‹ Les émules de DarwinChapitre 5 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. — Filipo de Filippi, professeur à l’Université de Turin et zoologiste éminent, embrassa dès les premiers jours les doctrines de Darwin et fut un des disciples les plus orthodoxes de l'illustre théoricien. Il en accepta toutes les idées et par conséquent partagea ses erreurs. Dans la Lecon doctrinale qu'il a publiée, il se montre morphologiste aussi absolu que son maître et reproduit d’une manière encore plus accentuée que lui les conclusions auxquelles conduit ce point de départ trop exclusif (1). Pour lui, les assemblages systématiques que les naturalistes appellent variétés, espèces, genres, familles, ordres, classes sont des créations de notre esprit. Une détermination physiologique de l'espèce est impossible, et désormais nous ne pouvons plus parler que d'espèces systématiques, d'espèces de convention. Ce que nous sommes habitués à nommer races ou variétés, ce sont des espèces qui commencent; ce que nous appelons espèces, ce sont des variétés bien définies et surtout sanctionnées par une origine lointaine (2).

J'ai trop souvent insisté sur les faits en désaccord avec ces affirmations pour y revenir une fois de plus. Je me borne à constater que Filippi ne fait pas même une simple allusion aux phénomènes du croisement, aux différences si frappantes que présentent, au point de vue de la fécondité, le métissage

(1) L'uomi e le scienzie, 1864. Ce mémoire a été traduit dans la Revue des cours scientifiques, 1864.

(2) Revue des cours, p. 461.

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et l'hybridation : c'est-à-dire qu'il passe entièrement sous silence la question qui domine toutes les autres, lorsqu'il s’agit de rechercher si l'espèce est une réalité ou une création de notre esprit.

IL. — Après avoir résumé la doctrine de Darwin, Filippi en a fait l'application à l'homme. lei, il ne pouvait en appeler au savant anglais, car celui-ci n'avait pas encore fait connaître ses idées à ce sujet; il ne s’en est pas moins rencontré avec ui; ou plutôt il est arrivé le premier à la conclusion adoptée plustard par Hæckel et par Darwin lui-même, et il l’a motivée et formulée de la manière la plus nette.

Le savant italien, adoptant sur ce point les idées de Gratiolet (1), regarde le gorille, le chimpanzé et l’orang, non comme les membres d'une même famille naturelle, mais comme les têtes de colonne de trois familles ou séries darwiniennes, comprenant l'ensemble des singes de l’ancien continent. Chacune de ces séries peut être considérée, selon lui, comme une branche de l'arbre de Ia vie, tel que l’a imaginé Darwin. Mais ces trois branches peuvent aussi être rattachées à une branche mère plus ancienne. « En rétrogradant toujours logiquement dans la série des époques antihumaines, dit-il, nous serons conduits à faire dériver tous les singes d’un tronc commun (2). »

Cela posé, Filippi se demande quelles sont et jusqu'où vont les affinités zoologiques de l’homme. Il est ainsi amené à comparer l'organisme humain avec celuides singes. Dans ce but, il passe successivement en revue les principaux appareils. Sans méconnaitre certaines différences, il signale surtout les ressemblances et croit trop souvent trouver dans nos races inférieures des termes intermédiaires entre nous et les singes supérieurs. Je ne saurais, on le comprend, le suivre dans cette

(1) Mémoire sur les plis cérébraux de l’homme et des primates. Ce tra-

vail a été imprimé dans le Recueil des mémoires des savants étrangers, 1891. (2) Revue des cours scientifiques, 1864, p. 468.

énumération où reparaissent presque tous les rapprochements. que l'on a faits entre l’homme et les quadrumanes. Il suffit d'en citer la conclusion. « L'homme, dit Filippi, dans son ensemble, par sa configuration, est un animal de l’ordre des Primates, à peine séparé des singes par cette distance qui sépare un genre d’un autre dans un ordre zoologique (1). » En somme, si nous voulons nous retrancher dans le camp de l’anatomiepure, la grande barrière entre les bimanes et les quadrumanes doit être définitivement abattue (2).

Filippi déclare que nous ne connaissons pas les races primitives humaines et ne pouvons comparer directement leurs caractères à ceux des singes anthropoïdes, bien que le crâne du Néanderthal ait un caractère tout à fait bestial (3). IL admet que l’homme ne remonte pas au delà de l’époque quaternaire tandis que les singes ont été trouvés dans le terrain tertiaire moyen (miocène), peut-être dans des couches plus anciennes. Ils ont donc précédé l’homme. « La dernière conséquence, écrit le savant italien, se présente d'elle-même, sans la chercher. Quand Lamarck, par la force de ses raisonnements, en arrivait à faire dériver l’homme des singes, personne n’aurait cru qu'une semblable proposition pût jamais être soutenue un seul instant. Or nous voici, après tant d'années, absolument au même point. La monstrueuse proposition est tout ce qui nous reste de la grande lutte que le gorille a suscitée en Angleterre (4). »

(1) Revue des cours scientifiques, p. 485. Faisons remarquer, en passant, qu'en admettant de l'homme au singe une différence seulement de genre à genre, Filippi exagère le rapprochement qui résulte des ressemblances organiques. Huxley lui-même a reconnu qu'il faut faire de l’homme une famille ou un sous-ordre distinct.

(2) Ibid, p. 484.

(3) Ibid., p. 485. On a répondu depuis longtemps à cette exagération. Il suffit de rappeler que, par sa capacité, ce crâne se place au-dessus de bien des Parisiens.

(4) Cette discussion s'était élevée au sujet de quelques particularités anatomiques du cerveau de l’homme et des singes entre Owen et Huxley, qui eut évidemment le dessus. On en trouve un résumé dans son livre De la place de l’homme dans la nature, p. 250.

IL. — Après avoir résolu, à son point de vue, la question fondamentale, Filippi en aborde deux autres, d'importance secondaire à ses yeux, mais qui Ont aussi leur intérêt.

Et d’abord, peut-on admettre, avec Vogt, que les singes d'Amérique aient donné naissance à l’homme américain? Le savant italien n'hésite pas à se prononcer pour la négative. Il motive son opinion en invoquant la très grande infériorité de ce type simien, démontrée par les études de Gratiolet sur le cerveau et par diverses particularités du squelette. Pour lui, les singes américains sont intermédiaires entre les Lémuriens et lessinges de l’ancien continent. Quiconque admet la doctrine de Darwin doit repousser bien loin l’idée de voir ces singes s'élever à une forme anthropoïde. Filippi ajoute : « La portée de cette considération va jusqu’à intervenir dans la question plus générale de l’origine des races humaines et à faire admettre de préférence qu’elles dérivent d’un tronc unique (1). Ce tronc appartient donc au type des singes de l’ancien continent, à ceux que l’on appelle aujourd’hui les catarhiniens. »

Faisons remarquer en passant que, de cette conception de Filippi, il résulte que l’Amérique n’a jamais eu d’autochtones et qu’elle a été peuplée en entier par des migrations venues de l’ancien continent.

IV. — Enfin Filippise demande quel est notre ancêtre direct. Quel est notre plus proche parent des trois singes anthropoïdes d’aujourd’hui? Et il répond à cette question d’une manière assez rationnelle. Dans la revue comparative des organismes humain et simien, Filippi insiste sur un fait trop souvent négligé et qui a pourtant son importance. Les trois anthropomorphes dont on nous a rapprochés ne se tiennent pas constamment à lamêmedistance de l’homme. Selon lecaractère que l’on examine, le gorille, le chimpanzé et l’orang se trouvent tour à tour plus près ou plus loin de nous. « Si par les

(1) Revue des cours scientifiques, 1864, p. 499. De QUATRErAGES. — Émules de Darwin. Il. — #4

caractères du cerveau, par la distribution des poils, l’orang outang surpasse les singes rivaux, le chimpanzé se place audessus de l’orang par la forme de la tête, par les proportions des extrémités, par le développement moindre des poches laryngiennes, si le gorille est le dernier des singes anthropoïdes par les caractères du cerveau et du crâne et par la complication des poches laryngiennnes, il est pourtant supérieur à tous les autres par les caractères ostéologiques du tronc et des extrémités (1). » “

Choisir entre ces trois types est évidemment impossible. Aussi le savant italien termine-t-il cette discussion pas la conclusion suivante : « Il me semble résulter clairement de tout ce qui précède que nous ne devons chercher notre souche primitive dans aucun des singes anthropoïdes, mais dans une forme aujourd’hui perdue, appartenant aux époques antéhumaines. En d’autres termes, les singes actuels sont le rameau cadet, et nous le rameau principal du même tronc généalogique (2). »

Ainsi, Filippi nous donne pour ancêtre direct un singe bien caractérisé, faisant partie du groupe des catarhiniens, mais qui n'existe plus aujourd'hui. Telle est aussi la solution à laquelle se sont arrêtés, quelques années plus tard, Hæckel d’abord (3), puis Darwin (4). Je n’ai pas à m’en occuper ici, l’ayant déja examinée ailleurs à diverses reprises. Je me borne à rappeler qu'elle est en contradiction avec la loi de caractérisation permanente.

V. — Quelque origine qu'il attribue à l'homme, un naturaliste ne peut guère se dispenser de lui faire une place dans le tableau général des êtres vivants. Aussi presque tous ont-ils abordé cette question; et l’on sait qu'ils l’ont résolue de bien

(1) Revue des cours scientifiques, 1864, p. 498. (2) Ibid.

(3) En 1866.

(4) En 1871.

des manières différentes (1). Dans la recherche des affinités -de l’homme et du rang qui lui revient dans la classification la très grande majorité d’entre eux n'a tenu compte que do: caractères physiques. Filippi leur en fait justementle reproche. « Quand il s’agit des animaux, dit-il, le naturaliste soumet tout à ses investigations; de l’homme, au contraire; ilne veub connaître que le cadavre. D'où vient cette différence, sinon, en quelque sorte, de ce que, sans le vouloir, il se sent trop porté à faire à l’homme une place distincte dans la création (2). »:,,

Le savant italien demande que, pour juger dé la vraie place que l’homme ‘doit occuper dans: nos cadres zoologiques, on tienne compte de ceux-là surtout qui constituent la supériorité. Il ne veut pas que l’on confonde avec les animaux le seul être qui possède le doute philosophique, le sentimem moral, le sentiment religieux, et, sans hésiter, il en fait ur règne spécial (3). Filippi se rallie ainsi aux naturalistes, aux anatomistes assez nombreux qui ont admis cette conclusion pour les mêmes motifs, et parmi lesquels je citerai seulement Serres et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Je. me permettrai de rappeler aussi que je l’ai constamment soutenue, dans mon enseignement et däns mes livres,

A qui lui objecterait l'extrême AAA VOIR de l’ FEAR # des singes, Filippi répond par la considération suivante : Lorsqu'on descend des animaux, des végétaux supérieurs aux animaux, aux végétaux inférieurs, les deux règnes forment deux séries convergentes, aboutissant à une foule de petits êtres de nature ambiguë et que les naturalistes ne savent où placer, La limite des deux règnes est donc difficile, parfois pratiquement impossible à tracer. La logique conduit donc à accepter la dernière conséquence des principes posés par Darwin et à attribuer une origine commune aux animaux et aux végétaux.

(1) On trouvera dans l'ouvrage d’Isidore Geoffroy un résumé très complet des diverses opinions professées sur ce point par les naturalistes (Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. IT).

(2) Revue des cours scientifiques, 1864, p. 499. (3) Tbid., p. 500.

Personne n'a eu pour cela la pensée de supprimer la distinction entre le règne végétal et le règne animal (1). La conclusion à tirer de ce fait en faveur de la séparation de l’homme et des animaux est facile à comprendre, bien que l’auteur ne la formule pas.

Filippi répond ainsi par son exemple à une assertion cent fois répétée, quoique fort mal fondée dans bien des cas. Les transformistes affirment journellement qu’en isolant l’homme des animaux, on obéit seulement soit à un faux orgueil que rien ne justifie, soit à des préoccupations, à des préjugés. dogmatiques. Sans doute, ce reproche a pu être adressé justement àquelques écrivains. Maïs il ne saurait s'appliquer à des savants comme Serres ou Isidore Geoffroy. En ce qui me concerne, je le repousse de la manière la plus formelle, et voilà un transformiste qui me donne raison, car il conclut comme je l'ai fait et pour les mêmes motifs.

En somme, d’où que vienne l’homme et quelque origine qu'on lui attribue, un naturaliste ne peut que le prendre tel qu'il est. Pour luiassigner un rang dans le cadre taxonomique, s’il veut rester fidèle à la méthode naturelle, il doit tenir compte de fous les caractères; il n’a pas le droit de choisir. Dès lors, comment oublier précisément ceux qui, d’un aveu unanime, sont les plus exceptionnels? Comment et pourquoi s'en tenir au cadavre et laisser de côté les plus hautes manifestations de ce je ne sais quoi qui est en nous et nous fait ce que nous sommes ?

(1) Revue des cours scientifiques, 1864, p. 500.

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