser ? . . .
Marguerite, Je ne pense à rien, je ne crains rien, mais je prévois tout. Je V0U5 tue aussi de mon autorité privée , et je vous défends de ressusciter sans m.es ordres. ( soru.nt, ) Point de résurrection , entendez-vous. Seigneur. Alvar?