CHAPITRE ENV
M. CARL VGGT (1).
IL — Dans le précédent chapitre, j'ai montré comment Romanes, tout en continuant à se regarder comme darwiniste, avait opposé des objections irréfutables sur lesquelles repose en entier la théorie de son illustre maître et ami. J'exposerai sommairement ici les idées d’un autre disciple de Darwin, qui, sans aller aussi loin que Romanes et tout en acceptant les principes fondamentaux du darwinisme, a rejeté plusieurs des conséquences les plus importantes qu’en avait tirées son fondateur, et qui, par cela même, a montré ce qui manque, en réalité, à cette doctrine si séduisante à première vue.
(1) Ce chapitre, imprimé d'abord sous forme d'article dans le Journal des savants, fut communiqué au savant dont j'exposais et critiquais les doctrines. Voici un passage de la lettre qu'il m'écrivit à cette occasion : « Pour me résumer, je ne saurais pas changer un o{a à tout ce que vous dites et je vous remercie de grand cœur de cette analyse si exacte... » Il m'est permis de citer ces paroles, bien qu’elles s'adressent à moi; cer on sait bien que, si j'avais mal traduit sa pensée, Vogt ne m'aurait pas épargné quelqu'une de ces spirituelles boutades qui rendent sa polémique si redoutable. Ainsi, deux de mes adversaires scientifiques, Darwin et Vogt, ont témoigné de l'exactitude avec laquelle j'ai exposé les doctrines que j'ai cru devoir combattre. Je n’ai pas besoin d'ajouter que je me suis efforcé d'agir toujours de même envers les savants dont ‘ai le regret de ne pouvoi: partager les opinions.
DE QuareeraGes. — Émules c'e Darwin. II. — 1
Il est inutile d’insister sur la valeur scientifique de Carl Vogt. Il suffit de rappeler que ses travaux très nombreux, très divers, et, en particulier, ses recherches relatives à l’anatomie comparée et à l'embryogénie, lui ont mérité une place parmi les correspondants étrangers de la section de zoologie dans notre Académie des sciences (1).
Vogt a été un des premiers disciples de Darwin. Le livre sur l'Origine des espèces avait paru vers la fin de 1859 (2). Dès 1862-1863, l’'éminent professeur disait à son auditoire pourquoi lui, qui avait combattu constamment les théories de Lamarck et d'Oken, regardait celle du savant anglais comme très propre à expliquer la parenté des divers types animaux et comme ayant fait faire un pas important vers la connaissance de la vérité (3). Il enacceptait tous les principesfondamentaux, la lutte pour l'existence et la sélection naturelle, ainsi que les lois de l’hérédité et la plupart des conséquences qu’en a tirées Darwin. Mais, dès cette époque, il parlait en disciple indépendant et qui se réserve le droit de reviser les conceptions de son maître, en les soumettant au contrôle des faits. Il s’est de plus en plus engagé dans cette voie et n’a jamais hésité à abandonner même les conceptions qui l'avaient d’abord séduit, lorsqu'une étude plus sérieuse lui a démontré qu’elles étaient en contradiction avec l'expérience ou l'observation. Par là, il a été conduit à se séparer de plus en plus de Darwin sur plusieurs questions importantes.
C’est ce que montrera aisément un examen, même ‘rapide, de ses publications relatives au transformisme.
(1) Cette section compte dix correspondants français ou étrangers. On comprend que la proportion entre ces deux groupes varie selon les circonstances. En ce moment le nombre des Français est de trois; et, par conséquent, celui des étrangers est de sept. La zoologie a, en outre, un représentant dans la section des associés étrangers.
(2) Cet ouvrage fut publié le 24 novembre 1859 au nombre de 1250 exemplaires, qui tous furent vendus dès le premier jour. (La vie et la correspondance de Charles Darwin avec un chapitre autobiographique, publié par son fils, Francis Darwin, traduit de l'anglais par H. de Varigny, 1888,
t. II, p. 35.) (3) Leçons sur l'homme, p. 596.
IT. — Bien qu'ayant publié plusieurs ouvrages, qui tous ont pour but de nous renseigner sur l’origine des espèces, Darwin n'a jamais dit nettement ce qu'il entendait par ce mot et n’a donné aucune définition de ce groupe fondamental. Vogt a agi d'une manière plus rationnelle. Par deux fois, avant et après l’éclosion du darwinisme, il a formulé ses idées à ce sujet.
Voici comment il s’exprimait en 1849 : « L'espèce est la réunion de tous les individus qui tirent leur origine des mêmes parents et qui redeviennent, par eux-mêmes ou par leurs descendants, semblables à leurs premiers ancêtres (1). » Seize ans après, dans ses Leçons sur l’homme, il disait : « Nous reconnaissons un type à caractères déterminés, que nous nommons espèce et que nous pourrions définir en disant que nous rapportons à une même espèce tous les individus que leurs caractères communs signalent comme descendants réels ou possibles d’une souche commune (2). »
On voit que, dans ces deux définitions, Vogt a tenu compte des deux notions que comprend l’idée d'espèce, l’une toute physiologique, celle de filiation ; l’autre essentiellement morphologique, celle de ressemblance. A cet égard notre auteur ne s'éloigne en rien des écoles classiques en botanique comme en zoologie. Il en est de même lorsqu'il s’agit de la race qu'il définit dans les termes suivants : « On nomme races les variétés constantes qui se perpétuent nécessairement et indéfiniment avec leurs caractères distinctifs (3). »
Mais, tout en faisant une part à la notion de filiation dans sa conception de l'espèce, Vogt devait être entraîné à en restreindre l'importance. C’est là une conséquence inévitable des théories transformistes, qui toutes reposent essentiellement
(1) Handbuch der Geschichte der Natur, cité par Isidore Geoffroy Saint- Hilaire. (His. nalur. génér. des rèynes organiques, p. 425.) On voit que l'auteur a fait rentrer dans cette définition les notions de métamorphose et de généagenèse.
(2) Leçons, p. 286.
(3) Leçons sur l'homme, p. 288.
sur des considérations purement morphologiques (1). Aussi le savant genevois s’efforce-t-il de démontrer que l’on a tort de fonder la distinction entre l'espèce et la race sur les phénomènes de la reproduction. En ce qui touche au croisement, toujours facile et indéfiniment fécond entre races d’une même espèce, il argue du nombre relativement très petit des groupes spécifiques sur lesquels ont porté nos expériences, et de l'impossibilité d'appliquer ce critérium aux animaux fossiles (2). Pourtant il a trop de savoir et de bonne foi pour ne pas reconnaitre que « les considérations de reproduction sont essentielles pour l’homme même, les animaux domestiques et quelques animaux sauvages voisins de l’homme (3) ». Mais alors il est frappé du désaccord existant entre Les conclusions auxquelles conduit le résultat du croisement et celles que l’on aurait tirées de l’examen des caractères morphologiques; il s'étonne de voir des chiens que ces caractères feraient placer dans des genres différents produire des métis féconds ; et il recule à la pensée d'admettre que « les races de certaines espèces peuvent différer davantage que les espèces ellesmêmes (4) ».
Mais ce n’est pas là un fait isolé. A ne considérer que les caractères morphologiques, le bœuf gnato, que l’on pourrait appeler le bœuf dogue, devrait être placé dans un genre assez éloigné de celui où figure notre bœuf européen, que nous savons pourtant lui avoir donné naissance. Darwin a d’ailleurs mis hors de doute que de notre biset seul sont sortis tous ces pigeons si peu semblables entre eux que, si on les avait ren-
(1) M. Romanes est le seul transformiste, à ma connaissance, qui ait accordé à la notion de filiation toute la valeur qu’on doit lui reconnaître. Pourtant, même pour lui, l'individu qui perd subitement la faculté de se reproduire avec les autres représentants d’une espèce, sans cesser de leur ressembler, n'est encore qu’une variété; et l'espèce nouvelle se caractérise seulement par des modifications morphologiques. (Voir les articles sur la Sélection physiologique que j'ai publiés en avril et mai 1889 dans le Journal des savants.)
(2) Leçons sur l’homme, p. 293.
(3) Ibid.
(4) Ibid, p. 294.
contrés à l'état sauvage, on les aurait placés au moins dans cinq genres distincts. Pourtant, en dépit de toutes les modifications de formes extérieures et anatomiques, le bœuf gnato donne des métis féconds par son croisement avec le bœuf ordinaire, et Darwin a accumulé dans les mêmes individus le sang des cinq formes de pigeon les plus disparates, sans que la fécondité ait été atteinte.
Ce sont précisément les faits signalés par Vogt, ceux que je viens de rappeler et bien d'autres de même nature que je pourrais y joindre, qui nous renseignent sur ce qu'est au fond l'espèce animale ou végétale, Ils nous apprennent que, dans les deux règnes, la notion morphologique de ressemblance doit être subordonnée à la notion physiologique de filiation, et c’est là ce qu'oublie ou méconnaît la presque totalité des transformistes.
Sans doute, malgré ce que cette conception a de vrai, elle ne fait pas disparaître toutes les difficultés ; sans doute on n'a croisé entre elles qu'un nombre relativement très restreint d'espèces animales et végétales; sans doute il est impossible d'appliquer le critérium du croisement aux animaux, aux végétaux fossiles. Toutefois le nombre des espèces soumises à nos investigations est dès maintenant assez considérable, Or sur quelque point qu'aient porté nos recherches dans les deux règnes, et que l’on ait eu recours à l’expérience ou à la seule observation, les résultats ont toujours été les mêmes. Nous devons donc les accepter comme étant l'expression de la vérité et les appliquer au passé, aussi bien qu'au présent ; car tout atteste que les lois générales ne changent ni avec le temps ni avec les lieux, pas plus dans le monde organisé que dans le monde inorganique. Sans doute encore cette application sera souvent difficile et laissera bien des incertitudes ; mais M. Gaudry, en introduisant l'idée de race dans les études paléontologiques, a montré que ces difficultés ne devaient pas arrêter les hommes de science.
IT. — Comme Darwin, comme tous les naturalistes qui se
rattachent de près ou de loin à cette école, Vogt s'efforce de: montrer qu'au moins certaines espèces peuvent se croiser et donner naissance à des suites hybrides. On retrouve chez lui l'énumération, si souvent reproduite, des faits invoqués à l'appui de cette opinion. J'ai rappelé précédemment (1) que j'ai examiné dans le plus grand détail tous les exemples cités par divers auteurs et que j ai montré combien sont exagérées et inexactes les conclusions qu’on en a tirées (2). Cette discussion était d’ailleurs assez facile, car le nombre des exemples invoqués par les transformistes est des plus restreints. En éliminant les faits manifestement apocryphes (3) et les expériences incomplètes (4), il ne reste en réalité pour les deux règnes que quatre ou cinq cas de croisement ayant produit des suites hydrides qui se sont maintenues pendant quelques générations, mais qui ont pourtant fini par disparaître (5).
Oui, la barrière physiologique qui sépare les espèces peut être momentanément abaissée; oui, deux espèces bien distinctes peuvent se croiser et quelques-unes ont donné des hybrides féconds pendant un petit nombre de générations ; oui, en accroissant chez les hybrides la proportion du sang d’une des deux espèces parentes, on prolonge chez leurs descendants la durée de la fécondité. Mais toujours, sans exception connue jusqu'ici, la loi de retour se manifeste, et tôt ou tard les petits-fils de ces hybrides reprennent les caractères de l’une des espèces parentes, parfois même se partagent pour reproduire les deux types purs. Voilà ce qu'atteste l'histoire, aujourd'hui
(1) Voir le chapitre consacré à la théorie de M. Romanes, t. I, p. 122.
(2) Voir notamment la Revue des cours scientifiques, 1868, et l'ouvrage intitulé Charles Darwin et ses précurseurs français, 1810.
‘3) Prétendus croisements du taureau et de l’ânesse, de la chevrette et du bélier, du chameau et du dromadaire, etc.
(4) Expériences de Buffon sur le croisement du chien et du loup.
(5) Pour les végétaux, croisement de la Linaire à fleurs pourpres et de la L. commune (Naudin); de l'Ægilops ovata et du froment (Godron). Pourles animaux, croisement du Bombyx cynthia et du B. arrindia (Guérin-
Méneville); du lièvre et du lapin (Roux, Broca, Gayot); du bouc et dea brebis (pratiqué au Pérou et au Chili).
bien connue, des chabins (3/8 de sang de bouc et 5/8 de sang de brebis) et des léporides (3/8 de sang de lapin et5/8 de sang de lièvre).
Vogt, acceptant les faits tels qu'ils avaient été présentés par Roux et par Broca(1), a dit : « Le léporide est devenu une espèce tout à fait constante, qui offre des caractères déterminés qu’elle reproduit indéfiniment, et possède tous les caractères d’une espèce zoologique réelle (2). » A l’époque où il publiait son livre (1865), cette conclusion devait se présenter à l'esprit d’un disciple de Darwin et pouvait paraître soutenable. La déclaration formelle d'Isidore Geoffroy (3), le mémoire de Jean Raynaud(4), constatant également le fait du retour, mais publiés dans le Bulletin de la Société d’acclimatation, avaient facilement dû échapper à un savant peu préoccupé des questions pratiques. D'ailleurs Vogt n'avait pu avoir connaissance d'aucun des renseignements recueillis plus tard par le professeur Faivre (5), pas plus que des aveux de M. Roux lui-même ou des tentatives de M. Gayot pour reprendre cette question et du Rapport décisif auquel elles donnèrent lieu de la part de Florent Prévost (6). Tous ces renseignements concordent; tous attestent qu'après un nombre de générations variable, mais parfois fort restreint, les hybrides de lièvre et de lapin retournent à cette dernière espèce, lors même qu'ils possèdent trois quarts de sang de la première (7).
Certainement Vogt n’écrirait plus aujourd'hui la phrase que j'ai citée plus haut. Sans doute aussi, il atténuerait ce qu'a d'absolu la déclaration suivante : « Il n’existe pas la moindre
(1) Recherches sur l’hybridilé animale en général et sur l'hybridité humaine en particulier, 1860.
(2) Leçons sur l'homme, p. 558.
(3) Bulletin de la Société zoologique d'acclimatation, séance du 28 décembre 1860.
(4) 1bid., séance du 12 décembre 1862.
(3) La variabilité des espèces et ses limites, par E. Faivre, professeur à la Faculté des sciences de Lyon, 1868, p. 140.
(6) Bulletin des séances de la Sociélé impériale et centrale d'agriculture de France, mars 1868.
(7) Rapport de M. Florent Prévost.
différence entre les races et les espèces (1). » Toutefois il reste fidèle à la théorie de la formation et des espèces par voie de descendance. Par conséquent, ses convictions sont restées au fond les mêmes pour tout ce qui touche aux rapports existant entre l'espèce et la race; car toute théorie admettant la transformation progressive, lente ou rapide, repose sur la pensée exprimée par le savant genevois et qui lui est commune avee Lamarck, Darwin et tous leurs disciples.
IV. — Jusqu'ici Vogt est donc pleinement d'accord avec le chef de la doctrine transformiste moderne; mais son esprit d'indépendance ne tarde pas à se manifester. Dansle premier ouvrage où il aborde ces questions, dans ses Lecons sur l'homme, on trouve, soit en germe, soit déjà très nettement formulées, des idées qui devaient l’éloigner de plus en plus de Darwin. Je signalerai en particulier ce qu’il dit au sujet des actions de milieu et de la rapidité relative des transformations ; sa manière d'envisager l'adaptation et les conséquences qu'il en tire; le rôle qu'il attribue à la convergence de types issus de souches différentes, et son opinion, dès ce moment arrêtée, sur la multiplicité originelle de ces souches. Passons rapidement en revue ces diverses questions qui touchent à quelques-uns des points fondamentaux du darwinisme.
V. — Darwin, tout en accordant au milieu une influence considérable sur la production des variations originelles, s'est longtemps refusé à en admettre l'intervention dans la transformation des espèces ; encore n’a-t-il jamais fait à ce sujet. que d'assez faibles concessions. Vogt, au contraire, lui attribue un rôle important à cet égard, et cela même le conduit à se trouver en désaccord avec son maître sur un autre point, un des plus caractéristiques de la doctrine.
On sait que, d’après la théorie du savant anglais, la trans-
(1) Leçons sur l'homme, p. 561.
formation d'une espèce en une autre se fait avec une lenteur telle que dix mille ans environ sont nécessaires pour que la transmutation s'accomplisse. S'il en est ainsi, il est évident que l'espèce parente et l'espèce dérivée doivent avoir été reliées l'une à l’autre par d'innombrables intermédiaires. Or on n'a trouvé jusqu'à présent rien qui ressemble à ces séries d'êtres qui devraient se montrer entre deux types spécifiques dont l’un est le parent de l'autre. Darwin lui-même a reconnu la réalité de ce fait; mais il a cru en rendre compte en invoquant l'imperfection de nos connaissances paléontologiques. À quoi ses contradicteurs ont répondu qu'il était bien étrange qu'ayant découvertplusieurs milliers d'espèces fossiles toutes formées, on n’en ail pas encore rencontré une seule en voie de formation. On voit que l’objection est sérieuse.
Pour la lever, Vogt a recours aux actions de milieu. Il rappelle que nos animaux domestiques transportés en Amérique se sontmodifiés, parfois d'une manière remarquable, au bout d'un petit nombre de générations. Il fait remarquer que l'on ne saurait retrouver aujourd'hui les termes intermédiaires qui ont dû relier les types primitifs importés d'Europe avec les nouvelles races formées sous l'influence du milieu américain (1). Il pense que pareille chose a pu se passer autrefois chez les espèces sauvages. Pour expliquer comment les spèces fossiles semblent se succéder brusquement les unes aux autres, il suffit, selon lui, d'admettre que les modifications du milieu ambiant ont été, dans certains cas, relativement promptes. Celles des types spécifiques ont dû nécessairement s'accomplir dans le même temps, pour maintenir l'harmonie entre les organismes et les conditions d'existence. Or cela même entrainait une lutte meurtrière entre ces organismes et le milieu en voie de transformation, lutte à laquelle succombaient la plupart des représentants au moins de certaines espèces. Les rares survivants et leurs descendants s’adaptaient
(1) Leçons sur l'homme, p. 561.
de mieux en mieux aux nécessités qui leur étaient imposées; et leur taille, leurs formes, leurs instincts se modifiaient d'autant. Une fois l'harmonie complètement établie entre eux et le monde nouveau, ils se multipliaient et s’étendaient. « Mais, dit Vogt, les formes de transition, les témoins de la lutte désespérée pour l'existence soutenue pendant la modification des conditions extérieures dans lesquelles l’espèce a pu à peine échapper à une destruction complète, ne doivent-ils pas être infiniment moins nombreux que les espèces typiques quimarquent les deux termes de la lutte (1)? »
Vogt fait l'application de son hypothèse à l’époque glaciaire et à la transformation de l’ours des cavernes (Ursus spelæus) en ours brun (Ursus arctos), espèces entre lesquelles on a trouvé trois ou quatre formes intermédiaires. L'exemple est bien choisi et la conclusion est logique, pour qui croit à la transmutation des espèces. Vogt répond, pour ce cas particulier, à l’objection d’ailleurs très justement opposée à Darwin pour la presque totalité des espèces ; mais le savant genevois n'arrive à ce résultat qu’en se séparant de son maître sur deux points essentiels.
D'une part, il fait jouer au milieu un rôle dominateur en opposition avec tout ce que Darwin a dit à ce sujet, et je reviendrai bientôt sur cette question. D'autre part, il substitue à la transformation lente une transformation rapide; au lieu des milliers de formes intermédiaires admises par son maître, il se contente de trois ou quatre. Ce sont là des notions entièrement contraires à la doctrine exposée dans le livre sur l'Origine des espèces et dans tous les autres ouvrages du même auteur. Au contraire ces mêmes notions rapprochent Vogt d'Owen et de M. Mivart, réserve faite du procédé (action du milieu pour le professeur de Genève, plan préordonné par le Créateur pour les savants anglais).
Remarquons d’ailleurs que selon F. Cuvier, nous avons en-
(1) Leçons sur l'homme, p. 612.
core en Europe quatre espèces d'ours (1). Il n'y a certes rien d'étrange à ce que ces espèces aient habité plus au sud pendant l’époque glaciaire et aient émigré plus tard comme l'ont fait le lemming et le saïga.
VI. — Quand il s’agit des actions de milieu, la pensée de Darwin devient hésitante et l’on constate dans ses livres des contradictions singulières, parfois placées bien près l’une de l’autre. Par exemple, il rappelle que l’on a vu des variétés dissemblables prendre naissance sous des conditions en apparence identiques, et qu’en revanche des variétés semblables se sont produites dans des milieux aussi différents que possible. Ces faits et quelques autres le portent « à ne pas attribuer une grande importance à l’action directe et définie des conditions extérieures ». Quelques lignes plus loin il dit : « On peut, dans un certain sens, dire que les conditions extérieures causent non seulement la variabilité, mais qu’elles comprennent aussi la sélection naturelle ; car 6e sont elles qui décident de la variété qui doit survivre (2) ». Puis, dans un de ses Résumés, il subordonne les conditions d'existence au principe de la sélection naturelle, tout en leur reconnaissant un pouvoir d’adaptation qui règle l'unité de type d’une même classe (3) ; et c’est dans ce sens qu’il raisonne et conclut à peu près constamment.
Vogt renverse l’ordre des phénomènes adoptés par Darwin. Il trouve, dans l’organisation des animaux, «le reflet des conditions faites à la lutte pour l’existence par les milieux ambiants (4) ». Il est évident qu'à se placer sur le terrain du transformisme, le disciple a vu plus juste que le maître; car la sélection ne peut rien sur le milieu, tandis que celui-ci, selon sa nature, selon les lieux et les temps, modifie les conditions de victoire ou de défaite dans la bataille de la vie. Par
(4) Dictionnaire des sciences nalurelles, art. Ours. (2) Origine des espèces, traduction Moulinié, p. 151. (3) Ibid., p. 226.
(4) Analomie comparée, Infroduclion, p. 9.
conséquent, c'est lui qui commande et règle la sélection. On sait que je partage la manière de voir de Vogt sur cet ensemble de questions, avec cette réserve fondamentale qu'il attribue à la sélection le pouvoir de donner naissance à des espèces, tandis que, avec Romanes, je lui reconnais seulement celui de façonner des races (1).
VII. — Vogt admet que les animaux en voie de développement sont, comme les adultes, soumis à la domination du milieu et des conditions d'existence qui en résultent. Je suis heureux de me rencontrer encore sur ce point avec lui.
Dans un article du Journaldes savants (2), j'ai rappelé que les expériences de Coste sur les embryons de truites blanches et de truites saumonées, celles de Dareste sur les conditions qui produisent la monstruosité chez les poulets en voie de développement, ne peuvent laisser de doute à cet égard. Le savant genevois a tiré du fait général que nous acceptons tous les deux des conséquences qui l’ont mis en opposition avec l’école dont la grande prétention est de représenter le plus pur darwinisme.
Darwin, ramenant à sa propre théorie une des idées favorites de notre savant anatomiste Serres (3), a admis que les diverses formes embryonnaires par lesquelles passe tout animal reproduisent, au moins en partie, cellede ses ancêtres (4). De cette donnée, reprise et exagérée par Haeckel, on a conclu que l’ontogénie où embryogénie et la phylogénie, c'est-à-dire l’histoire de la filiation des êtres, devaient présenter pour
(1) Voir les articles déjà cités sur la Sélection physiologique.
(2) Ibid.
(3) Serres disait que l'embryogénie est une anatomie comparée transitoire, et l'anatomie comparée une embryogénie permanente. Mais, tout en prétendant que l’homme passe par les états d’infusoire, de ver, de mollusque, etc., il ne regardait nullement ces animaux comme ayant été nos ancêtres. Toutefois, s’il eût vécu, il serait devenu bien probablement un des disciples les plus décidés de Darwin, car il se laissait facilement aller à des idées aventurées ; et, sur ce point, sa théorie et celle du sa-
vant anglais se complétaient mutuellement.
(4) Origine des espèces, chap. xx, Embryologie.
chaque espèce deux séries de formes se correspondant terme à terme et tout au moins semblables, sinon identiques.
Vogt à admis d’abord ce principe jusqu'à un certain point. Dans son Anatomie comparée, il disait : « Les diverses phases évolutives que parcourt l'embryon d’un animal supérieur, depuis l'œuf jusqu'à son développement final, ressemblent aux phases subies par l’évolution historique des animaux qui composent la série des ancêtres du même type ». Mais il se hâtait d'ajouter que cette loi « ne présente cependant pas le caractère de généralité qu'on a voulu lui accorder (1) ». Il fallait remarquer entre autres choses, avec raison, que les types ancestraux étaient placés dans des conditions de milieu fort différentes de celles que subit un animal en voie de développementindividuel. Celui-ci est nourri directement par la mère ou à l’aide des matériaux emmagasinés dans un œuf, tandis que ses ancêtres adultes devaient pourvoir à tous leurs besoins par leur seule industrie. De là il résulte que les ressemblances ne peuvent être que partielles et que la corrélation et l’harmonie des organes sont entièrement différentes. « C'est pour avoir méconnu ce principe, ajoutait Vogt, que l’on a réussi à défigurer complètement une loi simple et intelligible lorsqu'elle est appliquée dans les limites que nous venons d'indiquer (2) ». Mais il ne devait pas s'arrêter là. Plus tard il a écrit, en faisant allusion à Haeckel : « On a établi une loi fondamentale dite biogénique, suivant laquelle l’ontogénie et la phylogénie doivent se correspondre exactement... Cette loi, que j'avais crue bien fondée pendant longtemps, est absolument fausse par sa base. Une étude attentive de l’'embryogénie nous montre, en effet, que les embryons ont leurs harmonies relatives à eux, bien différentes de celles des adultes (3). » En somme, le savant professeur de Genève estime, avec raison,
(1) Introduction, p. 6.
(2) Ibid., p. 7.
(3) Sur un nouveau genre de médusaire sessile, Lipkea ruspoliana (CG. \.), Due
que « toutes les ontogenèses de tous les êtres organiques sans exception sont des produits normaux de toutes les influences diverses qui agissent sur ces êtres (1) ».
Je me borne ici à signaler ces principes si sages, sans montrer les conséquences que Vogt en a tirées. J’y reviendrai plus loin en examinant les théories de Haeckel.
VIII. — On voit que, tout en conservant ses croyances transformistes, Vogt reconnaît l'autorité des faits. Cette fidélité au principe fondamental de toute la science moderne l’a conduit à se séparer de Darwin sur un point assez important.
Pour le savant anglais, dans la lutte pour l'existence, la victoire appartient à peu près constamment aux plus forts, aux mieux doués ou aux plus beaux. Un perfectionnement très lent, mais continu et incessant, est à ses yeux la conséquence forcée de la sélection naturelle et sexuelle (2). Envisagé à ce point de vue, le darwinisme a été proclamé la doctrine du progrès et a inspiré des pages pleines d'enthousiasme à son fondateur lui-même (3) et à plusieurs de ses disciples. On admettait bien, il est vrai, quelques transformations régressives, quelques cas de recul organique; mais on ne voyait là que de très rares exceptions n'infirmant en rien la règle générale.
L'influence que Vogt reconnaît justement aux actions de milieu a conduit ce savant à des conclusions fort différentes. Pour lui, cette influence a essentiellement pour résultat d'adapter les êtres organisés à leurs conditions d'existence. Or les résultats de cette adaptation peuvent être fort différentes. Déjà, dans ses Leçons sur l'homme, l’auteur disait : « Il peut y avoir progrès sous plusieurs rapports; dans d’autres cas, arrêt ou recul ; » et, rappelant les métamorphoses rétrogrades constatées chez certains animaux, il ajoutait, en faisant allusion aux révolutions géologiques : « Pourquoi un pareil fait
(1) Quelques hérésies darwinisles (Revue scientifique, 1886, p. 485). (2) Origine des espèces, p. 513 et passim.
(3) Voir la conclusion de l’ouvrage sur l'Origine des espèces.
ne pourrait-il pas se présenter aussi dans les modifications nécessaires à l'adaptation d’un type aux nouvelles conditions de milieu (1)? »
Vogt est revenu sur cette question à plusieurs reprises et à de plus en plus motivé et précisé sa pensée. Certes il n’a jamais songé à nier les perfectionnements acquis par l’ensemble des êtres organisés depuis les temps paléozoïques. Il oppose, à ce point de vue, les faunes exclusivement marines d'autrefois, à nos faunes aériennes. Mais il fait observer que, s'il y a eu des types progressifs, il en a existé aussi de stationnaires et de rétrogrades ; si bien que la somme du progrès « se constitue d'une multitude de facteurs dont la valeur, tantôt positive, tantôt négative, est extrêmement variable (2) ».
Cette manière de comprendre la marche de l'évolution organique est, on le voit, bien différente de celle qui résulte de la conception darwiniste. Pour la justifier, Vogt en appelle à l'observation. Dans une Vote présentée au Congrès de l’Association française pour l'avancement des sciences, 1l faisait comprendre comment et pourquoi les conditions d'existence imposées aux animaux fixés et aux animaux parasites ont pour résultat la simplification des organismes et leur rétrogradation dans l'échelle des êtres ; il montrait jusqu'où peut être portée la dégradation par le parasitisme (3); il citait comme exemples un mollusque gastéropode (4), un crustacé (5) et une rédie de ver trématode (6), également réduits, par le fait même de leur évolution, à n'être qu'une sorte de sac ne renfermant plus qu’un intestin rabougri et des organes de reproduction énormes qui remplissent à peu près toute la cavité du sac. Il tirait, en outre, de ces faits de graves
(1) Leçons sur l'homme, p. 614.
(2) Introduction, p. 12.
(3) Quelques observations sur le parasitisme animal (Comptes rendus de la 3° session, Lille, 18175, p. 459).
(4) Enloconcha mirabilis.
(5) Lernæzdiscus porcellanæ.
(6) Les rédies sont une des formes transitoires par lesquelles passent, dans leur développement, les vers trématodes.
conséquences, sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure.
Dans son /ntroduction, Vogt a rattaché les faits de ce genre. et bien d’autres aux idées de Milne Edwards sur la nature du, perfectionnement organique, et de Geoffroy sur le balancement des organes. Avec le premier, il admet qu’un animal s'élève. d'autant plus dans l’écheile qu'il possède un grand nombre, d'organes à fonctions spécialisées. Mais, ajoute-t-il, pour que. la spécialisation amène un progrès réel, il faut qu’elle soit harmonique et porte sur l’ensemble de l’organisation ; car, dit-il, avec le second, «tout développement prédominant d'un organe ou d'un groupe d'organes doit nécessairement avoir. pour conséquence l'arrêt de développement ou même la régression des autres organes (1) ».
C'est en partant de ces principes et des applications de l’embryogénie à l’histoire évolutive des espèces que Vogt apprécie les rapports de filiation entre les formes animales fixées et les formes libres correspondantes. Ces dernières représentent seules pour lui des formes ancestrales ; les premières ne sont que des êtres dégradés. Il y a quelques années, dans une lettre que je communiquai en son nom à l’Académie des sciences (2), il prenait pour exemple une méduse et le polype hydraire qui lui donne naissance. Tout le monde est d'accord pour regarder la première comme supérieure au second; et à peu près tous les transformistes ont regardé celui-ci comme représentant la forme primitive; la fhéorie du progrès voulait qu'il en fût ainsi. Mais Vogt, qui tient compte des phénomènes embryogéniques, qui voit la méduse engendrer le polype et celui-ci ne conserver que les organes nécessaires à la vie individuelle, renverse l’ordre de cette descendance, et pour lui le polype n'est qu'une forme dégradée.
Le savant genevois est revenu sur cette question dans un travail plus récent. Là, après avoir rappelé une foule de faits indiscutables, il arrive à conclure que les anthozoaires et les
(1) Zntroduction, p. 10.
(2) Comples rendus de l'Académie des sciences, 1883.
hydro-méduses, en général, sont autant d'êtres « issus de formes libres et flottantes : l’état fixé, dont on faisait dériver les formes libres, n’est qu'un état secondaire, intercalé par suite d’influences diverses, qui se résument en dernier lieu par un alourdissement de l'organisme, que les organes locomoteurs primitifs, savoir les cils vibratiles, deviennent impuissants à transporter (1). » Il faut donc renverser ici toutes les généalogies admises par l’école darwiniste ; il faut accepter pour grands-pères les êtres que l’on avait dits être des petitsfils et réciproquement. Or ces conclusions s'appliquent à toutes les espèces confondues habituellement sous le nom de polypes et qui occupent une si large place dans les faunes marines. D'après cela, il est facile de comprendre la gravité du coup porté par M. Carl Vogt à l'hypothèse d’une phylogénie à peu près constamment progressive.
La fixation, le parasitisme, une adaptation spécialisée, sont, aux yeux de notre auteur, autant de causes évidentes de dégradation. Il attribue la même action à toute influence prédominante, habitat, nourriture, nécessité de défense ou d’attaque, etce., et il formule la règle suivante : « Tout progrès dans une direction donnée est accompagné, sinon de reculs, du moins d'’arrêts plus ou moins marqués dans d’autres directions (2). »
IX. — Une fois engagé dans cet ordre d'idées, Vogt devait aller et est allé beaucoup plus loin. Il a fait, au sujet du mode de filiation, une réflexion toute naturelle. «S'il est vrai, dit-il, que l’on puisse suivre une voie de transformation par la présence d'organes ou d’ébauches d'organes, il s'ensuit que les souches sur lesquelles a agi la transformation, doivent avoir possédé ces organes ou ces ébauches. Cela veut dire, en d’au= tres termes, que nous ne pouvons, en aucune facon, déduire
(1) Sur un nouveau genre de médusaire sessile, Lipkea ruspoliana (C. V.), P. 45.
(2) Introduction, p. 11.
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. II. —"#
les organismes compliqués des organismes simples, mais. que ces organismes simples, qui souvent n'ont pas même les éléments des organes propres aux compliqués, doivent procéder, par développement rétrograde, des organismes compliqués (1). » Il est en effet évident que l'ancêtre ne peut transmettre à ses petits-fils que ce qu'il possédait lui-même.
Dans l'application qu'il fait de ces principes, Vogt écarte de la discussion les divers états que traverse un œuf en voiede développement et que Hæckel a considéré comme autant de formes ancestrales. Le savant genevois veut avec raison que, dans les recherches phylogéniques, on s'adresse seulement à « des formes accusées, pouvant vivre et se multiplier ».Se plaçant à ce point de vue, il ne trouve dans aucune série zoologique des faits pouvant démontrer avec certitude l’acquisition. d'organes entièrementnouveaux, tandis qu’il est aisé d’en citer une foule montrant que la transformation s'opère par la réduction, la disparition ou la modification d'organes préexistants.
Aux faits, aux arguments tirés de l’histoire des espèces vivantes, que je viens de rappeler, Vogt ajoute ceux que lui fournit la paléontologie. Remontant aux fossiles de la faune primordiale, il n’a pas de peine à montrer que bien des types zoologiques les premiersapparus ont eu d'emblée des représentants remarquables par leur organisation élevée. Les trilobites, qui caractérisent pour ainsi dire les plus anciennes couches paléozoïques, étaient des crustacés assez voisins de nos isopodes, c'est-à-dire du groupe de la classe qui se rap— proche le plus desinsectes(2). Les céphalopodes, unanimement acceptés comme formant la classe la plus élevée des mollusques (3), se montrentimmédiatement après et se multiplient d'une manière étrange à l’époque silurienne. Ces faits sont inexplicables pour qui admet avec Darwin un développement
(1) Quelques hérésies darwinistes, p. 486. :
(2) Les cloportes, que tout le monde connaît, appartiennent à cette classe.
(3) Les poulpes, les seiches, etc., sont des céphalopodes.
progressif presque absolu. Ils deviennent au contraire compréhensibles si l’on admet la préapparition de formes élevées d’où dérivent des formes secondaires plus ou moins dégradées.Auss: Vogt est-il porté à admettre que les céphalopodes constituent la souche de laquelle se sont détachés les autres groupes de mollusques (1).
J'ajouterai qu'au moins certains groupes de végétaux présentent des faits semblables. D'après M. Grand'Eury, les types de l’époque permo-carbonifère, tant cryptogames que gymnospermes, paraissent avoir atteint d'emblée leur plus grande perfection. Leurs congénères actuels sont, à la fois, plus petits et aussi moins élevés en organisation (2). Ainsi les deux règnes présentent également des exemples frappants de dégradation organique absolument incompatibles avec la manière dont Darwin et ses disciples comprennent la formation successive des espèces.
De tous les faits dont je ne rappelle ici que les principaux, Vogt tire la conclusion suivante : « On sera bien forcé de remanier et de renverser complètement presque tous les arbres phylogéniques qu'on nous a présentés jusqu’à présent comme le dernier mot de la science et du darwinisme en particulier. On sera forcé de reconnaître que les animaux moins compliqués doivent leur existence à une longue série de transformations, de rétrogradations peut-être, si l’on veut employer ce mot impropre, et qu'ils doivent constituer les termes finaux, et non les souches de séries phylogéniques (3). » On voit combien cette manière de voir, toute fondée sur l'observation de faits précis et cent fois constatés, est peu d'accord avec là théorie du progrès et combien Vogt s'écarte ici de Darwin.
X.— Il s’en est éloigné bien davantage sur un point beaucoup plus important.
(1) Quelques hérésies darwinistes, 1886, p. 457. (2) Traité de géologie, par M. de Lapparent, ?e édit., 1889, p. 802. (3) Quelques hérésies darwinistes, 1885, p. 43°.
Après avoir dit que les animaux sont probablement descendus de quatre ou cinq formes primitives au plus, et les plantes d’un nombre égal ou même moindre, Darwin ajoute : « L'analogie me conduirait à faire un pas de plus et à croire que tous les animaux et les plantes descendent d’un prototype unique (1). » Puis il cite des exemples empruntés à l’histoire des mammifères aussi bien qu'à celle des mollusques. Cette dernière conception est en effet la seule qui se prête à la plupart des développements que l’auteur a donnés à sa doctrine. C’est bien elle qui lui a fait écrire la page poétique où il représente la vie comme un arbre unique, « dont les branches mortes et brisées sont enfouies dans les couches de l'écorce terrestre, pendant que ses magnifiques ramifications vivantes et sans cesse renouveléesen couvrent la surface (2) ». Au fond, et malgré les réserves que je viens de rappeler, Darwin raisonne et conclut à peu près toujours en monophylétiste. En acceptant cette donnée, que pourtant il applique séparément aux deux règnes organiques, en la poussant imperturbablement jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes, Hæckel me paraît n'avoir été que le disciple, fidèle mais imprudent, du grand penseur anglais.
Vogt, au contraire, a protesté de bonne heure contre cette manière de voir.
Dans ses Lecons sur l’homme, il se demande quelle a pu être l'origine première des animaux et des plantes, et n'hésite pas à déclarer que la science ne peut encore répondre à cette question, Il n’admet pas la génération spontanée. Il dit : « La formation d'êtres organiques aux dépens d’une matière primitive est encore aujourd’hui en dehors du domaine de l’observation et de l’expérience (3). »
Toutefois, raisonnant dans cette hypothèse et partant à la fois de la doctrine transformiste et de la théorie cellulaire de
(1) Origine des espèces, p. 501.
(2) 1bid., p. 148.
(3) Leçons sur l'homme, p. 502
Schwann, il démontre aisément que les espèces animales ne peuvent avoir eu un point de départ unique. En effet, dit-il, nous connaissons de nombreux êtres unicellulaires parmi lesquels nous reconnaissons les espèces distinctes ; les cellules de l'œuf montrent, d'espèce à espèce, des différences, souvent appréciables dès leur apparition et qui se dévoilent en tout cas par leur développement ultérieur. Enfin, en supposant que des forces jusqu'ici inconnues aient fabriqué les cellules primitives avec de simples éléments chimiques, ces cellules « devaient posséder des formes, une structure interne et des aptitudes de développement différentes », car les faits montrent que la création organique s’est développée à la fois sur plusieurs points du globe (1). Il conclut en disant : « Dans mon opinion, on ne peut nier ces différences fondamentales dans le plan de structure des animaux, niles rattacher les unes aux autres. Je ne puis donc admettre leur développement à partir d’une seule forme primitive (2). » En d’autres termes, Vogt était polyphylétiste dès le moment ou il publiait son livre, et ses convictions à cet égard se sont de plus en plus accentuées. On en trouve la preuve dans les articles publiés longtemps après et à deux époques différentes dans la Revue scientifique, articles où il attaque avec autant d'esprit que de justesse et de force le monophylétisme de Hæckel, qui n’est au fond que la doctrine de Darwin (3).
M. Gaudry, que ses beaux travaux ont placé au premier rang des paléontologistes vivants, est arrivé aux mêmes conclusions. Mon éminent confrère admet aussi la formation successive des espèces animales par voie de descendance et de transmutation. Mais, plus prudent que la plupart des transformistes, il déclare ne rien savoir du procédé mis en œuvre pour atteindre ce résultat. Partant de l'observation pure, il se borne, dit-il, à signaler les indices d’enchaînement qu'il
(1) Leçons sur l’homme, p. 509.
(2) Ibid., p. 616.
(3) L'origine de l'homme, 1817, et Quelques hérésies darwinistes, 1886.
croit apercevoir entre les âges géologiques (1); et cette méthode toute scientifique le conduit à la conclusion suivante : « La paléontologie marche d'accord avec l’embryogénie, quand elle croit découvrir que, dans les temps géologiques, il n’y a pas eu un seul enchaînement, mais plusieurs enchaînements d'êtres dont le développement s’est poursuivi d’une manière indépendante (2). »
Le maître et ses disciples se trouvent doncici non seulement en désaccord, mais en opposition formelle; et il est facile de comprendre l'importance de ce différend. A l’arbre de la vie, admis par Darwin, arbre unique et représentant à lui seul tout le passé, tout le présent et même, jusqu’à un certain point, l'avenir de la création organisée (3), Vogt et M. Gaudry substituent tout au moins un bosquet, peut-être une forêt composée d'arbres différents, dont il reste à déterminer le nombre et les essences. Le règne animal n’est plus une famille, n’ayant qu'un seul ancêtre premier et dont on peut espérer tracer un jour la généalogie complète, comme Haeckel a tenté de le faire; il se compose de séries de familles, en nombre indéterminé, distinctes et isolées les unes des autres depuis l’origine des choses. L'idée de parenté que Darwin et Lamarck ont voulu substituer à celle d’a/ffinité se trouve ainsi singulièrement affaiblie. Il est évident que cette conception nouvelle enlève à la doctrine une bonne part de ce qu’elle avait de grandiose, de séduisant et aussi de pratique au point de vue de l'interprétation de bien des faits.
XI. — Vogt s’est encore écarté de Darwin à propos d'une autre question, tout aussi grave que la précédente, pour qui se place au point de vue du savant anglais. Au nombre des lois formulées par celui-ci, se trouve celle de la divergence,
(1) Les ench:inements du monde animal; les mammifères tertiaires, 1873, p. 251.
(2) Les enchainements du monde animal ; fossiles primaires, 1883, p. 293.
(3) Origine des espèces, p. 513.
en vertu de laquelle les descendants d’une variété qui s’est détachée d'une espèce préexistante vont en s’éloignanttoujours de plus en plus du type de cette espèce. Darwin a tiré de cette loi de nombreuses conséquences. Dans un de ses premiers chapitres, il insiste sur le rôle qu’elle joue dans la constitution des espèces et des genres (1); c'est grâce à elle et à la loi de caractérisation permanente qu'il rend compte de bien des faits généraux concernant les rapports des êtres entre eux et leur distribution géographique; qu'il relie Les faunes actuelles aux faunes passées et croit possible de prévoir jusqu’à un certain point ce que seront les faunes et les flores futures (2). Seulement, dans sa sixième édition et sur les observations de M. Watson, il admet la possibilité de la convergence se manifestant entre espèces issues de deux genres voisins. Mais il termine ses réflexions à ce sujet par la déclaration formelle suivante : « Il serait incroyable que les descendants de deux organismes, après avoir primitivement différé d’une manière marquante, convergent ensuite d'assez près pour que leur organisation d'ensemble approche de l'identité (3). »
Tout en admettant que la divergence joue un rôle considérable dans la phylogénie, Vogt veut que l’on fasse une large part à la convergence des caractères, convergence qui peut être le résultat d'actions très diverses et relier les types les plus différents. Cette opinion est déjà nettement indiquée dans ses Leçons. Partant des faits découverts par Gratiolet et admis aujourd'hui par tous les anatomistes (4), il montre que la famille des singes anthropomorphes n’est nullement homogène. L'orang-outang, le gorille et le chimpanzé sont en réalité les termes supérieurs de trois séries de singes, anatomiquement distinctes, savoir celles des gibbons, des cynocéphales et des macaques. Raisonnant d'ailleurs en transformiste,
(1) Origine des espèces, p. 121.
(2) Ibid., chapitres xx1, x11, XIII et XIV, passim.
(3) Origine des espèces, traduction Moulinié; Additions, p. 519.
(4) Anatomie comparée du cerveau de l'homme et des singes, Mémoire sur les plis cérébraux de l'homme et des primates.
Vogt ne voit pas dans ces rapports de simples affinités. Pourlui, un perfectionnement, à peu près équivalent et dirigé dans le mème sens, a masqué les caractères différentiels qui distinguent les singes inférieurs ; et il explique ainsi comment les zoologistes ont été conduits à juxtaposer ces trois genres qui, au fond, appartiennent à trois familles différentes.
Dans la Vote lue au Congrès de Lille et dont j'ai déjà parlé, Vogta insisté sur cet ordre de considérations. Le gastéropode, le crustacé et la rédie qu'il à pris pour exemples ne sont pas seulement dégradés par les conséquences du parasitisme. Une fois parvenus à l’état adulte, ils sont de plus si bien rapprochés morphologiquement qu'on les a pris également pour des Vers ayant d'étroites affinités, jusqu’au moment où l'on a connu la forme de leurs larves. « Et pourtant, dit justement M. Vogt, ils sont primitivement éloignés les uns des autres plus que l'Homme n’est éloigné du Poisson (1). » On le voit, ici c'est le parasitisme qui entraine la dégradation et qui, par cela même, fait converger vers un type commun des êtres dont l’'embryogénie seule permet de reconnaître Les différences fondamentales originelles.
La paléontologie fournit à Vogt de nouveaux arguments à l'appui de ses opinions. Il prend pour exemple le genre cheval (Equus caballus). On sait que l'Amérique n’en possédait aucune espèce à l’époque de la découverte, et que les innombrables chevaux sauvages qui errent de nos jours dans les pampas où dans les prairies du Far-West descendent tous d’individus importés d'Europe. Mais on a trouvé dans les terrains tertiaires supérieurs et dans les couches quaternaires de l'Amérique un cheval fossile, l'£quus curvidens, qui, à en juger par le squelette, était extrêmement voisin du nôtre. Vogt, raisonnant en transformiste, a dressé la généalogie de ces deux espèces, en remontant jusqu'aux plus anciens temps tertiaires. Il a obtenu ainsi deux séries d’ancêtres mammalo-
(1) Congrès de Lille, p. 461.
giques, composées de termes étagés selon l'äge des terrains. Or les termes de ces séries qui se correspondent dans le temps se composent non seulement d'espèces, mais encore de genres bien caractérisés, et qui se ressemblent d'autant moins qu'ils ont été trouvés dans des couches plus anciennes (1).
Pour Vogt, le cheval quaternaire américain et son contemporain d'Europe ont donc eu pour point de départ deux types génériques distincts, fort différents, dont les descendants se sont progressivement rapprochés les uns des autres d'étape en étape, jusqu'à se trouver réunis dans le même genre. Ici, la convergence aurait été déterminée par les conditions générales qu'imposaient les révolutions géologiques.
Carl Vogt déclare que ses études ont porté non seulement sur le genre cheval, mais encore sur les séries de descendances des ruminants, des chameaux, des cochons, des rhinocéros, des carnivores, et qu'il est constamment arrivé aux mêmes résultats; il est revenu sur ce sujet dans ses curieux articles intitulés les Dogmes scientifiques (2). Là, il a apporté de nouvelles preuves et a montré que, sous la pression des faits, plus d’un naturaliste, darwiniste décidé mais de bonne foi, a dû en arriver à des conclusions semblables aux siennes. Aïnsi, dans une foule de cas analogues à celui que je viens de citer, les vieux ancêtres se ressembleraient moins que les derniers de leurs descendants. C’est précisément l'opposé de tout ce que Darwin a dit à ce sujet (3).
XII. — L'histoire des chevaux, envisagée au point de vue transformiste, présente d’autres enseignements que Carl Vogt fait fort bien ressortir.
(1) Quelques hérésies darwinistes (Revue scientifique, 1886, p. 482). Depuis que Vogt a écrit cet article, le nombre des Équidés fossiles trouvés en Europe et en Amérique s’est considérablement accru. Mais ces découvertes ne font que confirmer les conclusions du savant genevois.
(2) Revue scientifique, ? et 23 mai, 13 juin et 18 juillet 1891.
(3) Voir le schéma publié par Darwin et les commentaires qui l'accompagnent (Origine des espèces, p. 121).
Darwin avait dit : « L'existence d'espèces voisines ou représentatives dans deux points donnés implique, selon la théorie de descendance avec modification, que les mêmes formes parentes ont autrefois habité les deux régions (1). » A ce compte, le cheval d'Europe et celui de l'Amérique devraient avoir eu les mêmes ancêtres. Or le tableau dressé par Vogt montre qu'il n’en est rien. Et ce ne sont pas seulementles espèces qui varient d’un continent à l’autre. À partir du miocène jusqu'à l’éocène inférieur, chacun d’eux a ses genres distincts. En somme, selon Vogt, « les ancêtres chevalins existant d’un côté de l'Océan n’ont pas engendré les descendants vivant sur l’autre rive (2) ».
Ce fait ne peut s'expliquer qu’en admettant l'existence d’un obstacle impossible à franchir pour ces mammifères. Aux yeux du savant genevois, cet obstacle a été la mer, qui séparait les deux continents jusqu’à la fin de l’époque miocène. Vogt fait ressortir ainsi l'importance de la géographie géologique et termine en disant que « fout arbre généalogique, fût-il conçu d’une manière en apparence solide, est erroné si les conditions imposées par la géographie géologique n’y sont pas respectées (3) ». Ici encore, le disciple est en désaccord avec le maître, puisqu'il subordonne les indications tirées de la morphologie à celles que produit la géologie; et cela parce que toujours il en appelle aux faits, parce qu'il n'hésite pas à subordonner la théorie à l'observation.
XIIL. — De toutes les données que je viens de résumer, Vogt a tiré une conclusion générale, qui le met une fois de plus en opposition avec Darwin.
On sait que, depuis les travaux d'Adanson, de Jussieu, de Cuvier, les botanistes, les zoologistes, ont également senti la nécessité de substituer aux anciennes classifications systéma-
(1) Origine des espèces, p. 501.
(2) C. Vogt, Revue scientifique, 1886, p. 483. (3) Revue scientifique, 1886, p. 483.
tiques une classification naturelle, fondée sur l’ensemble des caractères et représentant, autant que possible, les véritables rapports existant entre les êtres. Chaque jour, de nouveaux efforts sont faits dans cette direction ; et c’est ainsi que la cartede l'empire organique s’est graduellement perfectionnée, que les affinités et les analogies ont été de mieux en mieux précisées. Darwin a constaté cette tendance générale des études modernes ; et, sous l'empire de ses préoccupations doctrinales, il y a vu le résultat de recherches que, « sans en avoir conscience », les naturalistes font pour retrouver les traces de la communauté de descendance. A ses yeux, « l’arrangement des groupes dans chaque classe, pour être naturel, doit être rigoureusement généalogique (1). »
Eh bien, Vogt déclare que notre classification ne « peut exprimer le développement phylogénétique, et qu'elle échouera souvent en voulant représenter le développement ontogénétique. Elle est et sera toujours artificielle, en ce sens qu’elle ne peut s'appuyer que sur des caractères communs à des groupes plus ou moins étendus, lesquels dominent les autres caractères, mais qui peuvent provenir de souches bien différentes (2). »
Pour faire mieux comprendre sa pensée, le savant genevois reprend la comparaison établie entre la généalogie transformiste et un arbre, mais en la ramenant à sa conception des souches originelles multiples, c’est-à-dire au bosquet ou à la forêt dont j'ai parlé plus haut. «Il faut, dit-il, ajouter à cette image un espalier qui représenterait la classification. Les piquets montants de cet espalier correspondraient à nos divisions. Les branches des arbres, bien ou mal conduites suivant différents systèmes de tailles adoptés par la nature, dépassent à droite et à gauche les piquets et se ramifient dans les compartiments voisins. N'importe! elles se trouvent dans le compartiment et sont enregistrées dans la classe, ordre ou famille
(1) Origine des espèces, p. 443.
(2) Quelques hérésies darwinistes (Revue scientifique, 1886, p. 488).
que celui-ci représente, sans égard à leur provenance (1). »
Mais, dans nos espaliers, quand deux espèces sont voisines, les branches ont beau passer le piquet, elles ne perdent pas pour cela leurs caractères spécifiques. Un pommier, un poirier pourront entrelacer leurs branches; celles-ci n’en porteront pas moins toujours les mêmes fruits. Pour compléter sa comparaison au point de vue transformiste, Vogt aurait dû ajouter qu'en entrant dans le compartiment voisin, les branches du poirier se sont mises à porter des pommes et celles du pommier des poires.
Pour qui admet la transmutation par convergence, cette conséquence s'impose et la comparaison faite par Vogt devient alors aussi juste que frappante. Mais il est facile de voir que cette conception enlève à celle de Darwin une de ses dernières et de ses plus attrayantes séductions en portant, tout au moins, une grave atteinte à la loi de caractérisation permanente, une de celles qui, dans la théorie du savant anglais, relient le plus intimement le passé, le présent et même l'avenir des faunes et des flores.
En effet, si deux séries convergentes ont eu pour points de départ deux formes animales assez éloignées pour que les termes qui les composent aient eu une valeur générique; si les derniers représentants de ces deux séries en sont arrivés à se ressembler assez pour devoir être réunis dans un même genre, il est évident que, à chaque transformation les descendants des types initiaux ont perdu quelques-uns des traits qui différenciaient les premiers parents. Ils ont été, pour ainsi dire, de plus en plus décaractérisés par les progrès mêmes de l'évolution, comme le gastéropode et le crustacé l'ont été par ceux du développement individuel.
XIV. — Ainsi, tout en acceptant la théorie de la descendance et par conséquent la transmutation des espèces ; tout
(1) Quelques hérésies darwinistes (Revue scientifique, 1886, p. 488).
en admettant que la lutte pour l'existence et la sélection naturelle sont les deux grands agents de cette transmutation ; tout en méconnaissant, comme son maître, les différences radicales qui distinguent l'espèce de la race, Vogt se sépare de Darwin sur des points capitaux. Contrairement au père de la doctrine, il subordonne la sélection aux conditions d'’existence, chez l'embryon aussi bien que chez l'adulte, et en arrive à nier la possibilité de l’accord admis par le savant anglais entre l’embryogénie et la phylogénie. À côté du progrès général, dont témoigne l’ensemble des règnes organiques, il place la dégradation et lui attribue le premier rôle dans la constitution de nombreuses espèces. Il montre la convergence des types aboutissant au même résultat et mettant en défaut dans une foule de cas la loi de divergence et la loi de caractérisation permanente, qui, à elles deux, dominent et règlent à peu près toutes les applications de la théorie de Darwin. Enfin, à l'unité originelle de tous les êtres organisés il oppose nettement la multiplicité des souches primitives.
Ce sont là des dissidences doctrinales sérieuses. Vogt n’en revendique pas moins hautement le titre de darwiniste, et je ne me crois pas autorisé à le lui disputer. Mais lui-même se reconnaît hérétique relativement à la doctrine enseignée par le maître (1); et il est facile de voir qu'il a tout ce qu'il faut pour mériter cette épithète aux yeux des darwinistes orthodoxes. En somme, bien que resté fidèle aux données fondamentales du darwinisme, il en a tiré des conséquences telles qu'il s’est, en réalité, isolé et a pris la position de chef d'école.
Cette école pourra jouer un rôle utile et important. Vogt a rendu aux faits l’autorité qui leur appartient; il a subordonné la théorie à l’observation, à l'expérience. Par là, il est rentré dans la voie imposée de nos jours aux vrais savants. C’est lui, <e sont les transformistes marchant sur ses traces qui sauve-
(1) Quelques hérésies darwinistes (Revue scientifique, 1880, p. 481).
ront l'honneur de la doctrine. Ils en écarteront de plus en plus « les exagérations outrées, lés applications mal fondées, les conclusions aventurées, les déductions illogiques que l'on a trop souvent voulu imposer comme des dogmes irréfutables (1) ». Ils serviront ainsi la vraie science. Sans doute, leur point de départ, la croyance à la transmutation des espèces, est erroné. Pourtant cette erreur même a conduit Vogt et conduira ses disciples à considérer les phénomènes à un point de vue spécial qui peut leur ouvrir des horizons nouveaux. Peut-être leur arrivera-t-1l comme à Darwin, qui a dû quelques-unes de ses découvertes les plus curieuses et les mieux prouvées, à la foi qu'il avait en sa théorie.
Toutefois cette théorie elle-même, attaquée non plus seulement par ceux qui se refusent à admettre la {ransmutation organique, mais encore par des transformistes aussi peu suspects et aussi autorisés que Vogt et Romanes, ne se remettra probablement pas des coups que lui ont portés ces hérétiques; et, malgré ses grands mérites relatifs, qui la rendent digne d'occuper une place à part, elle ne tardera pas à être mise au rang des conceptions multiples et diverses par lesquelles on s’est efforcé, vainement jusqu'ici, de lever le voile qui nous cache l’origine des espèces.
XV.— Dans un de ses articles sur les dogmes scientifiques, Vogt s'exprime ainsi : « Nous venons de démontrer que nous ne connaissons l’histoire phylogénétique d’aucune espèce (2)... » Parlant de l’homme, en particulier, il déclare que la découverte de la mâchoire décrite par M. Gaudry doit faire renoncer à l’idée de nous donner pour ancêtre immédiat le Pryopithecus Fontani. Il ajoute que, connût-on un singe anthropomorphe fossile plus rapproché de nous qu'aucune des espèces vivantes, la série généalogique de l’homme n'en serait pas moins rompue derrière ce précurseur. « Le pont de passage qui doit
(1) Revue scientifique, 1891.
(2) {bid., p. 6#9.
conduire de ce singe anthropomorphe ancêtre aux autres singes, de là aux Prosimiens et des Prosimiens à d’autres formes de Mammifères plus anciennes, ressemble, dit-il, à l’arc-en-ciel, à ce pont aérien conduisant au Walhalla et sur lequel chevauchent les Valkyries et autres êtres fabuleux (1). » On woit qu'il ne faut demander aujourd'hui au savant genevois aucun renseignement sur les origines de l'humanité.
Mais Vogt n'a pas toujours tenu ce langage. Il a eu, lui aussi, ses théories anthropogéniques, qui appartiennent à l'histoire du transformisme (2); etnous pouvons d’autantmoins les passer sous silence, quoiqu'il les ait abandonnées, qu’elles ont été, en partie, reprises par d’autres et formulées d’une manière bien plus affirmative qu'il ne les avait émises. En effet, Vogt n'a jamais dogmatisé en pareille matière. Il n’a guère présenté ses conceptions que comme des possibilités. Ainsi, dans son article Sur l’origine de l'homme, après avoir cherché à préciser quelques-uns des caractères que l’on pourrait attribuer à l'espèce souche, ancêtre commun de l’homme et des singes, il dit, en faisant allusion à la théorie de Hæckel : « Je laisse ces spéculations de côté. Si j'en fais mention, c'est seulement pour démontrer qu'en partant de bases un peu différentes, on peut parvenir à des hypothèses plus ou moins valables (3) ». Au début même des controverses auxquelles il s'est ardemment mêlé, il a toujours gardé le sang-froid nécessaire pour comprendre que ces hardies hypothèses avaient besoin d’être confirmées par l’expérience ; et on a vu où l'ont conduit ces deux guides du vrai savant.
XVI. — Dans ses Lecons sur l'Homme, Vogt s'est adressé à l'anatomie comparée pour expliquer « l’origine de l’homme et sa dérivation possible du singe (4) ». Voici, très briève-
(1) Revue Scientifique, p. 648.
(2) Ibid. Pages 619 et suivantes.
(4) Ibid. Pages 617 et suivantes.
ment résumées, les idées qu'il a exposées à ce sujet. Les zoologistes se sont accordés longtemps pour placer dans la même famille zoologique l’orang, le chimpanzé et le gorille. Or Gratiolet a montré que, par leurs caractères cérébraux, ces anthropomorphes se rattachent intimement à trois familles distinctes, mais que leurs affinités réelles sont comme masquées par des perfectionnements d'importance secondaire qui en ont imposé aux naturalistes. Pour lui, l’orang est un gibbon perfectionné; le chimpanzé un macaque perfectionné; le gorille un cynocéphale perfectionné (1). Ces rapprochements ont été généralement acceptés et Vogt a été l’un des premiers à en saisir toute l'importance.
« Ainsi, dit Vogt, différentes séries parallèles de Singes ont à leur sommet des formes d’un développement plus élevé, des types supérieurs gravitant vers le type humain. Prolongeons par la pensée le développement des trois types anthropomorphes jusqu’au type humain, qu'ils n’atteignent pas et n’atteindront jamais ; nous aurions ainsi, provenant de ces trois séries parallèles de Singes, trois races humaines primitives, deux dolichocéphales issues du chimpanzé et du gorille et une brachycéphale provenant de l’orang (2). » Plus lein, il ajoute : « Nous ne voyons pas pourquoi les Singes américains n’auraient pas pu former des espèces d'Hommes américaines; les Singes africains, le Nègre ; les Singes asiatiques, le Négrito (3). » Enfin arguant de la diversité des caractères reconnue chez les races fossiles et chez celles qu'il appelle prèmitives, il les regarde toutes comme autant d’espèces distinctes, il écrit : « L'ensemble de ces faits, bien loin de nous indiquer une souche commune, une forme unique entre le Singe et l'Homme,
(1) Mémoires sur les plis cérébraux de l'homme et des primates. Ce beau travail, devenu classique, a été l’objet d’un Rapport des plus favorables, fait à l'Académie des sciences par Duvernoy (Comptes rendus, séance du 3 novembre 1851). Il a été imprimé dans le Recueil des savants étrangers et tiré à part.
(2) Leçons, p. 623.
(3) Ibid., p. 625.
nous signale au contraire de nombreuses séries parallèles qui, plus ou moins circonscrites, ont dù se développer d'autant de séries parallèles de Singes (1). Les diverses espèces ainsi produites, d'abord ennemies, se rapprochent, grâce au progrès de l'intelligence; elles se croisent et d'innombrables races mixtes remplissent peu à peu les intervalles qui existaient auparavant entre les types primitivement opposés entre eux (2). »
XVII. — La conception que je viens de résumer comprend plusieurs questions très distinctes qu'ilest utile d'indiquer. On voit d'abord qu'à cette époque, Vogt nous attribuait une origine simienne directe. J'ai hâte de dire que le savant genevois à, de lui-même et de bonne heure, abandonné cette hypothèse pour celle d’une parenté seulement collatérale. Pour lui, depuis longtemps, l'Homme et les autres Primates remontent à une souche commune, inférieure en organisation à tous les Singes connus : « Même les Singes les plus inférieurs, dit-il, les ouistitis et leurs congénères, ont déjà dépassé, dans un certain sens, le jalon depuis lequel se sont élevées en divergeant les différents types des Primates », Mais ce jalon, Vogt déclare que nous ne le connaissons pas et que les faits regardés alors comme autant de cas d’atavisme (mâchoire de la Naulette, Dryopithèque..….) ne nousapprennent, en somme, rien relativement au développement humain (3). On voit que, dès cette époque, le savant genevois était bien plus réservé que bon nombre de ses contemporains.
On vient de constater qu'à l'époque où il rédigeait ses Leçons, Vogt était très polygéniste. Il est difficile, en lisant ses autresouvrages, de reconnaître jusqu'à quel point ses anciennes opinions ont pu se modifier sur ce point. Mais, à coup sûr, il a dû renoncer à donner à l'humanité cette multitude d’an-
(1) Leçons, p. 625. (3) Mémoire sur les microcéphales ou hommes-singes, p. 200.
DE QUATREFAGES. — Émules de Darwin. IL. —13
cêtres premiers appartenant à des familles zoologiques différentes. On sait que le croisement est loin d’être toujours fécond entre espèces d’un même genre; il l’est bien rarement entre individus appartenant à deux genres différents; entre espèces prises dans deux familles vraiment naturelles distinctes on n’en connaît pas un seul exemple, pas plus chez les végétaux (1) que chez les animaux. Quant à l'intervention des Singes américains dans la phylogénèse de l'Homme, elle a été repoussée également par Darwin et par Hæckel pour des raisons tirées de leur doctrine même et fondées sur l'anatomie.
Au point de vue auquel Vogt se plaçait il y a près de trente ans, il résultait encore que l'humanité aurait pris naissance sur un nombre plus ou moins considérable de points disséminés dans les deux mondes. Elle aurait été ainsi à peu près cosmopolite dès l'origine. On sait jusqu'à quel degré d’exagération Agassiz avait poussé cette idée (2). A diverses reprises j'ai montré avec détail combien elle est peu fondée, combien elle est en désaccord avec certains faits généraux constatés dans les deux règnes organiques, aussi bien qu'avec la distribution géographique des groupes humains (3). Je n’en dirai doncrien ici, me réservant toutefois d'y revenir plus loin en parlant des auteurs qui l'ont reprise et précisée.
XVIIL. — Lorsqu'il émettait les opinions que je viens d'indiquer, Vogt acceptait encore à peu près toutes les idées de
(1) Duchartre, Dictionnaire universel d'histoire naturelle, art. HYBRIDES.
(2) Agassiz admettait la création des hommes par nations. Il regardait les lanques comme datant de l'origine de chaque groupe, les assimilait aux voix des espèces animales et refusait en conséquence toute valeur ethnologique aux résultats fournis par la linguistique comparée. Il a développé ces idées dans deux mémoires, que l’on regrette de trouver dans son œuvre scientifique, si grande et si belle d’ailleurs (Sketch of the natural provinces of the al world). Ce mémoire figure en tête des Types of Mankind, by J.-C. Nott and G. R. Gliddon, 1854. — Leltre à MM. Nott et Gliddon dans les {ndigenous races of the Earth, des mêmes auteurs, 1857.
(3) En particulier, dans les articles publiés dans la Revue des Deux Mondes, et réunis plus tard en volume sous le titre de Unité de l'espèce humaine, 1861 (chap. xxi).
Darwin, développées plus tard par Hæckel au sujet des prétendus rapports existant entre les diverses phases du développement embryonnaire et la succession des formes par lesquelles une espèce animale est censée avoir passé pour atteindre son état actuel. On a vu qu'il a absolument renoncé à cette conception et l’a définitivement réfutée. Mais il l’admettait encore en partie lorsqu'il a écrit son beau mémoire sur les microcéphales (1) et son article intitulé l'Origine de l'Homme (2). Or une des conséquences de cette manière de voir est de faire considérer certaines anomalies organiques, existant chez l'adulte, comme le résultat d'un arrêt de développement, qui, en fixant un caractère normalement transitoire, dans l’embryon humain, ferait connaître celui de nos ancêtres animaux chez lequel ce caractère était permanent (3). C'est en partant de cette donnée que Vogt avait été conduit le premier à regarder certaines particularités du cerveau des microcéphales comme trahissant la parenté de l'Homme et des Singes, ces particularités étaient pour lui un caractère atavique partiel.
J'avais opposé à cette manière de voir le fait que l’on a reconnu chez les microcéphales bien d’autres anomalies que celles du cerveau et que, entre autres, tous se sont montrés inféconds. Or l'infécondité ne peut évidemment pas être un caractère atavique. C'est incontestablement un phénomène d'ordre tératogénique. Quelle raison peut-on invoquer pour attribuer à une autre cause les altérations du crâne et du cerveau ? Pourquoi ne parler que de ces dernières et oublier l'arrêt de développement, tout au moins fonctionnel, des organes reproducteurs? N'est-ce pas introduire dans l’apprécia-
(?) Revue scientifique, 1877, p. 1057.
(3) Darwin, /a Descendance de l'Homme, p. 4, et M. Hovelacque, Notre ancétre, 1878, ont insisté sur cet ordre de considérations. Je crois avoir démontré clairement que cette manière d'interpréter les anomalies conduit à des conséquences inadmissibles, surtout, peut-être, pour qui se
place au point de vue transformiste (Charles Darwin et ses précurseurs français, ?e édition, 1891).
tion des faits un arbitraire inconciliable avec la science (4) 7
Vogt a répondu en citant un certain nombre de faits. prouvant, selon lui, que, si certains microcéphales ne se sont pas reproduits, ils n’en étaient pas moins aptes à le faire. L'un d'eux, homme âgé de trente et un ans, « manifestait quelquefois, mais très rarement, des instincts sexuels. Une seule fois il parut vouloir faire violence à la femme de son frère. Il la prit par les cheveux et l’embrassa avec grande effusion (2). » Heureusementon vint au secours de la malheureuse. On voit que ce fait n’est guère significatif, car on ne sait pas même jusqu'où le microcéphale aurait été entrainé par cette ardeur exceptionnelle.
Vogt a cité surtout quelques femmes microcéphales régulièrement menstruées, et que, pour cela seul, il regardait comme ayant été fécondes. Cette conclusion était soutenable lorsqu'il écrivait. À cette époque, bien des physiologistes croyaient que les règles s’accompagnent toujours de la chute d’un œuf passant de l’ovaire dans l’utérus. Mais cette opinion est aujourd'hui abandonnée. Elle ne pouvait subsister après les observations publiées par les chirurgiens qui ont enlevé les deux ovaires à des femmes adultes, sans que les règles aient cessé de couler aux temps ordinaires. Godman a publié le résumé de vingt-sept opérations de ce genre ; dans treize cas, la menstruation régulière a reparu chez les opérées (3). On voit que l’ancien argument de Vogt n’a plus aucune valeur et, certainement, il ne le reproduirait plus aujourd’hui.
XIX.— Pour Vogt, comme pour moi, la microcéphalie est le résultat d’un arrêt de développement et nous prenons tous. les deux ce mot dans l’acception que lui donnait Geoffroy Saint-Hilaire. Nous admettons encore également qu'un organe: arrêté dans son évolution peut grandir en conservant ses
(1) L'espèce humaine, chap. xr.
(2) L'origine de l'homme, p. 1062.
(3) La enstruation et l’ovulation (Gazette médicale, 1818, p. 245).
caractères embryonnaires, mais qu'il peut aussi dévier plus ou moins de son plan primitif. Nous reconnaissons encore que le cerveau des mammifères et celui de l'Homme sont construits sur le même plan général, mais que ce plan présente des modifications plus on moins accusées dans chaque groupe partieulier. Enfin, pendant la vie embryonnaire, le cerveau humain possède des caractères qui.le rapprochent du cerveau de certains Singes, ct, lorsqu'il est entièrement développé, il conserve des ressemblances frappantes avec celui des anthropomorphes, bien que s'en distinguant aisément. Il n’y a de discussion possible sur aucun de ces points.
De cet ensemble de faits il résulte qu'un cerveau humain frappé d'arrêt de développement pourra présenter plusieurs sortes de modifications. Il pourra, quoique très réduit, conserver les caractères propres à l'Homme ; ou bien il se rapprochera des Singes par certaines particularités ; ou bien une déviation plus accentuée l'aura rapproché de quelque autre mammifère ; ou bien enfin la perturbation aura été telle que le cerveau déformé échappera à toute comparaison. On a des exemples de ces divers cas.
Gratiolet, dont on ne peut nier la compétence quand ils’agit du cerveau, après avoir étudié ceux de trois microcéphales (4), a résumé ses conclusions relatives à la question dont il s'agit ici en disant : « Le microcéphale, si réduit qu'il soit, n’est pas une bête; ce n’est qu'un homme amoindri (2) ».
Vogt termine un des chapitres de sa remarquable étude par les paroles suivantes : « En résumé, le cerveau de microcéphale n’est pas le résultat d'un simple arrêt du développement (ce qui ne se trouve pas, du-reste, dans la nature) ; mais d'un arrêt suivi de développement dévié, laquelle déviation se rapproche, pour les parties voûtées, plus ou moins de la
(1) L'un d'eux était nègre, les deux autres francais et, par conséquent, biancs (Observations sur la microcéphalie considérée dans ses rapports avec la question des caractères du genre humain et du parallèle des races,
dans les Bulletins de la Société d'anthropologie, t. X, p. 34.) (2) Loc. cit., p. 36.
route humaine ou de la route simienne, suivant les cas (1).
Broca, en parlant du cerveau d’une petite fille microcéphale, nous dit : « Cet encéphale présente une forme étrange, qui rappelle celle de l’encéphale des ruminants (2) ».
Plus loin, l'éminent anatomiste rappelle le travail et les opinions de Vogt, puis il écrit : « Je suis loin de nier la réalité de l’arrêt de développement du cerveau chez certains microcéphales. Mais je dois ajouter que, dans la plupart des cas que j'ai étudiés, la morphologie du cerveau des microcéphales ne pouvait se rapporter ni à celle d’un cerveau humain en voie de développement, n1 à celle d’un cerveau de singe. Le cas actuel nous montre des dispositions qui ne correspondent à aucune phrase de l’évolution du cerveau, soit chez l’homme, soit chez les autres animaux (3). »
Laissons, pour l'instant, de côté ces derniers faits qui conduiraient à nous attribuer pour ancêtres des êtres d’un type entièrement inconnu. Toujours est-il que, à vouloir regarder les anomalies comme nous renseignant sur ce qu’on a appelé les formes ancestrales de l’homme, l'étude du cerveau seule conduirait à placer dans notre arbre généalogique les ruminants aussi bien que les singes.
XX. — Ce nest pas tout. Broca ne s’est pas borné à étudier le cerveau de sa microcéphale. Il a examiné les autres appareils, en particulier le tube digestif; et il y a trouvé un cæcum présentant, non pas approximativement, mais tout à fait exactement, la disposition que l’on observe dans le genre Felis (4). Or Darwin {et ses imitateurs ont attribué la même
(1) Mémoire sur les microcéphales, p. 160.
(2) Sur un cas excessif de microcéphalie (Bulletins de la Société d'anthropologie, t. XI, p. 881). Chez cette enfant, née bien probablement à terme et âgée de quatre mois et trois jours, le cerveau ne pesait que 104 grammes, c'est-à-dire environ cinq fois moins que celui d’un enfant normal du même âge. C’est de beaucoup le plus faible poids constaté chez un être humain vivant (Broca).
(3) Ibid., p. 89.
(4) 1bid., p. 91. Broca a mis sous les yeux de la Société les intestins
signification aux anomalies des divers appareils organiques. L'illustre Anglais a même cherché, précisément dans une anomalie du cæcum, un des traits qu'il attribue à notre ancêtre immédiat (1). À raisonner comme il l’a fait, il faudrait donc placer dans notre généalogie directe ou collatérale les carnassiers à côté des singes et des ruminants.
XXI. — Mais là ne s'arrêtent pas les conséquences de cette singulière hypothèse. L'étude des anomalies musculaires conduirait à élever bien autrement le nombre de nos ancêtres ou de nos collatéraux.
Cette étude a été poursuivie avec un soin tout spécial par plusieurs anatomistes éminents, entre autres, en France, par M. Testut, aujourd'hui professeur à la Faculté de médecine de Lyon. C’est à lui que je demanderai les faits propres à éclairer la question. M. Testut est hautement transformiste (2). En reproduisant les rapprochements qu'il fait, c’est donc à un adversaire scientifique que j'emprunte mes renseignements, et l’on ne saurait guère récuser un pareil témoignage. Or, soit des recherches personnelles de M. Testut, soit de celles de ses devanciers, il résulte qu'à elles seules les anomalies du muscle grand pectoral rattacheraient l’homme à deux anthropomorphes, à trois singes de l’ancien continent, à un singe d'Amérique, aux Lémuriens en général, à un cheiroptère, à deux insectivores, aux rongeurs en général et spécialement au rat, à la marmotte et à deux autres espèces, aux ours d'Europe et d'Amérique, au coati, à quatre carnassiers,
de la microcéphale et ceux d'un chat, pour que l'on pût constater l’identité de structure des deux cæcums.
(1) Descendance de l'homme, t. I, p. 223. L'anomalie invoquée par Darwin est d’ailleurs inverse de celle que Broca a signalée. On comprend que je ne puis entrer ici dans des détails anatomiques et je dois renvoyer le lecteur aux ouvrages eux-mêmes.
(2) Les anomalies musculaires chez l'homme, expliquées par l'anatomie comparée, leur importance en anthropologie, par le Dr L. Testut, professeur agrégé, etc., 1884. L'auteur a fait connaître et a cherché à motiver sa doctrine à la fin du livre, p. 827.
entre autres au renard et au chat, au cheval, au phoque, au mouton, au cochon, à un édenté, à deux marsupiaux, à l’ornithorhynque, aux cétacés, aux oiseaux en général et en particulier au ramier; enfin aux reptiles lacertiliens et aux batraciens anoures (grenouilles et crapauds) et urodèles (salamandres, tritons) (1).
Voilà où conduit l'étude des anomalies constatées sur un seul muscle. On peut juger d’après ce résultat jusqu'où on en arrive en interprétant de la même manière celles du système musculaire entier. M. Testutne s’est pas laissé effrayer par les conséquences qu'entraine cette conception. Pour lui, toutes les espèces animales, jusqu’à celles qui appartiennent aux groupes inférieurs de l’embranchement des vertébrés, sont autant de formes ancestrales de l'homme (2).
M. Topinard est entré dans la voie si largement ouverte par M. Testut. Lui aussi regarde les anomalies comme nous renseignant sur les origines de l’homme et « montrant par quelles racines profondes son organisme plonge dans l’animalité (3) ». Dans l’énumération qu'il fait des principales, il ne s'arrête pas à un seul appareil organique ; il les passe à peu près tous en revue, en insistant spécialement sur les modifications du cerveau et du crâne. Il est conduit ainsi à admettre chez l’homme des caractères ataviques dont l’origine remonterait jusqu'aux poissons (4).
Darwin avait été moins hardi que ses disciples. Il avait reculé devant les conséquences des principes posés par luimême et dont il fait l'application, lorsqu'il a tenté de décrire notre ancêtre immédiat (5). Après avoir énuméré un certain nombre d'anomalies qu'il regarde comme dues à un phénomène d’atavisme et indiquant le retour à l’organisation de quelque ancêtre, il ajoute : « Différents auteurs ont considéré
(1) Loc. cil., p. 8 et suivantes.
(2) Les anomalies musculaires, p. 828.
(3) L'homme dans la nature, p. 318.
(4) Ibid., p. 398.
(5) Descendance de l'homme, t 1, p. 223.
comme cas de retour, chez l'homme, diverses anomalies plus ou moins analogues aux précédentes, mais qui restent douteuses, vu le degré inférieur auquel nous aurions à descendre dans la série des Mammifères, avant de trouver de pareilles conformations normales (1). » Qu'aurait-il dit si on lui avait parlé d'aller jusqu'aux oiseaux, aux reptiles, aux batraciens, aux poissons ?
M. Topinard, lui aussi, a eu quelques scrupules. À propos d'une anomalie spéciale des sutures du crâne, il se demande si c'est bien une réversion vers les anthropoïdes d'Asie, les Lémuriens et les Cébiens, ou s'il n’y a là qu'un accident
; y q morphologique. « Nous inclinons, dit-il, vers la seconde solution. Il en résulterait que, au sein de l'espèce, il se produit des variations individuelles simulant les anomalies réversives (2) ». Plus loin, à propos de la polydactylie (3), si difficile à expliquer dans l'hypothèse de Darwin, il fait les réflexions suivantes : « La tératologie a encore bien des mystères. Si elle donne lieu à des formes rappelant celles du passé, elles donnent lieu aussi à des formes nouvelles, qualifiées d'anomalies, mais qui, assurent de bons esprits, ouvrent
qui, $ de larges horizons à la pensée. » Il fait une courte allusion aux anciennes idées de Geoffroy Saint-Hilaire et aux remarquables expériences de M. Dareste; puisil ajoute : « Ce serait l’origine des espèces par des moyens brusques; par transfiquration, et non par transformation (#4) ».
(1) Descendance de l'homme, t. 1], p. 134.
(2) Ibid., p. 393.
(3) Multiplication des doigts au delà du nombre ordinaire.
(4) Ibid., p. 337. M. Topinard ne s’est pas du reste arrêté à cette conception. Employant une image bien connue, il compare l’ordre des Primates à un arbre dont les Lémuriens représentent les racines et qui a donné naissance à plusieurs souches. « L'une de celles-ci est la souche des singes, dont l’une des branches émet un rameau plus élevé, celui des anthropomorphes. Une autre, dont le point d’origine ou de contact avec la précédente nous échappe, donne le rameau humain actuel, qui s'élève parallèlement à celui des anthropoïdes, sans relation avec lui, et le dépasse. » (1bid., p. 349.) M. Topinard adopte donc pleinement la solution
formulée par Cope, l'éminent mais aventureux paléontologiste américain, qui n’est au fond que celle de Huxley et de Vogt, nettement précisée.
Pourtant, sous peine de se contredire et de joindre au défaut de logique une manière de raisonner franchement arbitraire et par cela même inacceptable, il faut bien attribuer la même signification aux anomalies, quelque rapprochement qu'elles imposent. C’est ce qu'a fait M. Testut. Mais, par là, il s’est mis en contradiction avec la loi de caractérisation permanente.
Cette loi dit qu’une forme animale bien caractérisée ne peut avoir pour descendants que des animaux conservant tous les traits essentiels de son propre type. Le premier mollusque, le premier vertébré n’ont enfanté que des mollusques, que des vertébrés. Il en est de même des types secondaires dérivés des précédents. Du premier gastéropode sont sortis tous les gastéropodes, du premier mammifère tous les mammifères; le premier carnassier n’a eu que des carnassiers pour petits-fils. C'est grâce à cette loi que Darwin rend compte, d’une manière vraiment séduisante, de l'établissement et de la permanence du plan général du monde organique. L'oublier ou la supprimer, c’est ébranler tout l'édifice doctrinal de Darwin.
Il est évident qu'en vertu de cette Loi, des types aussi divers et aussi caractérisés que ceux dont le professeur de Lyon a parlé, ne sauraient figurer dans une même série généalogique. M. Testut n’a pas été arrêté par cette considération, pas plus du reste que ne l’a été Darwin lui-même quand il a cru pouvoir donner pour père à l’homme marcheur un singe, c’esta-dire un animal grimpeur. Mais le nombre d’ancêtres si diffécents que force à nous attribuer la théorie de la descendance directe fondée sur une anomalie, l’a conduit à regarder comme préférable celle de notre parenté seulement collatérale avec le singe (1). Ce point de vue ne diminue nullement les difficultés. En effet, on a vu combien est déjà invraisemblable l'hypothèse d’un ancêtre commun antérieur au ouistiti, et dont seraient descendus les singes d’une part, les hommes d'autre part. Pourtant, ici, la série humaine supposée correspondrait
(1) Les anomalies musculiires, p. 828.
seulement à la série simienne, Mais s'il faut placer l'ancêtre commun au delà des batraciens, la série humaine embrasse toutes celles qui ont donné naissance aux trois premières classes de vertébrés, aux ordres, aux familles qu'elles renferment.
Or, on le sait bien, on n’a pas découvert à l’état fossile un seul être pouvant figurer dans cette série, tandis que les reptiles, les oiseaux, les mammifères ont une foule de représentants dans les couches de l'écorce terrestre. Je laisse aux z00logistes, aux paléontologistes, le soin de caractériser une hypothèse en contradiction aussi flagrante avec tout ce que nous savons.
XXIL. — Enfin Testut a découvert chez l’homme quelques anomalies musculaires qu'il n'a pu rattacher à aucun organisme animal. Comme elles lui ont paru présenter certains avantages au point de vue physiologique, il les a regardées comme « des dispositions anormales qui nous élèvent vers un type plus parfait encore que ne l’est le type humain », et les a appelées anomalies progressives, par opposition aux anomalies régressives qui nous ramènent à un type inférieur (1). M. Topinard a reproduit cette opinion (2). Or Broca avait déjà signalé, chez la petite microcéphale dont j'ai parlé plus haut, une anomalie de ce genre et, pour des raisons purement anatomiques, il avait été tenté de la caractériser par l’épithète employée plus tard par M. Testut. Mais ce même sujet présentait, on l’a vu, bien d’autres anomalies d’unetoute autre nature ; si bien qu'à vouloir interpréter les faits anatomiques à la manière de Darwin et du professeur de Lyon, il faudrait admettre que l’origine de ce petit monstre (3) était à la fois
(1) Loc. cit., p. 467 et 541.
(2) L'homme dans la nature, p. 319.
(3) Dans son Traité de tératologie, Isidore Geoffroy a confondu des microcéphales, qui sont de véritables monstres, avec les nains proprement dits, qui, malgré leur petite taille, sont souvent fort intelligents. Comme exemple des premiers, on peut citer le fameux Bébé et les pré-
abaissée jusqu'aux carnassiers et aux ruminants et élevé jusqu'à l’homme de l'avenir.
NXXIIL. — Je terminerai cette courte revue par une dernière observation. Ni Darwin, ni aucun de ses disciples n’a tenu compte des anomalies dont Isidore Geoffroy a si bien fait l'histoire (1), et pourtant, si l’on aècepte qu'une légère déviation dans les formes ou les rapports des diverses parties du cerveau d’un microcéphale nous renseigne sur la généalogie humaine, quelle raison peut-on invoquer pour refuser la même signification aux autres anomalies du même organe constatées chez d’autres monstres ? Et si le cerveau, le crâne, les os de la face, du carpe et du tarse, l’utérus (2), peuvent fournir des documents généalogiques, la logique la plus élémentaire n'oblige-t-elle pas à admettre qu'il en est de même de tout l'organisme? Ne doit-on pas accepter comme autant de résultats de l’atavisme toutes les formes anormales du corps humain et de ses diverses parties ? Pourquoi ne le faiton pas?
C'est qu'en s’engageant dans cette voie, on arriverait vite à des impossibilités flagrantes. Il faudrait placer parmi nos ancêtres des êtres sans cerveau, et même sans moelle épinière (3); d’autres n'ayant qu'un œil unique, médian et surmonté d’une espèce de trompe (4); d’autres sans bras, sans jambes, ou n'ayant aucun membre (5); d’autres sans tête (6), sans tronc et réduits à une paire de jambes, implantées sur un rudiment d’abdomen(T); d’autres enfin qui ne sont plus
tendus Aztèques ; comme types des seconds, Jeffery Hudson et Borwiloski, qui tous deux ont joué un certain rôle politique.
(1) Histoire g générale et particulière des anomalies de l'organisation 0 ou Traité de lératologie, 1832-1836.
(2) Voir le livre de M. Topinard et celui de Darwin sur la Descendance de l’homme.
) Genres Dérencéphale et Anencénhale.
4) Genre Edocéphale.
5) Genre Lelromèéle.
6) Genre Acéphale.
(3 \ ( (1) Genre Péracéphale.
qu'une espèce de bourse cutanée, renfermant de la graisse, du tissu cellulaire et quelques vaisseaux (1).
Évidemment on ne peut faire figurer ces monstres dans une généalogie humaine. M. Topinard placerait sans doute les particularités qui les distinguent au nombre de ce qu'il appelle des anomalies indifférentes (2). D'autres transformistes en appelleront peut-être à des accidents pathologiques. Mais on comprend qu'en agissant ainsi on en arrive à choisir parfois les anomalies, à admettre comme significatives seulement celles qui cadrent avec la théorie et à laisser de côté toutes Les autres, qu'elles soient contraires à cette même théorie, ou seulement sans rapports avec elle. Mais, pour employer le langage de Vogt, a-t-on le droit de faire un choix parmi des faits de même nature et de dire : Celui-ci est bon, celui-là est insignifiant (3) ?
En fait, les expériences de M. Dareste, si nombreuses, si précises, ont mis hors de doute que toutes les monstruosités ont pour cause première le trouble apporté par une cause quelconque dans le développement et l'évolution du germe. En dehors de l'hypothèse dont il s’agit précisément de démontrer la réalité, quel motif peut-on alléguer pour reporter à une cause différente l’origine de ces anomalies moins tranchées, auxquelles on a voulu attribuer une si haute signification ?
XXIV. — En présence de ces faits ct des contradictions, de l'arbitraire qu'entraînent fatalement les applications de la théorie dont il s’agit ici, on reconnaitra, j'espère, que, même en se plaçant au point de vue du transformisme le plus hardi, on ne peut demander aux anomalies aucun renseignement sur l’origine ou la généalogie de l’homme, et que toutes les conclusions tirées de cet ordre de faits, relativement à l’anthropogenèse, doivent être abandonnées.
(1) Genre Anide.
(2) Loc. cit., p. 319.
(3) C'est à peu près la question que Vogt pose à Hæckel et à ses disciples, à propos de la prétendue falsification des phénomènes embryogéniques.