‹ Les enchainements du monde animal dans les temps géologicquesChapitre 2 sur 128 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

- /Si'sc

L'étude des êtres actuels révèle des merveilles ; mais, si grandes qu'elles soient, ces merveilles sont isolées; vainement leur demanderait-on le secret du plan de la Création. La plupart des naturalistes qui ont spécialement observé les animaux vivants ont rencontré entre eux trop de lacunes pour admettre le passage d'espèces à espèces, de genres à genres, de familles a familles. Si quelques savants ont eu l'intuition d'enchaînements dans la nature organique, ils n'ont pu en trouver la preuve parmi les espèces qui se développent autour de nous.

Il a paru dans ce siècle une science nouvelle qu'on appelle la paléontologie 1 . Elle a appris que les créatures d'aujourd'hui sont peu de chose comparativement à la multitude de celles dont les âges passés ont vu l'épanouissement. Elle a expliqué pourquoi les zoologistes n'avaient pas découvert les enchaînements des êtres actuels : ils n'avaient que des bouts de chaînes, quelques anneaux isolés. En tirant des couches du globe des légions d'espèces

1. lia) ai orctov X6yo;, étude des êtres qui ont vécu autrefois. C'est de Blainville qui a proposé le mot de paléontologie.

jusqu'alors inconnues, on a pu avoir l'espérance qu'on surprendrait leurs enchaînements. Mais, avant d'en arriver là, il a fallu faire de grands travaux : dégager les fossiles de la pierre, fixer leur âge géologique, les comprendre et en donner la figure. Dans un rapport sur l'état de la paléontologie en France, d'Archiac a calculé que de 4823 à 1867 les paléontologistes français avaient à eux seuls publié 5852 planches de fossiles ; il serait intéressant de faire le calcul des dessins de fossiles qui ont été donnés jusqu'à ce jour dans toutes les contrées du monde. Si l'on réfléchit que la paléontologie date seulement des études de Cuvier, et que par conséquent elle n'a pas un siècle d'existence, on voit que l'histoire de l'humanité ne présente guère d'exemple de progrès intellectuels accomplis aussi rapidement.

Grilce aux recherches de nos prédécesseurs, nous commençons à posséder des matériaux tirés des différents étages du globe; des créatures innombrables sont livrées à notre curieuse admiration; il y a plaisir à pouvoir, par la pensée, leur donner comme une nouvelle vie. Ce n'est pas tout que d'être charmé par la vue de ces ressuscites des anciens jours du monde; ils ont agi sur notre sensibilité, notre entendement se retourne vers eux, et nous ne résistons pas à leur dire : Vieux habitants de la terre, apprenez-nous d'où vous éles venus. Étes-vous des productions militaires, çà et là écloses à travers l'immensité des Anes, sans un ordre plus compréhensible pour nous quo Tordre des llours de nos prairies? Ou bien avez-vous de* liens les uns avec les autres, et, sous l'apparente diverrtité cln lu nature, découvrirons-nous les traces d'un plan où

l'Ëlre Infini a mis l'empreinte de son unité? La recherche du plan de la Création, voilà le but vers lequel nos efforts .peuvent tendre aujourd'hui.

Les paléontologistes ne sont pas d'accord sur la manière dont ce plan a été réalisé; plusieurs, considérant les nombreuses lacunes qui existent encore dans la série des êtres, croient à l'indépendance des espèces, et admettent que l'Auteur du monde a fait apparaître tour à tour les plantes et les animaux des temps géologiques de manière à simuler la filiation qui est dans sa pensée ; d'autres savants, frappés au contraire de la rapidité avec laquelle les lacunes diminuent, supposent que la filiation a été réalisée matériellement, et que Dieu a produit les êtres des diverses époques en les tirant de ceux qui les avaient précédés. Cette dernière hypothèse est celle que je préfère; mais, qu'on l'adopte ou qu'on ne l'adopte pas, ce qui me parait bien certain, c'est qu'il y a eu un plan. Un jour viendra sans doute où les paléontologistes pourront saisir le plan qui a présidé au développement de la vie. Ce sera là un beau jour pour eux, car, s'il y a tant de magnificence dans les détails de la nature, il ne doit pas y en avoir moins dans leur agencement général.

Malgré les voiles sous lesquels se cache notre science encore tout à fait naissante, il m'a paru intéressant de passer en revue les animaux des diverses époques géologiques, en notant les faits qui peuvent commencer à jeter un peu de lumière sur le plan de la Création : cette étude fait l'objet de l'ouvrage que je soumets aujourd'hui aux hommes de science.

Je commencerai par présenter un résumé des progrès

i INTRODUCTION.

de la paléontologie, pour nous convaincre que le moment est venu de tâcher d'établir quelques liens entre tant de matériaux que le génie de nos prédécesseurs . nous a légués.

Je montrerai que l'idée des enchaînements des êtres dans les âges passés est d'accord avec les observations géologiques.

Ensuite, j'aborderai l'étude des animaux primaires; leur examen occupera la plus grande partie de mon premier livre.

Plus tard je traiterai des êtres secondaires, puis des êtres tertiaires et enfin des êtres quaternaires.

Un artiste de talent, M. Formant, m'a prêté un précieux concours; il a fait les dessins et dirigé la gravure de toutes les figures de ce volume; elles sont exécutées si exactement que beaucoup d'entre elles gagnent à être examinées à la loupe. La plupart des échantillons qui ont servi de modèles appartiennent aux collections de paléontologie du Muséum dont j'ai l'administration 1 . M. Edmond Perrier a mis a ma disposition avec une extrême complaisance les collections malacologiques du Muséum confiées à ses soins, notamment les types de polypiers décrits dans les ouvrages de MM. Milne Edwards et Haime. Plusieurs pièces des collections d'entomologie et de géologie du Mu-

1. Dans les légendes qui accompagnent les figures, les échantillons des collections du Muséum qui dépendent du service de la paléontologie portent la simple mention : Collection du Muséum. Quoique la collection d'Orbigny appartienne à ce service, j'ai donné aux objets qui en proviennent la mention : Collection tfOrbigny, afin qu'on puisse plus facilement les vérifier. Les pièces des collections du Muséum qui dépendent des services de la géologie ou de la zoologie ont une mention à part. 11 en est de même pour celles de l'École des Mines et pour celles qui m'ont été communiquées par des particuliers.

séum m'ont aussi été communiquées. MM. Bayle et Douvillé m'ont ouvert la collection de l'École des Mines qu'ils ont rendue célèbre par le talent avec lequel ils en ont préparé les échantillons; c'est à eux que je dois quelques-uns des plus remarquables fossiles figurés dans ce livre. MM. Roche, Jutier, OEhlert, de Morgan, Dollfus, Louis Bureau, de l'Isle ont eu également la bonté de me procurer des pièces curieuses.

Je prie tous les amis 1 dont les conseils m'ont guidé et les auteurs dont les ouvrages m'ont instruit 2 de recevoir l'expression de ma reconnaissance. S'ils découvrent des fautes dans ce travail, j'espère qu'ils me les pardonneront. A la lumière de la paléontologie, nous voyons que chacun de nous n'est qu'un point dans l'immensité des ûges et des espaces; ce que nous savons n'est rien comparativement à ce que nous ignorons. Mais, si petits que nous soyons, c'est un plaisir et c'est môme un devoir pour nous de scruter la nature, car la nature est un pur miroir où se réfléchit la Beauté Divine.

1. L'un des meilleurs, Raoul Tournouër, vient de nous être enlevé; sa mort est une grande perte pour la paléontologie.

2. Je dois citer particulièrement M. Riitimcyer, car, parmi les livres que j'ai lus, ce sont les siens qui m'ont porté davantage vers l'étude des enchaînements des anciens êtres.

DU

DANS LES TEMPS GÉOLOGIQUES

Page 1