PRÉFACE. XI
Je serais heureux si mes confrères pouvaient se convaincre, en les lisant, que chaque jour ils se trouvent en présence d'accidents toxiques difficiles, mais non impossibles à dépister.
Je remercie M. le Docteur Paul Reille d'avoir bien voulu, cette année encore, recueillir ces leçon et d'avoir apporté à leur rédaction un soin dont je lui suis reconnaissant.
P. Brouardel.
10 novembre 1901.
Messieurs,
L'étude de tous les corps doués de propriétés vénéneuses est impossible dans un cours de Faculté, on en compte certainement plus de mille. Aussi je ne l'entreprendrai pas devant vous. Je voudrais simplement faire connaître, cette année, les conditions dans lesquelles se produisent plus fréquemment les intoxications et je prendrai pour types dans ces études, parmi les substances toxiques, celles qui sont le plus usitées. Ce sont d'ailleurs celles qui intéressent presque exclusivement le médecin légiste et l'hygiéniste.
Je supprimerai systématiquement de cet exposé tout ce qui concerne la chimie toxicologique. En effet, Messieurs, la recherche de la plupart des poisons dans l'organisme est extrêmement difficile; elle réclame une connaissance approfondie de la chimie, science que peu de médecins possèdent à un degré suffisant pour entreprendre des enquêtes que souvent des chimistes de profession, habitués au maniement des réactifs les plus délicats, n'ont pu mener à bien.
Lorsque vous êtes commis par la justice pour rechercher les causes de la mort d'une personne qui a succombé dans desconditions suspectes ; — ou bien vous trouvez une lésion, doiit l'existence était incompatible avec la vie : votre rôle
P. Brouardel. — Les Empoisonuements. 1
est généralement terminé, bien que parfois, on ait intoxiqué des personnes atteintes d'une affection mortelle ; — ou bien vous ne trouvez que des lésions insignifiantes, insuffisantes pour expliquer la mort, il vous reste un doute, vous pensez qu'il peut y avoir eu une intoxication.
Dans ce cas, Messieurs, je vous recommande de ne pas entreprendre des analyses chimiques, vous pouvez vous tromper et, même si vous n'avez pas commis d'erreur, vos recherches seront toujours discutées, car vous ne possédez pas une compétence technique démontrée. Contentezvous donc de recueillir les organes, notamment ceux dans lesquels se concentrent d'ordinaire les substances toxiques et les produits d'excrétion, puis demandez au juge de commettre un expert-chimiste, dont la mission sera de rechercher si, dans les portions du cadavre ou dans les liquides recueillis, il se trouve une substance toxique.
De tous les modes d'empoisonnement, celui qui est dû au cri?ne est aujourd'hui le plus rare. De tout temps, il a été considéré comme odieux. « Plus est hominem extinrjuere veneno quam occidere gladio», dit la loi romaine. « Les crimes qui se commettent par le poison sont les plus détestables et les plus dangereux de tous », lisons-nous dans une ordonnance de Louis XIV (1). « Ceux qui emploient le poison pour faire mourir quelqu'un, dit Merlin (2), commettent une espèce d'homicide beaucoup plus criminel que celui qui le commet par le fer, attendu qu'on peut se garantir de celui-ci, au lieu que l'autre renferme toujours une trahison et est souvent commis par celui dont on se défie le moins. »
Le suicide par empoisonnement est plus fréquent; les désespérés absorbent de l'acide arsénieux, du sublimé {maintenant d'un usage si répandu), le phosphore des allumeltes chimiques. L'emploi des alcaloïdes est assez rare.
Sl^edCcité par Chapuis, Précis de toxicologie, ml, p. 29..
L'absorption accidentelle d'une substance toxique est fréquente. Ce sont des enfants, qui mangent des baies de belladone; des adultes, qui absorbent un plat de champignons; un malade, qui par erreur boit un médicament destiné à l'usage externe; une garde-malade ou un pharmacien qui se trompent de fiole; un médecin, qui commet une erreur de dose ou une erreur de plume, dans la rédaction d'une ordonnance.
Les intoxications professionnelles sont fréquentes, car il est difficile à l'ouvrier qui manipule des substances toxiques de se soustraire à leur influence nocive : tel est le cas des ouvriers qui emploient le plomb, le phosphore, le mercure, ou qui se trouvent exposés à respirer des vapeurs
ou des gaz toxiques : gaz d'éclairage, acide sulfhydrique, etc.
Enfin, Messieurs, il est une catégorie d'intoxications sur lesquelles j'appellerai particulièrement votre attention, ce sont celles qui sont dues aux falsifications des denrées a/nnm^azres, particulièrement par adjonction de substances antiseptiques telles que le borax, l'acide salicylique, la saccharine, dont l'action répétée sur le tube digestif, les reins et d'autres organes occasionne des troubles graves.
Tel sera. Messieurs, l'objet du cours de cette année.
Compris par tout le monde, le mot empoisonnement est difficile à définir d'une façon précise. La définition juridique est donnée par l'article 301
du Code pénal.
^rt 301 -Est qualifié empoisonnement tout attentat à la vie d'une personne, par l'effet de substances qui peuvent donner la mort plus ou moins promptement, de quelque f^^ substances aient été employées ou adminislrees et quelles qu en aient été les suites.
Les articles 302 et 317 du Code pénal'indiquent les pénalités encourues par les empoisonneurs.
Art 302 - Tout coupable d'assassinat, de parricide, d'infanticide et d'empoisonnement sera puni de mort, sans préjudice de la dSosit^on particulière contenue dans l'article 13 relativement au
^Tr^sî? -Quiconque, par aliments, breuvages, médicaments violences, ou par tout autre moyen, aura procuré i'avortemen d'mie feime enceinte, soit qu'elle y ait consenti ou non, sera niini de la réclusion.
' La même peine sera prononcée contre la femme qu, se sera procurée favortement àelle-même ou qui aura consent, a fan. usage des moyens à elle indiqués ou administres a cet effet, m Va vertement s'en est suivi. . .
Le médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pt^macien qui auront indiqué ou administré ces moyens seront condamnés à la peine des travaux forcés à temps, dans le ras où l'avortement aurait eu beu.
Celui qui aura occasionné à autrui une malad.e ou incapac, e de trav 1 personnel, en lui administrant volonta.remen de ouelaue manière que ce soit, des substances qu., sans être de Ta re à d nner l'a mort, sont nuisibles à la santé, sera pum
d'un emprisonnement d'un mois à cinq ans et d'une amende de seize francs à cinq cents francs; il pourra de plus être renvoyé sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins ,et dix ans au plus.
Si la maladie ou incapacité de travail personnel a duré plus de vingt jours, la peine sera celle de la réclusion.
Si le coupable a commis soit le délit, soit le crime spécifiés aux deux paragraphes ci-dessus envers un de ses ascendants, tels qu'ils sont désignés en l'article 312, il sera puni, au premier cas, de la réclusion, au second cas, des travaux forcés à temps (1).
Art. 318. — Cet article visait la falsification des boissons, il a été remplacé par les lois du 27 mars 1851 et b mai 1853.
La jurisprudence a précisé quelques points implicitement visés par l'arlicle 301 du Code pénal. L'arrêt de la Cour de cassation du 20 mars 1862 établit que l'intention coupable est indispensable pour qu'il y ait crime (2). La volonté est nécessaire. Si la substance toxique a été administrée par erreur, sans le savoir, dans le but par exemple de soulager un malade, il ne s'agit plus d'un empoisonnement, mais d'un homicide par imprudence (3).
Il y a crime, quelle que soit la quantité de la substance employée ou administrée (Cass., 20 nov. 1812). Il n'est pas nécessaire que les substances soient vénéneuses; il suffit qu'elles soient de nature à donner la mort, pour qu'il y ait empoisonnement (Cass., 18 juin 183S). Cet arrêt a été motivé par les discussions soulevées sur la définition du mot poison. En l'espèce, une femme abusant de la passion de son mari pour l'alcool, l'avait incité à boire jusqu'à ce que la mort s'en suivît.
Pour qu'il y ait crime, il faut que la substance soit de nature à donner la mort, et si l'empoisonneur mêle le poi-
(1) Paragraphe ajouté par la loi du 28 avril 1832.
(2) Le crime d'empoisonnement implique nécessairement la volonté de son auteur. Cette volonté n'a pas besoin d'être exprimée. — Cass. 20 mars 1862.
La question de préméditation ne doit pas être posée, car par la nature du fait, elle est inséparable de la volonté. — Cass., 20 mars 1862.
(3) Briand et Chaude, Manuel complet de médecine légale, 1880, t. \, p. 631. — Dalloz, 6-2.5.95.
son à un agent qui le neutralise, il n'y a ni empoisonnement ni tentative (Cass., 20 nov. 1812).
Enfin l'empoisonnement demeure un crime, môme si un antidote administré à temps par le coupable lui-même a neutralisé les effets du poison (Cour de cassation, 16 janvier 1823).
Briand et Ghaudé (1) résument ainsi cette jurisprudence, dont les nuances sont difficiles à saisir pour les personnes étrangères aux discussions du Palais : « Ainsi aux yeux de la loi, celui qui, dans l'intention bien manifeste d'attenter à, la vie d'un individu^ administre des substances qu'il croit vénéneuses, ne peut être poursuivi, si ces substances n'ont pas les propriétés qu'il leur supposait ; si la substance administrée se trouve, même à son insu, inoffensive, le fait matériel disparaît, il ne reste plus qu'une intention criminelle plus ou moins certaine, et qui échappe à l'action de la loi pénale ; si sans être mortifères, les substances sont cependant assez malfaisantes pour porter à la santé une atteinte plus ou moins profonde, ce fait n'est réprimé que par l'article 317. Enfin, tandis que d'un côté il y a tentative d'empoisonnement dans le fait d'administrer une substance de nature à donner la mort, même quand elle n'est pas en quantité sufflsante ; d'un autre côté lorsqu'une substance capable par elle-même de donner la mort a été mélangée à une autre substance qui en a neutralisé l'efi'et, celui qui a employé cette mixtion, pour attenter àla vie d'une personne, n'est coupable ni d'empoisonnement ni de tentative de ce crime. »
Les médecins légistes ont cherché à définir le moi poison.
Orfila (2) donne le nom de poison « à toute substance qui, prise intérieurement ou appliquée de quelque manière que ce soit sur les corps vivants, à petite dose, détruit la santé
(1) Briand et Chaudé, Manuel complet de médecine légale, lO" édition, 1880, p. 628,
(2) Orfila, Toxicologie générale, 1862.
OU anéantit entièrement la vie ». Cette définition est inexacte car elle permet de considérer comme un empoisonnement, l'application sur la peau d'un caustique, produisant une lésion purement mécanique.
Devergie (1) complète la définition d'Orflla;il désigne sous le nom de poison : « toute substance qui, prise à l'intérieur ou appliquée à l'extérieur du corps de l'homme, et à petite dose, est habituellement capable d'altérer la santé ou de détruire la vie, sans agir mécaniquement et sans se reproduire » . Il élimine ainsi toutes les substances ayant une action mécanique et toutes celles qui sont produites par un organisme vivant : les virus, les mici'obes.
Il est remarquable que cette distinction entre les poisons agissant tels qu'ils ont été absorbés, ou par modifications chimiques dans l'économie et les agents qui déterminent une intoxication parce qu'ils se reproduisent dans les corps vivants et y sécrètent des poisons, ait été indiquée par Devergie, il y a cinquante ans.
Claude Bernard, dont vous connaissez les études remarquables sur certains poisons, le curare et l'oxyde de carbone en particulier (2), dit : « Toute substance introduite dans l'organisme et étrangère à la constitution chimique du sang est un médicament ou un poison. » C'est lui qui le premier eut le mérite de mettre en parallèle ces deux termes.
Pour Tardieu (3), la toxicologie, c'est-à-dire la science des poisons n'existe pas et n'a pas de raison d'être, car « les propriétés vénéneuses d'une substance ne sont presque jamais absolues et dépendent, non de la nature de la substance, mais uniquement de conditions accessoires telles que la dose ou le mode d'administration ».
Claude Bernard et Tardieu ont raison, il n'est en efTet pas
(1) Devergie, Médecine légale, théorique et pratique, 1852.
(2) Claude Bernard, Leçons sur les e/fets des substances toxiques ou médicamenteuses . Paris, 1857.
^^^'^^'^ médico-légale et clinique sur l'empoisonnement.
de substance médicamenleuse qui ne soit poison à une dose plus ou moins élevée, de même qu'il n'est pas de poison que l'organisme ne puisse supporter à une dose suffisamment faible. Dix centigrammes d'acide arsénieux mêlés aux aliments empoisonnent, et ce même poids du même toxique habilement manié, ordonné à dose thérapeutique et réparti sur une période de quatre semaines, relèvera un organisme abattu.
Littré (1) donne du mot poison la définition suivante : « Nom générique de toutes les substances qui introduites dans l'économie, soit par l'absorption cutanée, soit par la respiration, soit par les voies digestives, agissent d'une manière assez nuisible sur le tissu des organes pour compromettre la vie ou déterminer très promptement la mort (2). »
On peut donc définir l'empoisonnement : « La mise en usage dans un but criminel de substances douées de propriétés dangereuses pour la vie. «
Cette formule me semble plus conforme à la définition du Code et aux arrêts interprétatifs de la Cour de cassation.
Que l'on admette avec Tardieu que la toxicologie n'existe pas comme science spéciale, ou que l'on accepte l'opinion contraire, peu importe, le médecin doit connaître les effets toxiques des diverses substances, et pour cela il doit avoir étudié leurs actions physiologiques, car celles-ci dominent leur emploi en thérapeutique et leur recherche en médecine légale. Pour moi, la toxicologie est la connaissance des propriétés des diverses substances qui peuvent causer des accidents, elle est liée intimement à la thérapeutique par la détermination des doses médicamenteuses et toxiques, elle
{[) Littré, Dict. de médecine 18o édit. 1898, article Poison et Dicl. de la langue française, article Poison. „„,inn^ nuis à
(2) Poison n'a signifié d'abord qu'un breuvage (une pot on), pui. a la longue s'est paAicularisé et à signifié "« breuvage malfaisa^^^^^^^^^^^^ genre, qui naturellement était féminin, a change vers le xvi« siècle (Littré).
s'appuie sur les recherches des physiologistes, qui par leurs expériences déterminent le mode d'action de ces divers agents.
L'étude de la toxicologie est très ardue; pour presque toutes les sub&tances, il est difficile d'établir une limite fixe entre la dose médicamenteuse et la dose toxique.
En ce moment un Comité, dont je suis membre, est chargé de faire une nouvelle édition du Codex. Plusieurs sociétés de pharmacie demandaient qu'on fixât, pour chaque médicament, une dose maxima. Cette règle est impossible à établir, car elle ne saurait convenir à tous les cas qui peuvent se présenter : trop élevée, elle pourrait être dangereuse, trop faible, elle imposerait à l'action du médecin des limites légales et nuisibles pour le malade.
Les doses maxima d'un même médicament ont d'ailleurs varié suivant les époques : je me souviens, en 1855, à l'hôpital du Midi, avoir entendu qualifier d'excessive la dose de A grammes d'iodure de potassium, qui avait été ordonnée à un syphilitique et le pharmacien ne crut pas devoir, afin de sauvegarder saresponsabilité, les incorporer à la potion. Vous le savez, Messieurs, nous n'hésitons pas aujourd'hui, dans les cas qui réclament une intervention énergique, à administrer jusqu'à 10 grammes d'iodure de potassium.
La dose maxima varie avec Vâge; Gaubius a dressé pour les médicaments la table suivante :
Adultes 1
Au-dessous duu an [ °" V'^
( 0,082 ou 1/TA
A deux ans 0.125 ou 1/8
A trois ans 0,166 ou 1/6
A quatre an? 0,25 oui /G
A sept ans ... 0,33 ou 1/3
A quatorze ans 0,50 ou 1/2
A vingt ans 0,66 ou 2/3
La Table de Young se rapproche beaucoup de la précédente.
On construit une fraction dont le numérateur est l'âge de
10 niÏFINlTION ET LÉGISLATION.
l'enfant, et le dénominateur ce même chiffre auquel on ajoute systématiquement douxe. Par exemple, pour un en-
fant de deux ans, la dose est de ^ZÇJ^~'^' A quatre ans^-^ = , etc.
Ces tables expriment une vérité relative, mais elles n ont pas une valeur absolue. 11 est en effet certains médicaments, qui ne doivent jamais être prescrits aux jeunes enfants ou qui ne doivent l'être qu'en quantité véritablement infinitésimale. Je citerai notamment les préparations opiacées, qui sont toxiques chez les enfants au-dessous de six mois presque à toute dose. Par contre, il est d'autres substances, telles que le salicylate de soude, qui, chez les enfants de cinq ou six ans, peuvent être prescrites à des doses beaucoup plus élevées que celles prévues par les tables de Gaubius et de Young.
Il est essentiel d'indiquer ces réserves, car j'ai vu, dans des procès en responsabilité médicale, les tables de Gaubius et de Young invoquées comme si elles constituaient des règles dont nul n'a le droit de s'affranchir.
Enfin, Messieurs, la dose maxima varie suivant les individus avec Vaccoutumance, qui était déjà bien connue des anciens, puisque Mithridate, en prenant chaque jour une dose progressive de poison, d'arsenic je crois, était arrivé à en ingérer des quantités toxiques pour une personne non entraînée. Tschudi rapporte que certains habitants de la basse Autriche, de la Styrie, de la Carinthie, du Tyrol arrivent à ingérer en un jour 20 et même 30 centigrammes d'acide arsénieux. Le professeur Delile (de New-York) dit avoir observé un individu qui prenait chaque jour un gros de sublimé corrosif.
Ce qui est plus fréquent que ces faits sur lesquels nous reviendrons plus loin, c'est la susceptibiWé individueUe pour certains médicaments, en particulier pour l'opium. Cette susceptibilité est parfois purement objective et, pour
la faire disparaître, il suffit de dissimuler la préparation opiacée dans une potion dont la teneur est inconnue du malade. Par contre certaines personnes peuvent absorber des doses énormes d'opium ou de ses alcaloïdes sans éprouver d'accidents. Les morphinomanes, parmi lesquels le corps médical compte malheureusement un grand nombre de représentants, supportent impunément pendant un ceiHain temps des doses considérables de morphine; j'ai vu un malade qui absorbait journellement par voie souscutanée 5 à 6 grammes de chlorhydrate de morphine.
En résumé, il me semble que consacrer la dose de chaque médicament par une sorte d'estampille officielle serait dangereux pour l'exercice de la médecine et les progrès de la science.
Ce qui serait désirable, c'est qu'on possédât un Dictionnaire de toxicologie, relatant les doses et le mode d'administration des substances qui ont déterminé des accidents, la nature et l'importance de ceux-ci, l'âge du malade, son état de santé au moment de l'ingestion de la substance toxique.
Actuellement, nous n'avons sur ce point que des observations éparses, toujours sujettes à caution et parfois erronées. Par exemple, dans une observation datant de 1844, il est rapporté qu'un malade était mort à la suite de l'absorption de 5 centigrammes de phosphore ; mais parmi les auteurs qui ont rapporté cette observation aucun n'indique qu'il s'agissait d'un enfant arrivé à la dernière période d'une méningite et ne nous donne de renseignement sur la part revenant à la maladie et à l'intoxication comme cause de la mort.
On a classé les poisons en prenant pour base les données fournies soit par la chimie, soit par l'anatotnie pathologique, soit par la physiologie. Toute classification exclusivement fondée sur l'une quelconque de ces sciences est inacceptable en médecine légale.
Je ne m'attarderai pas à les reproduire, on les trouvera dans tous les traités classiques. Chacun des auteurs établit facilement que les précédentes classifications sont erronnées, mais il ne réussit pas à démontrer la supériorité de
celle qu'il propose.
D'ailleurs, quelle que soit leur valeur théorique, elles ne servent à résoudre aucun des problèmes que pose la pratique.
En médecine légale, nous utiliserons toutes ces sciences, qui bien que n'ayant pas, chacune prise à part, une valeur absolue, ainsi que nousallons le voir, pourrontnous donner par leur ensemble, par leur concordance les renseignements qui nous sont utiles.
La chimie ne fournira au médecin-légiste des renseignements qu'après l'analyse, mais ne vous hasardez pas a la faire seul, les recherches chimiques, je vous lai dit, dépassent la limite de vos connaissances, elles «ont par ois extrêmement délicates, attendez patiemment les résultats de l'enquête confiée à l'expert chimiste, et smvez-les. Je me souviens avoir été consulté sur la nature et le danger d'une falsification de sirops et liqueurs; le juge d instruclion me demandait de lui dire, le lendemain même, si
la substance incriminée contenait des produits toxiques. Muni du dossier de l'affaire j'allai trouver M. Berthelot, qui voulut bien le parcourir ; il me déclara qu'il lui faudrait trois mois pour donner la réponse qu'on réclamait de moi pour le lendemain. Avec son autorisation, je reportai de suite le dossier et la conclusion de M. Berthelot au juge d'instruction.
Vanalomie pathologique nous fournit parfois des renseignements précis. Nous connaissons les lésions dues à l'ingestion de tel ou tel poison, mais, dans les empoisonnements criminels, le médecin n'est presque jamais appelé à pratiquer une autopsie deux jours après le décès, parfois son intervention est beaucoup plus tardive, elle n'est réclamée que plusieurs mois ou même plusieurs années après la mort. Vous comprendrez. Messieurs, que dans de telles conditions, la mission de l'expert sera très complexe. Il devra juger quelle part dans les lésions constatées revient au poison et à la putréfaction. Cette dernière varie d'ailleurs suivant le milieu où a séjourné le cadavre, la température, etc.
Les recherches physiologiques ne doivent pas être considérées comme ayant une valeur absolue. Lors de la découverte de la méthode graphique par Marey, on crut avoir trouvé une source de renseignements utiles pour le médecin-légiste, mais bientôt il fallut faire des réserves.
Dans les expériences de laboratoire, on agit avec des poisons purs ou avec les extraits des organes d'un animal empoisonné, mais recueillis avant que la putréfaction ne soit commencée.
Si on retire par les mêmes méthodes des viscères d'un cadavre en putréfaction, des extraits aussi purifiés que possible, est-on sûr qu'il ne reste pas dans ces produits une substance toxique d'origine purement cadavérique ? Connaît-on les réactions physiologiques de ces diverses subs-
lances ? Une d'elles, que nous avons retirée des organes d'un noyé, possède les réactions graphiques de la strychnine.
D'autre part l'action de la putréfaction modifie considérablement l'état primitif des organes.
Ainsi, chez l'homme, le cœur estavec le tissu musculaire des vésicules séminales, le premier organe dans lequel survient la rigidité cadavérique, nous l'avons plusieurs fois constaté sur les décapités. Puis la rigidité cesse, le cœur se dilate.
Pourra-t-on, en cas de suspicion d'une intoxication par la digitale, considérer ce cœur rétracté ou dilaté, suivant la durée qui a séparé le moment de la mort et celui de l'autopsie, comme donnant un indice favorable ou contraire à cette hypothèse ? Il ne faudrait pas transporter aux expertises médico-légales les résultats obtenus chez des animaux dont on fait l'autopsie de suite, après l'intoxication.
D'autre part, il n'y a pas toujours identité dans les effets produits par une même substance chez l'homme et l'animal. Ainsi la chèvre peut absorber de grandes quantités de tabac; le lapin, de la belladone ; le chien et le rat, des substances en putréfaction, sans éprouver de phénomènes d'intoxication. Cependant ces animaux sont frappés par l'ingestion d'autres poisons d'accidents très comparables à ceux qui surviennent chez l'homme.
« Ces exceptions sont d'ailleurs plus apparentes que réelles (1). Les espèces animales réfractaires ne le sont que parce que leur organisme possède les moyens de détruire ou de modifier le poison avant qu'il n'arrive aux centres nerveux. Vient-on à supprimer cette défense en mettant directement le poison avec ces centres, l'intoxication se manifeste. C'est ce que montre bien une expérience de E. Roux (2), un lapin de moins de 2 kilogrammes supporte bien 0s%30 de chlorhydrate de morphine en injection hypodermique; mais si l'on introduit directement dans son
(1) Vibert, Précis de toxicologie, 1900, p. 13.
(2) E. Roux et Borrel, A7m. Itist. Fasleur, avril 1898.
cerveau 1 milligramme seulement du même sel, l'animal tombe presque aussitôt dans un état de stupéfaction qui dure de vingt-quatre à trente heures et il meurt en quatre ou cinq jours.
« L'immunité du lapin pour l'atropine tient à une même cause, car d'après les recherches d'Heckel, cet alcaloïde n'apparaît dans l'urine que lorsqu'il a été administré d'un coup à une dose énorme, capable de produire une intoxication chez cet animal réfractaire.
« Des recherches plus récentes de Calmette (1), ont montré qu'en pareil cas les leucocytes retiennent une grande partie du poison. Cet auteur s'est assuré d'abord qu'un lapin qui n'éprouve aucun effet quand on lui administre en injection intraveineuse ou sous-cutanée, la dose énorme de 0b'',20 de sulfate d'atropine, présente au contraire des symptômes typiques d'intoxication (dilatation pupillaire, tremblements, hyperesthésie, paraplégie) quand on lui injecte dans le cerveau 0^^002 du même sel. D'autre part, Calmette injecte dans les veines O^^SO de sulfate d'atropine et un quart d'heure après il saigne à blanc l'animal. Le sang ainsi recueilli est centrifugé, ce qui le divise en trois couches : sérum, leucocytesethématies. Si l'on injecte dans le cerveau d'un autre lapin un demi-centimètre cube du sérum, on ne produit qu'une intoxication légère ; mais si l'on injecte un demi ou un quart de centimètre cube de la couche renfermant les leucocytes, l'animal ne tarde pas à succomber avec les symptômes classiques de l'intoxication atropinique. »
On doit donc admettre que, chez les animaux, ces diverses substances subissent dans le tube digestif ou dans le sang, ou dans d'autres organes, des modifications différentes suivant les dispositions physiologiques propres aux diverses espèces animales.
Certaines personnes par contre montrent une susceptible
(1) Calmette, Congres de médecine interne de Lille, juil. 1899.
lité particulière, non plus vis-à-vis de substances normalement toxiques pour d'autres individus, mais même pour des aliments inoflfensifs pour la plupart des autres personnes. Elles ne peuvent manger de moules, d'œufs, de mouton, de fraises, par exemple, sans être immédiatement et parfois gravement indisposées.
Comment déceler par l'examen des symptômes seuls des substances dont l'action est si différente pour chaque individu? Comment retrouver la substance qui a empoisonné cet organisme au milieu des fermentations cellulaires, qui ont elles-mêmes engendré des leucomaïnes et des ptomaïnes plus ou moins connues, dont le nombre, si l'on en croit Wurtz, s'élèverait à 1200 au moins?
Un milligramme d'aconitine est suffisant pour empoisonner un organisme. Comment retrouver dans le corps humain tout entier, ce milligramme, dont une partie déjà a été éliminée ou transformée ?
Des règles générales s'appliquent à ces différents problèmes, nous les examinerons dans leur ensemble. Mais des difficultés spéciales surgissent pour chacune des intoxications et ne peuvent être discutées que pour chacune d'elles étudiée en particulier.